NOTICE XXXV
Launay — au théâtre Mlle Hopkins — la relançât, pour qu'elle allât recevoir cette pension : "Je ne connais que les saints qui pourraient la repousser; et encore je leur dirais: 'Messieurs les saints, si cette pension peut être utile aux vôtres, laissez de côté votre dédain et votre indifférence, ne pensez point ici à vous...' Ce mot doit décider mon bon saint Marceline à recueillir les dons de la Providence." — Ce mot la décida en effet, mais on eut toutes les peines du monde à Tempêcher de verser les quartiers échus à la souscription ouverte en faveur des Grecs révoltés contre les Turcs. On y parvint... Alors, elle envoya le premier trimestre à son oncle Desbordes!
En 1S32, nous trouvons le ménage à Rouen, oii Valmore ne réussit guère. ''Son genre est perdu en province," écrit Marceline à une amie, en soupirant. Jugez s'il devait l'être à Paris 1 Et cette fois encore, comme après chaque déconvenue, c'est à Lyon qu'on retourne.
En somme c'est à Lyon, que pendant dix-huit années, de 1819 à 1837, Marceline vivra presque constamment et élèvera sa famille. Et Lyon sera pour elle ce que Guernesey devra être pour Victor Hugo: le lieu d'épanouissement du génie Les recueils dont elle composera là presque tous les vers, — Lex Pleurs (1833) et Pauvres Fleurs (1839) — seront aussi supérieurs à ses Po-sies d'avant 1830 que les Contemplations le seront aux Odes et Ballaaes. A Lyon, la ville ouvrière et la ville mystique, la cité des canuts et celle des martyrs, Marceline va devenir, nonseulement un plus grand poète de l'amour et de la maternité qu'elle ne l'avait été jusque-là, mais aussi, par une extension à tous les hommes de cette maternité et de cet amour, un grand et religieux poète de la pitié sociale.
Sous cet aspect, elle est presque ignorée; ici encore, pourtant, l'avenir la mettra très-haut, car on sentira, car on proclamera que, de tous les cœurs de poètes qui ont battu pour les humbles et pour les souffrants, le cœur de cette petite comédienne est peut-être le seul où rien de théâtral ne se soit mêlé jamais aux divins mouvements de la compassion.
Dès sa première enfance, elle avait appris à compatir : à Douai, son père était administrateur des pauvres de la
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paroisse Notre-Dame ; et souvent, si pauvre qu'il fût luimême; elle l'avait vu ajouter son obole aux aumônes qu'il avait la charge de leur répartir. Son fils Hippoiyte écrira d'elle: •'•Félix Desbordes lui avait transmis avec le sang son active charité. De la femme flamande elle possédait le goût de l'ordre, du rangement ; mais amasser, conserver même lui était insupportable:
Le superflu, tu vois, c'est pour l'être sensible Tout ce que les autres n'ont pas...
'•' En efi"et, elle me disait parfois qu'un objet quelconque, précieux ou non, ne lui semblait plus être sien aussitôt qu'il avait été désiré par quelqu'un. Et elle le donnait, et elle n'a cessé de donner jusqu'à la fin."
Tant que l'on peut donner, en ne peut pas mourir!
C'est un vers d'elle encore. Elle aurait pu avoir, pour les riches qui ne savaient point donner, un ressentiment, un mépris... Non. sa charité s'étendait à ceux-là même: '•Tu dois savoir depuis longtemps, disait-elle à sa sœur Cécile, qu'il n'y a guère que les malheureux qui se secourent entre eux ! Va, c'est bien vrai. Sans être plus méchants que nous, les riches ne peuvent absolument pas comprendre que l'on n'ait pas toujours assez pour les besoins les plus humbles de la vie. Ne parlons donc pas des riches, sinon pour être contents de ne pas les sentir souffrir comme nous."
On devine les impressions d'une telle âme lorsque, au lendemain de la révolution de Juillet, elle assiste aux soulèvements des ouvriers lyonnais, en 1831, 183Z et 1854. Rien de politique: ce sont les insurrections de la faim. Marceline, devant ces maux publics, oublie l'aggravation de ses propres misères.- les théâtres fermés, qui laissent Valmore sans ressource; la suppression momentanée de la petite pension ministérielle; la banqueroute d'un lil)raire, qui emporte deux mille francs bien attendus... Citons quelques fragments de lettres ou de poésies datant de ces heures tragiques :
ig^î — A Emile Souvestre : <'J'ai vu cette émeute étautfée sous le canon et le bon ordre, comme ils disent. La faim et le désespoir sont dessous. Dessus, on va, on vient, on fait des visites, des emplettes et des présents.
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C'est comme avant. Les morts seuls ont compris la leçon. Elle n'est pas comprise par ceux qui survivent. Elle recommencera, plus terrible peut-être, car le peuple qu'ils appellent tourbe et lie, dans le triomphe de son désespoir, dans son règne de cinq jours, a été sublime de clémence, d'ordre et de générosité. A part deux ou trois forcenés qui ont tué plusieurs de nos chers soldats, déjà tombés par terre — douleur pour qui l'a vu ! — le reste de ce peuple affamé, soyez en sûr, a été comme retenu par l'impossibilité d'être méchant. Cet immense phénomène n'a été signalé par personne, mais j'ai senti plusieurs fois fléchir mes genoux par la reconnaissance et par l'admiration..." En 1834, la révolte nouvelle, qu'elle avait prédite, fut plus sanglante, et plus sanglante aussi la répression, dont la férocité n'eut pas de bornes. On lira plus loin les strophes intitulées Dans la Rue, qui égalent en indignation véhémente les plus fortes pages des Tra^ûques d'Agrippa d'Aubigné ou des Châtiments de Victor Hugo, strophes si vengeresses que nul journal d'alors n'osa les publier. Mais ici transcrivons ce passage d'un poème dédié, vers la même date, à M.A.L. (Antoine de Latourj ; c'est encore la déposition indignée d'un témoin;
Quand le sang inondait cette ville éperdue. Quand la bombe et le plomb balayant chaque rue Excitaient les sanglots des tocsins effrayés. Quand le rouge incendie aux longs bras déployés Etreignait dans ses nœuds les enfants et les pères Refoulés sous leurs toits par les feux militaires, J'étais là! — Quand brisant les caveaux ébranlés, Pressant d'un pied cruel les combles écroulés, La mort disciplinée et savante au carnage Etouffait lentement le vieillard, le jeune âge, Et la mère en douleurs, près du vierge berceau Dont les flancs refermés se changeaient en tombeau, J'étais là! — J'écoutais mourir la ville en flammes; J'assistais vive et morte au départ de ces âmes Que le plomb déchirait et séparait des corps, Fête affreuse où tintaient de funèbres accords : Les clochers haletants, les tambours et les balles, Les derniers cris du sang répandu sur les dalles. C'était hideux à voir; et toutefois mes yeux
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Se collaient à la ritre et cherchaient par les cieux Si quelque âme visible, en quittant sa demeure, Planait sanglante encor sur ce monde qui pleure; J'écoutais si mon nom, vibrant dans quelque adieu, N'excitait point ma vie à se sauver vers Dieu. Mais le nid qui pleurait! mais le soldat farouche, Ilote outrepassant son horrible devoir.
Tuant jusqu'à l'enfant qui regardait sans voir. Et rougissant le lait encor chaud dans sa bouche!,.. Oh ! devinez pourquoi, dans ces jours étouffants, J'ai retenu mon vol aux cris de mes enfants. Devinez I devinez dans cette horreur suprême, Pourquoi, libre de fuir sous le brûlant baptême, IMon âme, qui pliait dans mon corps à genoux, Brava toutes ces morts qu'on inventait pour nous!
Savez-vous que c'est grand tout un peuple qui crie! Savez-vous que c'est triste une ville meurtrie, Appelant de ses sœurs la lointaine pitié, Et cousant au linceul sa livide moitié Écrasée au galop de la guerre civile ! Savez-vous que c'est froid le linceul d'une ville, Et qu'en nous revoyant debout sur quelques seuils Nous n'avions plus d'accents pour lamenter nos deuils!
Ecoutez, toutefois, le gracieux prodige Oui me parla de Dieu dans l'inhumain vertige; Écoutez ce qui reste en moi d'un chant perdu, Succédant d'heure en heure au canon suspendu :
Lorsqu'après de longs bruits, un lugubre silence Offrant de Pompéi la morne ressemblance, Immobilisait lame aux bonds irrésolus; Quand Lyon semblait morte et ne respirait plus;
Je ne sais à quel arbre, à quel mur solitaire. Un rossignol caché, libre entre ciel et terrej Prenant cette stupeur pour le calme d'un bois, Exhalait sur la mort son innocente voix !
Je l'entendis sept jours au fond de ma prière, Seul Requiem chanté sur le grand cimetière; Puis, la bombe troua le mur mélodieux.
Et l'hymne épouvantée alla finir aux cieux I
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Oh! ce dernier vers, inattendu, ailé, lancé tout à coup vers l'infini 1 Et avec tous les vers précédents, avec cette farouche et puissante évocation de la guerre civile, comme nous voilà loin de la molle et pleurarde Valmore de la légende !
Dans une lettre de la même année à son amie, Caroline Branchu, la célèbre cantatrice:
..."Nous nous sommes retrouvés après ce grand fléau, tout étonnés et presque tristes d'être vivants au milieu de tant de victimes... Que Dieu nous regarde en pitié, s'il nous en juge dignes ! Je ne peux avoir d'autre volonté que celle d'obéir à mon inflexible destinée... Faire son devoir est du moins une secrète consolation, je l'offre à Dieu... Mon pauvre mari était au désespoir de nos dangers. Par bonheur, mes chères petites filles ont eu bien du courage, et bien de la confiance dans celle que je tâchais de leur montrer... C'est après que j'ai été comme disloquée de tout mon corps... Mais de quoi ose-t-on se plaindre devant des maux si grands!..."
Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle a volontairement risqué sa vie à toute minute, allant, par les rues coupées de barricades, relever sous le feu les blessés, sans distinction de parti, donner des soins, porter des secours aux orphelins et aux veuves des combattants.
'•'Comprenez-vous, écrit-elle à Antoine de Latour, ce désespoir qui monte jusque sous les toits, qui heurte partout, qui demande au nom de Dieu et qui fait rougir d'oser manger, d'oser avoir chaud, d'oser avoir deux vêtements quand ils n'en ont plus?..."
Quelques années plus tard, en 1837, après une épidémie de choléra et une nouvelle crise dans la fabrication des soieries, ces lignes d'une lettre à Mélanie Waldor :
•'• Quelle année! trente mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, le visage caché d'un lambeaii, et chantant la faim!. ..Je ne peux pas vous diie ce qui m'arrache l'âme, — ^jugez. Non, non, jamais Paris n'a de ces aspects, de ces attitudes, de ces longs désastres tout nus. — Ah ! les puissants n'oseraient pas laisser arriver la faim au fond de tant de familles ouvrières. — Allez! le peuple de Lyon, que l'on peint orageux et mauvais, est un peuple sublime, un peuple croyant! C'est vraiment ici, et seulement ici^ qu'une pauvre Madone,
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surmontant un rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid et haine au cœur. ..et ils chantent comme des enfants soumis ! C'est là le miracle. — Moi, je deviendrai folie ou sainte, dans cette ville."
Elle y est devenue, dans la plus poétique acception des mots, un peu Tune et l'autre, ou plutôt elle a achevé d'y prendre, ce ''bon saint Marceline," — comme disait jadis sa camarade de théâtre, — la folie de la sainteté.
Après les exécutions sommaires de la rue, la répression par les tribunaux. D'une lettre à Frédéric Lepeytre :
'•'Il n'y a pas de clémence, pas de pitié sincère; il n'y a que des têtes qui tombent, des âmes qui poussent leurs cris de désespoir inutile. Je voudrais être morte pour ne plus entendre. Quand je vois un échafaud, je m'enfonce sous terre, je ne peux ni manger, ni dormir. Les galères pour six francs, pour dix francs, pour une colère, pour une opinion fiévreuse, entêtée... Et eux 1 les riche", les puissants, les juges! Ils vont au spectacle après avoir dit 'A mort!' Monsieur, je suis malheureuse. Mon cœur est comme cela, et je loge vis-à-vis d'une prison, sur une place où l'on attache cies hommes, à ce poteau plus triste que le cercueil! "
Elle demeurait, en effet, à l'angle de la place des Terreaux, sur laquelle avaient lieu l'exposition publique des condamnés aux travaux forcés et l'exécution des condamnés à mort, elle qui, selon le mot de Sainte-Beuve, " avait reçu de la nature ou du ciel une vocation et comme une grâce spéciale pour la délivrance et le service des prisonniers ! " Cela datait de loin : " Toute petite, raconte Sainte-Beuve, dans la vallée de la Scarpe, ayant aperçu, à la haute tourelle d'un donjon, un vieux prisonnier qui lui avait tendu les bras, elle était partie a pied le jour même avec son frère pour aller à Paris chercher la liberté, qu'on lui avait dit résider là-bas, pour ce captif. On les ramena le soir à leur mère inquiète, qui ne savait ce qu'ils étaient devenus. Elle fut tidèle toute sa vie à cette première aventure de son enfance: tout prisonnier, n'importe le parti et la cause, lui était sacré:" Tour à tour, en effet, elle enverra des lettres de consolation ou des vers à M. de Peyronnet, l'ancien ministre de Charles X, enfermé à Ham, et plus tard, au même lieu, au prince Louis-Napoléon Bonaparte. Elle correspondra avec
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Raspail à Doiillens, avec Béranger au Luxembourg. Comme Victor Hugo, elle demandera la grâce de Barbes, par l'entremise d'Antoine de Latour, attaché à un membre de la famille royale... Que lui importe que, selon les lois, ils soient déclarés coupables!
Moi qui gravis mon sort sans charger ma mémoire Des noms dorés, perdus dans le vent de la gloire. Insoucieuse au bruit des trônes et des rois, Qui dans mes jours flottants roulent vides et froids, .Te me laisse entraîner où l'on entend des chaînes ; Je juge avec mes pleurs, j'absous avec mes peines ; J'élève mon cœur veuf au Dieu des malheureux. C'est mon seul droit au ciel et j'y frappe pour eux I
Quand, plus tard, son compatriote Martin (du Nord) sera ministre de la Justice, elle lui demandera chaque année, pour ses étrennes, des délivrances de prisonniers, et cela en patois flamand, pour mieux l'attendrir. Et elle les obtiendra toujours. On devine si, au lendemain des émeutes lyonnaises, elle avait exercé cette œuvre de miséricorde: la visite des prisons 1 Et lorsque partit, vers le bagne ou vers l'exil, le long convoi des condamnés politiques, elle laissa chanter en elle ce Cantique des Bannis à Notre-Dame de Fourniièrcs que nous n'avons pas mis dans le corps de notre recueil, bien qu'il soit, par l'intensité de l'émotion, par la perfection de la forme, jusque par son rythme de complainte et son accent de litanie, qui lui donnent on ne sait quoi de suppliant et d'accablé, un pur chef-d'œuvre; mais pour en faire sentir mieux encore toute la beauté naïve, nous nous étions promis de le placer ici, dans le cadre même des événements qui l'ont dicté au cœur pieux et pitoyable de Marceline.
Notre-Dame des Voyage-:, Du fond des moites nuages, Faites sur notre manteau Scintiller votre flambeau ; Des monts éclairez la cime, A nos pieds montrez l'abîme, Et soufflez-nous quelquefois, Pour clranter, un peu de voix I
xlii NOTICE
Vierge aux palais inconnue, Dont le trône est sur la nue, Sentiers mobiles et blancs.
Où montent nos vœux tremblants, Quand les pauvres de la terre Cherchent l'eau qui désaltère, Vierge! entremêlez leurs pleurs D'un peu de miel et de fleurs 1
Soutenez la femme blonde Suivant par la terre et l'onde.
Sur chaque bras un enfant, Leur père à l'exil mouvant; Prêtez-lui l'humble auréole.
Qui perce, épure, console, l3e tristes maisons du roi Où les prisonniers ont froid I
Dans les yeux de cette femme
Alettez Une sainte flamme,
Pour éclairer les cachots
De rayons libres et chauds;
Quant un captif la regarde,
Que cet ange qui le garde,
Dise à chacun de ses jours :
"Les rois, un temps; Dieu toujours I"
Notre-Dame de la vie !
Tant priée et tant suivie.
Debout sur les flots errants Des jours comme nous courants; Vous la seule souveraine.
Abaissez vos mains de reine Sur votre peuple à genoux, Puis après, pensez à nous!
Ce peuple est une grand âme 'l'oute nue, ô Notre-Dame !
Dont la vie est un long deuil Et la chair un froid linceul.
Chassez l'autan qui le couvre.
Car je sens mon cœur qui s'ouvra, Stérile aux cliers malheureux, Qui n'a que des pleurs pour eux l
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Notre-Dame de Fourvières, Rallumez quelques lumières Dans les ateliers éteints D'un affreux silence atteints ; Car, le soir trop redoutable, Monte, étrange et lamentable, Une lugubre clameur De ce grand corps qui se meurt 1
Autant qu'on l'a fait à plaindre, Qu'il serait bientôt à craindre, Ce courage errant le soir Et qui tombe sans s'asseoir, Si dans sa course affamée, Vierge triste et bien aimée.
Il n'avait peur de vos yeux, Entre la mort et les cieux !
Si ce chrétien sous sa chaîne, Ne buvait dans son haleine Avec l'air qui l'a nourri, Votre nom pur et chéri, Terrible avant de s'étendre.
Aurait-il le temps d'attendre, Le front voilé d'un lambeau.
Son droit d'asile au tombeau ?
Enfin si la pauvre voile, Sans boussole, sans étoile, Poussée à d'autres hasards Attire vos doux regards, Après ces graves misères, N'oubliez pas les prières.
De ceux qui, bannis toujours, Rament leurs ans et leurs jours I
Inclinez vous pour entendre Notre hymne sauvage et tendre, Et que les bergers des champs Vendent leur lait à nos chants; Puis, soufflez à la souffrance.
L'air où nage l'espérance.
Vierge ! et plaignez ici-bas.
Les douleurs qu'on n'y plaint pas!
xllv NOTICE
Quelles récompenses n'eût pas méritées cette âme, la plus généreuse et la plus tendre qui fut jamais ! Bientôt, au contraire, elle n'aura plus même la douceur de voir tous les siens réunis autour d'elle: Valmore recommencera de courir le cachet en province; il faudra se séparer d"Hippolyte, en âge d'être mis au collège; et qui sait où Ton sera demain ?
Dieu, si je suis l'oiseau rasant la terre et l'onde, Laissez moi de mon fils presser la tête blonde, Mon fils, grandi sans moi qui l'ai fait tout amour, Sans moi, qui lui donnai tant d'âme avec le jour ! Dieu des faibles, mon Dieu !...si je suis votre fille Relevez mon passé dans ma jeune famille, A mes tendres terreurs ne donnez pas raison. Laissez-nous dans un port contempler l'horizon, Dans ma précoce nuit allumez une aurore, Défendez aux chemins de m'emmener encore, Marquez de votre doigt une place pour nous. Et ralliez le père aux enfants à genoux !
De loin en loin, une trop courte fête du cœur, quand le bon Alexandre Dumas passe par Lyon, ou que Brizeux et Auguste Barbier, traversant la ville pour se rendre en Italie, viennent voir "la pauvre hirondelle sous sa tuile," tout en haut de l'escalier noir, aux murs humides, d'une vieille maison du quai de la Saône. Un peu avant, une incomparable consolation lui est venue: une lettre de Lamartine, avec les vers immortels de cette Harmonie où, comme un écho de la pensée de Marceline demandant d'aborder dans un port, il compare la destinée de la noble femme à celle de la barque du pêcheur qui n'a
...pour tenir au rivage Que l'anneau rongé par l'orage De quelque môle abandonné!
Et, prenant une autre comparaison, il continue:
Tu ne bâtis ton nid d'argile Que sous le toit du passager; Et, comme l'oiseau sans asile.
Tu vas glanant de ville en ville Les miettes du pain étranger.
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Ta voix enseigne avec tristesse Des airs de fête à tes petits, Pour qu'attendri de leur faiblesse L'oiseleur les éparg^ne, et laisse Grandir leurs plumes dans les nidsl
Mais l'oiseau que ta voix imite T'a prêté sa plainte et ses chants, Et plus le vent du nord agite La branche où ton malheur s'abrite, Plus ton âme a des cris touchants!
Du poète c'est le mystère :
Le luthier qui crée une voix
Jette son instrument à terre.
Foule aux pieds, brise comme un verre
L'œuvre chantante de ses doigts ;
Puis, d'une main que l'art inspire Rajustant ces fragments meurtris, Réveille le son et l'admire, Et trouve une voix à sa lyre, Plus sonore dans ses débris...
Ainsi le cœur n'a de murmures Que brisé sous les pieds du sort:
L'àme chante dans les tortures, Et chacune de ses blessures Lui donne un plus sublime accord.
Ces vers sont très-beaux, certes ; mais je crois que. dans la réponse de Marceline, il y a des stances plus belles encore, celles-ci, par exemple :
Doux comme une voix qui pardonne,
Depuis que ton souffle a passé
Sur mon front pâle et sans couronne,
Une sainte pitié résonne
Autour de mon sort délaissé!,,.
Mais dans ces chants que ma mémoire Et mon cœur s'apprennent tout bas, Doux à lire, plus doux à croire.
Oh ! n'as-tu pas dit le mot gloire ? Et ce mot, je ne l'entends pas.
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Car je suis une faible femme, Je n'ai su qu'aimer et souffrir; Ma pauvre lyre, c'est mon âme, Et toi seul découvres la flamme D'une lampe qui va mourir...
Je suis l'indigente glaneuse Qui d'un peu d'épis oubliés A paré sa gerbe épineuse, Quand ta charité lumineuse Verse du blé pur à mes pieds.
Oui 1 toi seul auras dit: '«Vit-elle?" Tant mon nom est mort avant moil Et sur ma tombe l'hirondelle Frappera seule d'un coup d'aile L'air harmonieux comme toi.
Car elle ne croyait pas même à la gloire, ne l'ayant jamais souhaitée, s'étonnant toujours qu'on la lui décernât, oubliant vite les témoignages qui lui en parvenaient. Elle s'estimait une simple émule de ces Muses dont l'éclat a tant pâli, depuis, devant le sien: une Mélanie Waldor, dont on ne saurait plus le nom sans la passion retentissante de Dumas pour elle; une Delphine de Girardin, enfant gâtée des salons parisiens, joli prosateur, mais dont tous les vers réunis ne valent pas une seule des strophes que Marceline a chantées sur sa tombe; une Amable Tastu, brave et honnête bourgeoise, rimant avec élégance des vers fort calmes. A cette dernière, même, elle n'osait pas s'égaler ; si bien que, ayant écrit un poème en son honneur, elle laissa passer deux ans sans se décider à le lui faire tenir, tant elle s'estimait petite à côté d'elle! Pourtant, l'excellente Tastu n'aurait pas été capable de trouver le moindre des vers que voici :
Chantez I tournez vers moi l'harmonieuse offrande, C'est là votre richesse et je vous la demande ; Non pas, toute, vraiment! il est tant de malheurs Qui frappent à la porte oii l'on répand des pleurs, Des pleurs mélodieux, comme un ange en accorde, Qui vous font belle et sœur de la miséricorde ! Et Dieu vous bénira, lui qui vous a donné. Pour votre exil de femme un cœur tout pardonné,
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Que ne tourmentent point deux ailes affaiblies Pour égarer l'essor de vos mélancolies.
Je suis trop buissonnière, et ce n'est pas aux champs Qu'il faut aller apprendre à moduler ses chants ; 11 faut, ce qui me manque, une sévère école, Pour livrer sa pensée au vent de la parole.
Moi, seule en mon chemin et pleurante au milieu, J'ai dit ce que jamais femme ne dit qu'à Dieu. Comme un oiseau dont rien n'avait noué les ailes, Prompte aux illusions, m'envolant après elles, Facile à me créer des thèmes ravissants. J'ai chanté comme vrais bien des bonheurs absents. Ma sœuri priez pour moi si c'est mal, si l'étude N'a pu prendre au réseau ma flottante habitude, Si dans mon ignorance un trait prêt à jaillir Sent au fond de ma voix la parole faillir. Je n'ai pas eu le temps de consulter un livre Pour ciseler les cris dont mon sein se délivre ; Mais qu'une plume reste à l'oiseau mutilé. Il s'en fait une rame à son port étoile!
Que bénie soit Mme Tastu de nous avoir du moins valu cet admirable portrait de Marceline par elle-m.éme I
L'année 1837, nous l'avons dit, s'annonçait à Lyon comnieparticulièrementsinistre. Valmore, toujours hanté par l'idée d'une revanche à prendre, ne voulut pas rester davantage dans cette ville où il ne pouvait plus songer à vaincre la mauvaise fortune; et l'on se remit en route. Bien misérable était le logis que l'on quittait, tout en haut de "cent-vingt marches," mais il fallait quand même en arracher un peu de son cœur ; et à cette mansarde dont elle avait fleuri les fenêtres, Marceline fit des adieux d'une douceur et d'une mélancolie indicibles, où, peu à peu, remontant vers le passé, rattachant ces fleurs de tristesse et d'exil aux fleurs de la terre natale et de l'enfance heureuse, elle atteint à la plus haute, à la plus mystérieuse beauté lyrique :
Dieu vous garde, humbles fleurs sous la tuile venues j Ouvrez un frais sourire à ce vieux bâtiment.
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Comme on voudrait mourir, vous mourez inconnues, Et votre vie à l'ombre est un divin moment!
Dieu vous garde à qui pleure, à qui va de vos charmes Humecter sa prière, attendrir ses regrets ! Inclinez-vous ce soir sous les dernières larmes Oui s'épanchent sur vous du fond de mes secrets.
J'ai compté sur mes doigts : voilà que trois années Ont balancé sur vous leurs éternels instants ; Dans ce bruyant désert, nos frêles destinées Se sont prises d'amour — Vous vivez; moi, j'attends.
Par les beaux clairs de lune, aux lambris de ma chambre Que de bouquets mouvants vous avez fait pleuvoir! Que de fois vos parfums, faute de myrrhe et d'ambre, Aloururent, aux saints jours, sous mon Christ en bois noir I
A tout exil sa fleur ! Lorsqu'entre ciel et terre Je semais devant Dieu votre subtil encens. J'ai souhaité qu'une âme ardente et solitaire Rafraîchit sur vos fronts son aile et ses accents.
Vouant à l'eau du ciel votre parfum sauvage
Sur ce mur étonné de produire des fleurs.
J'ai dit au passereau qui descend de l'orage :
'•' Viens ! j'ai semé pour toi ces humides couleurs."
Et Dieu voulut qu'un jour, se frayant une voie
A ma vitre plombée où pendent vos rameaux,
Sous un volet brisé, l'oiseau trouvât la joie
Et s'abrîtat sans peur comme au toit des hameaux.
Sortis de vos plis verts où les jasmins respirent,
Que de songes sur moi vinrent causer le soir!
Ces papillons du ciel, qui chantent et soupirent,
Sur le sommeil du pauvre aiment tant à s'asseoir!
D'autres pauvres viendront : c'est en haut qu'ils habitent :
Les indigents bénis ont du moins le grand jour,
Les scintillantes nuits, les mondes qui gravitent,
Et le soleil entier traversant leur séjour!
Dieu vous garde pour eux ! Moi, je pars, moi je passe,
Comme à travers les champs un filet d'eau s'en va ;
Comme un oiseau s'enfuit, je m'en vais dans l'espace
Chercher l'immense amour où mon cœur s'abreuva...
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Charme des blés mouvants! fleurs des grandes prairies! Tumulte harmonieux élevé des champs verts! Bruit des nids î flots courants! Chantantes rêveries l N"êtes-vous qu'une voix parcourant l'univers?
Oui, partout où je marche une voix me rappelle, Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur, Voix qui trouble et se plaint de l'enfant infidèle Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur.
Etreinte dans l'absence, accolade éternelle, Mystérieux sang-lot dont les pleurs sont en nous, Que de fois, comme un cri de frayeur maternelle M'avez-vous fait bondir et tomber à genoux !.,.
J'irai, si Dieu le veut, si mon étoile brille
Et trace encor mon nom sur la Scarpe d'argent,
Enfant déshérité d'une sainte famille,
J'irai suspendre au seuil mon voyage indigent!
Ma force, c'est l'amour ; mes enfants sont mes ailes, Us me remporteront vers mes premières fleurs : Les fleurs ne vivent plus, mais je vis après elles, Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs...
Ce' ut à Paris qu'on s'arrêta, où un événement parut leur présager la sécurité tant attendue. Vedel venait de succéder à Jouslin de la Salle, comme Administrateur de la Comédie Française ; il demanda et obtint du ministre, par surcroît, le privilège de l'Odéon, qui devenait le second Théâtre-Français, desservi par la troupe du premier, et à la tête duquel, avec le titre d'Administrateurgérant, il faisait nommer Valmore. Etait-ce le salut? Cherchons la réponse, et l'histoire de l'infortuné ménage, dans la correspondance, récemment publiée, de Sainte- Beuve avec ses amis de Lausanne, M. et Mme Juste Olivier, qui, comme lui, avaient pour Marceline un culte véritable:
'<8 Juin 1838 — ''J'ai vu Mme Valmore qui, j'espère, ne partira plus ; l'Odéon a eu un succès, ce qui l'empêchera peut-être de mourir. Elle demeure dans le Palais-Royal, au quatrième, et de son balcon de pierre on a la plus belle
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vue sur ce jardin que vous devez croire si étouffé, et qui, n'en déplaise à la pureté alpestre, a sa fraîcheur et sa beauté, vu ainsi d'en haut et du balcon de la tendre Muse. Elle va publier un petit recueil de vers intitulé Pauvres Fleurs. Comme c'est cela!..."
"20 Juin 1038. ''''J'ai vu aussi l'excellente Mme Valmore dont la destinée est de nouveau anéantie: rOdéon ferme et les appointements de son mari finissent avec le mois, dans deux jours. Les voilà cinq, de nouveau, dans la barque sans boussole, à la garde du vent. Elle a donné hier congé de son joli logement au quatrième, au Palais-Royal, et duquel on avait balcon sur ce jardin si frais et si riant d'en haut. L'angoisse évidente qu'elle ressent passe à ses amis, et on est à s'ingénier pour trouver quelque ressource: admirable femme qui, au milieu de cela, pense toujours aux autres et solliciterait volontiers encore, non pas pour elle-même!..."
*• 15 Juillet 1838 — Helas ! quand je dis qu'on se tire toujours d'affaire à Paris, je n'oublie pas ce qui vient de se passer pour nos pauvres amis, les Valmore... Ils se sont trouvés sans rien ; leurs amis allèrent trouver M. Martin (du Nord) qui s'intéresse vivement à sa compatriote de Douai; on avait découvert à M. Valmore quelque gérance dans une affaire de gaz ou de je ne sais quoi d'industriel. Une offre est venue à la traverse pour Milan, pour une place de comédien dans une troupe ambulante qui va jouer en français en Italie ! D'abord au couronnement, puis à Gênes, Rome, Naples ; il fallait oui ou non en vingt-quatre heures, puis en un quart d'heure. Tous les amis étaient conjurés contre un tel coup de désespoir: partir de Paris le 7 pour être à Milan le 14, pour y jouer le 18 ; la nécessité, le guignon, peutêtre au fond l'habitude aventureuse, l'attrait du ciel d'Italie, et le goût de comédien persistant dans l'honnête Valmore, quelque diable enfin, tout les a poussés, et ils sont partis, toute la famille, harassés, pleurant, désolés, et pas encore malheureux. Puissent-ils ne pas l'être là-bas I..."
"Août 183S — "Mme Valmore, après un désastreux voyage de Milan, où le directeur de théâtre les a dupés, s'en revient avec toute sa pauvre couvée, une aile blessée, et chantant toujours."
NOTICE K
C'est à l'occasion du sacre de l'empereur Ferdinand comme roi de Lombardie, qu'un impressario, comptant sur une affluence d'étrangers, avait engagé cette troupe française ; mais une faillite arrêtait la tournée à la première étape. Heureusement, à l'occasion de la même solennité, Mademoiselle Mars était venue aussi jouer à Milan : une représentation qu'elle donna au bénéfice des malheureux artistes put aider à les rapatrier. Un trimestre de la petite pension de Marceline vint aussi, fort à propos, à échoir; elle le partagea entre les camarades de son mari, et vendit encore quelques effets, pour grossir la somme. Et malgré cela, oui, elle chantait toujours, par exemple cette prière Au Soleil'.
Ami de la pâle indigence, Sourire éternel au malheur, D'une intarissable indulgence Aimante et visible clialeurl Ta flamme, d'orage trempée, Ne s'éteint jamais sans espoir; Toil tu ne m'as jamais trompée Lorsque tu m'as dit: Au revoir!...
Tu nourris le jeune platane,
Sous ma fenêtre sans rideau.
Et de sa tête diaphane
A mes pleurs tu fais un bandeau :
Par toute la grande Italie,
Où je passe le front baissé,
De toi seul, lorsque tout m'oublie,
Notre abandon est embrassé.
Donne-nous le baiser sublime Dardé du ciel dans tes rayons, Phare entre l'abîme et l'abîme.
Qui fait qu'aveugles nous voyons I A travers les monts et les nues Où l'exil se traîne à genoux, Dans nos épreuves inconnues, Ame de feu, plane sur nous I
Oh I lève-toi pur sur la France Où m'attendent de chers absents;
lii NOTICE
A mon fils, ma jeune espérance, Rappelle mes yeux caressants I De son âge éclaire les charmes ; Et s'il me pleure devant toi.
Astre aimé, recueille ses larme»
Pour les faire tomber sur moi I
Le "jeune platane" n'est point là pour la rime: à Mademoiselle Mars, à la bienfaitrice qui les a sauvés, elle en a envoyé, ne pouvant lui offrir autre chose, une feuille qu'elle avait cueillie de sa fenêtre.
Elle chante, mais elle pleure aussi, en songeant, — vous voyez bien qu'elle y songe, — à celui qui, voilà vingt-cinq années, l'a /r(/OT/>(r> en lui disant: au revoir! lorsqu'il partait pour cette même Italie, l'abandonnant, séduite et mère. "Et moi, sais-tu ce que je regrette de cette belle Rome? écrit-elle à Pauline Duchambge, — La trace levée qu il y a laissée Je ses pas, de sa njoix jeune alors, si douce toujours, SI éternellement puissante sur moi. Je ne demanderais à Rome que cette vision : je ne l'aurai pas."
Ainsi Julie de Lespinasse, au plus fort de sa passion pour le comte de Guibert, qu'elle adorait comme Marceline adorait son Valmore, sentait tout à coup le souvenir lointain du marquis de Mora lui remonter au cœur. Imprégnation mystérieuse du premier amour, plus forte que toutes les protestations de la conscience, laquelle du moins, si elle est héroïque et pure comme celle de Marceline, si elle a exorcisé à jamais toute tentation, tout regret, tout désir, a encore la ressource de protester contre cette loi fatale, en la subissant avec de la honte, et comme une coupable.
•'•Écoute, Pauline, — écrit-elle en rappelant la catastrophe de Paris et celle de Milan, — ^je sens en moi même qu'il y a là-dedans plus que du hasard : il y a la volonté de la Providence qui me châtie, et M. Vedel et d'autres ne sont que les instruments aveugles de cette justice sévère. Mais pourquoi mes enfants innocents? pourquoi Valmore ? pourquoi mon cher et soumis Hippolyte resté là-l)as, tout seul, comme un orphelin? "
Et sa douloureuse innocence a des remords I
NOTICE liii
On rentre à Paris, que A-Iarceline ne quittera plus. Est-ce à dire qu'elle y fixera dans quelque coin ses pénates? Oh 1 non. ''Elle eut sans cesse, dit Sainte- Beuve, à défaire son nid et à le refaire. Elle changea quatorze fois de logement en vingt ans. Le nouveau Paris en train de se transformer, et dont elle vit les premières splendeurs, ne lui était guère un asile propice. Ces grands mouvements de civilisation, qui passent comme des ouragans, s'inquiètent-ils des nids d'hirondelles?" Jamais elle ne réalisera ce vœu modeste : habiter un deuxième étage; mais si elle demeure toujours "sous la tuile," Balzac y monte, dans les courts arrêts de sa vie fiévreuse ; Alexandre Dumas, qui a écrit naguère une entraînante préface pour Les Pleurs, vient y voir souvent sa "chère et bonne sœur." Auguste Barbier aime à s'y rappeler les instants de leur première rencontre à Lyon, lui qui, depuis ce temps, ne l'appelle plus que " la divine Valmore." Sainte-Beuve, qui à chaque livre d'elle la louera dans ses fameux Lundis, est un des hôtes les plus assidus de la maison. Et p s un ne la quitte sans emporter un peu plus de cette bonté, de cette vaillance, de cette douceur devant la vie, même la plus rude, qui émanent d'elle incessamment. Voyez Brizeux ; dai s quel quartier de P. ris lui arriva-t-ii de loger un instant près d'elle, au même étage de deux maisons contiguës ? Je ne sais, mais qu'on lise Les deux Nids, qu'il lui dédia.
Souvenez-vous aussi de notre voisinage I Ce nid où s'enfermait votre pieux ménage, Suspendu sous l'ardoise et si loin des buissons. Mais vers mon toit voisin envoyant des chansons, l'oujours je l'entendrai, sonore et sans défense. Comme les nids chantants qu'écoutait mon enfance. Le matin, en longeant mon étroit corridor. J'ai le cœur attentif, belle âme au timbre d'or, Et s'il m'arrive un son du poétique asile. Sylphe ailé, tout le jour il me suit par la ville... Parmi les grands hôtels, dans ces coins retirés, Combien je serai seul lorsque vous partirez! Oui, mon humble demeure était par vous bénie: On aime à s'abriter tout près d'un bon génie.
liv NOTICE
Ses yeux veillent sur nous et conjurent le sort,
Ils dissipent un mal qui serait le plus fort.
Le soir, quand votre lampe où vous mesurez l'huile,
Derrière vos rideaux briile encor si tranquille,
Je rentre consolé par sa douce lueur.
Et je crois mon sommeil veillé par une sœur.
Les femmes les plus illustres et les plus fêtées la recherchent et l'accueillent : Sophie Gay et Delphine de Girardin sa fille; la comtesse d'Agoult (Daniel Stern), qui se plaît à la réunir chez elle avec Alfred de Vigny et Lamennais ; Madame Récamier enfin, chez qui elle rencontre d'autres fervents admirateurs: Ballanche, Ampère, Chateaubriand lui-même. Quelle fête, pour elle, que ces réunions de l'Abbaye aux Bois 1 Elle écrit à son mari (30 Aoiàt 1839):
'•' IVIme Récamier, que j'ai revue hier, et AL de Chateaubriand m'ont prise en affection plus vive. Elle est entrée avec moi dans tout ton sort et veut s'en occuper ainsi que des enfants plus tard. Elle m'a donné un beau livre pour Inès et brûle de voir Line. Hippolyte est sorti de chez elle, ivre de joie, car il a obtenu d'y retourner dans mon absence, et il a entendu la lecture des mémoires de M. de Chateaubriand. Je n'ai rien ressenti non plus depuis longtemps qui m'arrachât si doucement à mes peines. J'ai rappris une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec, mais le style I mais ces ailes de l'aigle qui battaient dans l'air 1"
La mort de Juliette, dix ans plus tard, lui causera un chagrin profond qu'elle confiera, en ces lignes si émues, à Frédéric l.epeytre:
" Vous ne connaissez pas tous les amis que nous avons perdus. Tant mieux! Vous pleureriez de mes larmes a.T.ères. Mais le nom de quelques-uns suffit pour les comprendre. Eh bien! adieu Madame Récamier, et sa grâce, et ses douces mains, bien courageuses aussi pour attirer et retenir les plus souffrants. La perte de M. de Chateaul)riand l'a déracinée de la terre. Ses beaux yeux sont devenus aveugles ; et cette créature, jugée légère parce qu'elle souriait même en pleurant, a voulu mourir, elle me l'a dit, près de ces places vides quittées par
NOTICE h
Ballanche et le grave René. Quelle solitude pour moi dans ce coin autrefois si habité, si bon, si sûr I Adieu!..."
A peine était-on revenu d'Italie que Valmore dut reprendre sa vie errante pour subvenir aux besoins les plus pressants du ménage. En 1839 il est à Lyon, en 1840 à Bruxelles ; en x 841 et 1 842 il végète de nouveau à l'Odéon. Pendant ce temps Marceline écrit et coud tout le jour; elle est le tailleur de son fils, la couturière, la modiste et la coiffeuse de ses filles; la nuit venue, elle compose sous la lampe, non pas toujours des vers jaillis de son cœur, mais aussi, car il le faut, des romans hâtifs pour les cabinets de lecture. Qui aurait le courage de les parcourir y trouverait d'ailleurs, çà et là, quelques pages exquises, notamment dans rAinicr d' un Peintre, où revit l'originale figure de l'oncle Desbordes. Ou bien elle improvise, pour les petits, des contes en prose qui valent ces adorables chansons ou fables enfantines dont on lira quelques-unes à la fin de ce livre. En 1842, Sainte-Beuve, avec la pensée de lui venir en aide, prépare un choix de ses poésies, qu'il présente au public dans une délicieuse préface. Et en 1843, elle-même donne un recueil de vers nouveaux, Bouquets et Prières, digne de ses aînés. Ainsi l'on vit, au jour le jour, dans l'angoisse de la dette, dans la rigueur des privations, dans l'attente, devenue une poignante habitude, de quelque surcroît de malheur pour le lendemain ! C'est elle surtout qui vit ainsi, car elle cherche à cacher aux siens cette misère, dans la mesure du possible:
"Tout ce que j'ai de génie de femme, d'intentions, de paroles et de silence utile, — écrit-elle à un ami — je l'emploie à dérober cette grande et humble lutte à mon cher mari, qui ne la subirait pas huit jours. Je sauve ses fiertés aux prix de mes humiliations, et ce n'est qu'après ce monde qu'il saura par quelles innocentes ruses, par quelles larmes restées entre Dieu et moi, je lui ai jusqu'ici sauvé le triste secret du pain qui n'a pas encore manqué sur sa table et celle de nos enfants."
Une autre fois, elle écrit: "Nous avons commencé le mois avec un franc dans le tiroir..." A travers tout cela, Marceline reste, par une sorte de miracle, invin-
Ivi NOTICE
cihlement optimiste. Jules Lem^iitre a fait à ce propos, une remarque profonde; ''Les misères, les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent peu à peu à une sorte de renoncement, et le renoncement est, comme vous le savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la faculté qu'ont les heureux de sentir le malheur en dehors du moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que ne soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes..." Il y a autre chose pour Alarceline : il y a la faculté de toujours découvrir près d'elle des souffrances qu'elle croit plus grandes que les siennes, et le besoin de se donner elle-même tout entière, pour les soulager. Il y a enfin, et surtout, sa foi religieuse. C'est au plus fort de ses épreuves qu'une nuit elle écrivit ces trois strophes, d'une singulière beauté, qu'on peut lire dans Bouquets et Prières :
Veillée
Quand ma lampe est éteinte, et que pas une étoile Ne scintille en hiver aux vitres des maisons, Quand plus rien ne s'allume aux sombres horizons. Et que la lune marche à travers un long voile, O Vierge! G ma lumière! en regardant les cieux, Mon cœur qui croit en vous voit rayonner vos yeux.
Non ! tout n'est pas malheur sur la terre flottante: Agité sans repos par la mer inconstante, Cet immense vaisseau, prêt à sombrer le soir. Se relève à l'aurore, élancé vers l'espoir. Chaque âme y trouve un nid pour y poser son aile, Avant de regagner sa patrie éternelle.
Et tous les passagers, l'un à l'autre inconnus.
Se regardent^ disant : <' D'oîi sommes-nous venus ? "
Ils ne répondent pas. Pourtant, sous leur paupière.
Tous portent un rayon de divine lumière.
Et fous ces liants pensers m'éblouissent...)'ai peur;
Mais je me dis encor: "Non, tout n'est pas malheur I "
NOTICE Ivii
Nul poète n'a vécu plus constamment dans la pensée de ce retour à la •'•' patrie éternelle." Une seule fois, dans une minute de détresse, elle a envié l'éphémère, le moucheron doré qu'un même jour voit naître, aimer et mourir :
Né dans le feu, ton vol en cercles se déploie Et sème des anneaux de lumière et de joie. Le fil de tes hasards est court, mais il est d'ori Nul regret ne pendra., lugubre, sur ton sort. Nul adieu ne viendra gémir dans l'harmonie De ton jour de musique et d'ivresse infinie; Tu ne verras le deuil ni les rides du temps, Ce que tu vas aimer durera tes instants... Je t'envie !...
Mais aussitôt, elle s'est reprise, elle a senti qu'il valait mieux les longues attentes déçues de l'espoir et de l'amour terrestres, le vrai pour l'homme étant la mort, qui sera la vie:
Ce sera, fleur par fleur et tourment par tourment, Des âmes en travail le chaste enfantement I
Oui, voilà pourquoi elle renonce et peut dire:
De chaque jour tombé mon épaule est légère: L'aile pousse et me tourne à ma nouvelle sphère. A tous les biens ravis qui me disent adieu Je réponds doucement: *' Va m'attendre chez Dieu ! " Qu'en ferais-je après tout, de ces biens que j'adore? Rien que les adorer, rien que les perdre encore 1 J'attends. Pour ces trésors donnés, repris si tôt, Mon cœur n'est pas éteint: il est monté plus haut.
Voilà pourquoi, enfin, au pauvre tombé de lassituile, et qui lui ressemble, elle entend ainsi parler un ange:
Debout, debout, mon frère et montez avec nous ! Laissez-nroi relever votre âme voyageuse, Laver vos pieds durcis par l'argile fangeuse. Rendre vos pas légers puisqu'ils sont sans remords, Et délier vos bras pour les tendre à la mort. Ayez foi dans la mort : cette cueilleuse d'âmes Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes,
Ivili NOTICE
Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, Comme on ôte le sable où dort le diamant.
Dans votre épreuve solitaire, Ne demandez pas le bonlieur:
Sa semence est dans votre cœur; 11 n'éclora pas sur la terre.
Si la terre en poussait les fleurs, Voyez qu'elle n'ont qu'une aurore, Et qu'elles laisseraient encore Leurs épines dans vos douleurs.
Mais ce fruit couvé par votre âme Naîtra plus haut et plus vermeil, Fait d'une intarissable flamme Comme un rubis sous le soleil.
Le bonheur, c'est l'amour sans larmes, C'est la liberté sans l'effroi ; Sans prisons, sans haine, sans armes, Et les mondes roulant sans roi!
On voit jusqu'à quelle splendeur d'expression peut l'élever l'enthousiasme de sa foi dans l'autre vie. Pour le reste sa religion est très-simple. Un Dieu paternel et bon, même lorsqu'il châtie, car il n'accable jamais sa créature. Un Christ venu pour apporter aux hommes l'amour, la charité, la liberté:
Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers !
La Vierge, de qui ses mains enfantines ornaient de fleurs la statuette, au-dessus de la porte du logis natal, et qui, maintenant, a pris dans son imagination les beaux traits de sa mère. Des anges qui se confondent avec ses chers disparus, et dont l'invisible présence la réconforte. Pour communiquer avec l'Au-delà, elle n'a besoin de personne. Elle écrit à son frère, qui pratiquait une plus stricte observance : " Que de prières, mon cher ami, que de tristesses tu auras eues de ta pauvre sœur! Cela rachèterait-il quelques fautes assez amères déjà par elles-mêmes':* Demande cela, cher soldat blessé, a ton confesseur, en me mettant aussi à ses genoux. Moi. je ne me confesse qu'à Dieu 1 Je n'entre aux églises que
NOTICE lix
quand elles sont désertes et profondes." L'idée des peines éternelles lui semble une offense à Dieu :
S'il n'a pas dit l'Enfer à l'homme épouvanté, S'il n'est pas descendu pour l'annoncer lui-même, L'homme est donc bien méchant de l'avoir inventé.
Le Purgatoire même '* inquiète son cœur:" N'est-ce donc pas assez de la terre? Sa mère lui a bien enseigné tous ces dogmes, mais, dit-elle.
Mais jamais ma jeune âme en regardant ses yeux. Ses doux yeux même en pleurs, n'a pu croire qu'aux cieux I
Tous un jour seront sauvés : c'avait été la généreuse hérésie d'Origène; ce sera la foi suprême de Lamartine et de Victor Hugo.
Si ''tout n'est pas malheur sur la terre flottante" nous a dit le poète, c'est que, en attendant l'arrivée au port,
Chaque âme y trouve un mât pour y poser son aile,
pour y faire son nid, pour y fonder cette famille terrestre, image et pressentiment de la céleste. Entre le désespoir et la femme, Dieu a mis l'enfant:
Un enfant I un enfant ! ô seule âme de l'âme I
Palme pure attachée au malheur d'être femme 1
Éloquent défenseur de notre humilité.
Fruit chaste et glorieux de la maternité.
Qui d'une langue impie assainit la morsure
Et de l'amour trahi ferme enfin la blessure I
Image de Jésus qui se penche vers nous
Pour relever sa mère humble et née à genoux ;
Dont la débile main, par la grâce étendue,
Rouvre parfois le ciel à la vierge perdue.
Un enfant! souflSe d'ange épurant le remords I
Refuge dans la vie, asile dans la mort !
De la foi des époux sentinelle sans armes I
Rayonnement divin qui passe entre leurs larmes l
Fleur du toit, qui ravive et retient le bonheur!
Visible battement de deux cœurs dans un cœurl...
Ix NOTICE
Quelle mère fut Marceline, pour Hippolyte, pour Ondine. pour Inès! Mère heureuse d'abord, puis combien douloureuse, au moins par ses deux filles 1
Hippolyte seul, qui devait lui survivre, fut la douceur permanente de sa vie. On voudrait pouvoir citer, ici, avant les poèmes qu'on trouvera dans le corps du volume, quelques-unes des lettres, si pleines de tant de tendres leçons, qu'elle lui adressa dès qu'il fut entré au collège. Un passage seulement de l'une d'elles, lorsqu'il eut seize ans, âge où il commençait de manifester ce don exceptionnel des langues qui devait lui rendre un jour familiers presque tous les idiomes de l'Europe, y compris le hongrois et le polonais, le hollandais, le roumain et le finnois :
•'•'Il y a ici un prédicateur qui fait grande émotion. Ton petit papa l'a entendu et s'aflBige de ce qu'il ne fait pas usage de sa belle et grande voix pour prêcher la charité. O la charité, qui fait les doux entretiens et les relations innocentes! Apprends bien ce mot dans toutes les langues, mon ange, et écris-le moi, je t'en prie. Je ne le sais bien que dans la langue de l'âme. Pourquoi sommes-nous si pauvres, et pourquoi y a-t-il des pauvres ! "
Il avait aussi de grands dons pour la peinture: Eugène Delacroix et Paul Delaroche l'encourageaient. Mais il lui fallait vivre, et il voulait aider les siens à vivre. Renonçant à peinJre, il entra au Ministère de l'Instruction Publique, où il fit toute sa carrière. Ecrivain distingué, il ne publiera que quelques traductions, content de s'effacer devant sa mère; et il ne se mariera point, pour se consacrer uniquement à elle.
Si elle fut aimée par lui sans réserve, en revanche, écrit M. Benjamin Rivière, «'Ondine et Inès, mirent souvent sa tendresse à l'épreuve. On eût dit que ces deux enfants, conçues dans la tristesse et dans la pauvreté, en avaient dans le sang une inoubliable amertume. A mesure qu'elles sortaient de l'insouciance du jeune âge, leur caractère se modifiait sous l'action latente d'un état maladif que leur apparence de santé ne pouvait laisser soupçonner. Ondine surtout, vive, spirituelle et gaie, mais d'une gaîté nerveuse, plutôt extérieure, n'avait pas cet abandon si doux aux mères... Moins froide qu'Ondine, mais plus fantasque, Inès avait de longs silences, suivis d'une agitation fébrile, inquiétante, que la mère
NOTICE Ixi
attribuait à une croissance difficile, La maladie se déclara, écrange, comme sa nature, faisant naître chez elle une jalousie excessive contre sa sœur et lui enlevant la voix." Cette voix^ paraît-il, était d'une douceur pénétrante et faisait pleurer, comme celle de sa mère, dont le coeur fut déchiré lorsque l'enfant, malgré de cruels efforts pour moduler certains airs flottants dans sa mémoire, ne tira plus de sa gorge sèche que des sons étouffés et vagues. O souvenir du temps où elle-même, au même âge, avait senti sa voix s'éteindre I Inès était comme elle ''une petite passionnée" et "l'enfant du monde qui avait le plus besoin de caresses.'' Elle mourut, ayant vingt et un ans à peine.
Le sais-tu maintenant, ô jalouse adorée. Ce que je te vouais de tendresse ignorée ? Connais-tu maintenant, me l'ayant emporté. Mon cœur qui bat si triste et pleure à ton côté?
Ondine était avide d'apprendre, de tout apprendre: peinture ou anatomie, histoire ou langues. Elle lisait Horace en latin et les poètes anglais dans leur texte ; elle faisait des vers gracieux et frais, pleins d'art déjà, mais sans flamme. C'était une intellectuelle plutôt qu'une sentimentale. Sa mère l'appelait en souriant, "notre jeune lettrée," mais souffrait de son peu d'expansion, et épiait avec sollicitude le moindre éveil de sa sensibilité. Un jour, à travers une lettre, il lui sembla que la jeune fille, en vacances à Douai chez une amie, avait éprouvé quelque trouble. Alors, elle eut peur, et, se rappelant l'erreur de sa propre jeunesse, et qu'elle n'avait pas eu de mère pour lui dessiller les yeux, elle provoqua une confidence. Pour la première fois, Ondine se confia; et il faut qu'on lise l'admirable réponse de Marceline:
"Viens, ma fille, que je t'aime et que je t'embrasse! Que tu as bien fait de venir à moi, dans ce trouble qui m'a étonnée autant que toi-même! D'une part ton cœur est soulagé, de l'autre, j'accours te soutenir... L'avenir .seul te révélera clairement où tu en es, et surtout l'absence. A ton âge, un immense besoin d'aimer circule dans le sang et dans le cœur. 11 est bien souvent inévitable de se tromper intérieurement sur le choix, qu'on attribue toujours à l'irrévocable destinée. C'est .i cet âge surtout,
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mon bon ange, qu'il importe de te détromper et de te mettre en garde contre des émotions passagères, qui trompent tant de cœurs purs et honnêtes. On dit: " Puisque j'éprouve ce trouble nouveau, c'est que c'est là l'objet que j'attendais pour aimer...! " IVIon cher enfant, crois mes tendres conseils, tu te tromperais et tu tromperais innocemment autrui. Éloigne-toi des occasions qui peuvent amener de telles épreuves. Tu vois, au reste, que le jeune homme le plus timide, le plus modéré, et, je crois, le plus chaste, est bien hardi quand il obéit à son instinct. De là viennent tant d'unions mal réfléchies et qui font souvent le malheur de deux existences mêlées à la hâte. De tels rêves coûtent chers ! Et la vie est longue, quand on se réveille. L'émotion de plaire n'est pas étrangère, crois-le bien, à ces étonnements, surtout après une déception qui vient d'attrister tout l'espoir d'un enfant.
'•Les femmes les plus sages sont celles qui ne donnent pas trop de valeur à ces élans très habituels à tous les hommes et qui s'en garantissent avec pudeur, sans terreur ni tristesse, ni reproches exagérés contre elles-mêmes. N'encourage rien. Demeure sage et naturelle. Qu'une pitié trompeuse ne t'égare pas en faveur de ceux qui paraîtront souffrir pour toi. Si un sentiment d'amour vrai prend de la consistance, crois que c'est aux parents qu'un jeune homme se déclare, sinon c'est une épreuve peu estimable qu'il fait sur notre fragilité, et Dieu sait ce qu'il en résulte.
"Viens à moi! rien qu'à moi. Mon cœur t'appartient ; il est bien plus rempli d'indulgence pour toi que toi-même, mais il est aussi plein de lumières, et tu n'as rien à craindre tant que tu seras avec moi, dans l'absence même."
Le trouble passa. En 1844, OnJine entra comme sousmaîtresse dans un pensionnat, à Chaillot et fut nom.mée, en 1848, inspectrice des Institutions de jeunes filles. Pendant quelques temps, Sainte-Beuve, si attaché aux "Valmore, avait eu la velléité de la demander en mariage ; puis, il y renonça. En 1851, elle épousait Jacques Langlais, député de la Sarthe, et ce fut une immense joie pour les siens, joie que rendit plus grande encore la venue d'un petit fils, mais joie qui devait être de courte durée, comme toutes les autres; l'enfant mourut au bout de
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quelques mois, et Ondine, rongée par la phtisie, s'éteignit à son tour après deux ans de mariage, dans les bras de sa mère, folle de douleur.
L'année précédente, Marceline avait perdu sa sœur Eugénie; cette année-là elle perdit aussi son frère Félix. Il ne lui restait plus qu'une sœur, Cécile, son ainée, celle qui lui avait appris à lire, presque sa seconde mère: en 1854, elle perd i^écile à son tour.
La mesure est comble. Dans ses lettres, on ne recueillerait plus maintenant que des cris de détresse, avec des sursauts d'espoir mystique ou des accablements résignés.
(A sa nièce) " Me voilà donc sans frère ni sœurs, toute seule des chères âmes que j'ai tant aimées, sans la consolation de survivre pour accomplir leur vœu qui était toujours et toujours de faire du bien I Que dire devant ces arrêts de la Providence? Si nous les avons mérités, c'est encore plus triste. Je cherche souvent en moi-même ce qui peut nous avoir fait frapper si durement par notre cher Créateur ; car il est impossible que sa justice punisse ainsi sans cause, et cette pensée achève bien souvent de m'accabler... !
(A Mme Derains) «'...Pourtant je vois à une immense distance le Christ qui revient. Son souffle arrive au dessus des foules. Il tend les bras tout grands ouverts, et ils ne sont plus cloués! plus jamais cloués! — Mais si je me remets à regarder la terre, les transes me reprennent et, à la lettre, je crois tomber, et je glisse à genoux contre une porte ou contre une fenêtre. C'est violent et silencieux...Et je ne sens pas toujours les anges qui me soutiennent..."
(A Pauline Duchambge) "...Ecoute! Je suis allée à l'église, où j'ai fait allumer huit cierges, humbles comme moi. C'étaient huit âmes de mon âme : père, mère, frère, sœurs, enfants. Je les ai regardé brûler, et j'ai cru mourir. Ne dis cela qu'à toi. C'était une visite à Dieu."
Et Pauline aussi va mourir avant elle.
Depuis 1S43, Marceline n'a rien publié, et elle ne publiera plus rien ; mais elle a continué, et elle continuera jusqu'à la fin de " chanter dans les tortures," selon le vers de Lamartine. '«Je ne l'ai connue qu'âgée, écrira
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Michelet, maïs plus émue que jamais, troublée de sa fin prochaine, et (on aurait pu le dire) ivre de mort et d'amour." Aussi les poèmes qu'elle composera pendant les dernières années de sa vie seront-ils les plus beaux de tous ses poèmes.
Entrez, mes souvenirs, quand vous seriez en larmes, Car vous êtes mon père et ma mère et mes cieux !
s'écrie- t-elle. Et tous les souvenirs affluent à son cœur; et tous les thèmes d'autrefois y rechantent, mais affermis, mais élargis: thèmes de la Passion et de la Douleur, thèmes de la Famille, de la Cité, de la Patrie, de la Croyance. Pas un n'y manque, pas même celui de la faiblesse unique dont elle ne se sent pas encore absoute;
Fierté, pardonne-moi I Fierté, je t'ai trahie Une fois dans ma vie :
Fierté, j'ai mieux aimé mon pauvre cœur que toi... Tue ou pardonne-moi!
Elle se prépare à rejoindre les absents dont elle a évoqué les chers fantômes:
Tous mes étonnements sont finis sur la terre. Tous mes adieux sont faits, l'âme est prête à jaillir, Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère Que la pudique mort a seule osé cueillir.
Et, au jardin de son Père Céleste, " où revit toute fleur," elle va porter sa Couronne effeuillée :
O clémence! ô douceur ! ô saint refuge ! ô Pèrel Votre enfant qui pleurait vous l'avez entendu 1 Je vous obtiens déjà puisque je vous espère Et que vous possédez tout ce que j'ai perdu.
Vous ne rejetez pas la fleur qui n'est plus belle; Ce crime de la terre au ciel est pardonné. Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle. Non d'avoir rien vendu, mais d'avoir tout donné.
Voilà bien comme le testament de celle qui, en effet, n'avait rien vendu mais avait tout donné en ce monde. Après deux ans d'une maladie dans les derniers mois de
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laquelle elle s'astreignait à l'absolu silence pour cacher ses atroces douleurs à son mari et à son fils, elle ferma les yeux, le 23 Juillet 1859, pour aller chercher, dans la mort.
Le grand dévoilement des âmes et du jour.
Sa tombe est au cimetière Montmartre non loin de celle de Henri Heine. On y voit sur une stèle, d'après le médaillon de David d'Angers, son grave profil à la Pascal. On y voudrait lire ces vers de la Dernière Fleur :
Que ton cœur prenne ma défense, Passant de mon dernier séjour!
Je mourus sans rendre une offense; Mon sort fut une longue enfance.
Et ma pensée un long amour.
Si ce n'est pas à Douai que Marceline avait pu, selon ses vœux, aller dormir, du moins, grâce à la généreuse initiative d'un poète, le comte Robert de Montesquieu, sa statue, œuvre émouvante d'un compatriote, Edouard Houssin, s'y élève maintenant, à une place pieixsement choisie, presque en face de l'Église Notrô-Dame et de la maison natale, tant aimées.
Sa mort, comme, deux ans avant, celle d'Alfred de Musset, avait passé presque inaperçue, tant l'époque était éloignée des ferveurs poétiques. Pourtant c'était elle qu'Alfred de Vigny avait appelée '* le plus grand esprit féminin de notre temps ; " dont Michelet avait dit, dans la préface de son livre L' Amour \ '< le poète le plus chaleureux du siècle est une femme. Madame Valmore ; " et Sainte-Beuve, dans ses Lundis : '< Elle est plus qu'un poète, elle est la poésie elle-même." Elle était celle à qui Victor Hugo, resté fidèle toute la vie à l'admiration de sa dix-huitième année, écrivait : " Vous êtes, parmi les hauts talents contemporains, quelque chose de plus peut-être qu'une âme; vous êtes un cœur. Il y a l'âme et le cœur, il y a le monde des pensées et le monde des sentiments. Je ne sais pas qui a le premier et si quelqu'un l'a dans ce siècle, mais a coup sûr vous avez l'autre: vous y êtes reine."
La publication de ses poésies posthumes (1860) par les soins d'un érudit genevois, Gustave Révilliod, raviva tout
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à coup sa gloire. Sainte-Beuve préluda, par un fervent article dans le liloniteur, au volume entier qu'il devait, quelques années plus tard, consacrer à la vie et à la correspondance du poète dont il avait déjà étudié l'œuvre à tant de reprises. Dans la Re^ue des deux Mondes, Emile Montégut n'hésita pas à dire: "Si la poésie lyrique consiste avant tout dans l'expression intime des sentiments personnels, Madame Desbordes-Valmore est le plus lyrique des poètes contemporains; elle l'est plus que les plus grands, plus que AI. de Lamartine, plus que M. Victor Hugo, car chez elle l'élément lyrique est sans alliage." Tout le bel essai du critique n'était d'ailleurs que la confirmation des pages superbes écrites quelques semaines auparavant par Charles Baudelaire, et qui contiennent un jugement définitif:
" Si le cri, si le soupir naturel d'une âme d'élite, si l'ambition désespérée du cœur, si les facultés soudaines, irréfléchies, si tout ce qui est gratuit et qui vient de Dieu, suffisent à faire le grand poète, Alarceline Vaimore est et sera toujours un grand poète. Il est vrai que si vous prenez le temps de remarquer tout ce qui lui manque de ce qui peut s'acquérir par le travail, sa grandeur se trouvera singulièrement diminuée; mais au moment même où vous vous sentirez le plus impatienté et désolé par la négligence, par le cahot, par le trouble, que vous prenez, vous, homme réfléchi et toujours responsable, pour un parti pris de paresse, une beauté soudaine, inattendue, non égalable, se dresse, et vous voilà enlevé irrésistiblement au fond du ciel poétique. Jamais aucun poète ne fut plus naturel, aucun ne fut jamais moins artificiel. Personne n'a pu imiter ce charme, parce qu'il est tout original et natif...
"C'est dans sa sincérité même que Mme "Vaimore a trouvé sa récompense, c'est-à-dire une gloire que nous croyons aussi solide que celle des artistes parfaits. Cette torche qu'elle agite à nos yeux pour éclairer les mystérieux bocages du sentiment, ou qu'elle pose, pour le raviver, sur notre plus intime souvenir amoureux ou filial, cette torche, elle l'a allumée au plus profond de son propre cœur. Victor Hugo a exprimé magnifiquement, comme tout ce qu'il exprime, les beautés et les enchantements de la vie de famille ; mais seulement dans les
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poésies de l'ardente Marceline, vous trouverez cette chaleur de couvée maternelle, dont quelques uns parmi les fils de la femme, moins ingrats que les autres, ont gardé le délicieux souvenir...
" On a dit que Mme Valmore avait été de notre temps rapidement oubliée. Oubliée par qui, je vous prie ? Par ceux-là qui, ne se sentant rien, ne peuvent se souvenir de rien. Elle a les grandes et vigoureuses qualités qui s'imposent à la mémoire, les trouées profondes faites à l'improviste dans le cœur, les explosions magiques de la femme. Aucun autre ne cueille plus facilement la formule unique du sentiment, le sublime qui s'ignore..."
Michelet, l'un de ceux '•' qui se souviennent et qui sentent," écrit à Hippolyte Valmore après avoir lu le livre posthume: "Mon cœur est plein d'Elle. L'autre jour, en voyant Orphée, elle m'est revenue avec un force extraordinaire et toute cette puissance d'orage qu'elle seule a jamais eue sur moi." Et à Sainte-Beuve: "Que vous pénétrez à fond, que vous caractérisez bien celle qui eut, entre tous, le don des larmes, ce don qui perce la pierre, résout la sécheresse du cœur! "
Nous voudrions, pour finir, chercher d'où lui vient cette "puissance d'orage," ce "don des larmes," que lui attribue Michelet, et d'abord, en illustrant d'un exemple ces "trouées profondes," "ces explosions magiques," dont parle Baudelaire, montrer, non pas les procédés de notre poète, qui n'eut jamais de procédés, mais la marche habituelle et toute spontanée de son esprit en état d'inspiration. Un poème non recueilli plus loin, intitulé L'Augure et adressé A une amie que f avais nous y semble tout à fait propre. Pour l'heure et le décor, Marceline y évoque sans doute ce "bal des champs," chez Délie, dont nous parlent ses élégies anciennes. Le sujet est posé en deux strophes:
Qu'avais-tu ? Quelle idée au milieu de leur joie T'a fait dire : " Mon Dieu I tout est triste." Quel coup Frappait sur ta mémoire où quelque ombre tournoie? Dans leur nuit de lumière et d'encens et de soie, Étais-tu donc bien seule et soufFrais-tu beaucoup?
Plus belle que pas une, et suivie à la trace
Des parfums ruisselants de tes bandeaux de fleurs,
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Reine par le maintien, poète par la grâce, Enfant par la candeur, âme que l'âme embrasse, Quel augure, en passant, t'a demandé des pleurs?
Nous n'avons pas besoin de souligner la beauté de cette expression, "Dans leur nuit de lumière," symbolique antithèse qui vaut "la foule, vaste désert d'hommes," de Chateaubriand. Les deux strophes n'en sont pas moins très-simples, et leur calme n'annonce point le mouvement qui va suivre. Mais tout à coup, le poète fait un retour sur lui-même ; la rancœur d'une vieille souffrance l'envahit ; il oublie le ton qu'il a pris, le rythme qu'il a élu, et voici que surgissent, inattendus, dix vers à l'accent tragique:
Tu te plains de la vie, et tu te sens aimée. Folle! à quelle douleur en as-tu ? je n'en sais Qu'une immense, profonde, affreuse, envenimée, Quand elle couve au cœur ses poisons amassés, C'est le doute : oh ! le doute emprisonne une vie I C'est le geôlier de l'âme et l'espion du sommeil ; C'est le poignard levé qui nous frappe au réveil ; Christ n'en sauverait pas une âme poursuivie! Voilà ce que je sais de ce honteux effroi ; Et tu te sens aimée et tu te plains !... Tais-toi.
Puis, non moins subitement, les battements du cœur désordonné s'apaisent, l'amertume se dissipe, la colère tombe. .,11 semble que, sur les jardins, une brise apaisante se soit levée; et, du plus serein de l'âme, c'est maintenant une cantilène qui s'élève, ineffablement douce, de strophe en strophe, cantilène qu'Alfred de Vigny se rappellera certainement, pour en chanter une presque pareille, mais non pas plus mélodieuse, à l'Éva de la Maison du Berger :
Viens! viens épier l'aube à la lueur humide, Quand sous ses voiles gris l'aube ouvre l'horizon; Rien ne bruit là-bas qu'un filet d'eau limpide; La musique épuisée et la danse rapide.
Tout cherche le sommeil : viens chercher la raison \
Viens, on dirait la vie au fond des bois couchée; Pas une aile d'oiseau n'éveille l'air encor ; Le rossignol se tait quand la lune est cachée;
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Hors toi, sous tes parfums fleur brillante et penchée, La nuit enchaîne tout dans un muet accord.
Viens 1 les premiers lilas sous l'ombre et la verdure
Soufflent au loin leur nom, leur forme, leurs couleurs :
La terre ne dort pas ; elle ouvre sa ceinture,
Son sourire invisible encense la nature,
Et son hymne au soleil va s'élancer des fleurs I
Mais l'enchantement voluptueux d'une nuit d'été ne suffit déjà plus à cette âme un instant allégée, et qui monte...
Viens dans la haute église où de hautes lumières Sans insulter le jour brûlent à l'avenir ; Leurs pensives clartés dévoilent les paupières. Rendent vivants les murs et parlantes les pierres, Et montrent l'autre vie au fond du souvenir !
Viens à Dieu ! viens ; le monde a des peurs et des larmes ; Moi le passé m'étreint, toi le pressentiment Peut-être; et quelque ronce est vouée à tes charmes. Comme au doux fruit le ver, comme à l'amour ses armes, Comme un fil noir à l'or enlacé tristement !
Hélas! les ailes qui se croyaient délivrées, qui prenaient leur essor vers la nature et vers Dieu, s'épuisent, se détendent, retombent: la tristesse de la vie est Ja plus forte; et voici que le secret avertissement qui avait troublé son amie, Marceline va l'entendre à son tour au fond d'elle-même:
Est-ce un adieu qui frappe à ta porte, bel ange?
Est-ce un miroir brisé par un secret ressort?
De rayons et de nuit indicible mélange.
D'où nous vient, que d'en haut, cette lumière étrange,
Dans les moments profonds qui nous ouvrent le sort?
Qu'ai-je donc? je suis folle aussi ? Tu m'as troublée.
Va ! l'augure est pour moi, je l'espère, j'ai peur I
J'ai peur comme en passant une porte voilée;
Par l'ange qui bannit je me sens rappelée.
Et sa voix me cherchait en traversant ton cœur.
Poésie impressionnante et singulière, qui nous conduit jusqu'aux extrêmes confins de la vie psycliique explorée, et qui projette encore, au delà, des lueurs sur le mystèrel
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Le double avertissement disait vrai: un message également fatal aux deux amies, arrive et les sépare. Et le poème s'achève par un cri, héroïque et résigné tout ensemble, de rentrée dans la réalisé, dans le combat, dans la souffrance.
En soixante vers, Marceline a fait chanter ici un clavier d'une surprenante étendue, dont elle a frappé chaque note non-seulement avec toute sa justesse mais avec toute toute sa vertu expressive et évocatoire. D'un sentiment à une autre, elle ne nous a pas menés par le tranquille chemin d'une transition visible aux yeux, mais par le rapide élan d'une logique passionnée, évidente au coeur. Rien de tiède: à chaque nouveau jour ouvert sur l'âme, le poète s'y précipite, en quelque sorte, dans un frémisement fiévreux de tout son être, et ce frémisement se communique à nous avec l'instantanéité d'une suggestion mentale, avant même que nous ayons pris garde à l'incantation verbale qui en a été pourtant la cause immédiate. De la seule intensité de son émotion naissent, spontanément, ces formules irrésistibles, tour à tour celles qui concentrent le plus d'énergie et celles qui dégagent le plus de rêve. L'art, ou plutôt l'artifice, n'y est pour rien. Aussi Marceline a-t"elle, pour masquer les défaillances de son génie, moins de ressources que le plus humble rimeur orné de quelque culture. Il lui faut l'abandon au dieu intérieur. Mais quand elle s'en laisse posséder tout entière, l'inspiration l'enlève jusqu'aux sommets qui touchent au domaine sacré de l'extase.
Pour s'en convaincre, qu'on lise, dans nos extraits du livre posthume, ce poème d'une beauté dantesque: Les Sanglots. L'esprit du poète a été d'abord effleuré par l'idée du Purgatoire: puis, peu à peu, il en a admis la possibilité, la certitude, la présence. Maintenant l'hallucination est complète: il le voit, il s'y trouve, il y souffre. Nous entendons se dérouler, en longs et sourds distiques, de plaintes comme étouffées, coupées ça et là par cet étrange et terrifiant appel de détresse, toujours le même:
Ciel! où m'en irai-je.
Sans pieds pour courir?
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Ciel où frapperai-je Sans clef pour ouvrir?...
Voici pourtant, dans cette geôle sinistre, une clarté qui point, qui grandit, qui approche, une forme qui se dessine: c'est la mère :
...la mère intrépide et bénie Descendant réclamer sa fille assez punie.
Joiel pleurs de joie! Mais l'élue ne veut pas être seule sauvée: à ses compagnes de géhenne elle annonce le salut à son tour, elle les appelle, elle les entraîne et, avec la mère libératrice, dans une assomption glorieuse, nous voyons monter vers l'éternel séjour, toute la chaîne des âmes dolentes I C'est un poème prodigieux, sans équivalent dans notre poésie. Il semble que l'inspirée s'y soit pour ainsi dire anéantie dans sa vision, comme un extatique dans la sienne, contrôlant à peine, avec un reste de lucidité, le travail de la subconscience. Et Marceline, fille de cette Flandre "où vinrent s'asseoir les fécondes Espagnes," a ici quelque chose des mystiques d'outre-Pyrénées, d'une Sainte Thérèse.
Au reste, nous savons que plusieurs de ses poèmes ont été composés dans cet état supra-normal; et sur l'un d'eux, l'admirable Rêve intermittent (fune Nuit triste, nous avons le témoignage précis d'un témoin, Hippolyte Valmore :
'•'Une nuit, vers la fin de l'année 1846, après avoir veillé quatorze nuits sa fille Inès qui se mourait, la nature succomba. Jetée toute vêtue sur un lit improvisé, Marceline attendait le sommeil qui vint, mais sans cliasser la fièvre. Un songe enleva bientôt son esprit bien loin de la réalité cruelle. Ondine, sa fille aînée, Ondine rieuse et dansante,
Mobile comme l'eau qui lui donna son nom,
apparaît au milieu d'un paysage de Flandre. La blonde enfant, toute de grâce, de vie et d'imprévu, apporte une trêve aux angoisses de sa mère. Des vers d'une mesure insolite (de n syllabes, coupés à la cinquième) se forment comme d'eux-mêmes en cet esprit qui veille dans le corps endormi, et reproduisent, en la précisant, la création du
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rêve. La volonté n'est certes là pour rien. Si le poète avait eu conscience de ce qui se passait autour de lui, sous Tempire des tortures éprouvées, il n'eût pas écrit, ou bien, sans être beaucoup plus maître de lui, il eût cherché à donner la mesure et la rime aux tristes pensées, aux effrois qui secouaient si fatalement son cœur; il eût raconté ses tourments, peut-être consigné dans ses vers le désespoir de la jeune victime qui criait: 'Je ne veux pas mourir! Je ne veux pas mourir!' Mais n'est-il pas à croire que dans ce moment de prostration complète, la pauvre femme ne s'appartenait pas et n'était plus là qu'un instrument? Qui donc touchait les cordes de cette harpe humaine?"
Nous répondrons : elle-même, à l'insu d'elle-même. Ce qui chantait alors, c'était, hors du domaine de la pensée consciente et volontaire, ce moi subliminal^ source mystérieuse, réserve inépuisable du génie. Là s'amassent, au fond des grandes âmes qui n'ont cessé de vivre en exaltation, en beauté, en charité, en amour, un immense trésor d'émotions, de mouvements et d'images que leur conscience ne saurait supputer ni leur volonté répartir. Mais à de certaines heures, comme par l'excès de sa plénitude, il s'ouvre de lui-même et, dans un allégement divin, le verbe inspiré en jaillit vers la multitude des âmes, allégées à leur tour d'y trouver le cri de leurs propres douleurs et de leurs propres joies, qui les oppressaient d'être inexprimées. Tel un nuage, dans les hautes régions, accumule en flottant les vapeurs de l'air et l'électricité de l'espace; puis tout à coup, sous une tension trop forte, il explose en éclairs et se résout en pluie, splendide et bienfaisant à la fois, illuminant et désaltérant la terre assombrie et desséchée.
"Puissance d'orage. ..don des larmes..." Oui, voilà bien, sur nos cœurs, l'action des vers de Marceline, et, par là, — comme il convenait à celle qui rêva toujours l'élargissement des captifs, le rappel des proscrits et la rédemption des damnés, — leur incomparable pouvoir de délivrance.
AUGUSTE DORCHAIN