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Je me suis par les fleurs bien souvent endormi A l'ombrage d'un saule, ou, lisant dans un livre,
J'ai cherché le moyen de me faire revivre
Mais quand le ciel est triste et tout noir d'épaisseur,
Et qu'il ne fait aux champs ni plaisant ni bien seur,
Je cherche compagnie, ou je joue à la prime,
Je voltige ou je saute, ou je lutte, ou j'escrime,
Je dis le mot pour rire et, à la vérité.
Je ne loge chez moi trop de sévérité.
J'aime à faire l'amour, j'aime à parler aux femmes,
A mettre par écrit mes amoureuses flammes ;
J'aime le bal, la danse et les masques aussi,
La musique et le luth, ennemis du souci.
Puis, quand la nuit brunette a rangé les étoiles, Encourtinant le ciel et la terre de voiles. Sans souci je me couche ; et là, levant les yeux Et la bouche et le cœur vers la voûte des cieux. Je fais mon oraison, priant la bonté haute De vouloir pardonner doucement à ma faute.
Où Ronsard menait-il cette vie harmonieuse? Son disciple Claude Binet nous la dira : " Sa demeure ordinaire était à Saint-Cosme, lieu fort plaisant et comme l'œillet de la Touraine, jardin de France ; ou à Bourgueil, à cause du déduit de la chasse, auquel il s'exerçait volontiers ; comme aussi à Croix-Val, recherchant ores la solitude de la forêt de Gastine, ores les rives du Loir et la belle fontaine Bellerie ou celle d'Hélène... 11 prenait singulier plaisir à jardiner. ..Il savait, comme il n'ignorait rien, beaucoup de beaux secrets pour semer, planter, ou pour enter et greffer en toutes sortes et souvent en présentait des fruits au roi Charles, qui prenait à gré tout ce qui venait de lui. ..Quand il était à Paris et qu'il voulait s'éjouir avec ses amis ou composer à requoy, il se délectait ou à Meudon, tant à cause des bois que du plaisant regard de la rivière de Seine, ou à GentlUy, Arcueil, Saint Cloud et Vanves, pour l'agréable fraîcheur du ruisseau de Biêvre et des fontaines que les Muses aiment naturellement."
Claude Binet nous apprend encore que " la peinture et la sculpture, comme aussi la musique, lui étaient à singulier plaisir," et qu'il aimait à chanter et à entendre
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chanter ses vers, lesquels, d'ailleurs, avaient inspiré aux plus fameux musiciens du temps, à Orlando de Lassus, à Jannequin, à Goudimel, des airs demeurés longtemps populaires.
Parfois, lorsque le poète se trouve en son abbaye de Bellozane, ou dans quelqu'un de ses prieurés, ou dans la cathédrale du Mans, dont il est archidiacre, il revêt le surplis, la chape et l'aumusse, et il suit avec dévotion les offices ; mais ce n'est point en qualité de prêtre, car il n'est jamais entré dans les ordres, quoi qu'en disent ses calom.niateurs, qui voudraient opposer méchamment ce caractère sacré à cette vie mondaine. Et c'est parce qu'aucun vœu ne le lie que — tout •' Aumônier ordinaire de Sa Majesté Charles IX" qu'il est encore — il peut, sans honte ni scandale, convenir, comme il vient de le faire si joliment, de ce qu'il doit à l'amour et à la société des femmes.
Parlerai-je ici de toutes les inspiratrices de Ronsard, de celles, par exemple, dont il cache le visage véritable sous les masques poétiques d'Astrée, de Sinope, de Genèvre ? Tenons-nous en, plutôt, aux trois femmes qu'il a pardessus toutes et le plus longtemps célébrées, à celles dont, de nos jours, José-Maria de Heredia s'est plu à rapprocher les noms dans ce beau sonnet de ses Trophées: Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard :
Jadis plus d'un amant, aux jardins de Bourgueil,
A gravé plus d'un nom dans l'écorce qu'il ouvre.
Et plus d'un cœur, sous l'or des hauts plafonds du Louvre,
A l'éclair d'un sourire a tressailli d'orgueil.
Qu'importe? Rien n'a dit leur ivresse ou leur deuil; lis gisent tout entiers entre quatre ais de rouvre, Et nul n'a disputé, sous l'herbe qui les couvre, Leur inerte poussière à l'oubli du cercueil.
Tout meurt. Marie, Hélène et toi, fière Cassandre, Vos beaux corps ne seraient qu'une insensible cendre, — Les roses et les lys n'ont pas de lendemain —
Si Ronsard, sur la Seine ou sur la blonde Loire, N'eût tressé pour vos fronts, d'une immortelle main. Aux myrtes de l'amour le laurier de la gloire.
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De Cassandre, qui fut la première, nous ne connaissons guère que la nom: Mdlle. du Pré; nous savons seulement que le vingt-unième jour du mois d'Avril 1541, comme le poète errait dans les prairies des environs de Blois, elle passa près de lui, chantant un branle de Bourgogne ; qu'elle était très jeune, presque une enfant ; qu'elle avait des yeux noirs, des cheveux blonds ondes, un gracieux embonpoint, un joli sourire qui, à son menton et à ses joues, creusait des fossettes ; enfin qu'elle était pauvre et simplement vêtue. Elle semble avoir été pour Ronsard non pas une maîtresse, mais une Muse, une " dame des pensées," la Laure à demi-fictive de ce jeune homme de vingt ans qui rêvait de devenir le Pétrarque de la France.
La seconde fut Marie, cette " fleur angevine de quinze ans " dont il fit rencontre à Bourgueil, un jour qu'il parcourait l'Anjou avec son ami Baïf.
J'aime un pin de Bourgueil, où Vénus appendit Ma jeune liberté...
dit-il: allusion, entre plusieurs autres, au nom de famille de Marie du Pin. Elle est la muse du deuxième livre de ses Amours. Il la chante durant six années, sans avoir jamais rien obtenu d'elle, qui pousse l'ingratitude jusqu'à en aimer un autre: Charles de Pisseleu, futur évêque de Condom, cousin du poète lui-même. Mais, tout comme Pétrarque, Ronsard sait trouver des compensations aux rigueurs de sa Dame ; et lorsque nous rencontrons chez lui des stances ou des sonnets dont le caractère n'est nullement platonique, nous pouvons être assurés que, malgré le nom qui les couvre, ils ne s'adressent, sinon en rêve, ni à Cassandre ni à Marie. Ne cherchons pas quelle amante, plus réelle, a pu les inspirer: jouissons seulement de leur volupté délicate, où s'épanouit la saine fleur d'un désir non pas grossier ni frivole, mais ému, mais tendre, mais presque grave, à l'appel de la beauté, de la grâce et de la jeunesse.
Ce fut seulement au déclin de son âge que le poète connut la profondeur et la mélancolie d'un amour où l'âme a plus de part que les sens, où, plus haut que l'imagination, c'est le^cœur qui parle. Et, cette fois, il fut payé de retour. Ecoutons ce que, de cette passion
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dernière, nous dit le poète-historien Pierre de Nolliac en un délicieux Sonnet pour Hélène:
Sonnet four Hélène
Lorsque Ronsard vieilli vit pâlir son flambeau Et connut le néant des gloires passagères, 11 voulut échapper aux amours mensongères Et d'une chaste fleur couronner son tombeau.
Faisant don de sa Muse et de son cœur nouveau
A la jeune vertu d'Hélène de Surgères,
Il confia ce nom à des rimes légères
Et son dernier amour ne fut pas le moins beau.
Ils se plaisaient ensemble à fuir les Tuileries Et devisaient d'Amour sur les routes fleuries, D'Amour, honneur des noms qu'il sauve de périr.
Le poète songeait, triste qu'elle fût belle Alors qu'il était vieux et qu'il allait mourir; — Mais elle, souriait, se sachant immortelle.
Hélène de Surgères, fille de René, baron de Surgères et d'Anne de Cossé-Brissac, était fille d'honneur de la Reine-mère Catherine de Médicis. Les Sonnets qui l'ont immortalisée auraient suffi à immortaliser Ronsard luimême, qui n'a rien écrit de plus émouvant ni de plus parfait dans toute son œuvre. Et, dit Claude Binet, " il finit quasi sa vie en la louant."
Mais revenons en arrière et retrouvons notre poète aux prises avec ses détracteurs. Ils ne lui ont point seulement reproché son prétendu athéisme et sa vie soi-disant licencieuse, ils ont, dans leurs poèmes satyriques, attaqué son art et cherché à rabaisser ses poèmes. Heureuse jalousie, car elle a donné au Maître l'occasion d'exposer dans sa Réponse, et sa conception de la Poésie, et la grande idée qu'il se faisait si justement de son propre rôle. Lisons d'abord cette leçon d'Art Poétique :
Tu te moques, aussi, de quoi ma poésie Ne sait l'art misérable et va par fantaisie. Et de quoi ma fureur, sans ordre se suivant, Eparpille mes vers comme feuilles au vent ;
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Voilà, comme tu dis, que ma Muse sans bride S'égare répandue où la fureur la guide.
Si tu avais les yeux aussi prompts et ouverts A dérober mon art qu'à dérober mes vers, Tu dirais que ma Muse est pleine d'artifice, Et ma brusque vertu ne te serait un vice.
En l'art de poésie, un art il ne faut pas Tel qu'ont les prédicants, qui suivent pas à pas Leur sermon su par cœur, ou tel qu'il faut en prose. Où toujours l'orateur suit le fil de la chose. Les poètes gaillards ont artifice à part ; Ils ont un art caché, qui ne semble pas art Aux versificateurs, d'autant qu'il se promène D'une libre contrainte où la Muse le mène.
As-tu point vu voler, en la prime saison, L'avette qui de fleurs enrichit sa maison ? Tantôt le beau Narcisse, et tantôt elle embrasse Le vermeil Hyacinthe, et, sans suivre une trace. Erre de pré en pré, de jardin en jardin, Portant un doux fardeau de mélisse et de thym. Ainsi, le bon esprit que la Muse époinçonne, Porté de la fureur, sur Parnasse moissonne Les fleurs de toutes parts, errant de tous côtés. En ce point, par les champs de Rome étaient portés Le Damoiseau Tibulle, et celui qui fit dire Les chansons des Grégeois à sa romaine lyre. Tels ne furent jamais les versificateurs. Des Muses avortons, ni tous ces imposteurs Dont l'ardente fureur d'Apollon n'a saisie L'âme d'une gentille et docte frénésie.
Tel bien ne se promet aux hommes vicieux. Mais aux hommes bien nés qui sont aimés des cieux.
Remarquez, en passant, ces deux mots profonds : " libre contrainte." C'est la définition même et la justification de l'art des vers et de ses lois: discipline qui est, non pas un obstacle mais une aide merveilleuse à la liberté du poète.
Puis, après avoir reproché à ses adversaires leur doctrine, leurs calomnies, leurs injures, il oppose fièrement sa conduite à la leur, en leur disant ce qu'il est et ce qu'il a voulu être: