LA PRÉDICTION DE CAZOTTE
« Il me semble que c’était hier, et c’était cependant au commencement de 1788 ; nous étions à table chez un de nos confrères à l’Académie, grand seigneur et homme d’esprit. La compagnie était nombreuse et de tout état ; gens de cour, gens de robe, gens de lettres, académiciens, etc... L’on avait fait bonne chère comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient, à la gaîté de la bonne compagnie cette sorte de liberté qui n’en gardait pas toujours le ton. On en était venu alors, dans le monde, au point où tout est permis pour faire rire. Chamfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté, sans avoir même eu recours à l’éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion : l’un citait une tirade de la Pacelle, l’autre rappelait les vers philosophiques de Diderot ; tout le monde riait, tous applaudissaient aux lumières que la philosophie répandait sur toutes les classes, et qui allait bientôt opérer une révolution et amener le règne de la liberté en France.
« Un seuLconvive n’avait point pris part à cette joie générale, et avait même laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries ; c’était Cazotte, homme aimable et original.
EES CHEES-d’cEUVRE DE i/OCCUETISME 25
« Il prend la parole, et du ton le plus sérieux :
— « Messieurs, dit-il, soyez satisfaits, vous verrez tous cette grande et sublime révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète; je vous le répète, vous la verrez.
« On lui répond par ce refrain connu :
« Faut pas être grand sorcier pour cela .
— « Soit : mais peut-être faut-il l’être un peu plus pour ce qui me reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette révolution, ce qui en arrivera pour vous tous qui êtes ici, et ce qui en sera la suite immédiate, l’effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue ?
— « Ah ! Voyons, dit Condorcet, avec son air sournois et niais : un philosophe n’est pas fâché de rencontrer un prophète.
« Vous, monsieur de Condorcet, vous expirerez sur le pavé d’un cachot, vous mourrez du poison que vous avez pris pour vous dérober au bourreau, du poison que le bonheur de ce temps-là vous obligera de porter toujours sur vous.
« Grand étonnement d’abord ; mais on se rappelle que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé, et l’on rit de plus.belle.
— « Monsieur Cazotte, le conte que vous nous faites là n’est pas si plaisant que votre Diable Amou-i reux . Mais quel diable vous a mis en tête ce cachot, ce poison et ces bourreaux? Qu’est-ce que tout cela peut avoir de* commun avec là philosophie et la raison ?
— « C’est précisément ce que je vous dis : c’est au nom de la philosophie, de l’humanité, de la liberté, c’est sous le règne de la raison qu’il vous arrivera de finir ainsi : et ce sera bien le règne de la raison, car
ees chees-d'ceuvre de e'occuetisme
alors elle aura des temples, et même il n’y aura plus, dans toute la France en ce temps-là, que des tempêtes de la raison.
— « Par ma foi, dit Chamfort, avec un rire de sarcasme, vous ne seriez pas un des prêtres de ce temps là.
— « Je l’espère ; mais vous, Monsieur Chamfort, qui en serez un, et très digne de l’être, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant, vous n’en mourrez que quelque temps après.
« On se regarde et Ton rit encore.
— « Vous, monsieur Vicq d’Azyr, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même, mais, après vous les être fait ouvrir six fois dans un jour, à la suite d’un accès de goutte, pour être plus sûr de votre lait, vous mourrez la nuit.
— Vous, monsieur de Nicolaï, vous mourrez sur l’échafaud.
— « Vous monsieur Bailly, sur l’échafaud.
— « Ah ! Dieu soit béni ! dit Boucher ; il paraît que M. Cazotte n’en veut qu’aux académiciens ; il vient d’en faire une terrible exécution ; et moi, grâce au ciel...
— <( Vous, Monsieur Boucher, vous mourrez aussi sur l’échafaud.
— « Oh ! c’est une gageure, s’écrie-t-on de toute part ; il a juré de nous exterminer tous.
— « Non, ce n’est pas moi qui l’ai juré.
— « Mais nous serons donc subjugués par les Turcs, par les Tartares ? Encore...
— « Point du tout, je vous l'ai dit, vous serez alors gouvernés par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes, auront à tous
EEs chees-d’cetjvre de e’occui/fisme 27
les moments dans la bouche les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront, comme vous, les vers de Diderot et de la Pucelle...
« O 11 se disait à l’oreille : Vous voyez bien qu’il est fou (car il gardait le plus grand sérieux) ; est-ce que vous ne voyez pas qu’il plaisante? et vous savez qu’il entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries.
— « Oui, reprit Chamfort ; mais son merveilleux n’est pas gai. Il est par trop patibulaire. Et quand cela arrivera-t-il, monsieur Cazoüe ?
— « Six ans ne se passeront pas sans que tout ce que je vous prédis ne soit accompli.
— « Voilà bien des miracles, dis-je; heureusement que vous ne m’y mettez pour rien.
— a Vous y serez pour un miracle, monsieur Laharpe, et un miracle tout au moins aussi extraordinaire, répliqua Cazotte; vous deviendrez chrétien.
« Grandes exclamations dans la société.
«Ah! reprit Chamtort, je suis rassuré; si nous ne devons périr que lorsque Laharpe sera chrétien, nous sommes immortels. ]
— « Pour ça, dit alors M me de Grammont, nous sommes bien heureuses, nous autres femmes, de n’être pour rien dans les révolutions; quand je dis pour rien, ce n’est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu ; mais il est reçu qu’on ne s’en prend jamais à nous ; notre sexe...
— « Votre sexe, madame, ne vous défendra pas cette fois, et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque.
— <' Mais qu’est-ce que vous dites donc, mon-
28 i;es chefs-d'œuvre de e’occui/l'isme
sieur Cazotte? c’est la fin du monde que vous prêchez.
— « Je n’en sais rien ; mais, ce que je sais, c’est que vous madame la duchesse, vous serez conduite à l’échafaud, et beaucoup d’autres dames avec vous, dans la charrette du bourreau, avec les mains liées derrière le dos.
— « Ah ! j’espère que, dans ce cas, j’aurai du moins un carrosse drapé de noir.
— Non, madame, de plus grandes dames que vous iront, comme vous, en charrette et les mains liées comme vous.
— « De plus grandes dames... des princesses du sang peut-être?...
— « De plus grandes dames encore.
« Ici un mouvement très sensible se fit dans la compagnie, et la figure du maître de la maison se rembrunit ; on commençait à trouver que la plaisanterie était trop forte. M me de Grammont, pour dissiper le nuage, n’insista point sur cette dernière réponse et se contenta de dire du ton le plus léger :
— « Vous verrez qu’il ne me laissera pas même un confesseur.
— « Non, madame, vous n’en aurez point, ni personne ; le dernier supplicié qui en aura un par grâce sera... Il s’arrêta ici un moment.
— « Eh bien ! quel sera l’heureux mortel qui aura cette prérogative ?
— « C’est la seule qui lui restera, ce sera le roi de France.
« Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui : il alla vers Cazotte, et lui dit d’un ton pénétré :
— « Mon cher Cazotte, c’est assez taire durer cette
IÆS CHEFS-D*(EITVRIÎ de: i/occtji,tisme: 29
facétie lugubre ; vous le poussez trop loin, et jusqu’à compromettre la société où vous êtes et vous-même.
« Cazotte ne répondit rien et se disposa à se retirer, quand M me de Grammont, qui voulait éviter le sérieux et ramener la gaieté, s’avança vers lui :
— « Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous ne dites rien de la vôtre?
« Cazotte resta quelque temps silencieux et les yeux baissés.
— « Madame, avez-vous lu le siège de Jérusalem, dans Josèphe?
— «Oh! sans doute, qui n’a pas lu cela? Mais faites comme si je ne l’avais point lu.
— « Eh bien, madame, pendant ce siège, un homme fit sept jours de suite le tour des remparts, à la vue des assiégeants et assiégés, criant sans cesse d’une voix sinistre, étonnante : Malheur à Jérusalem ! malheur à moi-même ! Et le septième jour, au moment où il achevait sa lamentation, une pierre énorme, lancée par les machines ennemies, l’atteignit et le mit en pièces.
« A ces mots, Cazotte fit la révérence et sortit.
« Les prédictions de Cazotte s’accomplirent rigoureusement; toutes les personnes à qui il avait dit la bonne aventure périrent pendant la révolution et de la manière annoncée; lui-même termina ses jours à l’échafaud ».
<( Laharpe fut arrêté et conduit dans les prisons du Luxembourg, où la captivité, l’âge et l’affaiblissement des fonctions intellectuelles, changèrent l’ordre de ses idées. Sorti de prison, il vécut jusqu’en 1803, époque à laquelle il mourut dans des sentiments opposés à ceux qui caractérisèrent sa vie politique.
Les prédictions de Cazotte, telles qu’on vient de les
30 ees chefs-d'œuvre de u’occui/tisme
lire ne doivent pas être prises à la lettre, c’est à la plume de Laharpe que nous les devons ; Laharpe a brodé sur ce thème après que les événements révolutionnaires se furent accomplis ; cela est hors de doute. Ce qu’il y a de vrai dans ce récit, c’est que Cazotte passait pour un profond observateur ; il suivait les événements présents et en déduisait les événements futurs. La connaissance raisonnée des faits historiques passés et présents constitue la science des probabilités ; et l’expérience nous prouve que les hautes intelligences peuvent prévoir les changements qui doivent s’opérer dans la constitution et les mœurs des peuples.
Laharpe.