NOTICE XXV
Pour moi, tout éloigné d'imposture et d'abus,
Amoureux des présents qui viennent de Pliœbus,
Tout seul me suis perdu par les rives humides
Et par les bois touffus après les Piérides,
Les Muses, mon souci, qui m'ont tant honoré
Que de m'avoir le front de myrte décoré.
Car pour ton aboiement je ne perds la couronne
De laurier, dont Phœbus tout le chef m'environne ;
Elle ombrage mon front, signal victorieux
Qu'Apollon a dompté pour moi ses envieux.
Aussitôt que la Muse eût enflé mon courage, M'agitant brusquement d'une gentille rage. J'ai senti dans mon cœur un sang plus généreux, Plus chaud et plus gaillard, qui me fit amoureux. A vingt ans je choisis une belle maîtresse, Et voulant par écrit témoigner ma détresse, Je vis que des Français le langage trop bas A terre se traînait sans ordre ni compas: Adoncques, pour hausser ma langue maternelle, Indompté de labeur, je travaillai pour elle. Je fis des mots nouveaux, je rappellai les vieux, Si bien que son renom je poussai jusqu'aux cieux ; Je fis, d'autre façon que n'avaient les antiques. Vocables composés, et phrases poétiques.
Et mis la poésie en tel ordre, qu'après. Le Français fut égal aux Romaîns et aux Grecs.
Et comme c'est à des disciples envieux et ingrats qu'il s'adresse, il ajoute, avec un magnifique et légitime orgueil :
Tu ne peux le nier ; car de ma plénitude Vous êtes tous remplis; je suis seul votre étude; Vous êtes tous issus de ma Muse et de moi ; Vous êtes mes sujets, je suis seul votre roi ; Vous êtes mes ruisseaux, je suis votre fontaine ; Et plus vous m'épuisez, plus ma fertile veine. Repoussant le sablon, jette une source d'eaux, D'un surgeon éternel, pour vous autres ruisseaux.
Si, après les vers à Catherine de Médicis sur la paix, en relit les stances qui sont à la fin des Cliâtiments : " Temps futurs, vision sublime..." et si, de la Réponse aux ministres
on se reporte à la pièce de l^ Année Terrible intitulée : A
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un évéque qui m'appelait athée, et, dans les Contemplations, a la fameuse Réponse a un acte d'accusation, l'on verra tout ce que Victor Hugo doit à Ronsard, ou l'on conviendra du moins que, par affinité de génie, Ronsard est en quelque sorte, du plus grand de nos poètes lyriques, une ébauche, déjà sublime. ^ ^
L'avènement de Henri III. (1574) trouve Ronsard en pleine apothéose.
" C'est lui, — pourra dire bientôt un de ses disciples. Du Perron — qui a le premier étendu la gloire de nos paroles et les limites de notre langue. C'est lui qui a fait que les autres nations ont cessé de l'estimer barbare et se sont rendues curieuses de l'apprendre et de l'enseigner, et qu'aujourd'hui on en tient école jusques aux parties de l'Europe les plus éloignées, jusques en la Moravie, jusques en Pologne et jusques à Dantzig, où les œuvres de Ronsard se lisent publiquement."
Les pays Scandinaves eux-mêmes se piquent alors d'étudier la moindre de ses œuvres. Telle dissertation de lui n'est connue que par une copie que la bibliothèque de Copenhague possède depuis le XVI« siècle, et telle autre page par l'exemplaire unique retrouvé à l'université d'Upsal.
Lorsque, en 1575, le Tasse vient à Paris à la suite du cardinal d'Esté, il soumet à Ronsard les premiers chants de sa Jérusalem délivrée.
Henri III. ne le prise pas moins que n'avaient fait ses prédécesseurs, et il l'appelle à cette Académie du Palais où, deux fois la semaine, il se plaît, — nous conte Agrippa d'Aubigné,— " à ouir les plus doctes hommes et même quelques dames qui avaient étudié."
Pourtant, Ronsard a cessé de suivre la Cour, car sa santé décline et il souffre cruellement des premières atteintes de la goutte. Ce mal, joint à sa surdité aggravée et à la douleur de perdre ses chers amis Estieniie Jodelle et Remy Belleau, comme il avait perdu déjà Olivier de Magny et du Bellay, plonge le poète dans une tristesse qui l'incline de plus en plus à la retraite. Enfin, il redoute la venue de cet âge où il craint que l'inspiration ne le trahisse, lui qui l'a toujours crue la compagne inséparable de la jeunesse,
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Comme on voit, en Septembre, aux tonneaux angevins Bouillir en écumant la jeunesse des vins.
Alors, il se recueille; il s'enferme tout un hiver à Paris, chez son ami Jean Galland, principal au collège de Boncourt, et là se donne pour tâche de revoir, de corriger ses œuvres, de les rassembler en un seul volume. L'in-folio est achevé d'imprimer le 4 janvier 1584. Mais ce long et minutieux travail de révision a continué d'épuiser les forces du poète qui retourne, très malade, en Vendômois. L'année suivante après un dernier voyage à Paris, il ira mourir dans sa chère Touraine, en son prieuré de Saint-Cosme-en-L'Isle, le 27 décembre 1585, après une lente et cruelle, mais sereine et lucide agonie, pendant laquelle il ne cessera de dicter des vers et d'édifier son entourage par la beauté toute religieuse de ses suprêmes entretiens.
Il fut inhumé à Saint-Cosme. Deux mois plus tard, Galland lui fit dresser un cénotaphe dans la chapelle du collège de Boncourt, et une messe solennelle y fut chantée en son honneur par la Musique du Roi, en présence du prince Charles de Valois, du duc et du cardinal de Joyeuse, et d'une députation du Parlement de Paris. Dans l'après-midi. Du Perron, depuis évêque d'Evreux et cardinal, prononça l'oraison funèbre. Elle est pleine d'allusions mythologiques; il y annonce que "le grand Pan est mort ; " il y évoque à la fois les Anges et les Muses assistant à l'agonie du poète, qu'il raconte en des pages émouvantes et souvent dignes d'un Bossuet par la splendeur des images : ainsi quand il nous montre Ronsard luttant contre la rigueur de son mal et nous dit que son âme "prenait de jour en jour de nouvelles forces, non pas en touchant la terre à la façon d'Antée, mais en s'approchant du ciel et le touchant avec l'espérance et le désir." Et à l'issue de l'oraison, les a^ssistants se retrouvèrent pour la représentation d'une Eglogue mêlée de Claude Binet sur le Trépas de Pierre de Ronsard, OÙ dialoguèrent un berger, un chasseur et un poétesse, et que termina un chœur de Nymphes...
Et ce double hommage, chrétien et païen, fut me-'^veilleusement conforme au génie du poète, si conforme luimême au génie de son siècle.
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L'ÉCOLE DE RONSARD
C'est vraiment une école: un maître souverain, des disciples respectueux et reconnaissants. Je ne parlerai point de tous, mais seulement de ceux dont on trouvera des vers dans ce recueil. Et encore ne dirai-je que peu de mots de leur vie et de leurs ouvrages, préférant montrer, par quelques citations, quels liens étroits d'admiration et d'amitié unissaient les disciples et le maître.
Nous connaissons déjà Joachim du Bellay (1525-1560). Nous nous rappelons sa première rencontre avec Ronsard et la publication de son manifeste. Il était né au bourg de Lire, près d'Angers. Son enfance avait été souffreteuse ; il s'était mis tardivement à l'étude et ce n'est qu'en 1549 qu'il avait publié son premier Recueil de fers, suivi bientôt des sonnets de l'Olive, inspirés par un amour tout idéal pour une dame de la noble famille de Viole, dont ce nom d'Olive était l'anagramme.
La renommée commence alors à lui sourire, et il s'attache, en 1550, à la fortune de son parent le cardinal du Bellay, qui l'emmène à Rome en qualité d'intendant, — comme il y a jadis emmené en qualité de médecin, François Rabelais. Le poète assistera à deux conclaves et se mêlera à la vie somptueuse que mène le cardinal dans le palais qu'il s'est fait bâtir près des Thermes de Dioclétien.
D'abord ébloui par la grandeur de la Ville Eternelle, il la chantera dans ses Sonnets des Antiquités de Rome, qui eurent bientôt l'honneur d'être traduits en anglais par le grand poète Edmond Spenser. Puis, dans le recueil des Regrets, il exhalera, tout à la fois, sa nostalgie d'exilé et une verve caustique qui s'est éveillée au spectacle d'une Rome ne rappelant plus que de bien loin, par ses mœurs, celle des âges héroïques. Deux autres poètes français s'y trouvent à la même heure: Olivier de Magny, qui a suivi M. d'Avançon, ambassadeur de France, et Panjas,
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qui suit le cardinal de Lorraine ; mais ils n'y sont pas
moins tristes que lui-même:
Las ! et nous cependant nous consumons notre âge
Sur le bord inconnu d'un étrange rivage,
Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :
Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle, Arrangés flanc à flanc parmi l'herbe nouvelle, Bien loin sur un étang trois cygnes lamenter.
C'est à Ronsard que Du Bellay adresse le sonnet qui finit par ces vers délicieux, à Ronsard qui est son aîné de quelques mois à peine, mais devant le génie de qui, toute sa vie, il s'inclinera. En vingt endroits, il lui rend hommage, et d'abord en ce beau sonnet, écrit pour être mis en tête du livre des Amours :
Comme un torrent, qui s'enfle et renouvelle Par le dégoût des hauts sommets chenus, Froissant et ponts et rivages connus, Se fait, hautain, une trace nouvelle:
Tes vers, Ronsard, qui par source immortelle Du double mont sont en France venus, Courent, hardis, par sentiers inconnus.
De même audace et de carrière telle.
Heureuses sont tes nymphes vagabondes, Gastine sainte, et heureuses tes ondes, O petit Loir, honneur du Vendômois 1
Ici le lutli, qui naguère sur Loire
Soûlait répondre au mouvoir de mes doigts,
Sacre le prix de sa plus grande gloire.
Mais Ronsard n'est point en reste avec ce généreux frère d'armes : son nom revient à chaque instant dans le recueil même des Amours. 11 lui dédie aussi plusieurs de ses odes, et notamment celle où il parle des poètes erotiques,
Entre lesquels le ciel ordonne
Que le premier lieu l'on te donne,
Du Bellay, qui montres tes vers
Entés sur le tronc d'une Olive,
Olive dont la feuille vive
Se rend l'égale aux lauriers verts.