MAURICE RAVEL FAI
Concepcion revient furieuse. Son poète n’est déci- dément pas à la hauteur de la situation. Elle vient donc recourir une fois de plus à la complaisance du muletier : l'horloge qu’elle a fait monter est détraquée ; voudrait-il la redescendre? Ramiro, qui prend goût à ce sport, ne demande pas mieux. :
« Si j'essayais de l’autre, » se dit l’ardente espagnole. Et quand Ramiro revient avec l'horloge et Gonzalve, l’une contenant l’autre, l’excellent homme se met en devoir de monter à la place l'horloge d'Inigo. Bien que beaucoup plus lourde, il l’enlève comme une simple plume et la fait passer d’une épaule à l’autre avec une élégance facile qui arrache à la belle des cris d’admiration.
Après avoir craché son dédain à la face du pauvre Gonzalve, Concepcion monte à sa chambre, d’où Ramiro revient presque aussitôt, se félicitant d’avoir rencontré une femme aussi charmante, qui lui fait porter des colis au lieu de lui faire la conversation. Et la voici qui rentre, affolée. Comprenant à demi-mot, Ramiro remonte chercher l’horloge d’Inigo comme si la chose allait de soi: une habitude de la maison! Ce n’était pourtant pas cela qui exaspérait l’horlogère : son bedonnant admirateur, au moment de lui prouver sa flamme, n’avait pas réussi à s’extraire de sa boîte!
Le voici du reste qui revient, sur l'épaule de Ramiro. Le muletier n’est pas fatigué; il propose de remonter les deux horloges à la fois! Décidément, cet homme est merveilleux ; Concepcion le prie de remonter, mais sans horloge, et elle monte sur ses talons. :
Pendant que là-haut se passe Dieu sait quoi! Gonzalve et Inigo font connaissance et Torquemada revient. Il aide Gonzalve à tirer Inigo de sa prison, et, tout heureux de ces clients que lui envoie le ciel, vend beaucoup d’horloges au banquier.
Ceci fait, Concepcion et Ramiro reparaissent. FA belle est calmée, le muletier est heureux, et, comme toujours, il tombe à propos: Torquemada le prie de porter les horloges chez Inigo. Il s'excuse auprès de sa
re, qui n’aura plus l'heure exacte
mais Concepcion le tranquillise : Ramiro et ses mu assent tous les matins sous la fenêtre avec une régu-
re de chronomètre : l'heure espagnole ! ! :
Ernest Revyer.
Louis- Etienne-Ernest Rey, dit Reyer, est né à Marseille le 1‘ décembre 1823, et mort dans sa propriété du Lavandou, près de Toulon, le 15 janvier 1909. Ce musicien, qui devait parvenir au faite des honneurs, débuta tard comme compositeur, ayant commencé la vie comme fonctionnaire. Il composait lentement et ne fut jamais complètement maître de la technique de son art; aussi a-t-il produit relativement peu, bien qu’étant parvenu à un âge avancé. Mais
son œuvre est marquée au cachet de son tempérament très personnel et occupe avec raison une place en vue au répertoire du grand opéra français.
Sigurd.
Opéra en quatre actes et neuf tableaux, paroles de Camille du Locle et Alfred Blau, musique de Ernest Reyer.
Représenté pour la première fois à Bruxelles, sur le Théâtre Royal de la Monnaie, le 7 janvier 1884 ; à Paris, CE l'Académie nationale de musique, le 12 juin 1885. : 5
- PRINCIPAUX PERSONNAGES : Sigurd ; Gunther, roi des Bus. gondes ; Hagen, compagnon de Gunther ; Brunehild, valkyrie chassée du ciel par Odin ; Hilda, sœur de Gunther ; cie E 9 La scène se passe à Worms, au burg de Gunther, puis ‘4 en Islande, puis de nouveau au burg de Gunther, au temps d’Attila, roi des Huns.
Bien que présentant beaucoup d’analogie avec le 5 Crépuscule des Dieux, de Wagner — le contraire serait étonnant puisque tous deux sont tirés de la même Saga — Sigurd est une conception indépen- … dante, et ses librettistes n’ont pas copié le dramaturge allemand. Voici comment ils ont construit leur” s fable :
Nous sommes au temps des Huns. Ca thee règne ‘a à Worms sur les Burgondes, et le puissant Attila 3
bri | !
Hilda aime secrètement le héros Sigurd, qui la délivra jadis, alors qu'elle était captive. Uta, magicienne et mère de Hilda, promet à sa fille de composer un philtre qui la fera aimer du héros. De cette impru- dente promesse découlent toutes les catastrophes subséquentes.
: Hilda a refusé la main d’Attila. Arrive Sigurd. Il a appris que Gunther se propose d’aller en Islande tenter la délivrance de Brunehild, la valkyrie chassée du Walhalla par Odin et condamnée à épouser le mortel qui parviendra à la réveiller. Or lui, Sigurd, a la même intention et vient provoquer Gunther en com- bat singulier, afin que le sort des armes désigne le héros qui accomplira la surhumaine prouesse. Gunther ne veut pas croiser le fer avec celui qui. délivra sa sœur. [l lui offre un pacte d’éternelle amitié. Sigurd accepte. Mais le breuvage que lui tend Hilda n’est autre que le philtre d’'Uta. Pas plutôt y a-t-il trempé ses lèvres qu'il se sent dévoré d’un ardent amour pour la femme debout devant lui. Il fait alors à Gunther cette proposition : il aidera son ami à délivrer la valkyrie mais, en retour, celui-ci lui accordera une faveur qu’il se refuse pour l'instant à préciser. Pacte conclu : Gunther, Sigurd et Hagen partiront ensemble pour l'Islande.
C’est là que nous transporte l'acte suivant. Les trois
guerriers se présentent au prêtre d’Odin et lui révèélent leur projet. Le prêtre essaie en vain de les effrayer. Les trouvant intrépides, il leur apprend alors que Brunehild ne peut être réveillée que par un héros vierge, armé d'un cor sacré, dont lui, prêtre, est le
détenteur. Des trois compagnons, seul Sigurd est vierge. C'est donc lui qui pénètrera auprès de la
valkKyrie; mais il fait échange de casques avec Gun- ther, et jure à son ami de lui livrer Brunehild pure et intacte. Gunther et Hagen se retirent et Sigurd, resté seul, lance à Hilda une ardente invocation. Puisil embouche le cor sacré que lui a remis le grand prêtre et en sonne une première fois. [ci, grande fantasma- gorie. Sous les pas du hérôs surgissent tour à tour