FRA ANGELICO
de saint Laurent. Ces compositions sont comme de grandes a(:[uarelles, un peu pâles çà et là, mais d'une délicatesse exti'ême. Le pinceau effleure les figures, sans en creuser profondément le caractère; les ti'tes sont inondées d'une lumière idéale; Fra Angellco n'a pas besoin d'omljie |iour modeler un ^ isage el en accuser doucement le relief.
A l'heure même oii le moine dominicain exécutait pour le pape ce nol>le travail, il dut l'interrompre ini instant pour concourir à la tlécoration du dôme d'Orvieto (i4^7j. Lu trois mois, il y peignit, avec le concours de son élève Bcnozzo Gozzoli, une vaste composition rejirésentant le Jugement dernier. Toutefois il n'acheva pas son œuvre, et le soin de la terminer fut plus tard confié à lui artiste qui appartenait à une antre école, Luca Signorelli.
Le sujet, émiiu;mment calholiipie, du Jugement derniej' avait tenté le courage des plus grands maîtres du t|uatorziéme siècle. Orcagna s'y était essayé comme Giotto ; l'on sait de quelle terrible manière il avait chanté son Dies irœ. Au quinzième siècle, le motif fut repris |)ar les artistes de la génération nouvelle. Fra Angelico, ([ui était, à tant d'égards, un lioumie du ])assé, le traita phtsieurs fois, et il semble que le redoutable thème était devenu une des plus constantes préoccupations de son esprit. Il a terminé par un Jugement demie/- la série des panneaux relatils à la f ie de Je'sux-Ch/i'xl : l'académie des beaux-arts de Florence en possède un autre qui avait été exécuté pour l'église des Camaldules et qui est au nombre de ses reu\ res les plus admirées. Celui de la galerie Corsini est également célèl^rc ; nous venons de rappeler enfin la composition inachevée du dôme d'Orvieto. Fra Angelico a peint aussi un Jugement dentier, (pii a fait partie de la collection du cardinal Fesch. Il est aujourd'hui chez lord Ward, à Dudley-IIouse, et nous avons pu le voir en iSSy à l'exposition de Manchester : nous n'en dirons qu'un mot, bien que l'a'uvre soit tout à fait caractéristique. Tous i;es Jugements de F'ra Angelico se ressemblent un peu; les variations sont plus ou moins nouvelles, mais, toujours, le motit principal est emprunté à Orcagna, et toujours aussi l'inqiression morale, si grandiose chez le vieux peintre du Campo Santo, s'attéuue et s adoucit sous la main du moine dominicain.
La composition exposée chez lord Ward se scinde en trois parties. Au centre le Christ, entouré d un chœiu' lumineux de saints et de saintes, préside à la séparation des élus et des répiouvés. Dim côté, les anges conduisent les bienheureux vers les jardins d'un paradis en fleur; de l'autre, les démons précipitent dans l'enfer
8a LA PEINTURE ITALIENNE.
les âmes des criminels. Un pareil thème donne lieu à des groupes pleins de mouvement et de violents contrastes. Mais Fra Ang-elico n'est pas également habile à représenter les deux termes de son antithèse. Du coté des élus, la composition est délicieuse ; l'auteur est véritablement le peintre des bienheureux et des anges ; sa représentation de l'enfer est moins bien venue, car les démons, d'une laideur trèsadoucie, ne sont nullement effrayants. Cette infériorité se retrouve dans l'un des tableaux de la Fie de Jésus, celui oii, le Christ étant entré dans les limbes, on voit la porte se refermer sur Satan qu'elle écrase. Dans cette peinture, comme dans le Jugement dernier, du cabinet de lord Ward, le démon se donne toutes les peines du monde pour être terrilîle; mais, malgré son pelage d'un gris vert, son pied fourchu et ses petites oreilles de faune, il est d'une bénignité qui fait sourire. Fra Angelico, il est permis de le siqiposer, n'avait jamais vu le diable.
Après avoir, ainsi que nous l'avons dit, commencé à Orvieto la grande fi-esque du Jugement dernier, Fra Giovaiuii fut rappel'' à Rome, où il reprit la décoration de la chapelle de Nicolas V. Il assista en t45i au couronnement de Frédéric III, imposante cérémonie dont il semble s'être souvenu dans l'une des comjiositions de cette chapelle, et enfin l'œuvre du peintre étant terminée, et aussi celle du chrétien, le bon religieux s'endormit doucement dans la mort (14 mars i455).
Les historiens ont raconté que lorsque Masaccio montra à ses amis les fresques de l'église des Carmes, Fra Angelico, qui habitait alors le couvent de Fiesole, se joignit au groupe enthousiaste et acclama le jeune peintre et les méthodes nouvelles. Nous n'avons aucune raison de douter de l'exactitude de ce récit. Il fait le plus grand honneur à l'intelligence de l'artiste dominicain et à la tolérance véritablement fraternelle de ses opinions. Mais, si Fra Angelico a applaudi aux hardiesses de lart émancipé, il faut dire que ses convictions n'en furent pas entamées. I! demeura, jusqu'à la fin de sa vie, le représentant des doctrines de la veille, un disciple attardé des giottes([nes, un de ces peintres dont Cennino Cennini nous a révélé les pratiques traditionnelles dans le Libro deW Arte. Son originalité consiste à avoir prolongé dans le quinzième siècle les méthodes de l'âge antérieur. Remis en son nnhen historique, Fra Angelico est donc un maître en retard; mais c'est un maître charmant, inspiré, plein de douceurs exquises; le vrai ]ieintre des rêves séraphiques. Un admirable juge en fait d'art, Michel Ange, avait coutume de dire : " Il faut rpie ce bon moine ait visité le paradis, et qu'il lui ait été ])crmis d'y choisir ses modèles. »
FRA ANGELTCO.
Ce sentiment délicat des types, ce rayonnement de l'àme illuminant les visages, Fra Angelico les trouva dans les calmes retraites oii se passa sa vie. Les bruits du monde expiraient au seuil de son couvent, et rien ne venait troubler son rêve. Placé dans des conditions pareilles, un autre moine exécuta à la même époque des œuvres également inspirées par l'émotion religieuse : nous avons d'autant plus le droit d'en dire ici quelf[ues mots, que ses peintures ont été parfois attrilDuées à Fra Angelico.
Ce moine, dont Vasai-i a écrit la vie et qu'il appelle Lorenzo Monaco, ('tait un camaldule. Il habitait à Florence le corn ent des Anges et se nommait Lorenzo di Giovanni. Doù venait-il, on l'ignore. Il vécut au commencement du quinzième siècle, sans (|u'il soit possilile de dire à quelle époque il est né, en quelle année il est mort. Une seule œuvre porte son nom, avec une date, — i4i3. Elle a été reirouvée par le docteur Gaye à l'aljbaye de Cerreto, près de Certaldo, station du chemin de fer d'Empoli à Sienne. C'est un grand tableau qui renferme plus de cent figures : le sujet pi'incipal est celui que Fra Angelico a si souvent traité, le Couronnement de la Vierge en présence d une multitude d'anges et de saints. La predelhi, divisée en six compartiments, représente la Nativité, X^ldoralion des mages, et divers épisodes de la vie de saint Bernard. L'œuvre, lur peu arriérée pour la date qu'elle porte, est d'une exécution simple et d'un sentiment candide. Examinée de près, cette peintiu'e a permis de rcconnaiti'e çà et là ([uelf|ues autres tableaux du camaldule Lorenzo. Ils sont encore en [letit noml)re. On retrouve sa manière dans une ^ Idoration des mages conservée au musée des Offices, oii elle était autrefois attriljuée à Fra Angelico, et dans une Annonciation, qui est à l'académie des Beaux- Arts. La J ierge adorée par les anges, dans Icglise de Monte Oliveto, près de Florence, jiorte la date i4io. On s'accorde à la regarder coiume l'o'uvre de Lorenzo. Dans la liardiesse de leurs conjectures, MM. Crowe et Cavalcaselle ^ ont même jusqu'à dire que, sans le savoir, nous possédons à Paris un tableau du moine camaldule. Il existe à l'hôtel de Cluny ini panneau oit sont réunis deux sujets : Jésus au. Jardin des oliviers et les Saintes Femmes au sépulcre. On l'attribue, très-légèrement, il est vrai, à Genlile da Fabriano. Les auteurs que nous venons de citer croient y reconnaître le style de Lorenzo : si leur conjecture était plus tard vérifiée, cette peinture ajouterait un fait à la biographie, encore si ignorée, du peintre camaldide, carie tableau porte une date, — i4o8. Il est d'ailleurs plein de caractère et d'accent.
Les couvents de la Toscane el de l'Ondirie servaient sans doute d'asile à la même époque à quelcpies autres moines épris des choses de l'art. C'étaient pour la plupart
des miniaturistes; mais l'histoire de 1 enluminure n a pas été éerite, et nous ne possédons encore sur ce cliapitre que des données insuffisantes et confuses. Bornonsnous à noter le fait important : comme le montrent les œuvres de Fra Angelico et de Lorcnzo Monaco, l'art, tel qu'on le prati(|uait dans les monastères pendant la première moitié du quinzième siècle, était lesté plus ou moins fidèle aux inspirations du siècle précédent. L'école florentine entrait dans la voie des recherches; elle voulait, dans la représentation des choses, dans l'expression des sentiments humains, seri-er la réalité de plus près, creuser plus profond. Fra Angelico et Lorenzo n'ont pas obéi à ce mouvement. L'idéal religieux, qui leur a d'ailleurs inspiré des œuvres si touchantes, était le but essentiel de leiu'S ambitions.
L'IJûspitalitt, fresque de Fra Aiigelieo, à Sainl-Mare de Florence.