‹ Les chefs-d'œuvre du répertoireChapitre 53 sur 90 · JULES · texte numérisé non relu

JULES

Ici le raccourci scénique diminue beaucoup le ro man, et la portée psychologique de l’œuvre en souffre. Il s’agit, on le sait, d’un jeune homme très pur, d’idéal très élevé, qui s’éprend, sans rien connaître d’elle, d’une femme au passé passablement trouble. Une indiscrétion le met au courant, et il se trouve écartelé entre son amour qui ne veut pas céder et des scrupules de conscience, des jalousies rétrospectives qui empoisonnent cet amour. La femme, cependant, dont l'attachement pour le jeune homme est sincère, se résoud d’elle-même au sacrifice et disparaît. Il y a là une intéressante étude d'états d'âme dont à la scène il ne demeure guère qu’une sèche armature. Voyons plutôt. +

Acte premier, chez le sculpteur Caoudal. C'est dans une soirée la première rencontre de Jean Gaussin et de Fanny Legrand, le modèle que dans le monde des peintres et sculpteurs on a surnommé Sapho. Jean est tout frais émoulu de sa Provence, où il a laissé ses parents, le bon Césaire et la touchante Divonne. Fanny est sans amour, du reste écœurée par la vie qu'elle mène et pleine de rancœur contre le monde de bohèmes amoraux qui fait d'elle un jouet. Séduite par la fraicheur et l'innocence de Jean Gaussin, elle se prend pour lui d’une passion subite, et Jean se laisse faire.

Deuxième acte, chez Jean, rue d'Amsterdam. Jean et Fanny s'aiment depuis tantôt un an, sans que rien soit venu. troubler leur union et — ce qui paraît plus extraordinaire — sans que Jean ait appris qui estcelle dont il fait sa compagne. Cet acte charmant de poésie et de couleur est à peu près rempli par une visite des parents de Jean accompagnés de la petite cousine [rène, qu’on voudrait bien lui faire épouser. Les parents s’en vont et Fanny entre. Scène d'amour sincère et heureux.

Troisième acte, dans le jardin d’un restaurant, à Ville d’Avray. C’est là que Jean et Fanny cachent leur bonheur. Mais le restaurant est envahi par la bande de rapins du premier acte, et un mot lancé, ce nom de Sapho donné à Fanny, révèle la vérité à Jean, qui s'effondre.

NL Un second tableau se passe dans la chambre des amants, toujours à Ville d'Avray. Il nous fait assister

à une explication dans laquelle Jean se montre pour

Fanny cruel, dur et injuste. Il force un coffet renfermant d'anciennes lettres d'amour. Il apprend ainsi que d’autres ont entendu de son amie les mêmes mots de tendresse qu'elle lui dit à chaque instant; il se retourne volontairement le couteau dans la plaie. La pauvre femme a beau s’humilier, implorer, protester de la sincérité de son amour, Jean ne veut rien entendre. Une dernière lettre lui révèle que Fanny a un enfant, et quand il l’insulte, la mère en elle se révolte et elle le chasse. La rupture est violente, accompagnée d’injures et de mots cinglants.

Quatrième acte : en Avignon. Jean est allé chercher refuge au nid qui abrita son enfance, près des vieux parents qui tant le chérissent. Ils ont bien deviné, les vieux, qu’il y a là ne blessure du cœur à panser, et ils s’y appliquent avec des trésors de délicatesse. Jean a fini par se croire guéri; il commence à regarder Irène autrement que comme une sœur, quand soudain Fanny reparaît. Efle n’a pu vivre sans revoir son ami, et si elle doit renoncer définitivement à lui, elle voudrait du moins entendre des mots de pardon et ne pas rester sous l’impression de l’horrible scène de Ville d'Avray. Ici encore l’entrevue risque de tourner mal, mais à son insu Jean s’est laissé reprendre ; peu s’en faut qu’il ne parte avec sa maîtresse. Cependant Césaire et Divonne paraissent, reprennent leur enfant soudain calmé et Fanny, en face de ce père et de cette mère, s’efface très humblement et se retire.

Cinquième acte: à Ville d’Avray. La visite de Fanny en Avignon a porté ses fruits. L'amour est revenu au cœur de Jean. Il n’a pas pu y tenir et revient surprendre son amie, restée seule dans le petit logement où ils furent heureux à deux. Fanny pleure et songe à l’avenir. Elle veut se vouer à l'éducation de son fils. Soudain Jean est devant elle, et le passé semble renaître. Mais bien vite elle s'aperçoit que jamais le passé ne pourra vraiment revivre. Toujours un mur se dressera entre Jean et elle. Il l'aime sans

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doute, mais il ne peut oublier. Alors sa résolution est prise : tandis que, épuisé, son amant succombe à la fatigue et s'endort, elle met son chapeau et sort sans bruit, lui laissant un billet dans lequel elle explique le pourquoi de son départ et lui lance un dernier mot d'amour. :

Grisélidis.

Conte lyrique en trois actes et un prologue, poème de Armand Silvestre et Eugène Morand, d’après le mystère représenté à la Comédie-Française, musique dé J. Massenet.

Représenté pour la première fois à Paris sur le théâtre national de l’Opéra-Comique, le 20 novembre 1901.

PRINCIPAUX PERSONNAGES : Grisélidis ; le marquis de Saluces ; le diable‘; Fiamina; Alain.

La scène se passe à Saluces, au XIV* siècle.

Ce joli mystère, d’une incomparable fraicheur dans sa naïveté moyenâgeuse, a fourni au maître Massenet le canevas d’une de ses meilleures partitions. On sait que Grisélidis, c’est le poème de la fidélité conjugale résistant à tous les assauts du Malin.

Un prologue nous montre le berger-poète Alain, amoureux de Grisélidis dès son enfance, tout heureux à la pensée de revoir celle qu’il aime. Mais le pauvre garçon est devancé par le marquis de Saluces, rentrant de la chasse. Le marquis, trouvant la blanche Grisélidis sur sa route, voit en elle la compagne que le ciel lui envoie et lui demande sa main, qu'elle lui accorde en toute humilité et soumission, lui jurant fidélité éternelle. Alain s'éloigne désolé.

Le premier acte se passe dans un oratoire du chäteau de Saluces. Le marquis va partir pour la croisade. Aux conseils du prieur, qui voudrait qu'il enfermât la marquise en son absence, l’époux se révolte: il a en sa femme une foi absolue et entend la laisser entièrement libre. Le prieur hoche la tête : «C'est tenter Dieu que tant croire à sa femme.» Le marquis redouble d’assurance et met le diable au défi de triompher de la vertu de Grisélidis. Pris ainsi à

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partie, le diable parait et relève le défi. En gage, le marquis lui remet son anneau et part, après de touchants adieux à sa femme et à son fils Loys. Comme le rideau baisse, le modèle des épouses et des mères se fait lire, par sa fidèle Bertrade, l’histoire de Pénélope, sa devancière…

Au deuxième acte, devant le château, le diable tout Joyeux dresse ses batteries, se félicitant d’être seul un instant, car le diable de MM. Silvestre et Morand est marié. Sa joie est de courte durée: Fiamina, son épouse, est soudain à ses côtés. Suit une explication conjugale assez vive, mais courte, car le digne couple est d'accord dès qu’il s’agit de travailler à la perte de Grisélidis. |

Voici justement la marquise qui s’avance avec son fils et Bertrade. Le diable et Fiamina s’éclipsent, pour revenir tout à l’heure travestis, lui en marchand levantin, elle en esclave morisque. Grâce à l’anneau du marquis, le faux marchand se fait accepter comme un messager du maître. Celui-ci aurait acheté sur les lieux saints une esclave (Fiamina), et enverrait à Grisélidis, répudiée, l’ordre de remettre la direction du château à cette nouvelle favorite. Le coup est rude, mais, fidèle à son serment, Grisélidis se soumet. Le diable n’en révient pas! Il lui faudra trouver autre chose. Il rassemble donc les esprits et leur enjoint de troubler les sens de la jeune femme. Puis, quand il la croit suffisamment émue, il la place subitement en face de son ami d’enfance Alain, lui-même chauffé à blanc par les esprits infernaux. Alain est pressant, amoureux, persuasif : Grisélidis est ébranlée, mais quand elle se sent faiblir elle saisit son enfant : c’est lui qui la gardera contre le mal ! Alain, désespéré, renonce, mais le diable non pas : il arrache l’enfant des bras de sa mère et s’enfuit avec sa proie. Le rideau baisse sur les appels désolés de Grisélidis : « Loys! Loys!> Et le rire du diable éclate dans la nuit.

Troisièmeacte : mêmedécor qu’au premier. Dansson oratoire, Grisélidis pleureet prie. Elle est cruellement éprouvée, maisellen’a pas péché.Pourtant, leciel même semble l'avoir abandonnée : l’image de sainte Agnès

galère, et que le maître de la nef lerendra à sa mèreen échange d’un baiser. Sinon, c’est pour l’enfant la mort ou l'esclavage... Cruel dilemme : ou bien rester pure et perdre son fils, ou bien le sauver en se perdant elle-même. Elle se décide enfin. Elle ira, mais armée d’un couteau qu’elle trempe dans l’eau bénite..

À peine est-elle sortie que le marquis revient. Il ne trouve au logis qu’un inconnu, qui se hâte de lui

annoncer que sa femme le trompe, et pour preuve la :

lui montre courant vers le rivage. Comme 1l va tomber dans le piège, le mari aperçoit soudain sa bague au doigt du dénonciateur : il a compris! C’est le diable qui le tente. Pourtant le doute l’obsède et il tremble quand Grisélidis reparaît devant lui. L’explication entre les époux est courte : l’un et l’autre jurent leur innocence et tombent embrassés. Mais où est Loys? Et Grisélidis doit avouer au père l’horrible vérité. Dans un coin le diable ricane. La violence dans cette épreuve serait sans effet ; seul le ciel peut rendre Loys à ses parents. Marquis et marquise tombent à genoux

devant la niche vide de sainte Agnès. Et le prodige.

s'opère. C’est d’abord une épée flamboyante qui surgit dans la niche et dont le marquis s'empare. Puis, au son des cloches et à l’éblouissante clarté de mille lumières, c'est sainte Agnès elle-même qui paraît. tenant Loys dans ses bras. L'esprit du mal est vaincu, vaincu par la fidélité d’une femme. Mais il s’en console : il se fera ermite!

Ajoutons que cette exquise fable est délicieusement versifiée.

Le Jongleur de Notre-Dame.

Miracle en trois actes, poème de Maurice Léna, musique de J, Massenet.

Représenté pour la première fois au théâtre de Monte- Carlo, le 18 février 1902 ; première représentation à Paris, sur le théâtre national de l’Opéra-Comique, le 10 mai 1904.

a disparu de sa niche. Et voici que se prépare le dernier, le suprême assaut. Sous les traits d’une sorte de pirate, le diable vient annoncer que Loys estsur une

PRINCIPAUX PERSONNAGES : Jean, le jongleur ; le prieur; Boniface, cuisinier de l’abbaye; la Vierge (apparition). La scène se passe à Cluny, au XIV: siècle.

Maître Massenet reçut un beau jour un livret d’un inconnu. Le cas n’était pas rare. D'un œil distrait il se mit à le parcourir, mais plus il avançait, plus il était fasciné par sa lecture. Celle-ci à peine achevée, il se mettait à composer et lorsque, timidement, à quelques mois de là, le librettiste vint demander des nouvelles de son manuscrit, Massenet put lui montrer la partition achevée : du poème de M. Léna, il avait fait un pur chef-d'œuvre.

Ce poème, c'était le «miracle» du Jongleur de Notre-Dame, une œuvre qui présente cette originalité de ne faire chanter, en dehors du chœur, que des personnages masculins. La Vierge, qui joue un rôle actif au dénouement, est un personnage muet.

Voici cette naïve histoife, tirée d’un ancien fabliau et traitée avant M. Léna par plusieurs autres littérateurs, entre autres par M. Anatole France dans un conte.

L'acte premier se passe devant la porte de la célèbre abbaye de Cluny, au premier jour du mois de Marie. Le populaire s'amuse sous un grand ormeau. Arrive le jongleur Jean, simple d'esprit, pas très fort dans son art et famélique à l'extrême. Il lance quelques boniments et tente d’œuvrer de son métier: sans succès, hélas ! La recette est misérable et tous se gaussent de lui.

Attiré par le bruit, le prieur sort brusquement du monastère et chasse la foule sacrilège, qui ne craint pas de chanter d’irrévérencieux couplets au nez de Notre-Dame. Il menace Jean de l'enfer. Mais le pau-

vre diable est, au fond, sincèrement dévot à Marie, et le prieur, S'en étant aperçu, l'invite à renoncer àson métier infâme et à entrer dans les ordres. Jean hésite:

la liberté lui est chère, même avec son cortège de privations et de jeünes. Pourtant il a grand'faim, et quand il voit arriver frère Boniface chargé de vic-

-tuailles, quand il entend les moines chanter le bene-

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dicite devant des tables bien servies, il n’y tient plus et se glisse par la porte du couvent à la suite du prieur et de Boniface. .

Du temps a passé. Le second acte nous amène au matin de l’Assomption. Dans la -riche abbaye, tous les moines sont au travail. Pour Marie, le sculpteur a façonné une image, le peintre l’a enluminée, le poète a écrit de beaux vers latins, que le musicien a mis en musique et que chantent les moines en chœur. Boniface épluche des légumes pour le dîner ; Jean, qui a beaucoup engraissé et chez qui l’on chercherait en vain l’air famélique de l'acte précédent, se désole à la pensée que lui seul ne fait rien pour la Vierge. Seul, il est incapable de lui offrir son hommage. Boniface le console et lui prèche une doctrine pleine d’indulgence et de largeur : il est mille façons de servir Notre-Dame ; on peut le faire devant les fourneaux de la cuisine; chacun honore Marie selon ses moyens, et le plus humble hommage n'est pas celui qu’elle agrée le moins. A preuve, il chante la jolie légende de l’humble sauge, qui sauva un jour l'enfant Jésus. Jean a une inspiration : lui aussi portera son offrande à Marie, une offrande selon ses moyens 4

A l’acte trois, le théâtre représente la chapelle de la Vierge, à Cluny. La nouvelle statue de Marie, grandeur naturelle, est debout sur l’autel. Jean pénètre timidement dans le sanctuaire ; il se croit seul, mais un frère l’a vu et le surveille à la dérobée. Et voici ce qu’il voit : Jean dépouille sa robe de moine et apparaît en costume de jongleur. D’un paquet il sort les instruments de sa profession, et le voici qui donne à Marie une représentation en règle. Tandis qu'il danse devant l’autel, le cœur brûlant d’adoration, sourd et aveugle à tout ce qui l’entoure,.les moines se sont rassemblés autour de lui et crient au sacrilège. Seul Boniface comprend et parle en faveur de Jean. Il ne convainc pas ses frères, cependant, et ceux-ci, dans leur vertueuse indignation, vont se précipiter sur le vil bateleur, qui profane le sanctuaire, lorsqu'ils sont cloués sur place par un prodige : la Vierge a souri !

Elle s’est inclinée sur le jongleur et, de sa main, fait le geste de bénir, cependant qu’un chœur céleste se fait entendre. Au lieu de chasser Jean, les moines s’agenouillent maintenant devant lui. Mais lui, qui seul n'a pas vu le miracle, ne comprend rien à ce qui lui semble une dérision. A la voix du prieur, cependant, Marie se manifeste avec plus d'éclat : la chapelle est soudain inondée de lumière, et de ses mains la Vierge pose, sur la tête de son naïf adorateur, l’auréole des élus. Puis elle s'envole dans une gloire, avec un geste d'appel. Et, suivant ce geste, Jean tombe extasié: il est parti sans secousse pour le séjour des bienheureux.

« Heureux les simples, car ils verront Dieu!» conclut le prieur. Et les anges au ciel, les moines sur la terre, répondent dévotement «Amen!»

Thérèse.

Drame en deux actes, livret de Jules Claretie, musique de J. Massenet.

Représenté pour la première fois au théâtre de Monte Carlo, le 7 février 1907 ; première représentation à Paris, sur le Théâtre national de l’Opéra-Comique, le 19 mai 19r1.

PRINCIPAUX PERSONNAGES : Thérèse, femme de Thorel ; André Thorel, girondin ; Armand de Clerval.

La scène se passe à Clagny et à Paris, en octobre 1792.

Ce drame rapide, sombre et ramassé, a un défaut capital :le spectateur ne peut sympathiser pleinement avec l'héroïne, parce qu’elle vit dans un répugnant mensonge. Même son sublime sacrifice final ne rachète pas la duplicité de sa conduite. Tous les cœurs vont à Thorel, qui seul est entier et loyal. Plus encore que celle de Thérèse, la conduite d’Armand révolte.

André Thorel, représentant du peuple et Girondin, a épousé Thérèse, qu'il aime de toute son âme et en qui il a mis toute sa confiance. Il ignore que sa temme en a aimé un autre, et que cet autre c’est le marquis Armand de Clerval, qu'il chérit comme un frère, au point de se compromettre gravement pour

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lui : n’a-t-il pas racheté le château de Clerval dans

l'unique but de le remettre un jour à celui qu'il per-

siste à considérer comme le légitime propriétaire Thérèse respecte et admire son mari; elle est prête

pour lui au sacrifice de sa vie, s’il le faut, mais elle ne peut lui sacrifier son amour, qui appartient à Armand. Elle se rassure en pensant qu'Armand est

en fuite, émigré, et que sans doute elle ne le reverra

jamais.

En quoi elle se trompe. A peine Thorel et sa femme ont-ils assisté au départ des conscrits qu'Armand surgit. [l se rend en Vendée, mais a voulu revoir d’abord une dernière fois les lieux où il aima. Un instant il se trouve seul avec Thérèse; puis on vient: Thorel, des soldats, des notables; le marquis va être reconnu. Au péril de sa vie, Thorel couvre le proscrit

et lui offre asile. Thérèse est affolée : « Ah ! qu'ai-je

fait ?.. Je les ai réunis !...»

Le second acte se passe chez T'horel, le jour de.

l'arrestation des Girondins. Thorel, Armand et Thérèse vivent sous le même toit. Le royaliste se cache dans la demeure du Girondin, sûre retraite. [l profite de son hospitalité pour lui voler sa femme. Leconcierge vient apporter de fâcheuses nouvelles: les Girondins sont menacés, il y a de l'orage dans l'air. Thorel fait face au danger et part pour l’assemblée, mais non sans avoir remis à Armand un sauf-conduit qui lui permettra de quitter Paris sans danger.

Pas plus tôt Thorel a-t-il le dos tourné qu’Armand propose à Thérèse de fuir avec lui. Elle hésite à perpétrer cette infamie: profiter d’un sauf-conduit donné par son mari pour fuir avec son amant! M. Claretie a vraiment été dur pour la pauvre femme. Elle reste pourtant lorsqu'elle apprend que Thorel est arrêté et

va être conduit à la Conciergerie. Désormais le de-.

voir lui apparaît clairement : elle doit mourir avec celui qui mérite et son admiration et son estime.Elle renvoie Armand en promettant de le rejoindre, puis lorsque passe devant la fenêtre la charrette qui porte son mari, elle insulte la populace et crie « Vive le

roi! » Suicide stoïque et digne d’une femme dela

Révolution, par où elle entend racheter le passé. Pour ce beau geste final, soyons cléments à sa longue défaillance.

Don Quichotte.

Comédie lyrique en cinq actes, poème de Henri Cain, d’après la comédie héroïque de Le Lorrain, musique de

J. Massenet.

Représentée pour la première fois à l'Opéra de Monte- Carlo, le 24 février 1910; première représentation à Paris, sur le Théâtre lyrique de la Gaîté, le 29 décembre 1910.

PRINCIPAUX PERSONNAGES = Dulcinée ; Don Quichotte ; Sancho.

La scène se passe en Espagne, au XVI"”* siècle,

Nombreux ont été les essais de mise à la scène de Don Quichotte. Ils ont généralement été malheureux; le héros est trop grand, trop idéal, pour ne pas être amoindri, rapetissé par la réalisation scénique. La pièce de MM. Cain et Massenet sera-t-elle plus heureuse que ses devancières ? L'avenir seul pourra le dire ; elle est encore trop près de nous pour qu'il soit possible d’en juger. Les auteurs ont en tout cas évité un écueil : ils n’ont pas tenté de faire rentrer trop de choses dans leur cadre. Ce Don Quichotte est sobre et se borne à un petit nombre d’épisodes. La passion de Don Quichotte pour Dulcinée fait le fond de la pièce et Dulcinée, seul personnage féminin, y joue un grand rôle. Nous la voyons sous les traits d’une fille galante, jeune et jolie, courtisée par toute une troupe d’amoureux. Ces derniers ne voient dans le Chevalier de la triste figure qu’un objet de dérision; mais Dulcinée est plus clairvoyante : la grandeur, le sublime de l’amour du pauvre fou l’ont émue, et si elle ne peut l'aimer, si elle ne peut surtout l’épouser, du moins lui témoigne-t-elle un respect sincère et profond. Cette Dulcinée-là diffère, on le voit, considérablement de celle imaginée par Cervantès. | È

Au premier acte, Dulcinée paraît au milieu de la cour de ses adorateurs. Arrivent Don Quichotte et

Sancho, assemblage grotesque et bizarre, suivis d'un

cortège qui s'en amuse. Le héros paraît flatté de ce qu'il prend pour des hommages et répand largement les aumônes. Puis il cherche querelle à Juan, le galant qui serre Dulcinée le plus près. Il l’'embrocherait si la belle elle-même n'interveñait, et pour se débarrasser d’un soupirant si tragiquement sérieux, ne s’avisait de l'envoyer chercher un collier que lui dérobèrent des brigands. Don Quichotte accepte cette mission et part. | ù

Le second acte se passe dans la campagne, près de moulins à vent que masque encore la brume. Don Quichotte est là, avec Sancho; il se prépare à l’action. C'est le combat contre les moulins à vent, pris par le pauvre halluciné pour des géants. A part cela, il n’y a dans cet acte que des hors d’œuvre : déclamations de Sancho contre les femmes, etc. Au baisser du rideau, le pauvre chevalier, happé par les grandes ailes, se balance lamentablement, pendu par le fond de son haut de chausses.

Au troisième acte, nous sommes dans la Sierra. La nuit tombe et Sancho meurt d’effroi. Non loin de là, dans l’ombre, sont de vrais brigands, ceux-là mêmes qui dérobèrent à Dulcinée son collier. Voyant deux voyageurs isolés, ils s’élancent; Sancho s’éclipse, mais Don Quichotte accepte la lutte. Il est battu et

ficelé, mais le prestige de sa grande âme, le magné-.

tisme de son réel courage, le rayonnement de son idéal en imposent aux misérables qui le tiennent en

leur pouvoir. Si bien qu'à la fin, c’est lui qui com-

mande, intrépide, et ses vainqueurs qui tremblent. Il leur ordonne de restituer le collier, et ils le rendent. Bien plus! ils implorent son pardon. Scène très belle dans sa conception, mais de réalisation un peu décevante.

Chez la belle Dulcinée, on s’amuse et l’on rit. Fatiguée par les assiduités de ses soupirants, la coquette les congédie. Elle rêve d’autres amours, de passions pures et hautes, de choses impossibles. Mais voici que s’annoncent le paladin et son écuyer. Stupéfaction de tous lorsque Don Quichotte remet à sa pro-

priétaire le joyau dérobé. Folle de joie, Dulcinée saute au cou du chevalier, qui croit venue l'heure des réalisations ultimes. Noblement, il demande la main . de sa belle, qui ne peut s'empêcher d’en rire, mais cependant est profondément remuée. Aussi trouve-t-elle des paroles émues et sincères pour lui dire sa reconnaissance. Elle trouve aussi le geste qu’il faut et pose sur le front de celui qui reste devant elle un genou en terre, le plus fervent, le plus chaste baiser. Don Quichotte n’en est pas moins frappé au cœur : repoussé par sa dame, la raison de vivre disparaît pour lui et il s’en va pour mourir.

C’est à sa mort, dans le chemin raviné de la vieille forêt, que nous fait assister le dernier acte. Le héros meurt debout, assisté de son fidèle Sancho, qui le soigne comme un enfant en versant toutes ses larse Il meurt en plein rêve, l'œil perdu dans l’in-

ni...

Etienne-Nicolas Méhul.

Né à Givet le 22 juin 1763, mort à Paris le 18 octobre 1817. Un des plus grands musiciens français, l’auteur du Chant du départ qui, avant la Marseillaise, enflammait les armées de la République. De toutes les œuvres de Etienne- Nicolas Méhul, Joseph est la plus parfaite ; c’est aussi la plus célèbre et celle qui s’est le mieux maintenue au répertoire, mais à l’étranger plus encore qu’en France.

Joseph.

Opéra biblique en trois actes, paroles de Alexandre Duval, musique de Méhul.

Représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre de l’Opéra-Comique, le 17 février 1807.

PRINCIPAUX PERSONNAGES : Jacob, pasteur de la ville d’Hébron ; Joseph, fils de Jacob, ministre d'Egypte; Benjamin et les autres frères de Joseph.

La scène se passe, au premier et au troisième acte, à Memphis, dans le palais de Joseph ; au deuxième acte, hors des murs de Memphis.

202 MÉHUL Cet «opéra-biblique » est presque un oratorio; il est cependant d’un bel effet au théâtre, grâce à un grand déploiement de mise en scène et à une affabulation simple, mais émouvante. L'absence de tout rôle fé-

minin est toutefois un obstacle à sa diffusion.

Au premier acte, Joseph, qui est premier ministre de Pharaon sous le nom de Cléophas, raconte l'histoire de son enfance à son confident Utobal : comment il fut vendu par ses frères et amené comme esclave en Egypte. Nous apprenons par cette conversation qu’une grande famine désole le monde entier. Seule l'Egypte, grâce à la prévoyance de Joseph, vit encore dans l’abondance.

Un officier annonce une troupe d'Hébreux. Le cœur de Joseph a tressailli. Il sort pour cacher son émotion et les étrangers sont introduits. Ce sont les frères de Joseph, chassés de Chanaan par la disette, qui viennent auprès de Cléophas lui demander secours. Ils précèdent leur père Jacob, aujourd’hui aveugle, qui arrive plus lentement sous la conduite de son fils cadet, Benjamin.

Laissés seuls, les frères de Joseph se reprochent leur crime ancien. Siméon, le plus coupable, est bourrelé de remords. Lorsque Joseph interrompt cet entretien, aucun de ses frères ne le reconnaît. Il les presse de questions et leur témoigne un intérêt qu'ils ont peine à comprendre. Après quoi il leur enjoint de partir à la rencontre de leur père et de ne revenir qu'avec lui. Il leur accordera alors asile et pourvoira à leur subsistance. L’acte s’achève en un chœur de louanges à l’adresse du généreux Cléophas.

Au second acte, les tentes de Jacob et de ses enfants sont dressées sous les murs de Memphis. Joseph luimême a fait dresser là la sienne et l’acte s'ouvre par un entretien entre Joseph et Benjamin. Joseph demande à voir Jacob, et lorsqu'il l’aperçoit, son trouble risque de le trahir. Le patriarche raconte une vision qu’il vient d’avoir et qui l’a profondément ému : en songe il revoyait Joseph, vivant. Ce tableau de famille est interrompu par l’arrivée du peuple, qui acclame son sauveur. Joseph fait monter son père et Benjamin

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sur son char triomphal et rentre ainsi dans la ville.

Le dernier acte se déroule dans un appartement du palais de Joseph. Jacob et ses fiis sont confondus des égards qu’on leur témoigne. Seul Siméon est absent. Le remords le tient éloigné de son père. |

Après une cérémonie religieuse hébraïque, Utobal

vient annoncer que Pharaon estirrité de ce que Cléo-

phas ait fait rendre à des étrangers des honneurs qui n'étaient destinés qu’à lui. Joseph se rend auprès du monarque pour apaiser son déplaisir. Pendant son absence Siméon arrive, ramené par des soldats lancés à sa poursuite. Ne pouvant plus contenir le secret qui le ronge, il confesse son crime à son père, qui va le maudire lorsque Joseph paraît et implore le pardon du coupable. Et comme Jacob appelle à grands cris le fils qu’on lui a ravi, Joseph tombe à ses pieds : « Je suis Joseph! » |

Chœur final d'actions de grâce.

André Messager.

Né à Montluçon, le 30 décembre 1853. M. André Messager s’est distingué à la fois comme compositeur, comme chef d’orchestre et comme directeur de théâtre. C’est un des meilleurs musiciens de la France contemporaine dans le genre léger ; il perpétue dignement la tradition des grands maîtres de l’opéra-comique. ;

La Basoche.

Opéra-comique en trois actes, paroles d’Albert Carré, musique de André Messager.

de l’Opéra-Comique, le 30 mai 1800. :

PRINCIPAUX PERSONNAGES : Clément Marot, clerc de la Basoche ; ie duc de Longueville ; Louis XII, roi de France; Marie d'Angleterre, femme de Louis XII; Colette, femme de Clément Marot.

La scène se passe à Paris, en octobre 1514.

. Dans la note du bon vieil opéra-comique, le livret

de M. A. Carré repose tout entier sur un quiproquo savamment conduit jusqu’au dénouement, entre le roi Louis XII et Clément Marot, roi de la Basoche. Deux femmes, l'épouse du vrai roi et la femme clandestine de Clément Marot, prennent ce dernier pour Louis XII et il résulte de cette confusion toute sorte de situations plaisantes.

Or donc, au premier acte, nous sommes devant l'hôtellerie du Plat d’Etain, où se réunit la Basoche. C’est un grand jour pour la docte corporation; le jour où elle élit en grande pompe celui qui pendant un an portera le titre de roi et sera revêtu en cette qualité de diverses prérogatives, celle entre autres de battre : une monnaie de plomb ayant un certain cours étroitement limité. C’est ce dernier privilège qui a poussé Clément Marot, le bon poète, à briguer la dignité royale ; car il est pauvre, très pauvre! Cependant il devrait en bonne justice s’abstenir, car les statuts de la Basoche sont formels : le roi doit être célibataire, et Clément a conclu un mariage clandestin avec une jolie rustaude, Colette, qu'il cache à Chevreuse. L'aiguillon de la faim l’emporte sur la prudence, et le candidat croit pouvoir continuer à tenir son union secrète. Il compte sans la rancune d’un candidat évincé, Roland, et sans la naïveté de sa femme, qui ne sachant rien de ce qui se passe, débarque au Plat d'Etain peu après l'assemblée où chacun des prétendants a défendu sa candidature.

. Pendant que ces choses se passent à la Basoche, Paris se prépare à recevoir une nouvelle reine, Marie d'Angleterre, que Louis XIT a épousée à Londres par procuration et que lui ramène le duc de Longueville. Lareineetsasuite attendent aux portes de Paris l'heure de l’entrée solennelle dans la capitale, fixée au lendemain à midi. On a dépeint à la jeune et jolie épousée Louis XII (un quinquagénaire !) comme un beau cavalier et elle ne se tient pas d’impatience de voir son époux. Elle a même entraîné de force le duc dansune folle escapade: tous deux, travestis en campagnards, ils débarquent incognito au Plat d'Etain et y louent

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des chambres, se donnant pour mari et femme. Colette retrouve son Clément, qui est dans tous ses états et ne sait comment se tirer de ce mauvais pas. Il enjoint à sa femme de taire leur mariage, promettant pour plus tard des éclaircissements. Colette est navrée, mais elle obéit : il y va, lui a-t-on dit, du salut de son mari. Mais elle n'entend pas pour cela quitter la place, et s'engage au Plat d'Etain comme servante. C’est elle qui, en cette qualité, conduit à leurs appartements le duc de Longueville et Marie d'Angleterre.

Mais quel est ce grand vacarme?r C’est la Basoche qui conduit son roi en grande pompe. Et Colette reconnaît dans ce personnage couronné et vêtu d’hermine, monté sur un beau palefroi... son mari ! Elle croit comprendre le mystère de tout à l'heure: si Clément lui a enjoint de se taire, c’est qu’il ne pouvait encore lui révéler sa véritable identité. Elle risque un instant de se trahir. et Roland a surpris son mouvement. Mais Clément la regarde, elle se ressaisit et

Roland ne peut lui arracher son secret. Il veillera.

cependant et compte sur la nuit pour surprendre les époux en tête à tête.

Mais Colette n’a pas été seule trompée. En entendant acclamer le roi, Marie d'Angleterre a mis la tête

à la fenêtre, et vite, en voyant ce beau cavalier, elle

s’est persuadée être en présence de son mari. Elle

envoie Colette remettre à Clément un bouquet et un message, puis elle se présente elle-même et d’un petit air d'intelligence auquel il ne comprend goutte, elle lui dit : « À demain ! » Ce que voyant, la pauvre Colette meurt de jalousie.

Le deuxième acte se déroule dans la grande salle du Plat d'Etain. C’est la nuit, les chandelles sont allumées. Les clercs de la Basoche festoient avec leurs amies, puis au couvre-feu se retirent. Colette

poursuit son rêve : elle est la reine! Mais son patron, Guillot, lui rappelle un peu rudement que provisoi- rement du moins elle est surtout servante. De lui elle

apprend toutefois que Paris attend demain l'entrée

d’une jeune reine, ce qui la suffoque de surprise, car

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elle ne doute pas un instant que cette reine, ce soit elle.

Arrive Marie, qui la torture en lui confiant qu'elle est amoureuse du roi. Le duc paraît ensuite. Il est allé au palais pour confesser au roi son escapade. Marie le prie d’y retourner et d'inviter son époux à un petit souper clandestin. Le duc maugrée, mais il y va. On ne le recevra du reste pas, et pendant son absence, c’est Clément Marot qui se présente, Clément Marot venu pour retrouver Colette. Une brève explication entre les époux n’explique rien du tout — car il faut ménager le troisième acte — puis Marie entre et reconnaissant le faux roi, croit que son époux, averti de sa présence au Plat d'Eltain, s'est soudain décidé à venir la retrouver. Le quiproquo s’enchevétre, et bientôt Marie et Clément soupent en tête à tête, servis par Colette. On ne sait comment finirait ce jeu si le duc ne revenait en hâte. Comme il passe pour le mari, on fait filer Clément en sourdine malgré les protestations de Marie et dans l'explication qui s’ensuit entre le pauvre homme et sa prétendue femme, il stupéfie tout le monde par son cynisme et sa complaisance. Ne se déclare-t-il pas pleinement satisfait du moment que Marie lui dit avoir soupé avec le roi?

Arrivent dans la salle restée déserte Roland et ses amis, venus pour surprendre Clément avec Colette. Mais celle-ci a été avertie et s’est cachée. Il en résulte que les conspirateurs trouvent leur roi, non en compagnie légitime, mais en bonne fortune avec une inconnue. Îls sont floués, car pareille aventure ne contrevient en rien aux lois de la Basoche. Quant au duc, son rôle devient de plus en plus scandaleux : il a pour les débordements de sa soi-disante épouse, une indulgence qui frise l’inconscience. |

Seulement, l'affaire se corse : un écuyer vient de la part du roi — du vrai — chercher la reine pour la conduire au palais. Il a pour seul signalement que la reine se cache au Plat d'Etain sous un déguisement. Aussi quand Colette se présente et lui déclare qu’elle est la reine, n’hésite-t-il pas à la conduire à l'hôtel des Tournelles. |

C’est là, à la résidence royale, que se passe le troi-

sièmeacte. Louis, qui n’a pas vu sa femme, n’éprouve aucune surprise lorsque se présente en cette qualité une jolie personne attifée d'ornements royaux. Colette, à vrai dire, met moins de complaisance à reconnaître en Louis XII son mari. Elle raconte en outre à ce dernier des choses qui lui donnent à penser que le duc de Longueville a abusé de sa confiance. Aussi le pauvre duc est-il fort mal reçu lorsqu'il se présente devant son maitre. [Il n’en croit pas ses oreilles lorsque Louis lui apprend que la reine s’est éprise de lui et qu’il lui permet de l’épouser! Mais il est temps d’en finir avec les équivoques. La véritable reine va s’en charger. Elle arrive à son tour à l’hôtel. des Tournelles, et se trouve bientôt nez à nez avec une autre reine, Colette, sa servante de la veille! Louis XII passe un instant pour bigame... Heureusement que défile sous les fenêtres le cortège de la Basoche, venue rendre hommage au roi de France. Et les deux femmes apprennent à la fois que leur roi n'était qu'un roi de carnaval. Colette s’en console, car son Clément lui plaît autant comme cela; Marie est moins contente, car Louis XII est certainement un époux moins désirable.

Tout semble pourtant se gâter au dernier moment: pour assurer le silence sur cette équipée, Louis veut faire pendre Clément. Mais entre temps Clément a dû passer sa royauté à Roland, son mariage étant désormais de notoriété publique. Aussi quand on vient chercher le roi pour le pendre, c’est Roland qu'on emmène. Vous pensez bien qu'aucun meurtre n’assombrira cette légère fantaisie. Colette obtient par un aimable chantage la grâce de tout le monde : Clément Marot en sera quitte pour faire avec sa femme un petit voyage aux frais de la cassette !

Les P’tites Michu.

Opéra-comique en trois actes, paroles de Albert Vanloo et Georges Duval, musique de A. Messager.

Représenté pour la première fois à Paris sur le théâtre des Bouffes Parisiens, le 16 novembre i897.

PRINCIPAUX PERSONNAGES : Blanche-Marie ; Marie-Blanche; général des Ifs; Gaston Rigaud, capitaine de hussards; Aristide, commis ; Michu; M"° Michu ; Mlle Herpin.

La scène se passe à Paris, en 1810.

Le marquis des Ifs, plus tard général de l'Empire, a dû fuir précipitamment en 1792, comme sa femme venait de mourir en mettant au monde une petite fille. Le même jour, une petite fille était née aux époux Michu, commerçants à Lisieux, résidence du marquis. Avant de partir, ce dernier remit aux Michu sa fille en nourrice, puis il disparut, et depuis dixsept ans, on n’a pas eu de ses nouvelles.

Michu est un excellent homme, mais un peu distrait. Peu de temps après avoir reçu en garde la fille du marquis, il mit les deux enfants ensemble dans un bain ; puis, au moment de les en sortir, il fut incapable de les distinguer. Depuis ce jour, les époux Michu vivent dans des transes. Laquelle est leur fille? Laquelle celle du marquis? Ils n’en savent rien, et dans le doute ils les ont élevées sur pied d'égalité complète, leur laissant croire qu’elles étaient jumelles. On les appelle Blanche-Marie et Marie-Blanche. Au moment où s'ouvre l’action, elles sont toutes deux au pensionnat de Mie Herpin, et c’est là que nous faisons leur connaissance au premier acte. Aristide, le commis des Michu, soupire pour l’une des deux, mais ce qui fait son désespoir, c'est qu'il ne peut arriver à savoir pour laquelle. | |

Le marquis, aujourd’hui général des Ifs, est revenu à Paris, retour du siège de Saragosse, où l’un de ses officiers, Gaston Rigaud, lui a sauvé la vie. En récompense, le général a promis à son sauveur la main de sa fille, [Irène des Ifs, et a lancé immédiatement son ordonnance Bagnolet à la recherche des époux Michu, chez qui cette demoiselle doit se trouver.

Gaston est le neveu de Mie Herpin, et il vient dire bonjour à sa tante à l’instant même où Blanche-Marie vient de faire un gage qui consiste à embrasser la première personne qui se présentera. Le baïser est donné; pour ne pas faire de jalouses, le galant officier embrasse aussi Marie-Blanche; et aussitôt les deux pe-

Ne te Re | ANDRE MESSAGER 209

tites pensionnaires de flamber pour ce beau cavalier. C’est ensuite la visite des parents Michu et d’Aristide, qui risque enfin sa demande en mariage, lais-. Sant à ses patrons le soin de lui désigner la fiancée de son choix. Terrible embarras des malheureux, qui ne savent laquelle des deux est leur fille et qui répondent par une fin de non recevoir.

Ils ne sont pourtant pas au bout de leurs peines. Voici qu'arrive l'ordonnance Bagnolet avec ordre du général de lui envoyer sa fille. Que faire ? Dans leur trouble, ils décident d’aller chez le général accompagnés des deux jeunes personnes, qui ne comprennent rien à tant de mystère.

Au second acte, une nombreuse compagnie a été. convoquée chez le général pour se voir présenter Mie des Ifs. Arrivent les Michu, avec Blanche-Marie et Marie-Blanche. Pour amortir le premier choc, on cache chacune des filles dans une pièce différente. Elles commencent à s’y ennuyer à un moment où le général est seul,en scène, et Blanche-Marie se risque à sortir de sa cachette. Le général la reconnaît aussitôt pour son enfant, mais la pauvrette se trouve mal en apprenant de qui elle est la fille. Pendant que le vieux militaire court chercher un verre d’eau sucrée, Blanche-Marie revient à elle et rentre dans sa chambre. Quand le général revient, c’est Marie-Blanche qui le reçoit, et l'annonce qu'elle est [rène des Ifs a sur elle le même effet que sur sa soi-disante sœur. Nouvelle sortie du père étonné, et quand pour la seconde fois il reparaît, 1l se trouveen possession de deux filles au lieu d'une! Explication orageuse avec les Michu. Comment faire ? Gaston ne peut épouser deux femmes, il faut donc choisir. C’est ici que Blanche-Marie a un beau mouvement de sacrifice: croyant voir que Marie- Blanche est sérieusement éprise de Gaston, elle y renonce pour sa part et se résigne à n'être que Mie Michu; elle sera Mme Aristide. C’est donc Marie-Blanche ee va passer pour Mie des Ifs et être présentée comme

ancée du capitaine Rigaud.

Comme vous l’aurez deviné sans doute, ce choix n'est pas le bon. Pour dénouer l'intrigue et tout re-

mettre à sa place, les auteurs, au troisième acte, font intervenir la « voix du sang». Blanche-Marie est résignée à épouser Aristide, mais elle n’a aucun goût pour le commerce du fromage. Marie-Blanche, par contre, désole le général et Gaston par ses goûts peuple et ses allures délurées. Trois fois par jour elle quitte le toit paternel pour aller faire de longues séances à la boutique des Michu, où nous la voyons même servir la pratique avec une allure qui en dit long sur ses origines. Le général et Gaston n'arrivent pas à la corriger ; à tout moment, ils lui donnent en exemple Blanche-Marie, si réservée, aux manières si distinguées.

C’est Marie-Blanche qui, la première, a vent de l'erreur commise. Elle s'assure que Blanche-Marie aime encore Gaston et lui propose un stratagème qui doit amener un échange des rôles. Pour sa part, être boutiquière avec Aristide pour époux n’a rien qui la rebute, tandis que l’existence d’une dame de l’aristocratie lui déplait souverainement.

Elle envoie donc en secret chercher le portrait de la marquise des Ifs et en un tour de main elle fait de Blanche-Marie le vivant portrait de sa mère; si vivant que lorsqu'il arrive, le général ne s’y trompe pas et reconnait sa véritable enfant. Ainsi tout s'arrange pour le mieux et l’accident du bain est réparé à la satisfaction générale. Quant à Aristide, à peine s’apercevra-t-il du changement!

Véronique.

Opéra-comique en trois actes, paroles de Albert Vanloo et Georges Duval, musique de A. Messager.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des Bouffes-Parisiens, le 10 décembre 1898. j; PRINCIPAUX PERSONNAGES : Hélène de Solanges ; Florestan de Valaincourt ; Agathe Coquenard ; Coquenard ;

Ermerance de Champ d’Azur ; Loustot; Séraphin; Denise. :

La scène se passe en 1840, à Paris et à Romainville.

Cette pièce, d’une douce et aimable sentimentalité,

jouit d’une très grande faveur. C’est le thème déjà souvent exploité d’une fiancée qui fait, incognito, la conquête de celui qu’elle doit épouser. Mais si la donnée n’est pas neuve, elle est placée dans un cadre original et entourée d'épisodes agréables.

Florestan de Valaincourt, au moment où s'ouvre l’action, désire rompre avec Agathe Coquenard, femme d’un fleuriste fort bien achalandé. Il doit en effet épouser, par ordre supérieur, une certaine Hélène de Solanges, qu’il n’a jamais vue. Ce mariage s’impose, car il est pourri de dettes et n’a d’autre alternative qu'entre l’hymen et la prison de Clichy. Il est même suivi comme son ombre par un recors, qui n’est autre qu'un noble, M. des Merlettes, acculé à mettre en prison les autres, sous le pseudonyme de Loustot, pour n'y pas être mis lui-même.

Le premier acte nous introduit dans la boutique de Coquenard, à qui sa jolie femme fait des traits, pour l'instant, nous l’avons dit, avec le beau Florestan. Arrivent deux clientes, Hélène de Solanges, fiancée de Florestan et sa tante Ermerance de Champ d’Azur, personne incandescente, quoique müre, et qu'un veuvage prématuré a laissée fort inassouvie. Si Florestan ne connait pas Hélène, Hélène, par contre, connaît Florestan et accepte sans déplaisir de l’épouser. Les deux femmes sont accompagnées chez Coquenard par leur domestique Séraphin, qui doit, le jour même, épouser à Romainville une jeune personne du nom de Denise, ce qui le rend fort distrait.

Pendant qu'Hélène et sa tante sont occupées à leurs emplettes, on annonce l'approche de Florestan. Pour savoir ce qu'il vient faire chez la jolie fleuriste, Hélène s'éloigne, mais juste assez pour ne pas être vue. Sa curiosité est amplement récompensée : elle assiste à la scène de rupture entre Florestan et Agathe, et apprend que si Florestan l'épouse, c’est uniquement afin d'échapper à la prison pour dettes. Elle entend en outre, sur son propre compte, des propos qui font naître en elle des projets de vengeance.

Justement Coquenard, qui vient d’être élu capi-

302 ANDRÉ MESSAGER taine dans la garde nationale, propose d'aller fêter ce grand événement à Romainville, où, l’on s’en sou- … vient, doit se célébrer la noce de Séraphin. Florestan et Loustot seront du voyage. Hélène en sera aussi et elle décide sa tante à la ruse suivante: Coquenard demande deux vendeuses par voie d'affiches ; déguisées en grisettes, Hélène et sa tante se présentent, sont agréées, et iront avec ia bande à Romainville comme de simples fleuristes. | |

C'est à Romainville, au restaurant du Tourne- Bride, que se transporte toute la société au second acte. Au lever du rideau, Denise et Séraphin, entourés de leurs parents et amis, achèvent le repas de noces. Arrivent ensuite les gardes nationaux, venus fêter leur nouveau capitaine. Puis c’est le tour des fleuristes, avec Agathe, mais sans Hélène (qui se fait appeler Véronique) et sans Ermerance (pour l'instant Estelle). Manquent encore à l’appel Florestan, très empressé auprès de Véronique, et Coquenard, qui serre Estelle de près, ce dont Agathe n’est pas sans concevoir une double jalousie, à l’endroit de son mari, mais surtout à l’endroit de son amant. Il est vrai que Loustot ne demanderait pas mieux que de lui fournir les compensations les plus étendues.

Les retardataires arrivent enfin, Hélène sur un âne conduit par Florestan, puis Ermerance, que son âne a lâchement abandonnée, soutenue par le galant. Coquenard. Tout le monde étant là, le déjeuner peut commencer, et l’on se met à table. Florestan s’arrange toutefois à rester un instant en arrière avec Véronique, à laquelle il fait une touchante déclaration. La coquette se plaît à savourer sa vengeance en affolant le pauvre garçon par ses réticences. Et la fête continue, avec danse et divertissements variés. La bande Coquenard fraternise avec la noce Séraphin, ce qui amène le malheureux domestique nez-à-nez avec ses patronnes. On lui ferme la bouche par de terrifiantes menaces, mais ce témoin est tout de même bien gênant. |

Florestan et Coquenard devenant de plus en plus pressants, Hélène et Ermerance veulent fuir. Comme

il n’y a pas d’autre voiture que celle des mariés,

elles soudoient Denise et sa tante pour qu’elles leur

permettent de partir voilées avec Séraphin. Hélène-

Véronique a pourtant laissé en partant un billet pour Florestan, billet ambigu qui laisse le pauvre garçon désespéré et le pousse à un coup de tête : décidément,

il n’épousera pas Mlle de Solanges ; plutôt Clichy ! Et l'acte s'achève sur son arrestation, opérée par Loustot, et à laquelle le capitaine Coquenard doit prêter mainforte. |

Le dernier acte se passe aux Tuileries, le même soir, au bal royal, pendant lequel doit se signer le contrat de mariage de Mile de Solanges. Hélène s’attend d’un instant à l’autre à voir paraître Florestan et

rit d'avance de sa surprise. Mais Florestan se fait

attendre. À sa place arrivent M. et Mme Coquenard, la nouvelle dignité du fleuriste dans la garde nationale lui ayant valu une invitation aux Tuileries. Séraphin est aussi là, dépositaire de secrets terribles ! Tout ce monde se reconnaît, ce qui amène des

situations piquantes. Fortuitement, Hélène apprend

l'arrestation de son fiancé. Et comme Loustot paraît presque au même instant, elle paye la somme nécessaire à la libération de Florestan. Or, celui-ci n’est pas à Clichy, mais à la porte des Tuileries, car

. Loustot, qui tient à ce que la présentation des fiancés

ait lieu — il y va pour lui d’une forte prime — a obligé son prisonnier à ce détour. Hélène charge Loustot de l’amener et de lui annoncer sa libération, en lui disant seulement qu'il la doit à Mile de Solan-

ges. Furieux, blessé dans son amour-propre, Flores-

tan arrive, mais avant de voir Hélène il a le temps d'apprendre d’Agathe que, Véronique et Hélène ne sont qu'une seule et même personne. C’est mieux sans doute, mais il est vexé tout de même d’avoir été joué de la sorte. Aussi feint-il, au cours de l’entrevue qui suit avec sa fiancée, de vouloir rompre le mariage. La pauvre Hélène est désolée : tous ses jolis plans: tombent à l’eau. |

Heureusement ce n'était qu’une feinte, et quand on appelle Mile de Solanges pour signer au contrat,

OT De NP I TON. RE OO AP OT EN ee 4 MA ENCRES 7 OR PE ets VOTE ANT FAN ONE à ESS ET YEN UN SES SLA FA PEL HT en x RAR DES TA

Florestan se présente et Jui tend la main: il avait simplement voulu une petite revanche de sa mysti-. fication de Romainville.

Giacomo Meyerbeer.

(Jacob Liebmann Beer.)

Né le 5 septembre 1791 à Berlin, mort à Paris le 2 mai 1864. Le créateur d’un nouveau style de grand opéra français et le musicien de théâtre le plus populaire en France pendant une cinquantaine d’années. Meyerbeer avait été l’élève du célèbre abbé Vogler, et le condisciple de C, M. von Weber.

Robert le Diable.

Opéra en cinq actes, paroles de E. Scribe et G. Delavigne, musique de G. Meyerbeer. |

Représenté pour la première fois à Paris, sur le Théâtre de l’Académie royale de musique, le 21 novembre 1831.

PRINCIPAUX PERSONNAGES : Robert, duc de Normandie ; - Bertram, son ami; Raimbaut, paysan normand; Isabelle, princesse de Sicile; Alice, paysanne bretonne, sœur de lait de Robert. | |

L’action se passe en Sicile, au temps de la domination normande.

Le romantisme n’a peut-être jamais rien produit de plus extravagant que ce livret de MM. Scribe et Delavigne. Raconter Robert le Diable n'est pas tâche facile. Quant à le faire comprendre, mieux vaut y renoncer d'avance.

Tout d’abord, nous devons accepter la donnée suivante : Robert, duc de Normandie, surnommé Robert le Diable, est bien réellement né des œuvres du Malin, qui a séduit et épousé sa mère. Sa conduite satanique l’a fait chasser de ses Etats, et c’est ainsi qu'il se trouve en Sicile, en compagnie d'un certain Bertram, dont tous ignorent la véritable identité, mais qui n’est autre que le diable, c’est-à-dire le propre père de Robert. Ce diable a du cœur et adore ce fils ; il s'efforce de lui prouver son affection en le

damnant afin de ne pas être séparé de lui. D’après un arrêt de l’enfer, s’il n’y parvient pas avant le prochain minuit, Robert sera gagné pour le ciel en réponse aux prières de sa mère.

Cette mère vient de mourir et Robert l’ignore. Il va l’apprendre tout à l'heure de la bouche d’Alice, sa sœur de lait, venue tout exprès de Normandie en compagnie de son fiancé Raimbaut pour lui porter ce message et le testament maternel, qu’il lui est enjoint de n’ouvrir qu’au cinquième acte, au moment de la lutte suprême entre l’influence paternelle et l'influence

maternelle, laquelle doit, comme bien vous pensez,

tourner à l'avantage des phalanges célestes.

Les actes précédents sont remplis des vilenies et sacrilèges les plus variés que suggère Bertram à Robert dans l'excès de sa tendresse. Le premier acte nous présente Robert et Bertram, l’arrivée de Raimbaut et

de sa fiancée. Nous assistons au message de cette der-

nière, à la remise du testament. Nous apprenons du

même coup que Robert est amoureux d'Isabelle princesse de Sicile, qu’il n’a pu revoir depuis un certain

temps et qui doit le croire infidèle. Alice se charge de porter à la princesse un message dont il eût pu tout aussi bien se charger lui-même, puisqu'il est présent au moment de sa remise. L'acte s'achève sur une scène de jeu où Robert perd tout son argent et jusqu’à ses armes, sur le conseil perfide de Bertram.

Le second acte se déroule au palais d'Isabelle. Un tournoi se prépare dont la main de la princesse sera le prix. Le prétendant qui parait avoir toutes les chances est le prince de Grenade ; mais Isabelle aime encore Robert et se désole de son absence. Survient Isabelle qui remet son billet et s'échappe, tandis qu'au même instant Robert paraît. Réconciliation : Isabelle fait armer le champion de son choix ; mais Bertram, qui ne veut pas de ce mariage et patronne secrètement le prince de Grenade, lequel n’est qu'un démon déguisé, envoie Robert s'égarer dans les bois à l’heure du tournoi, si bien que l’autre prétendant gagne sans combat la main de la princesse.

Troisième acte : Les rochers de Sainte-[rène, «pay-

sage sombre et montagneux». Une grotte qui n’est autre qu’une porte de l'enfer ; une croix de bois. Bertram s'exerce à diverses diableries. Raimbaut et Alice se sont donné rendez-vous en cet endroit. Le démon commence par détacher Raimbaut de sa fiancée, de sorte que celle-ci se trouve abandonnée lorsqu'elle paraît. Bertram entend la sentence de l’enfer qui le condamne à perdre son fils si avant minuit il ne l’a damné. Alice a surpris sans le vouloir le terrible secret, mais Bertram la terrorise et parvient, du moins il le croit, à lui sceller les lèvres. |

Arrive Robert. Lutte terrible dans l’âme d’Alice, qui voudrait parler et n’ose. Bertram emploie tout son astuce à précipiter son fils à la perdition. Il lui suggère de conquérir Isabelle, quoique mariée, au moyen d'un rameau magique qui confère la toute puissance à qui l’a ravi, et qui se trouve sur le tombeau de Sainte Rosalie, dans un cimetière de nonnes damnées. Robert va donc nuitamment dérober le talisman.

Changement à vue: le cimetière des nonnes sous la lune. Bertram commence par faire la leçon aux nonnes : si Robert faiblit, qu’elles usent de toutes leurs séductions et ne le laissent pas partir sans qu'il ait commis le sacrilège. Robert arrive : ballet. Sortie des nonnes des tombeaux, hésitations du ravisseur, scène de séduction. Finalement, Robert enlève le rameau et s'enfuit, les nonnes rentrent dans leurs tombeaux et l’on entend un chœur infernal jeter un cri de triomphe.

Quatrième acte. Par la force de son talisman, Robert pénètre dans la chambre nuptiale d'Isabelle, après avoir plongé dans une torpeur magique tous les habitants du palais. Scène pathétique : « Robert, toi que j'aime, grâce pour toi-même et grâce pour moi ! » crie la malheureuse. Robert se laisse toucher. 11 n’abusera pas de sa puissance, mais du mêmecoup il s’'anéantira. Il brise le rameau magique, le palais se réveille, on envahit la chambre et on le fait prisonnier.

Cinquième acte : dans le vestibule de la cathé-

drale de Palerme, lieu d’asile. Robert, qui a pu s'échapper on ne sait comment, grâce à Bertram,

arrive sous le porche où nul n’a le droit de mettre la

main sur lui. Scène touchante entre le père et le fils.

Bertram se décide, comme dernier argument, à révéler sa paternité. En bon fils, Robert commence par décider d’aller en enfer avec papa. Il va signer le

pacte fatal. Survient Alice, qui remet au bon moment

à son frère de lait le testament de sa mère, ainsi conçu ! «Mon fils, ma tendresse assidue veille sur toi du haut des cieux ; fuis les conseils audacieux du séducteur qui m'a perdue. » Le pauvre enfant est maintenant tiraillé entre les deux influences contraires. Incidemment, Alice lui a révélé que le prince de Grenade n’a pu entrer à l’église — étant un démon — de sorte qu'Isabelle est toujours disponible. Comme il hésite encore, minuit sonne à propos et Bertram est englouti par l’abime en hurlant : « Tu l’emportes, Dieu vengeur!»

Les rideaux du fond s’écartent, on aperçoit l’intérieur de la cathédrale pleine de fidèles. La princesse, à genoux, semble attendre Robert. Chœur céleste. Apothéose.

Les Huguenots.

Opéra en cinq actes, paroles d’Eugène Scribe, musique de G. Meyerbeer.

Représenté pour la première fois à Paris sur le théâtre de

l'Opéra, le 29 février 1836.

PRINCIPAUX PERSONNAGES : Raoul de Nangis, gentilhomme protestant; Marcel, son domestique ; le comte de Nevers, gentilhomme catholique ; Marguerite de Valois, fiancée de Henri IV ; Valentine de St-Bris.

L'action se passe au mois d’août 1572 ; les deux premiers actes en Touraine ; les trois derniers à Paris.

Scribe a tiré des luttes de religion qui aboutirent au massacre de la St-Barthélemy un livret très conventionnel sans doute, mais puissamment dramatique. Ce livret convenait tout particulièrement à

l'esthétique de Meyerbeer et lui a fourni matière à son œuvre la plus remarquable et la moins contestée.

La France, en 1572, est déchirée par les luttes entre

huguenots et catholiques. À quelque distance de

Chenonceaux en Touraine, résident les nobles comtes

de St-Bris et de Nevers. La fille du premier, Valentine, dame d’honneur de Marguerite de Valois, est fiancée au second. Mais elle s’est éprise de Raoul de

Nangis, gentilhomme huguenot, lors d’une rencontre

fortuite, et a décidé de rompre l’hymen projeté afin de conquérir l'époux de son choix. Elle a gagné à ses projets sa royale maîtresse en personne, de sorte que tout semble sourire à ses projets. ‘e

Mais tandis que Raoul, Nevers et un certain nombre de jeunes gentilshommes festoient au premier acte, Valentine vient en personne redemandér sa parole à Nevers. Le hasard veut que Raoul la voie et reconnaisse en elle une inconnue dont il s’est épris. Il ne doute pas un instant qu'il s'agisse d’un rendez-vous d’amour et que la belle inconnue ne soit la maîtresse de Nevers. |

Un instant plus tard, un page lui apporte un billet mystérieux par lequel une dame le mande auprès d’elle. Il doit se laisser conduire les yeux bandés sans chercher à la connaître. ‘se

La dame n'est autre que Marguerite de Valois en personne. Raoul l’ignore, mais ses compagnons en ont vent, ce qui rehausse soudain dans leur estime le jeune huguenot, tout à l’heure plutôt dédaigné.

Le second acte nous transporte à Chenonceaux, où Marguerite et Valentine attendent Raoul. Celui-ci arrive, les yeux bandés comme convenu et subit l’'ascendant de la reine, dont il perce bientôt l’incognito. | LOS

La souveraine lui apprend qu’elle lui a choisi une épouse. St-Bris, Nevers et d’autres étant survenus sur ces entrefaites, elle présente Valentine à celui qu’elle aime. Esclandre : quand il reconnaît celle qu'il croit la maîtresse de Nevers, Raoul refuse avec éclat l'hymen qu’on lui propose. C’est pour St-Bris un

sanglant outrage : lui et Nevers doivent partir pour

Paris rappelés par le roi; mais Raoul se promet bien de les y rejoindre. : six

__ Autroisième acte, nous sommes au Pré-aux-Clercs. Huguenots, catholiques se coudoient sans se mêler Roi va de l'orage dans l'air.

A St-Bris et à Nevers quis’avancent, Marcel, le vieux domestique de Raoul, remet un cartel que leur envoie son maître. Raoul ignore que Valentine est depuis le matin la femme de Nevers. Le duel est accepté, mais très déloyalement, du moins de la part de St-Bris, qui prépare au huguenot un véritable guet-apens. Par bonheur Valentine, qui se trouvait dans une chapelle à deux pas, a tout entendu. Elle aime encore Raoul, en dépit de l’affront qu'il lui a infligé. Elle avertit donc Marcel de veiller à ce que son maître ne se présente au combat que bien accompagné. Marcel n’a pas le temps d'accomplir sa mission, car Raoul survient presque aussitôt.

Nous assistons aux apprêts du duel. Alors que Raoul et ses témoins se préparent à un combat loyal, une bande de catholiques les assaille et ils succomberaient si des soudards huguenots attirés par le bruit n’accouraient à leur secours.

Bagarre, tumulte qu’apaise seule l’arrivée de la reine Marguerite rentrant au palais. Devant elle Marcel accuse de trahison St-Bris, et sommé de donner des preuves, il en appelle au témoignage de Valentine qui cherche à s’esquiver. St-Bris reconnaît sa fille et est confondu. À Raoul qui s'étonne de l'intérêt que lui témoigne Valentine, la reine apprend du même coup l'innocence et l’amour de la jeune femme. Mais du même coup aussi, l'amant désabusé apprend que celle qu’il aime est désormais la femme d’un autre. Et à la fin de l'acte il assiste, désespéré, au cortège nuptial de Nevers.

L'acte quatrième se passe chez Nevers, à Paris.

Rencontre fort invraisemblable, il faut le reconnaître, entre Valentine et Raoul. L’explication est interrompue par la rentrée de St-Bris, de Nevers et de toute une troupe de conjurés catholiques. Cédant aux prières de Valentine, Raoul s’est dissimulé derrière un

rideau. De sa cachette il entend exposer le plan du

massacre de la St-Barthélemy, il entend la bénédiction des poignards par des moines fanatiques. Il entend aussi Nevers qui refuse de frapper les huguenots: en traître et préfère briser son épée.

Les conjurés s’éloignent; Raoul reste seul avec Valentine, et nous avons le grand duo d'amour : Raoul veut courir au secours de ses frères, Valentine s'efforce de le retenir. Soudain retentit le beffroi de St-Germain l’Auxerrois et Raoul, affolé, saute par la croisée pour se jeter dans la mêlée.

Ün court premier tableau ouvre le cinquième acte. Raoul tombe au milieu des huguenots assemblés à l'hôtel de Sens et les appelle au secours de leurs frères.

Puis la scène change et représente un cloître avec au fond un temple protestant. Marcel, blessé, pousse dans le temple des huguenots fugitifs. Arrive Raoul, puis Valentine qui l’a suivi. Elle est veuve, Nevers est tombé sous les coups des catholiques pour avoir protégé Marcel contre ses bourreaux. Au suprême degré de l’exaltation, la jeune femmeest prête à suivre dans la mort celui qu’elle aime. Elle abjure sa foi pour embrasser la Réforme et n’a plus soif que de martyre. Marcel, faisant office de ministre du culte, les marie 2n extremis. |

Les massacreurs approchent, conduits par St-Bris. Marcel entonne un chant de triomphe : il voit le ciel ouvert. Valentine et Raoul offrent leur poitrine aux coups des assassins et tombent lâächement frappés. Trop tard, St-Bris, qui a commandé le feu, s'aperçoit qu'il a tué sa fille. Marcel expire en criant : « Dieu nous venge |! »

Le Prophète.

Opéra en cinq actes, paroles d’Eugène Scribe, musique de G. Meyerbeer.

Représenté pour la première fois à Paris sur le théâtre de l'Opéra, le 16 avril 1840.

PRINCIPAUX PERSONNAGES : Jean de Leyde, le prophète; Fidès, sa mère ; Berthe, sa fiancée ; Oberthal, sire de Dordrecht ; anabaptistes, etc.

MEYERBEER sh ie

La scène se passe aux environs de Dordrecht, puis à Leyde, dans une forêt de Westphalie, enfin à Münster, Mrohire.1530 et 1530.

Raconter le Prophète — comme du reste d’autres

livrets de Scribe pour Meyerbeer — est la plus ingrate des tâches. Au théâtre, ébloui par la mise en scène, les oripeaux, les ballets, une brillante figuration, le spectateur peut se faire illusion ; mais comment, lorsqu'on serre de près le monstre, en dissimuler les incohérences et l’absurdité? L’histoire de Jean de Leyde telle que l’a conçue le librettiste, servira à justifier nos angoisses.

Au premier acte, tableau pastoral aux environs de Dordrecht. Berthe vient demander à Oberthal, son seigneur, l'autorisation d’épouser Jean, son fiancé, qui exerce à Leyde la profession d’aubergiste. Elle rencontre Fidès, la mère de Jean, à qui elle a donné rendez-vous afin de ne pas se présenter seule devant Oberthal. Apparition du trio des anabaptistes, qui prêchent une doctrine mi-religieuse, mi-révolutionnaire et donnent l'impression de rusés compères qui exploitent les rancunes des faibles pour des fins intéressées. Les paysans tressaillent à leurs excitations, mais leur courage ne va pas jusqu’à braver l’œil du maître : Oberthal, à chaque soubresaut, les mate en habile magnétiseur.

À ce puissant dompteur d'hommes, Berthe présente sa requête ; mais elle a le malheur d’être très jolie, et au lieu de l’autoriser à épouser le fiancé de son choix, Oberthal la livre ainsi que Fidès à ses soldats : c’est à lui-même qu’il réserve ce morceau de choix.

Second acte : Dans l’auberge de Jean, qui attend le retour de Berthe et de sa mère. Il a comme consommateurs, au lever du rideau, les trois anabaptistes. Ceux-ci sont frappés de la ressemblance de l’aubergiste avec une image du roi David, que l’on vénère à Münster. Cet homme ne figurerait-il pas bien le prophète qu'attendent les opprimés pour secouer leur joug, le chef promis qui doit les conduire à la victoire et au sac des châteaux ? Comme par hasard, Jean a justement rêvé la nuit précédente qu’il devenait roi

“Sr2 PU VNIMEYERBÉER : rentre

et qu’on le sacrait dans un temple immense. Exploi-

tant l'impression laissée par ce rêve, les trois anabap-

tistes assurent à Jean qu’il est bien véritablement l'élu : du Seigneur. Le bon sens du jeune homme résiste

tout d’abord à l’entraînement. Il faudrait une forte

secousse morale pour le jeter tête baissée dans l’aven-

ture. Et voici que la secousse se produit : Berthe arrive échevelée. Elle a pu s'échapper des mains des soldats qui l’entraînaient. Jean la cache et presque aussitôt les soldats paraissent. Ils le menacent, s'il ne livre pas la prisonnière, d'immoler sa mère sous ses yeux. Et Jean livre Berthe. Sa mère le remercie de cette preuve de piété filiale, mais le pauvre diable n’est pas pour cela très enchanté de sa conduite. Il est dévoré du besoin de se venger. Aussi lorsque reparaissent les anabaptistes, déclare-t-il qu’il a réfléchi : il est bien vraiment l’élu qu'ils attendent, et ne demande qu’à conduire les révoltés au sac des chàteaux, à commencer par celui d’Oberthal. Mais — pourquoi ? — les anabaptistes lui dévoilent qu’il est nécessaire, en acceptant sa mission, qu'il renonce à

tout jamais à revoir son foyer et sa mère. On sent

que se prépare une scène à la Michel Strogoff. lean s'étonne de cette exigence, mais finit par l’admettre sans trop de difficultés.

Du temps s'écoule entre le deuxième et le troisième

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