‹ Les Chefs-d'œuvre lyriques de Alfred de MussetChapitre 4 sur 11 · XX NOTICE · texte numérisé non relu

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intimes, il s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieille, la jeunesse.

'«Comme il a parlé de cette ' chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui couvre tout de son ombre, horizon et chemin ! ' Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond d'un jeune coeur ! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré. Il s'est lâché à travers la vie comme un cheval de race cabré dans la campagne, que l'odeur des plantes et la magnifique nouveauté du vaste ciel précipitent à pleine poitrine dans des courses folles qui brisent tout et vont le briser. Il a trop demandé aux choses: il a voulu d'un trait, âprement et avidement savourer toute la vie ; il ne l'a point cueillie, il ne l'a point goûtée ; il l'a arrachée comme une grappe et pressée et froissée, et tordue, et il est resté les mains salies, aussi altéré que devant. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti dans tous les cœurs. Quoi I Si jeune et déjà si las I Tant de dons précieux, un esprit si fin, un tact si délicat, une fantaisie si mobile et si riche, une gloire si précoce, un si soudain épanouissement de beauté et de génie, et au même instant les angoisses, le dégoût, les larmes et les cris ! Quel mélange 1 Du même geste il adore et il maudit. L'éternelle illusion, l'invincible expérience sont en lui côte à côte pour se combattre et le déchirer. Il est devenu vieillard et il est demeuré jeune homme, il est poète et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de la débauche et de la mort. Comme un homme au milieu d'une fête, qui boit dans une coupe ciselée, debout, à la première place, parmi les applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie au fond du cœur, échauffé et vivifié par le vin généreux qui descend dans sa poitrine, et que subitement on voit pâlir ; il y avait du poison au fond de la coupe ; il tombe

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et râle, ses pied convulsifs battent les tapis de soie, et tous les convives effarés regardent. Voilà ce que nous avons senti le jour où le plus aimé, le plus brillant d'entre nous, a tout d'un coup palpité d'une atteinte invisible, et s'est abattu avec un hoquet funèbre parmi les splendeurs et les gaietés menteuses de notre banquet... Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons écouter un autre ; tous à côté de lui nous semblent froids ou menteurs."

De Sully Prudhomme, dans ses Stances et Poèmes (1866), ce fragment du poème A Alfred de Musset :

Poète 1 aussi longtemps que marchera la terre

Dans le vide muet qui n'a pas d'horizon ;

Tant que l'homme implorant un climat salutaire

Sous la grêle et les vents traînera sa maison ;

Nu, forcé d'inventer le pain, le fer, la flamme.

L'art de ne pas périr, ses lois et son bonheur;

Qu'il frappera son front en y cherchant son âme,

Et sa poitrine obscure en y cherchant son cœur ;

Tant que, posant le pied dans le temple des causes,

Il rencontrera Dieu pour lui barrer le seuil ;

Qu'il verra, comme l'astre et l'onde et toutes choses.

Sur soi-même rouler l'ignorance et l'orgueil.

Tant que l'air portera les oiseaux et la foudre,

Et les neiges d'hiver et les parfums d'été ;

Que l'amour écrira des serments dans la poudre

En mariant la honte avec la volupté ;

Tant que devra sévir le sort triste qui lie,

A toute heure et partout avec de puissants nœuds

La raison à l'énigme, à l'épreuve la vie,

O poète, ton nom sera jeune et fameux !

Il n'est pas un amour, pas une plaie humaine.

Dont le feu, sous ton doigt, ne se sente irrité ;

Avec force et plaisir ton vers plonge et promène

Au vif de la douleur la sensibilité ;

Des abîmes du doute où le néant commence

Aux éternels sommets de l'espoir étoile.

Il n'est pas de degré dans la pensée immense

Que n'ait franchi l'essor de ton génie ailé i

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Mais tu n'as jamais su lui choisir sa demeure ;

Rien ne t'a satisfait des enfers jusqu'aux cieux :

Le plus gai de tes vers couvre un ange qui pleure ;

Le rire de ton masque est mouillé par tes yeux ;

Ne pouvant ni chasser ni fixer l'espérance

A moitié dans ce monde et dans l'autre à moitié,

Tu restes dans le bien dans une indifférence

Qui commande à la fois le blâme et la pitié :

Poète amer et doux tu nous donnes envie

D'arrêter dans nos bras nos travaux généreux,

D'exhaler en soupirs tout le feu de la vie,

De laisser s'arranger les citoyens entre eux I

De fuir dans les boudoirs leurs voix tumultueuses,

Et d'étendre nos corps, pour faiblir de langueur,

Dans le baume énervant des fleurs voluptueuses.

Dans les navrants plaisirs qui dissolvent le cœur.

Le monde autour de nous est plein d'un bruit de chaînes.

On dirait que ton sein n'en a rien entendu ;

Car la cité pour toi ne vaut point tant de peines ;

Toi qui la dit mauvaise à qui donc t'en prends-tu ?

Oui, l'âge d'or est loin ; mais il faut qu'on y tâche ;

Le bonheur est un faîte qu'on abat pour l'avoir ;

Si tu n'étais pas grand je t'appellerais lâche.

Car je n'accepte pas la joug du désespoir !

Si je me suis trompé, si la nature entière.

Depuis les astres morts jusqu'aux mondes vivants.

Au souffle des hasards sans but et sans carrière,

S'envole n'importe où comme la graine au vents.

Si les gazons d'Avril ne sont que les complices

D'un instinct décevant que je nomme l'amour,

Si je dois redouter d'ingénieux supplices

Dans tous les sentiments qui font chérir le jour,

Alors j'embrasserai la muse abandonnée,

Je lui vendrai mon cœur pour ses douces leçons,

Et je m'endormirai la tête couronnée.

Soupirant l'élégie et les nobles chansons;

Je dirai qu'il vaut mieux que toute fin soit prompte ;

Que la peine est le mal et le plaisir le bien,

Qu'il n'est pas de linceul pour assouvir la honte

Et bercer la douleur, plus charmant que le tien.

Mais je n'en suis pas là, j'ai connu la souffrance,

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