XXX NOTICE
Du Bellay meurt à trente-cinq ans, à son retour de Rome, peu de temps après avoir publié son charmant recueil des Jeux Rustiques. Sa mort est l'un des deuils qui semblent avoir le plus profondément affecté son illustre rival. De longues années après, dans une dédicace du Bocage Rayai à Catherine de Médicis, Ronsard évoque encore, d'une façon touchante, la mémoire de l'ami perdu :
Je pleurais du Bellay, qui était de mon âge. De mon art, de mes mœurs et de mon parentage, Lequel, après avoir d'une si docte voix Tant de fois rechanté les princes et les rois, Est mort pauvre, chétif, sans nulle récompense. Sinon d'un peu d'honneur que lui garde la France.
Cet honneur lui fut toujours gardé: sa renommée, moins haute que celle de Ronsard, n'eut pas, du moins, à subir les mêmes vicissitudes. Depuis trois siècles, ses vers "Heureux qui comme Ulysse..." n'ont point cessé d'être l'ornement des anthologies. C'est à ce sonnet que fait allusion un sonnet récent que l'on m'excusera peutêtre de reprendre en tête de la dernière édition moderne du poète des, Regrets : je l'adressais à l'éditeur nouveau, M Léon Séché, poète lui-même :
Poète, tu fais bien, quand, d'un pinceau pieux, Du gentil Du Bellay tu ravives l'image, Et viens, un juste esprit t'inspirant cet hommage. Replacer ce dieu lare à côté des grands dieux.
Certe, il n'a pas tenté les sommets orgueilleux, 11 n'est pas le prophète altier, le puissant mage ; Mais, quand l'amour le point au cœur, de son ramage Un tendre rossignol enchante aussi les cieux.
Un jour, loin du pays de " douceur angevine," Une larme lui vint. ..et la perle divine Fait pâlir de Ronsard les joyaux éclatants
Virgile eût soupiré ce chant élégiaque.
Et le " petit Lyre " traversera les temps Comme le Simois que pleurait Andromaque
NOTICE xxxi
Ne séparons par Louise Labé, la poétesse lyonnaise (1525-1566) de son cher Olivier de Magny, né à Cahors (1530-1559).
Louise Labé, fort instruite, parlant plusieurs langues, jouant du luth et chantant à ravir, étaitj de plus, fort liabile à tous les exercices du corps ; si bien que, en 1542, son père et ses frères s'étant rendus au siège de Perpignan, elle voulut les suivre à cheval, vêtue d'une armure, sous le nom du Capitaine Loys. La vue du Dauphin, le futur Henri II, semble avoir fait d'abord quelque impression sur le cœur de la jeune guerrière, mais non pas assez pour l'empêcher d'épouser, à son retour à Lyon, un homme de beaucoup plus âgé qu'elle, un riche cordier, — d'où son surnom de "la belle Cordière" — dans la maison de qui elle réunit une cour de poètes et d'artistes. On y rencontrait Pontus de Thyard et Maurice Sève, amis de Ronsard, et Jean de Tournes, le fameux imprimeur. En 1550, un jeune homme de vingt ans, qui accompagnait l'ambassadeur Jean d'Avançon allant à Rome, fut introduit dans le Cénacle: c'était Olivier de Magny. Louise et Olivier conçurent l'un pour l'autre une passion brûlante que, pendant plusieurs années, n'éteignirent point de longues et fréquentes séparations. On en retrouvera l'ardent reflet dans les Amours d'Olivier de Magny (1553) et surtout dans les Œuvres de Louise, parues à Lyon en 1555.
A Rome, l'éloignement de Louise contribue à donner à Magny cette nostalgie de la France qu'il partage avec son ami Du Bellay. Pendant que celui-ci compose ses H^grets, celui-là écrit— dans le même sentiment mais non point avec le même art — ses Soupirs (1557). Ce n'est point de son amante seule qu'il nous y parle, mais aussi des amis qu'il a laissés là-bas. L'un d'eux passe-t'il par Rome, il l'interroge impatiemment sur les autres :
Assieds-toi là, Guyon, et me dis des nouvelles ; Nous nous sommes assez embrassés et chéris. Que dit-on à la cour? — que fait-on à Paris? Quels seigneurs y voit-on, et quelles demoiselles ? As-tu point apporté quelque livre nouveau ? As-tu point vu Ronsard, ou Paschal, ou Belleau ?..
C'est de Ronsard surtout qu'il s'inquiète, de Ronsard
xxxii NOTICE
qui, par un sonnet, vient justement de charger Du Bellay de lui apprendre que :
Une fille d'Anjou le retient en servage.
En quelle occasion, à son retour en France, eut-il à prendre la défense de son maître? Je l'ignore. Mais lisons, au second livre des Poèmes de Ronsard, le chaleureux témoignage de gratitude que celui-ci voulut donner à son disciple, dans ces vers dédiés A Olivier de Magny, poète lyrique ;
Qu'on me dresse un autel ; qu'à non-pair on m'amène Trois porcs, et trois agneaux frisés de blanche laine ; Qu'on me tire du vin pour verser sur le feu : Je veux faire aujourd'hui publiquement un vœu Devant toute la France et, dévot, me contraindre. Par un serment prêté, de ne jamais l'enfreindre ; Car par droit de nature un bon cœur est tenu De soutenir celui qui l'aura soutenu.
Or, ainsi que le poil de cette noire bête Craquette dans le feu, ainsi ma chère tête Y puisse craqueter, si jamais envers toi Constant en mon contrat, je te manque de foi.
En te serrant les mains, par les Dieux je te jure De n'endurer jamais qu'un sot te fasse injure. Sans te venger ainsi que tu m'as revengé Du sot injurieux qui m'avait outragé.
Doncques, mon cher Magny, que nul ne se hasarde D'offenser ton renom ; car j'en ai pris la garde, Et peux montrer à ceux qui s'en voudraient moquer De quel âpre aiguillon ma Muse sait piquer.
Tandis, par cent travaux poursuis ton entreprise: Les Dieux ont la sueur devant la vertu mise ; Il faut beaucoup grimper pour atteindre au sommet Du roc où la vertu libérale promet, Après dix mille ennuis, une gloire éternelle A ceux qui, comme toi, seront amoureux d'elle, Et qui dédaigneront, d'un courage hautain, Ces mâtins envieux qui nous mordent en vain.
S'il faut en croire la légende, Olivier, à son dernier passage à Lyon, aurait trouvé Louise infidèle. Ronsard ne l'avait-il point, autrefois, averti du danger, quand
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il lui avait dédié la chanson ironique, imitée de Bembo, où il essayait ainsi de définir l'amour :
C'est une foi pleine de tromperie, Où plus est sûr celui qui moins s'y fie ; C'est un marché qu'une fraude accompagne, Où plus y perd celui qui plus y gagne...
C'est un feint ris, c'est une douleur vraie, C'est, sans se plaindre, avoir au cœur la plaie, C'est devenir valet au lieu de maître, C'est mille fois le jour mourir et naître.
C'est une erreur de jeunesse, qui prise Une prison trop plus que que sa franchise ; C'est un penser qui jamais ne repose Et, si, ne veut penser que d'une chose.
Et bref, Magny, c'est une jalousie,
C'est une fièvre en une frénésie.
Quel plus grand mal au monde pourrait être
Que recevoir une femme pour maître ?
Doncques, afin que ton cœur ne se mette Sous les liens d'une loi si sujette.
Si tu m'en crois, prends-y devant bien garde: Le repentir est une chose tarde.
Ce sont des conseils faits pour n'être point suivis, surtout quand ils sont si peu prêches d'exemple par celui qui les donne. Et qui sait si, malgré la trahison de son amie, Olivier se repentit jamais de ne les avoir pas écoutés ?
il mourut jeune, à trente ans. Louise Labé lui survécut, sans peine ; mais il fut pleuré de Ronsart).
Remy Belleau (1528- 1577) tient peut-être, avec Du Bellay, la plus grande place dans les amitiés de Ronsard. Son nom revient à chaque instant sous sa plume, dans les Amours, dans les Odes, dont plusieurs lui sont adressées, dans les Poèmes, où il lui dédie trois pièces, dans les Elégies, où c'est à lui qu'il conte l'origine de sa famille et ses souvenirs de jeunesse :
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Je veux, mon cher Belleau, que tu n'ignores point D'où, ni qui est celui que les Muses ont joint D'un nœud si ferme à toi, afin que des années A nos futurs neveux les courses retournées Ne cèlent que Belleau et Ronsard n'étaient qu'un, Et que tous deux avaient un même cœur commun.
Il était né à Nogent-le-Rotrou. Attaché, très jeune, au marquis d'Elbeuf, il fit avec lui l'expédition de Naples, en 1557, puis fut chargé de l'éducation de son fils Charles de Lorraine, et passa heureusement sa vie dans la maison de ses protecteurs. En l'appelant, comme ses contemporains, " le gentil Belleau," on a défini la nature et les limites de son talent gracieux et tendre.
Il avait t>raduit en vers les odes bacchiques d'Anacréon, étant, lui, le plus sobre des hommes, ce dont Ronsard le raillait en souriant :
Tu es un trop sec biberon, Pour un tourneur d'Anacréon I
Et, tout en rédigeant d'érudits commentaires sur le second livre des Amours du maître qui le plaisantait de la sorte, il écrivait des Bt-rger-ies, — comme il convenait à celui que Ronsard avait mis en scène sous le nom du pasteur Bellot, dans ses Èglogues, — puis des Odes et un recueil intitulé : Les Pierres Précieuses.
Il mourut à vingt-neuf ans. On l'enterra avec honneur dans la nef des Grands-Augustins, où il fut porté sur les épaules de ses illustres amis Pierre de Ronsard, Jean-Antoine de Baïf, Philippe Desportes et Amadis Jamyn. Et Ronsard, se souvenant sans doute que l'ami perdu avait dédié à Hélène de Surgères son poème de L^ Agathe, écrivit pour sa tombe cette épitaphe:
Ne taillez, mains industrieuses.
Des pierres pour couvrir Belleau:
Lui-même a bâti son tombeau Dedans ses Pierres Précieuses.
Estienne Pasquier (1529-1615), parisien, né un an après Belleau, devait, au contraire de lui, vivre une longue vie dans le culte de Ronsard. Il fut surtout