UNE VENGEANCE POSTHUME
Il se nommait le D r Sympson ; c’était un des hommes les plus distingués de la faculté d’Edimbourg, et lié, par conséquent, avec les personnes les plus considérables de la ville.
Au nombre de ces personnes était un juge au tribunal criminel, dont il ne m a pas dit le nom. Ce juge auquel il donnait des soins habituels comme docteur, sans aucune cause apparente de dérangement dans la santé, dépérissait à vue d’œil : une sombre mélancolie s’était emparée de lui.
Enfin, un jour le D r Symson insista tellement pour que son ami lui avouât qu’il était malade, que celuici, lui prenant les mains avec un sourire triste :
— Vous rappelez-vous, lui dit le juge le dernier procès criminel dans lequel j’ai été appelé à prononcer un jugement ?
— Oui, sur un bandit écossais qui a été par vous condamné à être pendu, et qui l’a été.
— Justement. Eh bien ! au moment où je prononçais l’arrêt, une flamme jaillit de ses yeux, et il me montra le poing en me menaçant. Je n’y fis pas attention... De pareilles menaces sont fréquentes chez les condamnés. Mais le lendemain de l’exécution le bourreau se présenta chez moi, me demandant
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humblement pardon de sa visite, mais me déclarant qu’il avait cru devoir m’avertir d’une chose : le ban* dit était mort en prononçant une espèce de conjuration contre moi, et en disant que, le lendemain à six heures, heure à laquelle il avait été exécuté, j’aurais de ses nouvelles.
Je crus à quelque surprise de ses compagnons, à quelque vengeance à main armée, et, lorsque vinrent six heures, je m’enfermai dans mon cabinet, avec une paire de pistolets sur mon bureau.
Six heures sonnèrent à la pendule de ma cheminée. J’avais été préoccupé toute la journée de cette révélation de l’exécuteur, mais le dernier coup de marteau vibra sur le bronze sans que j’entendisse rien autre chose qu'un certain ronronnement dont j’ignorais la cause. Je me retournai, et j’aperçus un gros chat noir et couleur de feu. Comment était-il entré? C’était impossible à dire ; mes portes et mes tenêtres étaient closes. Il fallait qu’il eut été enfermé dans la chambre pendant la journée.
Je n’avais pas goûté; je sonnai, mon domestique vint, mais il ne put entrer, puisque je m’étais enfermé en dedans ; j’allai à la porte et je l’ouvris. Alors je lui parlai du chat noir et couleur de feu ; mais nous le cherchâmes inutilement, il avait disparu.
Je ne m’en préoccupai point davantage. La soirée passa, la nuit vint, puis le jour, puis la journée s’écoula, puis six heures sonnèrent. Au même instant, j’entendis le même bruit derrière moi, et je vis le même chat.
Cette fois, il sauta sur mes genoux.
Que vous dirai-je ? mon ami, continua le malade, pendant un mois, la même apparition se renouvela
tas chîîfs-d'gêuvkîî de i/cæcuetisme 35
chaque soir, et je commençais à m’habituer à sa présence, quand le trentième jour après l’exécution, six heures sonnèrent sans que le chat parût.
Je crus en être débarrassé, je ne dormis pas de joie. Toute la matinée du lendemain, je poussai, pour ainsi dire le temps devant moi ; j’avais hâte d’arriver à l’heure fatale. De cinq heures à six heures, mes yeux ne quittèrent pas ma pendule. Je suivais la marche de l’aiguille avançant de minute en minute, enfin elle atteignit le chiffre XII ; le frémissement de l’horloge se fit entendre ; puis le marteau frappa le premier coup, le deuxième, le troisième, le quatrième, le cinquième, le sixième, enfin !...
Au sixième coup, ma porte s’ouvrit, dit le malheureux juge, et je vis entrer une espèce d’huissier de la chambre, costumé comme s’il eût été au service du lord-lieutenant d’Ecosse.
Ma première idée fut que le lord-lieutenant m’envoyait quelque message, et j’étendis la main vers mon inconnu. Mais il ne parut avoir fait aucune attention à mon geste; il vint se placer derrière mon fauteuil.
Je me levai, et je marchai ; il me suivit à quelques pas.
Il portait l’habit de cour, les cheveux en bourse, l’épée au côté, une veste brodée au tambour, et son chapeau sous le bras.
A dix heures, je me couchai ; alors, comme pour passer de son côté la nuit le plus commodément possible, il s’assit dans un fauteuil en face de mon lit.
Je tournai la tête du côté de la muraille ; mais comme il me fut impossible de m’endormir, deux ou trois fois je me retournai, et deux ou trois fois, à
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la lumière de ma veilleuse, je le vis dans le même fauteuil.
Lui non plus ne dormait pas.
Enfin, je vis les premiers rayons du jour se glisser dans ma chambre à travers les interstices des jalousies; je me retournai une dernière fois vers mon homme : il avait disparu, le fauteuil était vide.
Jusqu’au soir, je fus débarrassé de ma vision.
Comme la veille je me couchai, mais à une heure du matin seulement. Aussitôt que je lus dans mon lit, je le vis dans mon fauteuil. Le lendemain au jour il disparut.
La vision dura un mois. Au bout d’un mois, elle manqua à ses habitudes, et faillit un jour.
Cette fois je ne crus plus, comme la première à une disparition totale, mais à quelque modification terrible, et au lieu de jouir de mon isolement, j’attendis le lendemain avec effroi.
Le lendemain, au dernier coup de six heures, j’entendis un léger frôlement dans les rideaux de mon lit, et, au point d’intersection qu’ils formaient dans la ruelle contre la muraille, j’aperçus un squelette.
Le squelette était là, immobile, me regardant avec ses yeux vides. Je me levai, je fis plusieurs tours dans ma chambre, la tête me suivait dans toutes mes évolutions. Les yeux ne m’abandonnèrent pas un instant; le corps demeurait immobile.
Cette nuit je n’eus point le courage de me coucher. Je dormis, ou plutôt, je restai les yeux lermés dans le fauteuil où se tenait d’habitude le fantôme, dont j’étais arrivé à regretter la présence.
Au jour, le squelette disparut.
J’ordonnai de changer mon lit, de placer et de croiser les rideaux.
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Au dernier coup de six heures, j’entendis le même frôlement ; je vis les rideaux s’agiter ; puis j’aperçus les extrémités de deux mains osseuses qui écartaient les rideaux de mon lit, et les rideaux écartés, le squelette prit l’ouverture de la place qu’il avait occupé la veille.
Cette fois, j’eus le courage de me coucher.
La tête qui comme la veille, m’avait suivi dans tous mes mouvements, s’inclina alors vers moi ; les yeux qui, comme la veille, ne m’avaient pas un instant perdu de vue, se fixèrent alors sur moi.
Vous comprenez la nuit que je passai. Eh bien! maintenant vous savez ce que j’ai.
Le malade sourit tristement.
Le lendemain à sept heures du matin, le docteur entra dans la chambre de son ami.
— Eh bien ! lui demanda-t-il, le squelette?
— Il vient de disparaître, répondit celui-ci d’une voix faible.
— Eh bien, nous allons nous arranger de manière à ce qu’il ne revienne pas ce soir. Commençons par arrêter la pendule.
— Pourquoi cela ?
— Afin que vous ne puissiez vous rendre compte de la marche de la journée.
.Les persiennes furent assurées, les rideaux tirés; on alluma des bougies. Le docteur commença de distraire le malade de son mieux, tantôt causant, tantôt jouant avec lui ; puis lorsqu’il eut faim, il sonna.
On mangea, on but, on prit le café, et l’on se remit
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à jouer. La journée paraît longue ainsi passée en tête à tête. Le doctenr crut avoir mesuré le temps dans son esprit, et l'heure fatale devait être passée.
— Eh bien ! dit-il, en se levant, Victoire !
— Comment I Victoire? demanda le malade.
— Sans doute, il doit être au moins huit ou neuf heures, et le squelette n’est pas venu.
— Regardez votre montre, docteur, puisque c’est la seule qui aille à la maison,, et si l’heure est passée, ma foi ! comme vous, je crierai victoire.
Le docteur regarda sa montre, mais ne dit rien.
— Vous vous étiez trompé, n’est-ce pas docteur? dit le malade; il est bien six heures juste.
— Oui ! eh bien ?
— Eh bienl Voilà le squelette qui entre.
Et le malade se rejeta eh arrière avec un profond soupir.
Le docteur regarda de tous côtés.
— Où le voyez-vous donc? demanda-t-il.
— A sa place habituelle, dans la ruelle de mon lit, entre les rideaux.
Le docteur se leva, tira le lit, passa dans la ruelle, et alla prendre entre les rideaux la place que le squelette était censé occuper.
Et maintenant, dit-il, le voyez-vous toujours?
— Je ne vois plus le bas de son corps, attendu que le vôtre, à vous, me le cache, mais je vois son crâne.
— Où cela ?
— Au-dessus de votre épaule droite. C’est comme si vous aviez deux têtes, l’une vivante, l’autre morte.
Le docteur tout incrédule qu’il était, frissonna malgré lui.
— Il se retourna, mais il ne vit rien.
— Mon ami, dit-il tristement en revenant au
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malade, si vous avez quelques dispositions testamentaires à faire, taites-les.
Et il sortit.
Neuf jours après, John, en entrant dans la chambre de son maître le trouva mort dans son lit.
Il y avait trois mois, jour pour jour, que le bandit avait été exécuté.
Walter Scott.
(Histoire de la Magie.)