GAETANO DONIZETTI
Gaetano Donizetti.
| Né à Bergame le 25 novembre 1797, mort dans la même ville, où il était retourné après les premières atteintes de la paralysie, le 8 avril 1848. | |
Donizetti a été un des plus brillants représentants de l’école italienne. Sa facilité était prodigieuse. Il appartient au répertoire français, si l’on fait abstraction de traductions et de remaniements, par quelques ouvrages écrits pour Paris sur des livrets français. Ces ouvrages comptent parmi ses meilleurs et ce sont eux qui défendent encore le mieux sa mémoire à l’heure qu’il est.
Lucie de Lammermoor.
Opéra en deux actes et quatre parties, paroles d’Alphonse Royer et Gustave Vaez, musique de G. Donizetti.
Représenté pour la première fois à Paris, sur le Théâtre de la Renaissance, le 10 août 1839; repris à l’Académie royale de musique le 20 février 1840.
PRINCIPAUX PERSONNAGES : Henri Asthon, chef de clan écossais; Edgar Ravenswood, autre chef de clan, ennemi d’Asthon; lord Arthur Bucklaw, prétendant à la main de Lucie, agréé par le frère de celle-ci, Henri Asthon; Gilbert, écuyer d’Asthon; Lucie de Lammermoor, sœur d’Asthon, amoureuse d'Edgar Ravenswood.
L'action se passe en Ecosse, à la fin du dix-septième siècle.
Le récit qui va suivre montrera comment fut, littéralement, mis en pièce le fameux roman de Walter Scott. Le théâtre, surtout le théâtre de musique, dans lequel le dialogue, forcément ralenti, doit être considérablement écourté, nécessite de ces cruautés.
Les deux actes en quatre parties se réduisent pratiquement à quatre actes, et c'est ainsi que J’affichent la plupart des théâtres.
Le premier tableau représente le carrefour d’un bois pendant une partie de chasse. Une scène entre
Asthon et son écuyer Gilbert, sinistre personnage qui trahit tout le monde à la fois, nous met brièvement au courant de l’argument. Asthon désire marier sa
sœur Lucie à lord Arthur Bucklaw, ce qui servirai sa fortune et serait conforme à la fois à son in à à ses sympathies, mais Lucie est amoureuse d'Edga Ravenswood, rejeton d’une famille ennemie de la sienne, et l’on sait combien étaient vives les haïnes entre clans en Ecosse. C’est en somme la donnée … connue de Roméo Montaigu et de Juliette Capulet. Pour débarrasser Asthon de cet odieux prétendant Gilbert propose de tuer Ravenswood; Asthon accepte tout d’abord, bien que ce meurtre répugne à son sentiment de l'honneur; puis il change d'avis lorsqu'il se apprend que Ravenswood est envoyé en mission en FA France, ce qui l’écarte suffisamment de Lucie. Gil- ” bert aurait préféré l'assassinat, qui lui eut rapporté davantage. Il joue du reste un double jeu et sert de … - messager entre Ravenswood et Lucie. HS nr Arthur survient et obtient d’Asthon la main de sa : : sœur. Il n’est pourtant pas rassuré sur les sentiments … de celle-ci, car il a entendu parler de son inclination pour Edgar Ravenswood. Asthon le rassure de son mieux et lui apprend le départ d'Edgar. A Suit l’entrevue entre Lucie et Ravenswood, où avant le départ de celui-ci pour sa mission, les deux. amoureux échangent leurs anneaux et se jurent un. amour éternel. ro Le deuxième tableau, dans une salle du château. d’Asthon, montre d’abord Gilbert retour de France, où il a été servir d’espion à son maître. Il rend compte de sa gestion : non seulement il a intercepté les Îettres d'Edgar de façon à faire croire à Lucie que son fiancé l’oublie, mais il a fait fabriquer un anneau en. tout point semblable à celui que Lucie donna à son. fiancé, et cet anneau, il le rapporte pour achever son. œuvre-de déception. Et en effet, lorsque Lucie aper-. çoit l'anneau fatal, elle ne doute pas de l’infidélité. de Ravenswood et consent, sur les instances de son as frère, à épouser lord Arthur. 4 os - Le mariage a lieu. On remarque bien la pâleur. sis mortelle de l’épousée, mais on l’attribue à l'émotion Pas plutôt Lucie a-t-elle signé au contrat qu'Edgar apparaît, hagard et les habits en désordre. En le
voyant, Lucie perd connaissance. Le malheureux, u de douleur, jette un défi mortel à Asthon et lance à av cie, revenue à elle, l'anneau qu’elle lui avait donné. >
r il la croit coupable et ses imprécations folles s’a- ressent à sa fiancée aussi bien qu'aux autres acteurs de cette pénible scène.
Le troisième tableau se passe dans une autre partie des appartements d'Asthon. Epithalame. Mais Gil- bert annonce à son maître qu'un inconnu demande à le voir. Cet inconnu est introduit : c’est Edgar. La scène de la fin du deuxième tableau se renouvelle, mais à deux personnages seulement.
Soudain l’on fait irruption dans la pièce : dans un LIRE accès de démence, Lucie a poignardé son époux! Elle apparait presque aussitôt et nous avons la clas- 1e
sique scène de la folie d’Ophélie. La pauvre femme Ne . revoit Edgar, qui lui adresse des protestations de fidé- = lité et d'amour, après quoi elle tombe épuisée aux + bras de ses femmes. | ee.
__ Dernier tableau : parmi les tombeaux, sous la lune. | e __ Edgar parle aux tombes de ses aïeux, qu'il s'apprête Re à rejoindre. [l ignore encore le drame qui vient de se Fev dérouler au château et se croit vraiment trahi par celle qu'il aime. Un groupe de seigneurs lui apporte la fatale nouvelle, qui lui ouvre enfin les yeux. Non seulement Arthur est mort, mais Lucie vient à son tour de rendre le dernier soupir. Ce dernier coup l’achève et il se poignarde sous les yeüx d’Asthon rongé par le remords, car n'est-il pas l’auteur de tous ces désastres P? Et Edgar meurt, troisième victime, en mur- à murant encore le nom de Lucie. |
La Favorite.
Opéra en quatre actes, paroles de A. Royer et G. Vaez, ie, . musique de G. Donizetti. D Représenté pour la première fois à Paris, sur le Théâtre ie de l’Académie de musique, le 2 décembre 1840. DES
he: PRINCIPAUX PERSONNAGES : Fernand, novice de St-Jacques | 4 de Compostelle, amoureux de Léonor; Alphonse XI, roi ;
de Castille ; Balthazar, supérieur du couvent de St-Jacques : de Compostelle; Léonor de Guzman, maîtresse du roi; Inès, sa suivante. | NE
L'action se passe dans le royaume de Castille, en 1340.
Au premier tableau du premier acte, nous sommes au couvent de St-Jacques de Compostelle, où Fernand achève son noviciat; mais il ne peut se décider à prononcer ses vœux et fait à son supérieur, Balthazar, une confession complète : il est amoureux d’une inconnue qu'il a vue à l’église. Toutes les exhortations de Balthazar sont inutiles, et Fernand quitte le couvent pour suivre sa destinée.
Le second tableau représente un site agréable au bord de l’eau, où s’ébat un essaim de jeunes filles. Fernand est amené en bateau, les yeux bandés. Il est laissé seul avec Léonor, qui se refuse à lui révéler son identité. Elle lui donne à entendre que toute union entre eux est impossible et l’engage à la fuir.
On annonce le roi. À cette nouvelle, Fernand se méprend et croit que l'obstacle à son union avec Léonor vient de ce qu’elle est de sang royal. Mais, en partant, son idole lui a laissé un rouleau de parchemin. En l’ouvrant, il voit que c’est un brevet de capitaine et il se reprend à espérer. Il s’agit de se rendre digne d’elle, et elle-même semble tacitement l'y inviter. Il ira donc se distinguer dans la guerre contre les Maures. nor
À l'acte suivant, le roi, seul dans les jardins de l’Alcazar, à Séville, célèbre la victoire de Tarifa, remportée grâce à la bravoure d’un jeune capitaine qui s’est signalé par des prodiges de valeur. Mais la joie. de la victoire est assombrie pour le souverain par les menaces du Saint-Siège, irrité de sa liaison avec la belle Léonor de Guzman, pour quiil songe à répudier sa propre femme. |
Toutefois Alphonse est disposé à braver les foudres de l’Église et il l'annonce à Léonor, lorsqu'un de ses grands lui apporte une fâcheuse nouvelle : Léonor a une intrigue avec un inconnu. Celle-ci ne nie pas; elle confesse au contraire son amour, tout en refusant de nommer celui qui en est l’objet.
Le: 0 ne KE?
Survient Balthazar, porteur de la bulle du pape
excommuniant le roi si celui-ci se refuse à chasser sa
maîtresse. Tout le monde tombe à genoux et Léonor s'enfuit éperdue.
. L'acte troisième transporte le spectateur dans une salle de l’Alcazar. Le roi, la rage au cœur, a dû céder aux menaces du pape. Il est d’autre part dévoré du désir. de la vengeance contre Léonor. Mais Fernand est debout devant lui, et il s’agit pour l'instant de récompenser le vainqueur des infidèles. La récompense, il demande au jeune guerrier de la fixer lui-même et tombe de son haut lorsque celui-ci lui demande la main de Léonor. Ainsi c'était donc lui! Et un projet sinistre, projet du reste peu généreux, prend forme dans sa pensée : il accorde Léonor à Fernand et ordonne que le mariage soit célébré sur l’heure. Léonor voudrait faire savoir la vérité à celui qu’on lui impose pour époux. Elle charge sa suivante Inès de tout dire à Fernand ; mais [Inès en est empêchée, car, sur l’ordre d’Alphonse, qui a tout prévu, elle est arrêtée et mise en lieu sûr. Léonor croit son message délivré et, quand Fernand lui revient toujours amoureux, toujours décidé à l’épouser, elle se persuade bien facilement — car hélas! la passion aveugle — qu'il sait tout, qu'il a pardonné et qu’il persiste dans ses projets d'hymen. A l’occasion de ces noces, le roi comble Fernand de titres et de faveurs, et le malheureux, ivre de bonheur, ne voit pas les regards chargés de réprobation de ceux qui l'entourent. Dans un rêve, il - marche à l'autel.
Pendant la cérémonie nuptiale, les grands conspirent et décident de boycotter l’infâme qui fait bon marché de son honneur pour s’assurer la faveur royale. Et quand Fernand revient tout joyeux, et demande aux grands de partager sa joie, tous se détournent de lui et lui refusent leur main. Outré, il leur demande la raison de cette insulte, et apprend alors qu'il vient d’épouser la favorite. Sa rage change alors d'objet et se tourne sur le roi qui l’a trompé et sur la malheureuse qui vient, pense-t-il, d’abuser de sa confiance. Dans une scène violente, il crie au roi sa ré-
volte, lui rend ses présents et brise son épé LS que Léonor affolée voit s'effondrer tout son rêve bonheur. Ar Le dernier acte se passe dans le cimetière dus cou- ; vent de St-Jacques, à la porte de la chapelle. Fernand, désabusé, est revenu à Dieu. Il va prononcer ses vœux. Pendant qu’il est avec les moines dans la chapelle, Léonor se traïne à la porte de l’église, déguisée en moine. En sortant de l'office, après la cérémonie,
Fernand trouve ce moine étendu sans connaissance
sur la terre nue. Il le relève et reconnaît Léonor. Celle-ci le met au courant de la vérité, lui fait toucher du doigt la machination dont, tous deux, ils furent victimes. Repris par sa passion, le malheureux vou- : drait maintenant tout quitter pour la suivre, mais c'est elle qui le rappelle au devoir. D'ailleurs, elle est à bout de vie et meurt à ses pieas, le dégageant ainsi de sa chaîne et le rendant à Dieu.
Quand Balthazar et les moines surviennent, ils trouvent le nouveau frère en larmes, prosterné sur un cadavre. Balthazar a compris, mais il doit être le seul à savoir. Sans broncher, il rabat le capuchon sur les traits de la morte et exhorte ses frères à prier pour le … défunt; ce qu ‘ils font tandis que Fernand achève : « Et vous prierez demain pour moi! »
- La fille du régiment.
Opéra-comique en deux actes, paroles de MM. de Saint- Georges et Bayard, musique de G. Donizetti.
Représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre royal de l’Opéra-Comique, le rx février 1840.
PRINCIPAUX PERSONNAGES : Sulpice, sergent; Tonio, jeune Tyrolien ; Hortensius, intendant de la marquise de Berkenfield ; Marie, vivandière ; la marquise de Berkenfield.
La scène se passe dans le Tyrol, au temps des guerres de Napoléon.
La marquise de Berkenfield a dans saviecequ'on
appelle une tache : elle succomba jadis aux séduc-
- tions d’un officier français, le capitaine Robert, et de
te union est née une fille, Marie. Mais cette fille a sparu après la bataille où son père perdit la vie. On 1e sait ce qu’elle est devenue, n1 si elle vit, ni si elle est morte. Mais il est nécessaire à notre pièce qu'elle ne soit pas morte; elle vit donc, ignorant sa naissance, en qualité de cantinière du vingt-et-unième régiment, qui guerroie, au moment où s'ouvre l’ac- tion, dans le Tyrol. Recueillie par les soldats, elle a été élevée par eux et c’est le régiment tout entier qui lui tient lieu de père : d’où le titre del’opéra-comique. La marquise se trouve par hasard à deux pas de son enfant et une rencontre est inévitable. Elle est accompagnée de son fidèle majordome Hortensius.
Parmi tous les soldats du vingt-et-unième, il en est -un qui s’est attaché à Marie tout spécialement et qui s'est donné la mission .de protéger la vivandière. C’est le brave sergent Sulpice. Et Sulpice n’est pas content de sa fille adoptive, dont les allures depuis quelque temps sont mystérieuses : elle s'échappe et le bruit court que c’est pour aller retrouver quelqu'un. Or il est convenu que si Marie un jour se marie, ce ne sera qu'avec un soldat du vingt-et-unième, et Sulpice croit bon de demander à la jeune fille des explications. Celles-ci sont franches : Marie aime un Tyrolien nommé Tonio, qui lui a sauvé la vie lors d’une chute qu'elle fit dans la montagne.
Justement Tonio vient de se faire pincer par les soldats et va être passé par les armes comme traître, quand Marie intervient et lui sauve la vie à son tour. Lorsque le régiment apprend le service rendu à sa fille par le jeune étranger, il le traite aussitôt en ami. Tonio s’enrôlera, afin de ne pas quitter Marie et d’accomplir la condition exigée du futur époux de la demoiselle. ;
Une explication entre la marquise et Sulpice nous apprend que Marie est de bonne naissance. Toutefois la marquise n’avoue pas encore être sa mère et se ' donne pour sa tante. Une lettre trouvée avec l'enfant lorsqu'elle fut recueillie par les Français, établit son
identité de façon suffisamment claire, et il est décidé que Marie quittera le régiment pour rentrer dans sa
120 Ds. fe AGE
famille, au château de Berkenfeld. Tonio est navré, :
mais il est maintenant soldat, il doit partir. L'acte
premier s’achève sur les adieux touchants de Marieà ses bons vieux camarades. FR. CE
Lorsque s'ouvre le second acte, Marie est installée au château de Berkenfield avec sa soi-disant tante; mais Sulpice est là aussi. Il a été blessé et, à la de-. mande de Marie, la marquise l’a recueilli. Maintenant, un mariage est en train de s'arranger entre Marie et le neveu de la duchesse de Crakentorp, un superbe parti. Marie n’y consent qu’à regret, mais elle est sans nouvelles de Tonio. 1.
Au château, la jeune fille s'ennuie à mourir. Sans la présence de Sulpice, elle n’y tiendrait pas. Son seul plaisir est de se remémorer avec le bon sergent le temps jadis, les beaux jours du régiment. Elle est en train de se désoler à la pensée de son mariage lorsque le château est envahi par les Français. A leur tête est un officier qui n’est autre que Tlonio. Le brave garçon a gagné ses épaulettes sur le champ de bataille. Les grenadiers ont fait un détour dansle butexprès de faire visite à leur ancienne cantinière, eton pense bien que Tonio n’a pas contrarié leur désir. Tonio vient en effet de son côté réclamer la fiancée qui lui a été. promise. La marquise essaie d’abord de se débarrasser de l’importun revenant, mais celui-ci a mis la main sur un grave secret de famille : il sait que Marie est la fille et non la nièce de la marquise. Il pratique donc un léger chantage et obtient tout au moins de gagner du temps. Ce temps, la marquise l’emploie à embobiner Sulpice et à le gagner à ses projets. Sulpice promet d’essayer tout au moins d’éloigner Tonio et de faire aboutir le mariage de Marie avec l'héritier de Crakentorp.
Justement les invités et le notaire arrivent pour le contrat; mais Marie ne se présente pas. C'est que Sulpice est en train de vaincre sa résistance; il ny parvient qu’en révélant à la pauvre fille la vérité sur sa naissance. Elle vient enfin, victime résignée, et s'apprête à mettre son nom au bas du contrat.
Mais à cet instant suprême, la salle est envahie par
| GUSTAVE DORET 121 io et ses hommes, qui viennent sauver la fille du giment d'un hymen qui lui est odieux. C’est un bel esclandre, et ces militaires mettent carrément les pieds dans tous les plats : ils révèlent que Marie fut canti- nière aux invités scandalisés. Mais quand la pauvre fille hésite à renier sa mère et s'apprête à marcher
quand même au sacrifice, c’est la marquise elle-même, en qui l'instinct maternel se montre plus fort que tout, qui la pousse dans les bras de Tonio, tandis que les invités se retirent avec des mines courroucées. ue la fille du régiment, ne pouvait épouser qu’un soldat.
Gustave Doret.
ae à Aigle (canton de Vaud, Suisse), le 20 septembre
G. Doret est un des compositeurs les plus en vue qu'’ait donnés la Suisse romande. C’est un oratorio, Les sept paroles du Christ, qui fit connaître son nom. Il a écrit depuis plusieurs ouvrages pour le théâtre. Les Armaillis sont le plus connu. Le nain du Hasli a été joué à Genève ; Loys n’a jamais été mis à la scène. Un ouvrage plus important, La tisseuse d’orties, a été reçu à l’Opéra-Comique et y attend son tour.
Les Armaillis.
Légende dramatique en deux actes, poème de Henri Cain et Daniel Baud-Bovy, musique de Gustave Doret. Représentée pour la première fois à Paris, sur la scène de l’Opéra-Comique, le 8 novembre 1906.
PRINCIPAUX PERSONNAGES : Kœæbi, berger; Hansli, berger et sculpteur ; Mædeli, jeune fille de Rüti.
La scène se passe dans les Alpes glaronnaises, de nos jours. |
Un drame de la jalousie, violent, rapide, tout enveloppé de poésie alpestre, mais d’une poésie sur laquelle a soufflé le vent âpre des glaciers. Deux superbes décors, le premier représentant un alpage au pied du Tœdi, le second la place de Rüti, contribuent à donner à l’ensemble un grand cachet d’art.
font au tableau un magnifique cadre.
des vaches ». Pendant les premières scènes, le soleil se lève et colore peu à peu les neiges éternelles qui
Kœbi vaque à ses travaux d’armailli en chantant, tandis que son compagnon Hansli sculpte avec son
couteau un coffret rustique. Kœbi, qui est robuste et
brutal, raille Hansli, fluet et frêle, qui chante l'amour et le mariage. Il lui demande s’il est vrai qu'il courtise Mædeli, à quoi l’autre refuse de répondre. Pour qui sculpte-t-il ce coffret? Même silence. ie
Arrivent trois filles de Rüti venues au chalet cher-
cher le beurre, et parmi elles Mædeli. Elles chantent gaiment en montant. Les bergers leur préparent une collation. La jalousie de Kœbi se manifeste à ses allures et à ses propos. Pendant qu'il s’absente pour aller au chalet du haut, a lieu le duo d'amour entre Mædeli et Hansli. En échange du coffret, Mædeli donne à l’ami son bouquet, ce qui équivaut à un engagement |
Le duo est interrompu par les deux compagnes de Mædeli, qui annoncent le retour de Kœæbi irrité. Pendant le repas qui suit, on parle du bal qui doit avoir lieu le lendemain soir au village. Kœbi demande à Mædeli la première danse; elle répond qu’elle l’a promise à Hansli. La colère du berger monte. |
Les filles s’en vont. Les deux hommes restent. L'air est lourd d’orage. Hansli se montre tout d’abord patient; il veut laisser passer l’accès de colère de l’autre. Mais Kœæbi découvre le bouquet que Hansli a caché dans sa veste et sa colère dès lors ne connaït plus de bornes. Il s'empare du bouquet; Hansli veut le lui arracher. Courte lutte, au bout de laquelle Hansli reste étendu sans vie. Kœbi est atterré de son acte; mais il faut en faire disparaître les traces, et tandis que le rideau baisse, il traîne le cadavre de son compagnon vers le torrent, vers l’abîime qui ne rend pas ce qu'on y jette.
Le second acte se passe le soir sur la place de Rüti. On danse, on boit, on chante. Mædeli, à l'écart,
est soucieuse : Hansli, qui devait venir, n'a pas en- .
coup, comme pour s’étourdir.
On lui demande où est Hansli. Il ne sait. Mædeli, À
vexée de l’abandon de son amoureux, danse avec Kœbi. Mais elle aussi interroge, affolant le meurtrier. Le vent souffle maintenant en rafales.
Mais qu'est cela P? Un pâtre essoufflé arrive, an-
nonçant que la Linth a déposé sur ses bords un cadavre, et presque aussitôt on apporte le corps sur une
civière. D’un coup d’œil, Mædeli l’a reconnu : c'est son fiancé ! Kœæbi est comme figé par la terreur. Un cortège se forme pour accompagner la pauvre dépouille, tandis que sonne le glas.
Kæbi est resté. L’aubergiste attribue son attitude hébétée au chagrin que lui cause la mort de son ami. Le meurtrier veut boire encore, il donne maintenant des signes d’hallucination et de folie. [Il prononce des
mots sans suite, des propos étranges et compromet-
tants. L’aubergiste met les volets, tout le monde rentre au logis ; Kœbi demeure seul sur la place. Soudain une apparition verdâtre se dresse sur son chemin. Il croit voir sa victime, il aperçoit la marque de ses doigts sur le cou de Hansli; il demande pardon, il implore. Hansli l’invite à boire avec lui, il le provoque à la lutte. Kœæbi s’élance contre la vision qui lui étreint la gorge et l’étouffe. Puis le fantôme disparait.
Au cri que Kœæbi a poussé en tombant, les fenêtres se sont ouvertes; des voix s'interrogent dans la nuit
profonde. « C’est le vent, » conclut l’aubergiste,: et
les fenêtres se referment, tandis que le rideau baisse lentement. | à
Paul Dukas.
Né à Paris le °° octobre 1865, M. Paul Dukas est un des
-plus brillants élèves de C. Franck. Très connu comme
symphoniste par son Apprenti sorcier, qui a fait le tour de l’Europe, il a écrit en outre une symphonie en ui majeur et de la musique de chambre. Ariane et Barbe-Bleue est son-ouvrage de début au théâtre, et jusqu'ici cet ouvrage
124 PAUL DUKAS
est resté unique; mais pour un coup d’essai, c'était un COUP :
de maître, et d'emblée Dukas concentra sur lui l’attention.
On peut attendre encore heaucoup de ce compositeur dans toute la force de l’âge.
Ariane et Barbe-Bleue.
Conte en trois actes tiré du théâtre de Maurice Mæterlinck, musique de Paul Dukas.
Représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre de lOpéra-Comique, le 10 mai 1907.
PRINCIPAUX PERSONNAGES : Barbe-Bleue; Ariane ; La nourrice ; Les cinq femmes de Barbe-Bleue.
La scène se passe dans un château de Barbe-Bleue,
Ce « conte » en trois tableaux est d’un symbolisme un peu obscur. Nous allons d’abord raconter toutuniment ce que le spectateur voit. Nous ne disons pas ce qu'il entend, car en dehors de l'orchestre et de vagues bruits de foule, il n'entend ou du moins ne perçoit que peu de chose. Ariane et Barbe-Bleue est avant tout une vaste symphonie, une orgie sonore, où tout se perd dans la rutilence des timbres, qui est d’une somptuosité sans seconde dans les annales du théâtre lyrique. La scène accompagne la musique un peu à la façon d’un programme en tableaux vivants ; elle est l’excitatrice qui donne le sens et sert de fil conducteur au tout. Après notre récit, nous laisserons à M. Henri Bidou, des Débats, mieux qualifié que nous, le soin de dégager de l’œuvre son symbole qui est en gros l'émancipation de la femme.
Au premier acte le rideau se lève sur un décor merveilleux, le hall intérieur du château de Barbe-Bleue. Des deux côtés d’un escalier central qui conduit au premier étage à une galerie éclairée par de vastes baies vitrées, sont les portes dont Barbe-Bleue a remis les clefs à sa nouvelle femme. Celle-ci est attendue et nous sommes avertis de son approche par les rumeurs de la foule, qui gronde et menace.
Arrivent Ariane et la nourrice, qui échangent quelques propos mystérieux : Ariane déclare que les cinq premières femmes de Barbe-Bleue ne sont pas mortes
__ l’ordre qui lui fut donné touchant les clés, elle dés- obéira, de ferme propos.
Puis c'est l'ouverture des six premières portes, un éblouissement de pierreries commenté par un éblouissement sonore. Successivement nous voyons étinceler améthystes, saphirs, perles, émeraudes, rubis et dia- mants. Reste la dernière porte, la porte défendue, __ Sans écouter la nourrice, Ariane ouvre et l’on ne voit que ténèbres, mais un chant étouffé sort des entrailles de la terre, le chant des cinq femmes disparues : «Les. cinq filles d'Orlamonde ont cherché les portes. »
Pendant qu'Ariane écoute, Barbe-Bleue est entré. Il réprimande et fait acte d’autorité. Ariane résiste. Il use de violence et Ariane pousse un cri. À ce cri, la foule irritée répond en brisant les vitres, puis en se ruant dans le hall dont la nourrice a ouvert les portes. Mais comme les paysans vont pour tuer Barbe-Bleue, Ariane lui fait un rempart de son corps et les renvoie d’un geste : « Que voulez-vous ? Il ne m'a fait aucun mal. ? NEA
Symphoniquement, le second acte est une merveilleuse ascension des ténèbres à la lumière. Au lever du rideau, la scène est dans une obscurité profonde.
L’œil ne distingue rien, sinon les grandes lignes d’une crypte souterraine. D'un couloir latéral, Ariane arrive portant une lampe. La nourrice la suit. A la faible ueur de la lampe on reconnait maintenant de vagues formes enveloppées de manteaux : ce sont les cinq femmes de Barbe-Bleue. Ariane leur parle ; elle essaie de réveiller en elles la volonté de vivre, le désir de la lumière et de la liberté. Elle ne rencontre que timidité et indifférence. 7.
Une goutte d’eau éteint la lampe et de nouveau les ténèbres sont profondes. Mais Ariane discerne maintenant une faible clarté dans le fond de la crypte. Elle trouve des verrous et ouvre une porte. La lumière filtre plus forte derrière, à travers des vitres sales. Elle brise les vitres. Maintenant la lumière du jour
pénètre à flots. C’est le printemps et c'est midi. Les femmes, aveuglées par le soleil, couvrent leurs yeux
dissent. Elles se pressent maintenant derrière Ariane
et contemplent avec un ravissement craintif le pay-.
sage. Enfin Ariane sort par la brèche qu’elle a ouverte
toute grande et marche dans la lumière. Les femmes
la suivent.
Troisième acte. Même décor qu’au premier. Ariane et les cinq autres femmes sont occupées à se parer. Elles vivent dans le château, insouciantes, mais n’en peuvent sortir : toutes les issues sont fermées. Barbe- Bleue est absent. Ariane enseigne à ses sœurs à être
re
ES Rs a
belles, à libérer leurs charmes et à les décupler par la
parure.
Mais dehors retentissent des bruits de bataille. Barbe-Bleue revient et a été attaqué par le peuple. Il est blessé et ligoté, réduit à l'impuissance, puis apporté dans cet état sur la scène et livré aux femmes pour qu’elles assouvissent sur lui leur vengeance. Ariane reçoit de leurs mains Barbe-Bleue inerte, puis
renvoie ceux qui viennent d'exposer leur vie pour le …
salut et la liberté des six captives,
Laissées seules avec leur mari, les femmes se mettent en devoir de panser ses blessures. Ariane tranche
les liens qui retiennent les bras du tyran. Barbe-Bleue
se redresse, regarde ses femmes, mais reste muet.
Ariane lui dit alors adieu et s'éloigne. L'une après l’autre, elle demande aux femmes de la suivre, vers la lumière, vers la liberté, vers la vie. L’une après
l’autre elles refusent et se rapprochent de Barbe-
Bleue. Ariane s’en va seule. Elle a accompli sa mission
de délivrance, mais celles qu’elle a délivrées n’ont pas
COMPTIS.1 2.
Voici maintenant la glose de M. Bidou :
« Nous entendons aisément que les femmes sont captives dans un cachot dont la porte s'ouvre sur les clartés de l'esprit, et que celle qui les délivrera sera
celle qui se révoltera contre les lois de la force, et
qu’elle vaincra par la puissance de la volonté, de la beauté et de la paix.
‘ » Au second acte, Ariane est descendue dans le ca- … chot où les cinq femmes sont captives. Elle les em-
ÉAMILLE ERDANGER 127
- et elles ont peur d’elle. Leur prison, profonde. et noire, est à peine close. Une porte qu’elles peuvent ouvrir laisse apercevoir une grande clarté. Mais elles nt peur de cette clarté ; elles croient qu’elle vient de a mer qui les submergera. Ariane tire les verrous, brise les vitres, et le ciel pur apparaît. Les captives S’enivrent du premier sourire de leur liberté. » Au troisième, elles errent dans le château. Le chà- __ teau est enchanté ; quand elles ont voulu franchir les __ fossés, ‘les ponts se sont levés d'eux-mêmes. Elles res- __ tent.captives, mais dans un séjour enchanté. Elles ont des âmes puériles et vaines. Elles s’enveloppent d’étoffes chamarrées et Ariane leur apprend à délivrer leurs cheveux, leurs bras et leurs seins, et à s’orner de pierreries : ce qui veut dire, je pense, à vivre en vérité et en beauté. Cependant Barbe-Bleue revient pour les ressaisir, accompagné d’une escorte denègres ; comme il va franchir les fossés, les paysans se jettent sur lui, le lient et l’apportent à Ariane. Ariane le délivre et soigne ses plaies. Ainsi la femme nouvelle, protégée par le peuple, usera de sa liberté nouvelle peut défendre à son tour contre ce même peuple “ancien tyran qui la tenait prisonnière. Mais la porte est ouverte et la campagne est bleue. Ariane s’en va et engage ses sœurs à la suivre par l’univers. C’est ici la dernière péripétie. Elles refusent. Elles demeurent captives volontaires dans le château enchanté où elles ont vécu. Les femmes ne veulent point être délivrées. Quand tous les verrous tomberaient, elles auraient peur de la lumière et de la liberté. Elles resteront d’elles-mêmes dans le château de Barbe-Bleue. »
Camille Erlanger.
Né à Paris, le 25 mai 1863. Compositeur très estimé qui compte deux succès au théâtre lyrique : Le Juif Polonais ne <t Aphrodite, LS Aphrodite.
3% Drame musical en sept tableaux d’après le roman de
Pierre Louys, paroles de Louis de Gramont musique de Camille Erlanger.
128 CAMILLE ERLANGER
national de l’Opéra-Comique le 27 mars 1906.
PRINCIPAUX PERSONNAGES : Démétrios, célèbre sculpteur ; Le grand prêtre d’Aphrodite; Chrysis, courtisane; Bacchis, courtisane,
La scène se passe à Alexandrie, sous le règne de la reine Bérénice IV, en l’an 57 avant J.-C.
Le roman de Louys est ici résumé en une série de tableaux rapides, ce qui a moins d’inconvénients que pour beaucoup d’autres romans portés à la scène, l’action étant très simple et le côté descriptif qui fait la valeur du livre pouvant être remplacé par une décoration vraiment artistique. C’est malheureusement la difficulté d’encadrer de façon convenable l’action qui empêche les pièces de ce genre de faire leur chemin sur les scènes de province.
[er tableau : la jetée d'Alexandrie. Les courtisanes se promènent devant le mur qui sert de bourse à leurs transactions. Pèle-mêle de femmes élégantes, de marchands, de jeunes hommes, de musiciennes ambulantes. Démétrios, qui est pour l'instant l’amant de la reine et l’artiste le plus illustre d'Alexandrie, l’auteur d’une admirable statue d’Aphrodite, paraît à son tour et repousse les avances des plus belles courtisanes. Il est triste et préoccupé. Une chiromancienne lui prédit un avenir d'amour qui se perd dans le sang. Survient Chrysis et l’amour mord le cœur du sculpteur. La belle galiléenne se refuse ; elle ne cédera que si Démétrios s'engage par serment à lui donner trois objets. Démétrios jure et demande quels sont ces objets. Chrysis nomme alors : le miroir de Bacchis, qu'il devra voler; le peigne de Touni, la femme du grand prêtre; pour l'avoir il devra tuer; enfin le collier d’Aphrodite, qu’il se procurera au prix d’un sacrilège. Démétrios s'enfuit affolé. Mais on sent qu'il est perdu, il tiendra son serment.
1Ime tableau : Dans le temple. Nous assistons à une cérémonie païenne en l’honneur d’Aphroditeet au vol du collier de la déesse par Démétrios, qui a déjà volé le miroir de Bacchis et tué Touni pour lui dérober son peigne.
me tableau : l’orgie chez Bacchis. Démétrios a commis les trois crimes, mais jusqu'ici il l’a laissé ignorer à Chrysis. Celle-ci, rongée d'incertitude, vient au festin donné par la courtisane Bacchis en l'honneur de Corinna, une esclave qu’elle affran- chit en ce jour. Elle espère savoir si Bacchis a tou- jours le miroir auquel elle attache tant de prix. En réalité, Bacchis ne s’est pas encore aperçue de la dis- parition de l’objet et c’est au cours du banquet qu’elle a soudain la fantaisie de le réclamer. Lorsqu'elle apprend qu’il a été volé, elle entre dans une fureur inouie, et quand les sœurs de Corinna, jalouses, accusent celle-ci du vol, elle crucifie séance tenante la malheureuse. Le supplice a lieu à la cantonade, mais on entend les cris de la victime.
Pendant ce temps, Chrysis, ivre dejoie, n'entend, ne voit, ne sait qu’une chose : Démétrios l’aime ! Démétrios a été criminel pour elle!
JVme tableau : L’atelier de Démétrios. Comme Démétrios n’est pas allé à Chrysis, c’est Chrysis qui vient à lui. Elle l’adore désormais et brüle de lui payer le prix de ses forfaits. Les amants s’étreignent, mais Démétrios se ressaisit vite et ne ressent plus que de la haine pour la femme qui l’a avili.
Une idée de vengeance raffinée germe en son esprit. À son tour il demande à Chrysis une discrétion sous serment. Elle jure par Javeh. Il lui demandealors dese montrer à tous parée du peigne de Touni, du collier d’Aphrodite et tenant à la main le miroir de Bacchis. Chrysis a compris, mais elle obéira.
“Ve tableau : le phare d'Alexandrie. Chrysis tient sa promesse et est arrêtée pour vol, meurtre et sacrilège. | Ce tableau est coupé à la représentation.