L'ANNONCIATION
(Musée des Offii-es, ù Florei.ic)
MÎS PEINTRES DE SIENNE. 87
Si iiicom|)lefs (|ii'ils soient, les reiisei^nemeiils ([ui piéeèclent in(lif|uenl quelles furent, les pri'occupations des artistes siennois. Amoureux du détail, aidents à reclierrher la grâce — on dirait prestpie la mignardise si, quand il s'agit d'œuvi-es (lu (piatorzièmc siècle, ce mot pouvait avoir un sens, — ils ne visaient pas si haut f|uc les Florentins. Ils n'en ont pas moins joué, dans le dévelo|)peraent de l'art en Italie, un réile considérable. Pour achever de caractériser l'idéal dont ils étaient en f|uête, il faut dire un mot des Lorenzetti , (|ui, sans doute, s'émancipèrent un peu dans leurs allures, mais ne cessèrent pas d'être Siennois.
Les deux IjOrenzetti, f|ue Vasari a si mal connus, étalent fi'ères. Fils d'un certain Lorenzo ou Lorenzetto, ils imaginèrent de latiniser leur nom, et c est d'a])rès leur signatm-e — Laurcnlius — que Vasari a fait Laïu-all. C'est ainsi qu'il a]i])elle le li'éi'e ainé, Pietro. Né à la fin du treizième siècle, Pietro ajiparaît poui' la première li)is en i3o5. Il peignait alors, au ])alais de Sienne, ini tableau dont le sujet n'est |ias iiiditpié. En iSag, il achevait nue / ierge poin- la cha]ielle Saint-Ansano, en dehors de la porte dei Pispini. On peut y constater un véritable progrès sur les anciennes méthodes de l ai t siennois, car les teintes d Un vert ]5àle f|Uon rencontre, chez IJuceio et chez Segna, dans les carnations des figures, sont remplacées ici ]iar des tons |)lus naturels et plus rosés. En 1 335, Pietro travaillait avec son frère Ambrogio à l'hôpital de Santa-Maria délia Scala ; en i342, il peignait le jirécieux tableau que l'on voit anjoin-d'lmi à la sacristie de la cathédrale de Sienne, et qui rejirésente la Knlivilé dp la I iei-gc, œuvre où abondent les détails délicats et touchants.
Pai-mi les ouvrages de Picti'o Lorenzetti, le plus célèbre est la fresque tki Campo Santo de Pise, les jlnaclwrèles. L'exécution n'est pas très-habile; elle donne l'idée d'un ])eintrc un peu empêché, peut-être même un peu lourd, autant du moins c|u'il est possible d'en juger par le triste état de cette peinture fameuse. Mais il y a dans la façon dont Pietro a traité le sujet, alors nouveau povn- l'école, des détails d'iuie familiarité charmante. Toutes les occupations de la \'ie monastique y sont représentées, non celles de la vie cloitréc, mais celles des ermites (|ui se sont retirés sur la montagne et qui, devenus ouvriers des champs, font leur salut en plein air : les figures se détachent sur des terrains verts, sur des collines boisées, et, — j'ignore si l'on en a fait la remarque, — cette fres(pie doit tenir sa place dans l'histoire du paysage. Le domaine de l'art siennois s'élargit ici. Du reste, Vasari nous apprend ([ue Pietro Lorenzetti, dont il parle avec la symjiathie la plus vive, travailla,
non -seulement à Sienne et à Pise, mais encore à Floi-enee, àPistoia, à Arezzo, à Cortone, et même à Rome, exemple nouveau de cette tendance (ju'avaient alors les écoles à se mêler, à se pénétrer les unes les autres. — On a quelque raison de croire (pic Pietro est mort vers i35o.
Pietro Lorenzetti avait eu pour collaborateur un frère plus jeune que lui, Ambro£(io, artiste singulièrement bien doué, f|ui volontiers marchait en avant, et dont la tjloire nuisit à sa l'euommée. Chose l'cmarquable en eflèt, Ghibei'ti parle d'Ambrogio avec admiration et il semble ignoi'cr juscpi'à l'existence de Pietro. On peut même s'étonner que, lorstpie le sculpteur florentin passe si vite, en ses noies sommaires, sur les œuvres et sur les hommes, il ait pris plaisir à s'arrêter devant les peintures qu'Ambrogio avait laissées à Sienne, et qu'il en ait donné une description minutieuse. A entendre Ghiberti, Ambrogio Lorenzetti est bien près d être le plus habile peintre siennois; il a la noblesse du dessin; il sait conq)Oser; il possèile, avec le don d'invention, la théorie de son ai-t : coslui fa pcrjetlissimo maestro, écrit-il.
Ce ne sont ]ias là de médiocres éloges, et, quand on songe en (piclle estime on tenait jadis Ambrogio, on se demande pouripioi sa réputation s'est si notablement amoindrie. Lombre s'est faite sur son nom. On sait peu de chose de sa vie, mais, bien que s<m œuvre ait été fort Jiuitilée, il est possible à ceux qui ont vu vSienne de se former luie idée de son talent. Les dociunents jinbliés par M. Milanesi nous parlent pour la première ibis d'Ambrogio en i3i4 ï quelques années après, il peignait au couvent de San-Francesio la grande fresque célébrée pai- Ghiberti comme une merai'igliosa cosa. Il ne reste ]j1us que deux fragments de cette peintiu-e. Dans l'un, on voit un ])a])e assis sur son tréjne et imposant les mains à un religieux agenouillé devant lui en présence de cardinaux et de divers personnages; dans l'autre, on assiste au martyre des missionnaires qui étaient allés jirêchei- le christianisme en Asie. 11 n'est pas trop facile de dire dans (|uel pavs se jiassc le drame. An sentiment de Ghiberti, Ambrogio a vouhi peindre des Sariasins : le jîrince qui préside au supplice des chrétiens, et les soldats qui l'entourent, sont vêtus des plus étranges costiunes : il sendile que Lorenzetti a eu l'ambition de représenter des Chinois; je laisse à penser (pielles licences a pu |)reudre, ici, sa naï\e ethnographie. Un point plus grave doit être remarqué. Afin de rendre plus émouvante cette scène de martyre, Lorenzetti l'avait compliquée d'une effroyable tempête. Au temps de Vasari, cette partie de la irest[ue existait encore, et le biographe admire avec (|uellc habileté
LES PEINTRES DE SIENNE
le peintre siennois a exprime la pluie, le vent, et, eomme il le dit dans un mot qui fait frémir, // rahbuffameiUo delVaria. L'idée de mêler les orages de la nature à la tragédie humaine est une tentative à noter dans l'Iiistoii-e de l'école de Sienne. Nous avons déjà vu Pietro Lorenzetti placer, au milieu d'un paysage qu'il a essayé de faire agreste et charmant, les moines dont il nous peint au Campo-Santo les occupations champêtres. Les deux Lorenzetti, sortant volontiers des cadres d'oratoires et de la peiuture sur fond d'or, ont aimé les montagnes, les l^ois, les rochers, toutes les magnificences, toutes les épouvantes du monde extérieiu-.
Ce qui est surtout remarquable dans les fresques du couvent de San-Francesco, c'est le mouvement imprimé aux attitudes des ]îersonnages et l'expression des physionomies : ce n'est pas C{ue le dessin soit parfait; loin de là, il laisse paraître en maint endroit quelques témérités malheiu-euses. On doit croire f[ue, lorscpi'il peignit les murailles du couvent, Ambrogio était encore jeune et inexpérimenté.
De i337 à iSSg, Ambrogio Lorenzetti, associé à son frère Pietro, fut employé à la décoration de la salle de la Paix au jialais de la république. Le temjis et des restam-alions imprudenti'S ont l()rt endommagé cette vaste peintiu'e, une des jilus étranges que nous ait laissées le qiuitorzième siècle italien. Cette page, exécutée presque au lendemain de la mort de Giotlo, montre combien le goût des allégories s'était développé eu Toscane, et condoien les Siennois se rapprochaient des Florentins dans la recherche des représentations syndsoliques.
Essayons de doniier ime idée de la composition d Ambrogio. Sur une estrade exhaussée, ini homme, d'un âge déjà mûr et de proportions colossales, est assis, le front ceint d'un diadème : il tient en main le sceptre, insigne de la haute magistrature fpi il exerce : c'est en effet la personnification du Sénat qui gouvernait la république : à ses jjleds sont les deux enfants allaités par la louve, le fameux blason qu'on voit sur tous les moniunents de Sienne et ipii redit les origines romaines de l'antique cité. Près de cette figure extra-humaine, sont assises six Vertus, qui semblent former sa cour ou son couseil. Une d'enti'e elles est véritablement charmante : chastement vêtue d'une robe blanche sans ceinture qui dessine les formes du corps, elle tient à la main une branche d'olivier et elle foule du pied un casque; tranquille, elle semble rêver dans une attitude alanguie; elle savoure son repos. C'est la Paix, la douce figure idéale que ce temps troublé connut si peu. Dans le galbe heureux de cette personnification délicieuse, on voit apparaître cette grande chose que fitalie cherchait dtvjà, qu'elle a si souvent trouvée et qui s'appelle la grâce.
4o LA PEINTURE ITALIENNE.
Mais ce n'est ])as tout : pour jicii (iii'oii logaide le l)on géant qui représente le Sénat de la république, on verra que sa main, armée du sceptre, laisse pendre un cordon de soie. Ce cordon joue un grand rôle dans la composition emijlématique d'AmbrtJgio et de son ii'ère. Il est tenu j)ai' ^ ingt-quatre petites figm-es qui s'avancent deux par deux : ce sont, on doit le croire, les portraits des magistrats en exercice au moment oii les Lorenzetti terminaient leur fresque. De l'autre côté de la composition, im des sénateurs, se retournant à demi, feit passer l'extrémité du cordon symbolique aii\ mains de la Concorde, assise au-dessous d'une autre figiu-e qui maintient en écpiilibre les deux plateaux d'une balance et qui n'est autre que la Justice. Les images volantes de la Foi, de la Charité et de l'Espérance se dessinent au milieu du ciel, et des inscriptions, tracées au-dessus des personnages jirincipaux, ])réeisenl le sens de ces énigmes, d'ailleurs assez faciles à deviner. Les Lorenzetti, on le voit, ne reculaient point devant les compositions les jilus comj)liquées. Sous le rapport de l'équilibre des groupes, l'œuvre est loin d'être parfiiite; pas jdus que dans les frest|ues de Simone di Martino, on n'y retrouve ces pondérations savantes, ces alternances raisonnées t|u'on admire déjà dans Giotlo et dans quelques Florentins de son école ; mais, à prendre cette peinture par le détail, on y rencontre des figures chaimantes et des têtes finement caractérisées. C'est là assurément une des plus intéressantes pages de l'ai t siennois.
D'aulres ii-csques d'Ambrogio décoj-ent la salle de la Paix. D'un côté, il a l'ejiréseuté les arts, le commerce, l'abondance, fruits d'un Ijon gouvernement; de l'autre, les discordes, les haines, les misères qu'engendre le despotisme. Ces peintures, il faut le dire, sont dans un lamentable état ; on les de^ine plus qu'on ne les voit; en outre, les li-agments que le temps a épargnés révèlent une exécution fort inégale. Il est probable que les deux Loi'enzetti n'ont pas travaillé seuls à cette vaste décoration, et qu'ils n'ont pas refusé le concours de quelques collaborateurs moins habiles <(ue zélés.
On aura remarqué sans doute quelle place les auteurs de ces )ieintures ont faite à l'allégorie et combien ils ont cherché à mettre des idées sous des formes visibles. Il ne leur a ])as semblé possible d'enriehii- d'une ornementation purement pittoresque les nuuiiillcs du palais de la réjiublique ; ils ont voulu donner à leurs compatriotes une leçon de moralité politi(|ue, et, ])einlies, ils ont fait œuvre de citoyens. L'Italie était déjà envahie pai- le goût du svndiolisme, et, sous ce rapport, les Lorenzetti sont bien les contemporains de Pétrarque. Ajoutons qu'Ambrogio, à