‹ Les chefs d'œuvre lyriques de Malherbe et de l'école classiqueChapitre 17 sur 19 · JACQUES VALLEE DES BARREAUX · texte numérisé non relu

JACQUES VALLEE DES BARREAUX

Sonnet

GRAND Dieu, tes jugements sont remplis d'équité; Toujours tu prends plaisir à nous être propice ; Mais j'ai tant fait de mal, que jamais ta bonté Ne me peut pardonner sans choquer ta justice.

Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété

Ne laisse k ton pouvoir que le choix du supplice ;

Ton intérêt s'oppose a ma félicité.

Et ta clémence même attend que je périsse.

Contente ton désir, puisqu'il t'est glorieux ; Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux ; Tonne, frappe, il est temps ; rends-moi guerre pour guerre.

J'adore, en périssant, la raison qui t'aigrit. Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre, Oui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ?

MARIN LEROY DE GOxMBERVILLE

jiu Cardinal de Richelieu

PAR tes hautes vertus et tes faits héroïques Tu changes le destin, Jes hommes et le temps ; Et, malgré la rigueur des astres inconstants, Tu détournes le cours des misères publiques.

Tu détruis l'espérance et les desseins tragiques Dont l'Espagne nourrit ses orgueilleux Titans, Tu fais par tes conseils vaincre nos combattants. Et porte notre empire a ses bornes antiques.

Je l'avais bien pensé, que ces fameux mortels,

A qui le siècle d'or consacra des autels,

Dans nos siècles de fer n'auraient point de semblables ;

Mais, ô l'oeil de la France et l'âme de ton roi, Comparant a leurs faits tes faits inimitables, Je vois que le temps seul les a mis devant toi.

Sur P Exposition du Saint-Sacrement

TEL qu'aux jours de ta chair tu parus sur la terre, Tel montre-toi, grand Dieu, dans ce siècle effronté, Où des hommes, armés contre ta vérité.

Osent impunément te déclarer la guerre.

Tu t'ouvris un chemin au travers de la pierre, Pour porter dans les cieux ton corps ressuscité ; Romps cet autre tombeau, reprends ta majesté, Et sors comme un soleil de cette urne de verre.

Illumine la terre aussi bien que les cieux.

En m'échaiiffant le cœur éclaire-moi les yeux ;

Et ne sépare plus ta clarté de ta flanime.

Mais que dis-je ? Seigneur, pardonne a mes

transports !

C'est assez que la Foi montre aux yeux de mon âme Ce qu'un peu de biancheur cache aux yeux de mon

corps.

TRISTAN L'HERMITE

La Comédie des Fleurs

PUISQU'IL vous plaît que je vous die

Le sujet de la comédie

Que je médite pour vos sœurs,

Les images m'en sont présentes :

Les personnages sont des fleurs.

Et vous êtes des fleurs naissantes.

Un Lis, reconnu pour un prince, Arrive dans une province ; Mais, comme un prince de son sang.

Il est beau sur toute autre chose, • Et vient, vêtu de satin blanc Pour faire l'amour a la Rose.

Pour dire quelle est sa noblesse,

A cette charmante maîtresse

Qui s'habille de vermillon.

Le Lis, avec des présents d'ambre,

Délègue un jeune papillon,

Son gentilhomme de la chambre.

Ensuite, le prince s'avance Pour lui faire la révérence ; lis se troublent a leur aspect ; Le sang leur descend et leur monte ; 9a

TRISTAN L'HERMITE

L'un pâlit de trop de respect, L'autre rouoit d'honnête honte.

Mais cette infante de mérite, Dès cette première visite, Lui lance des regards trop doux ; Le Souci, qui brûle pour elle, En même temps, en est jaloux ; Ce qui fait naître une querelle.

On arme pour les deux cabales ; On n'entend plus rien que timbales, Que trompettes et que clairons ; Car, avec tambour et trompette, Les bourdons et les moucherons, Sonnent la charge et la retraite.

Enfin, le Lis a la victoire; Il revient, couronné de gloire, Attirant sur lui tous les yeux.

La Rose, qui s'en pâme d'aise, Embrasse le victorieux, Et le victorieux la baise.

De cette agréable entrevue, L'Absinthe fait, avec la Rue, Un discours de mauvaise odeur ; Et la jeune Epine-vinette, Qui prend parti pour la pudeur, Y montre son humeur aigrette.

D'autre côté, Madame Ortie, Qui veut être de la partie.

Avec son cousin le Chardon, Vient citer une médisance D'une jeune tleur de Melon A qui l'on voit enlîer la panse.

Mais la Rose enfin la fait taire Par un secret bien salutaire, Approuvé de tout l'univers.

Et, dissipant tout cet ombrage, La Buglose met les couverts Pour le festin du mariage.

Tout contribue à cette fête, Et le soir, un ballet s'apprête Où l'on oit des airs plus qu'humains On y danse, on s'y met a rire.

Le Pavot vient, on se retire.

Bonsoir, je vous baise les mains.

Le Promenoir des deux Amants

AUPRES de cette grotte sombre Où l'on respire un air si doux L'onde lutte avec les cailloux Et la lumière avecque l'ombre.

Ces flots, lassés de l'exercice Qu'ils ont fait dessus ce gravier.

Se reposent dans ce vivier, Où mourut autrefois Narcisse.

L'ombre de cette fleur vermeille Et celle de ces joncs pendants, Paraissent être, la dedans, Les songes de l'eau qui sommeille.

Les plus aimables influences Qui rajeunissent l'univers Ont relevé ces tapis verts De fleurs de toutes les nuances.

TRISTAN L'HERMITE

Dans ce bois ni dans ces montagnes Jamais chasseur ne vint encor ; Si quelqu'un y sonne du cor, C'est Diane avec ses compagnes.

Ce vieux chêne a des marques saintes ; Sans doute qui le couperait Le sang chaud en découlerait, Et l'arbre pousserait des plainteô.

Ce rossignol, mélancolique Du souvenir de son malheur, Tâche de charmer sa douleur, Mettant son histoire en musique.

Il reprend sa note première, Pour chanter, d'un art sans pareil, Sous ce rameau que le soleil A doré d'un trait de lumière.

Sur ce frêne deux tourterelles S'entretiennent de leurs tourments, Et font les doux appointements De leurs amoureuses querelles.

Un jour, Vénus avec Ancliisc Parmi ces forts s'allait perdant.

Et deux Amours, en l'attendant.

Disputaient pour une cerise.

Dans toutes ces routes divines Les nymphes dansent aux chansons, Et donnent la grâce aux buissons De porter des rieurs sans épines.

Jamais les vents ni le tonnerre, N'ont troublé la paix de ces lieux,

I/ÉCOLE CLASSIQUE

Et la complaisance des dieux.

Y sourit toujours à la terre.

Crois mon conseil, chère Climène, Pour laisser arriver le soir, Je te prie, allons nous asseoir Sur le bord de cette fontaine.

N'ois-tu pas soupirer Zéphire De merveille et d'amour atteint, Voyant des roses sur ton teint.

Qui ne sont pas de son empire ?

Sa bouche, d'odeur toute pleine, A soufflé sur notre chemin.

Mêlant un esprit de jasmin A l'ambre de ta douce haleine.

Penche la tête sur cette onde Dont le cristal parait si noir ; Je t'y veux faire apercevoir L'objet le plus charmant du monde.

Tu ne dois pas être étonnée.

Si vivant sous tes douces lois.

J'appelle ces beaux yeux mes rois Mes astres et ma destinée...

Veux-tu, par un doux privilège, Me mettre au dessus des humains ?

Fais-moi boire au creux de tes mains, Si l'eau n'en dissout point la neige.

Consolation à Idaiie, sur la Mort d^ un Parent

PUISQUE votre parent ne s'est pu dispenser De servir de victime au Démon de la guerre^

TRISTAN L'HERMITE

C'est, o belle Idalic, une erreur de penser

Que les plus beaux lauriers soient exempts du tonnerre.

Si la Mort connaissait le prix de la valeur Ou se laissait surprendre aux plus aimables charmes, Sans doute que Daphnis, garanti du malheur, En conservant la vie eut épargne vos larmes.

Mais la Parque sujette a la fatalité, Ayant les yeux bandés et l'oreille fermée, Ne sait pas discerner les traits de la beauté, Et n'entend point le bruit que fait la renommée.

Alexandre n'est plus, lui dont Mars fut jaloux, César est dans la tombe aussi bien qu'un intàme. Et la noble Camille, aimable comme vous, Est au fond du cercueil ainsi qu'une autre femme.

Bien que vous méritiez des devoirs si constants. Et que vous paraissiez si charmante et si sage, On ne vous verra plus, avant qu'il soit cent ans, Si ce n'est dans mes vers, qui vivront davantage.

Par un ordre éternel qu'on voit en l'Univers, Les plus dignes objets sont frêles comme verre. Et le Ciel, embelli de tant d'astres divers, Dérobe tous les jours des astres à la Terre.

Sitôt que notre esprit raisonne tant soit peu. En l'avril de nos ans, en l'âge le plus tendre, Nous rencontrons l'Amour qui met nos cœurs en feu, Puis nous trouvons la Mort qui met nos corps en cendre.

Le Temps qui, sans repos, va d'un pas si léger, Emporte avecque lui toutes les belles choses : C'est pour nous avertir de le bien ménager Et faire des bouquets en la saison des roses.

Les Baisers de Dor'inde

LA douce haleine des zéphiis Et ces eaux qui se précipitent, Par leur murmure nous invitent A prendre d'innocents plaisirs.

Dorinde, on dirait que les flammes Dont nous sentons brûler nos âmes, Brûlent les herbes et les fleurs ;

Goûtons mille douceurs a la faveur de l'ombre, Donnons-nous des baisers sans nombre,

Et joignons a la fois nos lèvres et nos cœurs.

Quand deux objets également

Soupirent d'une même envie.

Comme l'amour en est la vie,

Les baisers en sont l'élément.

Il faut donc en faire des chaînes

Qui durent autant que les peines

Que je souffre loin de tes yeux.

Amour, qui les baisers aimes sur toutes choses,

Fais une couronne de roses, Pour donner à celui qui baisera le mieux.

O que tes baisers sont charmants !

Dorinde, tous ceux que tu donnes.

Pourraient mériter des couronnes

De perles et de diamants.

Cette douceur où je me noie

Force, par un excès de joie.

Tous mes esprits a s'envoler ; Mon cœur est palpitant d'une amoureuse fièvre,

Et mon âme vient sur ma lèvre.

Alors que tes baisers l'y veulent appeler.

TRISTAN L'HERMITE

Si l'Amour allait au tombeau

Par un noir effet de l'envie,

Tes baisers lui rendraient la vie

Et rallumeraient son flambeau.

Leur aimable délicatesse

A banni toute la tristesse

Qui rendait mon sens confondu ; Mais un roi détrôné par le malheur des armes,

A ]a faveur des mêmes charmes Se pourrait consoler d'un empire perdu.

La manne fraîche d'un matin

N'a point une douceur pareille,

Ni l'esprit que cherche l'abeille

Sur la buglose et sur le thym.

Le meilleur sucre qui s'amasse

Et que l'Art sait réduire en glace

N'a point ces appâts ravissants ; Et même le nectar semblerait insipide,

Au prix de ce baiser humide Dont tu viens de troubler i'ofHce de mes sens.

Aussi les plus riches trésors,

Qu'on tire du sein de la terre.

Et que, pour engendrer la guerre,

L'Océan sème sur ses bords.

L'or et toutes les pierreries.

Dont nous provoquent les Furies,

Pour envenimer nos esprits ; Bref tout ce que l'aurore a de beau dans sa couche,

Au prix des baisers de ta bouche Sont à mes sentiments des objets de mépris.

Sonnets

CELLE dont la dépouille en ce marbre est enclose Fut le digne sujet de mes saintes amours. Las ! depuis qu'elle y dort, jamais je ne repose, Puisqu'il faut en veillant que j'y songe toujours.

Celui qui des mortels k son pouvoir dispose

Eteignit ce soleil au milieu de son cours ;

La charmante Philis passa comme une rose,

Et sa beauté, plus vive, eut des termes plus courts.

La Mort qui par mes pleurs ne tut pas divertie Enleva de mes bras cette chère partie D'un agréable tout qu'avait fait l'amitié.

Mais, 6 divin esprit qui gouvernais mon ame,

La Parque n'a coupé notre fil qu'a moitié,

Car je meurs en ta cendre et tu vis dans ma flamme.

MON âme, éveille-toi du dangereux sommeil Qui te pourrait conduire en des nuits éternelles, Et chassant la vapeur qui couvre tes prunelles, Ne prends plus désormais l'ombre pour le soleil.

Ne crois plus de tes sens le perfide conseil ; C'est assez adorer des objets infidèles ; Servons a l'avenir des beautés immortelles Que l'on trouve toujours en un état pareil.

Aimons l'Auteur du monde : il est sans inconstance ; La bonté pour nos vœux n'a point de résistance, Nous pouvons en secret lui parler nuit et jour ;

Il connaît notre ardeur et notre inquiétude. Et ne reçoit jamais de traits de notre amour Pour les récompenser de traits d'ingratitude. too

TRISTAN L'HERMITE

VENIR a la clarté sans force et sans adresse Et, n'ayant fait longtemps que dormir et manger, Souffrir mille rigueurs d'un secours étranger Pour quitter l'ignorance en quittant la faiblesse.

Après, servir longteitips une ingrate maitre^se Qu'on ne peut acquérir, qu'on ne peut obliger, Ou qui, d'un naturel inconstant et léger. Donne fort peu de joie et beaucoup de tristesse.

Cabaler a la cour, puis, devenu grison,

I^oin du monde et du bruit attendre, en sa mai}^c«n,

Ce qu'ont ses derniers ans de maux inévitables.

Tel est le sort de l'homme. O misérable sort ! Tous ces attachements sont-ils considérables, Pour aimer tant la vie et craindre tant la mort r

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