‹ Les Chefs-d'œuvre lyriques de Alfred de MussetChapitre 3 sur 11 · NOTICE XV · texte numérisé non relu

NOTICE XV

Sous une forme lyrique et symbolique, toute l'histoire intérieure des '* Amants de Venise " est là.

De Lamartine ce fragment, écrit en 1840, de la réponse inachevée à la fameuse Lettre de 1836 :

Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au cœur de cire,

Dont la lèvre a le pli des larmes ou du rire,

Selon que la beauté qui règne sur tes yeux

Eut un regard hier sévère ou gracieux ;

Poétique jouet de molle poésie,

Oui prends pour passion ta vague fantaisie...

Émule de Byron, au sourire moqueur.

D'où vient ce cri plaintif arraché de ton cœur ?

Quelle main, de ton luth en parcourant la gamme,

A changé tout à coup la clef de ta jeune âme,

Et fait rendre à l'esprit le son du cœur humain ?

Est-ce qu'un pli de rose aurait froissé ta main ?

Est-ce que ce poignard d'Alep ou de Grenade,

Poétique hochet des douleurs de parade,

Dont la lame au soleil ruisselle comme l'eau,

En effleurant ton sein aurait percé la peau,

Et distillant ton sang de sa pointe rougie.

Mêlé la pourpre humaine au nectar de l'orgie?

Ou n'est-ce pas plutôt que cet ennui profond

Que contient chaque coupe et qu'on savoure au fond.

Des ivresses du cœur, amère et fade lie.

Fit détourner ta lèvre avec mélancolie.

Et que le vase vide, et dont tes doigts sont las.

Tombe et sonne à tes pieds, et s'y brise en éclats ?...

Ah! c'est que vient le tour des heures sérieuses,

Où l'ironie en pleurs fait les lèvres rieuses,

Qu'on s'aperçoit enfin qu'à se moquer du sort

Le cœur le plus cynique est dupe de l'eflort ;

Que rire de soi-même en secret autorise

Dieu même à mépriser l'homme qui se méprise ;

Que ce rôle est grimace et profanation ;

Que le rire et la mort sont contradiction ;

Que du cortège humain, dans sa route éternelle,

La marche vers son but est grave et solennelle ;

xvi NOTICE

Et que celui qui rit de l'enfance au tombeau

De l'immortalité porte mal le flambeau,

Avilit sa nature et joue avec son âme,

Et de son propre souffle éteint sa sainte flamme...

Après l'avoir nié, toi-même tu le sens.

Dans un des lourds réveils de l'ivresse des sens,

Sentanf ton cœur désert, ton front brûlant et vide,

Tu tournes dans tes doigts le fer du suicide ;

Mais, avant de mourir, tu veux savoir de moi

Si j'ai souffert, aimé, déliré comme toi.

Et comment j'ai passé, par ces crises du drame.

Des tempêtes des sens aux grands calmes de l'âme,

Et comment sur les flots je me suis élevé.

Et quel phare divin mes doutes ont trouvé,

Et de quel nom je nomme et de quel sens j'adore

Ce Dieu que ma pensée en sa nuit vit éclore.

Ce Dieu dont la présence, aussitôt qu'il nous luit.

Comble tout précipice, éclaire toute nuit.

Triste serait l'accent, et cette longue histoire

Remuerait trop de cendre au fond de ma mémoire.

11 est sur son sentier si dur de revenir.

Quand chaque pied saignant se heurte au souvenir !

Mais écoute tomber seulement cette goutte

De l'eau trouble du cœur, et tu la sauras toute

Je vivais comme toi, vieux et froid à vingt ans. Laissant les guêpes mordre aux fleurs de mon printemps, Laissant la lèvre pâle et fétide des vices Effeuiller leur corolle et pomper leurs calices, Méprisant mes amours et les montrant au doigt, Comme un enfant grossier qui trouble l'eau qu'il boit. Mon seul soleil était la clarté des bougies ; Je détestais l'aurore en sortant des orgies.

A mes lèvres, où Dieu sommeillait dans l'oubli,

Un sourire ironique avait donné son pli ;

Tous mes propos n'étaient qu'amère raillerie.

Je plaignais la pudeur comme une duperie ;

Et si quelque reproche ou de mère ou de sœur,

A mes premiers instincts parlant avec douceur,

Me rappelait les jours de ma naïve enfance,

Nos mains jointes, nos yeux levés, notre innocence;

Si quelque tendre écho de ces soirs d'autrefois.

NOTICE xvii

Dans mon esprit troublé s'éveillant à leur voix, D'une aride rosée humectait ma paupière, Mon front haut secouait ses cheveux en arrière ; Pervers, je rougissais de mon bon sentiment ; Je refoulais en moi mon attendrissement, Et j'allais tout honteux vers mes viles idoles. Parmi de vils railleurs, bafouer ces paroles 1

Voilà quelle gangrène énervait mon esprit,

Quand l'amour, cet amour qui tue ou qui guérit,

Cette plante de vie au céleste dictame.

Distilla dans mon cœur des lèvres d'une femme.

Une femme? Est-ce un nom qui puisse te nommer,

Chaste apparition qui me forças d'aimer.

Forme dont la splendeur à l'aube eût fait envie,

Saint éblouissement d'une heure de ma vie ;

Toi qui de ce limon m'enlevas d'un regard,

Comme un rayon d'en haut attire le brouillard,

Et, le transfigurant en brillant météore,

Le roule en dais de feu sous les pas de l'aurore ?

Ses yeux, bleus comme l'eau, furent le pur miroir

Où mon âme se vit et rougit de se voir.

Où, pour que le mortel ne profanât pas l'ange,

De mes impuretés je dépouillai la fange.

Pour cueillir cet amour, fruit immatériel.

Chacun de mes soupirs m'enleva vers le ciel.

Quand elle disparut derrière le nuage

Mon cœur purifié contenait une image.

Et je ne pouvais plus, de peur de la ternir,

Redescendre jamais d'un si haut souvenir !

Depuis ce jour lointain, des jours, des jours sans nombre Ont jeté sur mon cœur leur soleil ou leur ombre ; Comme un sol moissonné, mais qui germe toujours, La vie a dans mon cœur porté d'autres amours ; De l'heure matinale à cette heure avancée, J'ai sous d'autres abris rafraîchi ma pensée, D'autres yeux ont noyé leurs rayons dans les miens : Mais du premier rayon toujours je me souviens, Toujours j'en cherche ici la trace éblouissante, Et mon âme a gardé la place à l'âme absente. Voilà pourquoi souvent tu vois mon front baissé, Comme quelqu'un qui cherche où son guide » passé. b

xviii NOTICE

Cette réponse n'a paru qu'en 1857, dans le Dix-neuvième Entretien du Cours familier de Littérature, qui commence ainsi :

"Vive la jeunesse!... mais "à la condition de ne pas durer toute la vie I...

" Cette exclamation nous est inspirée par la mémoire d'un homme qui vient de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, ivre de mélodie et de gouttes de rosée. Le rossignol c'est Alfred de Musset et la personnification de la jeunesse...

''Sans doute, il est beau d'être jeune, de n'avoir que des songes gais du matin dans le cœur, des éblouissements de réveil dans les yeux, des éclats de rire ou de tendresse de sourires sur les lèvres ; il est beau, comme le charmant génie du matin dans le tableau de "l'Aurore," de s'élancer sans toucher terre devant le char du jour, la torche de l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sème, pour ne pas voir les tombeaux, le sentier de la vie. Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mûrir, il est plus beau de transformer sa mâle adolescence en forte virilité, il est plus beau de découvrir des horizons plus sévères, plus tristes mais plus vrais, sans pâlir et sans se détourner en arrière à mesure qu'on avance sur la route ; il est plus beau de voir sans reculer et sans pleurer, les roses de l'aurore pâlir et sécher aux feux et à la sueur du milieu du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant du sang de ses pieds les rudes aspérités du chemin. S'il est beau d'être enfant, il est beau d'être homme, fils, époux, père, penché sur les devoirs pénibles de l'existence, artiste sérieux, citoyen utile, philosophe pensif, soldat de la patrie, martyre au besoin d'une raison développée par la réflexion et par le temps..."

Après cette profession de foi hautaine, où il expose magnifiquement sa conception de l'art et de la vie, Lamartine rouvre, ou plutôt il ouvre, les Poésies nowvelles qu'il semble avoir ignorées. Il est ébloui, remué, soulevé ; il oublie ses préventions, sa rancune légère contre le poète irrévérencieux qui a écrit un jour de mauvaise humeur :

Lamartine vieilli qui me traite en enfant,

NOTICE xîx

Et dans l'ivresse de sa découverte, il consacre tout l'Entretien suivant à exalter le génie de son jeune émule. En voici quelques lignes :

"Il intitule ces poésies d'un nouvel art Les Nuits, où la corde grave de sa lyre, muette jusque-là, résonne aussi mélancolique et aussi pathétique que les plus graves mélodies de ses rivaux. Ce sont des dialogues à voix basse entre le poète et ce qu'il appelle encore sa Muse, c'est-à-dire entre le cœur de l'homme et son génie, cherchant à les mettre d'accord en lui comme en nous tous. Nous ne connaissons rien dans la poésie française, anglaise, allemande de plus harmonieux, de plus sensible et de plus génial que ces oratorios nocturnes d'Alfred de Musset. Lisez-en quelques strophes, puis lisez tout: vous serez saisi comme je le suis en ce moment moi-même, d'un immense repentir de n'avoir pas lu plus tôt et de n'avoir pas apprécié assez un pareil musicien de l'âme."

L'amende honorable est complète.

De H. Taine, au dernier chapitre de son Histoire de la Littérature anglaise dans la célèbre comparaison qu'il fait de Tennyson et d'Alfred de Musset et qu'il conclut par ces mots : " Le monde qui a écouté Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de bourgeois et de bohèmes; mais j'aime mieux Alfred de Musset que Tennyson," nous extrayons ce passage ;

" C'est dans ce Paris qu'il faut le lire. Le lire ? Nous le savons tous par cœur. Il est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait et il l'a dit comme il le sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé ; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus

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