‹ Les chefs-d'œuvre lyriques de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 3 sur 7 · XXX NOTICE · texte numérisé non relu

XXX NOTICE

On lira ce chant d'actions de grâces et de délivrance intitulé Avant toi, où l'immensité de la tendresse garde encore quelque chose de maternel ;

...dès qu'en entier ton âme m'eut saisie,

le j

Tu fus ma piété, mon ciel, ma poés

Aussi, sans te parler, je te nomme souvent

Mon frère devant Dieu! mon âme, ou mon enfant 1

Tu ne sauras jamais, comme je sais moi-même,

A quelle profondeur je t'atteins et je t'aime I...

Je sais de quels frissons ta mère a dii frémir

Sur tes sommeils d'enfant: moi, je t'ai vu dormir...

Et si l'idée qu'il est le plus jeune jette un instant sur elle un voile de mélancolie, de quel geste subit elle le déchire et retrouve, dans une nouvelle illumination du cœur, toute la lumière de sa joie !

Née avant toi... Douleur! tu le verrais peut-être, Si je vivais trop tard. Ne le fais point paraître, Ne dis pas que l'amour sait compter, trompe-moi : Je m'en ressouviendrai pour mourir avant toi I

Parfois, au contraire, dans un doux besoin de se blottir et d'être protégée, — un jour peut-être qu'il a dit des mots tristes, des mots amers, — c'est elle qui se sent et qui aime à se sentir, devant lui, toute petite:

"Vois-tu, d'un cœur de femme il faut avoir pitié: Ouelc^ue chose d'enfant s'y mêle à tous les âges.

Que de fois j'ai senti, par un nœud doux et fort, Ton âme s'enlacer à l'entour de mon sort î Quand tu me couronnais d'une seconde vie, Que de fois sur ton sein je m'en allais ravie, Et reportée aux champs que mon père habitait, Quand j'étais blonde et frêle et que l'on me portait l

Oui, si quelque musique en mon âme cachée Frappe sur mon sommeil et m'inspire d'amour. C'est pour la douce image à ma vie attachée, Caressante chaleur sur mon sort épanchée, Comme sur un mur sombre un sourire du jouri Mais par un mot changé troubles-tu ma tendresse.

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Ohl de quel paradis tu fais tomber mon cœuri

D'une larme versée au fond de mon ivresse

Si tu savais le poids, ému de ta rigueur,

Penché sur mon regard qui tremble et qui t'adore,

Comme on baise les pleurs dont l'enfant vous implore,

A ton plus faible enfant tu viendrais, et, tout bas :

"J'ai voulu t'éprouver, grâce, ne pleure pasl..."

On a si peu de temps à s'aimer sur la terre!

Oh ! qu'il faut se hâter de dépenser son cœur !

Grondé par le remords, — prends garde ! il est grondeur, —

L'un des deux, mon amour, pleurera solitaire.

Parle moi doucement, afin que dans la mort

Tu scelles nos adieux d'un baiser sans remord,

Et qu'en entrant aux cieux, toi calme, moi légère,

Nous soyons reconnus pour amants de la terre;

Que, si l'ombre d'un mot t'accusait devant moi,

A Dieu, sans le tromper, je réponde pour toi :

'•Il m'a beaucoup aimée, il a bu de mes larmes;

"Son âme a regardé dans toutes mes douleurs;

" Il a dit qu'avec moi l'exil aurait des charmes,

"La prison du soleil, la vieillesse des fleurs! "

Et Dieu nous unira d'éternité; prends garde! Fais-moi belle de joie 1 et quand je te regarde, Regarde-moi; jamais ne rencontre ma main Sans la presser : cruel! on peut mourir demain !...

Tendres plaintes, divinement enfantines, modulées à ■voix basse, avec un sourire humide et câlin dans les yeux ! ■ — Ou bien, tout à coup, dans l'absence, l'appel éperdu de la Prière de Femme '.

Mon saint amour! mon cher devoir 1 Si Dieu m'accordait de te voir, Ton logis fiit-il pauvre et noir.

Trop tendre pour être peureuse, Emportant ma chaîne amoureuse, Sais-tu bien qui serait heureuse?

C'est moi. Pardonnant aux méchants, Vois-tu, les mille oiseaux des champs N'auraient mes ailes, ni mes chants!...

Quarante ans plus tard, quelque événement sépare-t-il

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pour quelques jours les vieux époux, les lettres de Marceline à Vaimoreaurontencore cet accent d'amoureuse. Qui pourra en sourire, en sourie: à celui-là, le paradis du •• saint amour " est fermé.

Un an après le mariage, Mme Valmore eut une fille, Junie, qui ne vécut que quelques semaines. C'est l'année suivante, en 1819, que, sur le conseil de son beau-père, homme très-lettré qui lu renait en haute estime, elle publia son premier recueil : Éiénes, Marie et Romances, signé : Marceline Desbordes, nom qu'elle gardait au théâtre. Ivlarie, conte pastoral en prose mêlée de vers, à la façon d'Estelle et Némorifi, n'était là que pour grossir le volume, et disparut des éditions suivantes. Quelques-unes des R:mai>cts, publiées dans le Chansonnier des Grâces OU l' Almjnach des Muses, et que Pauline Duchambge avait mises en musique, étaient déjà connues ; mais les Éiégies, où Marceline avait jeté ses premières plaintes de jeune filie, furent une révélation. Dès 1820, il en parut une édition nouvelle et plus étendue, sous le titre de Poésies, à laquelle Victor Hugo, — il avait dix-huit ans alors — consacra un chaleureux article dans ce Conser'vaieur Littéraire qu"il avait fondé avec ses frères pour avoir une place où il exprimerait sans contrainte ses jeunes entl^.ousiasmes. En i82Z, troisième édition, encore augmentée ; en 1825, Éiégies et Poésies Noui'elles : en 1830, édition définitive intitulée: Poésies de Mme Desbordes-Valmore. Ce sont ces œuvres que nous rangerons sous la rul>rique de Premières Poésies, non-seulement pour les distinguer des recueils portant des titres particuliers, mais parce que le génie du poète ne s'y révèle encore que par intermittences, tandis que, après, il brillera d'un éclat presque continu. Elle restera toujours une ignorante — où aurait-elle trouvé le temps de devenir une .'avante ? — mais pendant sa jeunesse, le peu qu'elle a lu entrave plutôt qu'il ne sert son inspiration. Ce qu'elle a lu, ce sont les poètes à la mode de son temps, Florian, Parny, Mme Dufrenoy, Millevoye; et son style participe encore trop souvent de la mollesse du leur, de la pauvreté de leurs rimes, du ridicule de leur mythologie et de leurs périphrases. Songez qu'en 1819, quand elle com-

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mence, ni les Odes de Victor Hugo, ni les Méditations de Lamartine, ni les Poésies d'Alfred de Vigny n'ont paru. Du printemps romantique, '''elle fut" — dit Sainte-Beuve, — •' comme la première hirondelle, toujours empressée, quoique craintive." Mais déjà, comme il le dit encore, •'•'déjà s'exhalent, à travers des gémissements, tout mélodieux, ces beaux élans de passion désolée qui la mettent tant au-dessus et à part des autres femmes, de celles même qui ont osé chanter le mystère," Il n'est donc pas surprenant que le Marquis de Pastoret, interrogé par le roi Louis XVIII, sur les poètes de la Restauration, lui ait répondu : ••' Sire, le premier poète de votre règne est une femme: Aladame Valmore."

En 1820, les époux résilièrent leur engagement de Bruxelles, pour venir à Paris, oii Valmore escomptait une rentiée au Théâtre-Français qu'il ne pilt jamais obtenir, et dont la vaine poursuite sera pour tous deux la cause de bien des peines et de bien des misères. Un fils leur naquit, Hippolyte, dont sa mère saluera la venue dans l'adorable pièce: Un Nowveau-né. Il fallut, pour vivre, se résigner aux théâtres de province, "au refus de la fière Lutèce." comme écrira Marceline.

Elle fut d'abord engagée, avec son mari, au Grand- Théâtre de Lyon. Elle y arriva précédée de sa double réputation de comédienne et de poète. M. Biéton, Térudit lyonnais, a retrouvé un numéro du Journal de Lyon de 1821, où un rédacteur s'associe aux sentiments exprimés par ceux qui regrettent qu'elle soit obligée de reprendre ''l'exercice d'un art dont les études et les travaux seront pour elle autant de larcins faits à la poésie... 11 eut été digne d'un gouvernement éclairé de faire participer aux faveurs qu'il accorde à la littérature, une femme dont toutes les productions sont marquées au coin d'un beau talent. Mais quelque chose doit consoler Mme Valmore de cet oubli, c'est le succès qui l'attend au théâtre et dont elle a recueilli, à son début, des preuves unanimes." Le même journal constatera bientôt ses triomphes dans l'' École des Femmes de Molière, dans la Fausse Ao-nès de Destouches, dans la Nanine de Voltaire, dans beaucoup d'autres pièces encore, sauf, vers la fin de l'année, dans Freaégonde et Brunchaut de Népomucène Lemercier, car la tragédie n'est pas son fait: elle n'avait d'ailleurs

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accepté le rôle que par dévouement, et parce que l'ample robe d'une reine mérovingienne lui permettait de dissimuler un état incompatible avec l'emploi des ingénues et des jeunes premières. Au commencement de novembre 1821, en effet, va naître Marceline-Junie-Hyacinthe, celle que Ton n'appellera bientôt plus que du joli surnom d'Ondine. Deux enfants à élever, c'est assez pour prendre toutes les heures; et la jeune mère doit maintenant, malgré les succès d'émotion qui l'y accueillent, renoncer au théâtre.

La vie ''haletante" n'en continuera pas moins pour eux, de ville en ville. En 1825, ils arrivent à Bordeaux, où le souvenir de leur première et déjà si lointaine rencontre leur semble une nouvelle promesse de bonheur;

Salut rivage aimé de ma timide enfance, Où de ma vie en fleurs le songe a commencé ! Je t'aborde, et je sens ma première espérance Me réunir tremblante à mon bonheur passé.

C'est là qu'elle met au monde une autre fille, Inès. Sur ces entrefaites, un grand seigneur, le duc Mathieu de Alontmorency, ayant été élu à l'Académie française, voulut attribuer son petit traitement d'académicien à quelque littérateur sans fortune. Madame Récamier, aussi bonne qu'elle était belle, lui proposa et lui fit agréer Mme Valmore ; mais on se heurta, de la part du poète, à une délicatesse: Marceline jugea que si elle pouvait recevoir une aide de lÉtat, elle ne pouvait la recevoir d'un particulier. A la lettre de la belle Juliette, qui lui annonçait la nouvelle, elle répondit: '«'Pardonnezmoi si mes mains ne s'ouvrent pas pour accepter un don si bien offert. IVIon cœur seul peut recevoir et garder d'un tel bienfait tout ce qu'il a de précieux et de consolant: le souvenir du bienfaiteur et la reconnaissance, sans le poids de l'or. Je suis heureuse ainsi..." Et comme Madame Récamier lui avait laissé entrevoir la possibilité d'une allocation ministérielle, elle ajoutait: "Je serai contente alors de l'obtenir de vous, et je n'aurai ni assez d'orgueil, ni assez d'humilité, pour m'y soustraire.'* Elle l'obtint, mais on fut très-surpris, au ministère, de voir qu'elle laissait passer trois trimestres sans en toucher les termes. Il fallut qu'une amie, la charmante Mme de

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