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connu comme jurisconsulte et comme auteur de ces Recherches sur la Francs qui sont le plus vaste monument d'histoire littéraire du XVI» siècle Mais il avait aussi fait d'aimables vers, parmi lesquels je veux relever déjà ce modeste et spirituel salut au rénovateur de la Poésie:
Ronsard, à qui la France fait hommage, Pendant qu'ici d'un bras audacieux Fais retentir nos gestes jusqu'aux cieux, Faisant trembler sous ta plume notre âge ;
Moi, ton Pasquier, non de moindre courage, Mais non d'un son autant industrieux.
Fais résonner les assauts furieux De mes amours et leur bouillante rage.
Tu chantes haut les monarques, les rois, Ceux qui sont nés pour établir leur lois D'un poids égal sur toutes les provinces :
Quand moi, quittant humblement ces discours, Je chante bas le petit dieu d'amours.
Mais petit dieu qui donne loi aux princes.
" Mon Pasquier," l'appelait en effet Ronsard en un des sonnets qu'il lui dédia. Et les Recherches de Pasquier, où est exalté le grand effort poétique de le Pléiade, témoignent, aussi éloquemment que ces vers, l'admiration du disciple pour le maître.
Estienne de la Boétie (1530-1563) né à Sarlat, dans le Périgord, doit le meilleur de sa renommée à son traité De la Servitude Volontaire et à l'amitié que lui voua Montaigne. Toutefois, il fut poète à ses heures et, treize ans après sa mort prématurée, l'auteur des Essais incorporait vingt-neuf sonnets de lui dans la première édition de son livre immortel. En l'un de ces sonnets La Boétie rend à Ronsard un délicat hommage, lorsque, formant le vœu d'illustrer un jour sa Dordogne, il énumère les rivières et les fleuves déjà célébrés par les poètes — tels qne le Mincius de Virgile, la Sorgue et l'Arno de Pétrarque— et en rapproche le " petit Loir " du poète Vendômois :
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Vois-tu le petit Loir comme il hâte le pas, Comme déjà parmi les plus grands il se compte?
Et Montaigne ne démentait point le jugement de son ami lorsqu'il écrivait : " Quant aux Français, je pense qu'ils l'ont montée (la poésie) au plus haut degré où elle sera jamais ; et aux parties en quoi Ronsard et du Bellay sont excellents, je ne les trouve guère éloignés de la perfection ancienne." , <t
Jean Antoine de Baïf (1532-1589), né à Venise pendant l'un des voyages de son père Lazare de Baïf, nous est déjà connu pour avoir été très étroitement mêlé à la jeunesse de Ronsard.
Ronsard que les neuf sœurs et leur bande savante
Suit comme son Phœbus...
dit-il de son aîné dans les Amours de Francine ; et il est de cette bande qui suit partout le maître: nous Je trouvons, sous le nom du berger Thoinet, dans le récit que fait Ronsard de ce voyage à Tours qu'ils entreprirent ensemble pour aller voir l'un sa Francine et l'autre sa Marie; et il est encore de ce " folâtrissime Voyage d'Arcueil " dont nous parlerons tout à l'heure.
Bien que Ronsard l'ait généreusement loué à plusieurs reprises, bien que du Bellay ait dit de lui, en l'appelant "le grand Baif : "
Ton vers français que le français adore Suit de Ronsard le vol audacieux,
nous voyons surtout en lui le lourd pédant bourré de latin et de grec, qui s'efforce en vain d'introduire dans notre métrique des vers mesurés à la façon des anciens, tout en s'adonnant aux réformes orthographiques les plus bizarres. De toutes les gloires de la Pléiade la sienne a le plus pâli. Mais entre tant de pages pesantes et raboteuses, il a quelques strophes pleines de fraîcheur et de grâce; et par là, il appartient à notre anthologie.
Estienne Jodelle (i 53^-1573)» "^ ^ Paris, mérite, au contraire, de grandir dans notre estime, pour quelques vers lyriques où, à travers de fâcheuses obscurités, brille
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une sorte d'inspiration géniale, dont les tierces rimes yi ja Muse, donneront une exacte idée.
Lui aussi tient à honneur d'être de la troupe de Ronsard ; et dans une épitre à Marguerite de Savoie, qu'il chante sous le nom de Minerve, il dit à la déesse. :
Je ne servirais plus, fors qu'à ton sacré los.
D'imiter, languissant, les esprits plus dispos ;
Mais puisque nous voyons croître en France un tel nombre
De brouilleurs, qui ne font sinon que porter ombre
A la vertu naissante, il te faut prendre au poing
Ton glaive et ton bouclier pour m'aider au besoin,
Afin qu'encourageant mes forces, à l'exemple
Du vainqueur Vendômois, je sorte de ton temple
Pour sur les ignorants redoubler les efforts.
Et voir ces avortons aussitôt nés que morts.
Afin que l'heur de France et des Muses je garde,
Faisant après Ronsard la seule arrière-garde.
Pour les contemporains, Jodelle est surtout un poète tragique. Ronsard, dans un de ses Poèmes, dira de lui :
Jodelle le premier, d'une plainte hardie,
Françoisement chanta la grecque tragédie ;
Puis, en changeant de ton, chanta devant nos Rois
La jeune comédie en langage françois,
Et si bien les sonna, que Sophocle et Ménandre
Tant fussent-ils savants, y eussent pu apprendre.
La Cléopâtre (1552) représentée en présence de Henri II au collège de Boncour, avec Remy Belleau et l'auteur lui-même comme interprètes, avait soulevé un enthousiasme extraordinaire. C'est à cette occasion que, se souvenant que les anciens offraient un bouc en sacrifice à Bacchus, père de la tragédie, et que cet animal était donné en prix au vainqueur du concours tragique, Ronsard avait convié ses amis Daurat, Amadis Jamyn, Baif, Du Bellay, quelques autres encore, à cette fête d'Arcueil oii un bouc, enguirlandé de lierre, fut, au milieu du festin, présenté à Jodelle: <' Folâtrissime voyage," ripaille innocente chantée par Ronsard, et dont on parla longtemps après, car ce fut le prétexte que prirent les ennemis du Maître pour l'accuser de paganisme et de sacrilège.
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Après Cléopâtre, Jodelle donna encore une tragédie, Didon, puis sa comédie à'Eugène, œuvres curieuses, mais dont Ronsard comme tous alors, s'exagérait beaucoup le mérite : le théâtre français n'est pas encore fondé.
Il ne le sera pas davantage avec Robert Garnier (1534-1590) qui, né à La Ferté- Bernard, fit ses études de droit à Toulouse, fut avocat au Parlement de Paris et Lieutenant-Criminel au Mans. Ses tragédies, inspirées de l'art si peu scénique d'un Sénèque, bien plus que de la dramaturgie si vivante d'un Sophocle ou d'un Euripide, sont des œuvres toutes scolaires, pleines de discours et vides d'action, où l'on rencontre d'ailleurs, çà et là, des alexandrins qui semblent annoncer Corneille. En revanche, il en faut admirer les chœurs, aux strophes pleines de musique et riches d'images.
Ronsard, dont la première œuvre avait été un Plutus, imité d'Aristophane, ne songeait plus, depuis ce temps, à courir la carrière du théâtre ; mais comme chef de la Pleïade, il se plaisait à croire que les poètes de son école avaient rénové le Drame, comme ils avaient, avec lui, restauré l'Élégie et l'Ode, comme il avait, lui-même, tenté de rajeunir l'Epopée. Et c'est pourquoi, après Jodelle, il saluait, à maintes reprises, cet autre tragique, très admiré du reste, Robert Garnier. Pour être imprimés en tête de son Hippolyte et de sa Troade, en tête aussi du recueil complet de ses pièces, il avait écrit des sonnets, dont voici le plus beau par la majesté du style et par la gentillesse de l'amitié :
Quel son mâle et hardi, quelle bouche héroïque Et quels superbes vers entends-je ici sonner i Le lierre est trop bas pour ton front couronner. Et le bouc est trop peu pour ta Muse tragique.
Si Bacchus retournait au manoir Plutonique, Il ne voudrait Eschyle au monde redonner, 11 te choisirait seul, qui seul peux étonner Le Théâtre Français de ton cothurne antique.
Les premiers trahissaient l'infortune des Rois, Redoublant leur malheur d'une trop basse voix : La tienne comme foudre en la France s'écarte.
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Heureux en bons esprits ce siècle plantureux I Après toi, mon Garnier, je me sens bien heureux De quoi mon petit Loir est voisin de ta Sarthe.
Et quand Ronsard mourut, Garnier le pleura dans une Elégie émouvante et large, dédiée à Philippe Desportes, et où il associe éloquemment cette mort d'un poète aux malheur de la patrie encore déchirée par les guerres civiles. Lisons au moins quelques vers de cette noble plainte ;
Adieu, mon cher Ronsard ! L'abeille en votre tombe
Fasse toujours son miel!
Que le baume arabique à tout jamais y tombe
Et la manne du ciel !
Le laurier y verdisse avecques le lierre
Et le myrte amoureux I Riche en mille boutons, de toutes parts l'enserre
Le rosier odoreux I...
Las ! Clothon a tranché le fil de votre vie
D'une piteuse main, La voyant de vieillesse et de goutte suivie,
Torturage inhumain ; Voyant la pauvre France, en son corps outragée
Par le sanglant effort De ses enfants, qui l'ont tant de fois ravagée,
Soupirer à la mort I Les meurtres inhumains se font entre les frères,
Spectacle plein d'horreur I Et déjà les enfants courent contre leurs pères
D'une aveugle fureur ; Le cœur des citoyens se remplit de furies ;
Les paysans écartés Meurent contre une haie ; ou ne voit que tueries
Par les champs désertés 1...
Vous êtes donc heureux, et votre mort heureuse,
O cygne des François I Ne lamentez que nous, dont la vie ennuyeuse
Meurt le jour mille fois.
Vous errez maintenant aux campagnes d'Elyse
A l'ombre des vergers.
Où chargent en tout temps, assurés de la bise,
Les jaunes orangers ;
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En ces beaux vers où l'amour est le guide, Regagnerons le logis pas à pas.
Là, retroussant jusqu'au coude nos bras, Nous laverons nos herbes à main pleine, Au cours sacré de ma belle fontaine...
Hors de pages, Amadis Jamyn obtient, par l'entremise de Ronsard, un poste de Secrétaire de Roi, achève en vers la traduction de l'Iliade commencée par Hugues Salai, écrit des poèmes amoureux pour Oriane, pour Callirée, pour Artémis, des poésies chrétiennes enfin. Entre temps, il a composé les arguments de la Franciadc et, en toute occasion, célébré son bienfaiteur:
Qui dira maintenant si, par toute l'Europe, Fleurit le chœur divin des sœurs de Calliope, Que l'auteur de leur être est le grand Jupiter? Hé! qui n'entend crier les Muses par la France? "Jupiter ne se doit notre père compter: Le cerveau de Ronsard nous a donné naissance."
Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas (1544-1590), né à Montfort, près d'Auch, capitaine au Service du jeune roi de Navarre, écrivit, sur la création du monde, deux immenses poèmes : la Premiire Semaine ÇlS79') ^^ ^* Seconde Semaine (^l^?>/\), aussi pénibles à lire l'un que l'autre. Le premier fut cependant accueilli avec enthousiasme, surtout par les ennemis littéraires de Ronsard et chez les coreligionaires de Du Bartas, qui était de la religion réformée. On tenta d'opposer sa renommée à celle du grand poète et l'on prétendit même que celui-ci, après avoir lu les vers du nouveau venu, s'était écrié, jouant sur le titre du livre: "Du Bartas a fait plus en une Semaine que moi en toute ma vie." Invention pure, contre laquelle Ronsard protesta, dans un sonnet orgueilleux et indigné;
Us ont menti, Dorât, ceux qui le veulent dire Que Ronsard, dont la Muse a contenté les rois, Soit moins que Du Bartas, et qu'il ait par sa voix Rendu ce témoignage ennemi de sa lyre
Ils ont menti, Dorât. Si bas je ne respire ; Je sais trop qui je suis, et mille et mille fois
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Les plus cruels tourments plutôt je souffrirois Qu'un aveu si contraire au nom que je désire.
Ils ont menti, Dorât. C'est une invention Qui part, à mon avis, de trop d'ambition. J'aurais menti moi-même en le faisant paraître ;
Francus en rougirait, et les Neuf belles iSœurs Qui trempèrent mes vers dans leurs graves douceurs. Pour un de leurs enfants ne me voudraient connaître.
Et, à la suite, comme un jugement sur les vers tantôt ridiculement plats, tantôt grotesquement bouffis, de son prétendu rival, il écrivit ce sixain :
Je n'aime point ces vers qui rampent sur la terre, Ni ces vers ampoulés dont le rude tonnerre S'envole outre les airs ; les uns font mal au cœur. De» liseurs dégoûtés, les autres leur font peur. Ni trop haut, fii trop bas : c'est le souverain style. Tel fut celui d'Homère et celui de Virgile.
La postérité a donné raison à Ronsard ; mais Du Bartas lui-même, honnête homme et plein de modestie, savait à quoi s'en tenir; et loin d'en vouloir au maître de sa vigoureuse protestation, il se fit honneur de célébrer, dans sa Seconde Semaine :
...Ce grand Ronsard qui, pour orner la France, Du Grec et du Latin dépouille l'éloquence. Et, d'un esprit hardi, manie heureusement Toute sorte de vers, de style et d'agrément.
L'éloge est complet et sincère, s'il est d'une forme peu lyrique. Bien en a pris à Du Bartas d'avoir écrit, entre les innombrables alexandrins de ses poèmes sur la création, les quatorze beaux vers d'un sonnet sur les montagnes de son pays !
Philippe Desportes (1546-1608) né à Chartres dans une famille nombreuse de la petite bourgeoisie (il avait un frère et six sœurs dont l'une fut la mère de Mathurin Régnier, le grand satyrique), mène d'abord une jeunesse fort dissipée. Clerc chez un procureur, il courtise la femme d'iceluy et se fait mettre à la porte. Engagé, on
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ne sait à quel titre, dans la suite de Catherine de Médicîs et de Charles IX qui commencent leur tour de France, il espère, vainement, récolter en chemin quelque faveur, et nous le retrouvons bientôt mélancoliquement arrêté sur le pont d'Avignon, où s'assemblent les valets sans maître qui désirent entrer en place. Là, il apprend que l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire: il se présente, il est agréé, il s'éprend de la nièce du prélat, pour laquelle il rime ses premiers vers, suit l'évêque en Italie, apprend l'italien, se passionne pour l'Arioste, Pétrarque, Bembo, qu'il imitera souvent, et aussi, par malheur, pour les "Tansillo, les Molza, les Sannazar, auxquels il empruntera bien des concetti alambiqués et des galanteries fades.
Rentré à Paris, il noue une noble et touchante amitié avec Claude de l'Aubespine, secrétaire des commandements de Charles IX, et, par lui, obtient la protection du marquis de Villeroy, principal ministre, et celle du duc d'Anjou lui-même. Désormais, sa fortune est faite. Le duc, élu roi de Pologne, l'emmène chez les Polonais; puis lorsqu'il abandonne son trône lointain pour succéder à Charles IX, il garde auprès de lui notre poète comme secrétaire particulier, et Desportes ne tardera plus à devenir " l'abbé le mieux rente de France," par la grâce de Henri III qui lui octroiera successivement l'abbaye de Tiron, celle des Vaux-de-Cernay, celle de Josaphat, enfin celle de Bonport, en Normandie, la plus riche de toutes.
On comprend que, à la mort de Henri lil, un homme SI bien nanti d'abbayes ne se soit pas rangé tout de suite sous les drapeaux du roi protestant de Navarre. Obligé de fuir Bonport à l'approche de l'armée du Béarnais, il quitte la crosse pour l'épée et il aide Villars, qui a pris comme lui le parti de la Ligue, à défendre la ville de Rouen. Pour tromper les ennuis du siège, il a emmené Madame de Simiers, qui le charge de coudre des rimes à sa prose, car elle se pique de littérature. Le roi luimême, ayant auprès de lui Agrippa d'Aubigné — poète contre poète 1 — vient diriger les opérations obsidionales. Mais la ville résiste à tous les assauts : elle ne cédera que librement et longtemps après, lorsque Henri IV, entrant dans Paris, aura vu toute la France s'incliner devant son panache blanc, et qu'il se sera engagé à rendre à Desportes toutes ses abbayes, y compris celle de Bonport,
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où il ira même rendre visite au poète rallié, car le bon roi Henri n'a point de rancune.
Sous les règnes précédents, Desportes avait écrit des sonnets et élégies d'amour en l'honneur de Diane (Diane de Mansfeld), A^ Hippolyte, de Cléonue, et quelquefois aussi pour le compte de Charles IX et de Henri III à l'adresse de Marie Touchet, de la Princesse de Condé ou de Madame de Châteauneuf. Plilt au ciel qu'il n'eût pas poussé la complaisance jusqu'à écrire des sonnets funèbres sur la mort de Maugiron, de Quélus et de Saint-Mégrin, mignons du roi I Maintenant, miiri par l'expérience, revenu de bien des erreurs, il ne quittera plus guère son abbaye de Bonport, où il passera les dernières années de sa vie, où il traduira les Psaumes et composera ses Œuvres Chrétiennes, en l'aimable compagnie de Madame Patu et de Madame d'Aigrontin, du reste. Là, il se plaît à tenir table ouverte, à faire les honneurs de sa vaste bibliothèque, à répandre autour de lui de larges aumônes, à obtenir, pour les écrivains pauvres, des pensions ou des bénéfices: c'est ainssi que, sur sa demande, on donne à Vauquelin de la Fresnaye l'Intendance des côtes de la mer.
Cet homme est rempli de contradictions ! Dénué de certains scrupules essentiels, il a pourtant, on le voit, les plus grandes délicatesses d'esprit et de cœur. Dissipé dans sa vie, il trouve néanmoins le temps d'apprendre l'hébreu, d'approfondir les théologiens et les philosophes. Sceptique en religion — au point de ne pas ordonner de messes pour le repos de son âme, parcequ'il ne croit pas au Purgatoire — il ne laisse pas que de s'attacher à l'idée de la vie éternelle, et il écrit quelques uns des plus beaux vers religieux de son siècle. Léger en amour, il sait exprimer cependant la plus noble conception de l'amour ; ainsi lorsqu'il met dans la bouche de l'invincible dieu, qu'une pièce allégorique nous montre traduit par le poète devant le tribunal de la raison, cette protestation admirable :
Ingrat est-il vraiment, et sans reconnaissance. De me rendre à présent si pauvre récompense Pour cent mille bienfaits qu'il a reçus de moi. J'ai purgé son esprit par ma divine flamme.
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L'enlevant jusqu'au ciel et remplissant son âme D'amour, de beaux désirs, de constance et de foi 1
Je l'ai fait ennemi du tumulte des villes, Je l'ai purifié des passions serviles, Compagnon de ces dieux qui sont parmi les bois ; J'ai chassé loin de lui l'ardente convoitise. L'orgueil, l'ambition, l'envie et la feintise, Cruels bourreaux de ceux qui font la cour aux rois ;
J'ai fait par ses écrits admirer sa jeunesse. J'ai réveillé ses sens engourdis de paresse, Hautain et généreux je l'ai fait devenir ; Je l'ai séparé loin des sentiers du vulgaire, Et lui ai enseigné ce qu'il lui fallait faire Pour au mont de vertu sûrement parvenir.
Bien que de tels accents soient rares dans son œuvre, on ne peut s'étonner que Desportes, à la mort de Ronsard, ait été tenu à son tour pour le Prince des Poètes. Ronsard, d'ailleurs, prisait très fort ce glorieux disciple:
Desportes, qu'Aristote amuse tout le jour. Qui honores ton Eure et les champs qu'alentour Chartres voit de son mont et, penché, les regarde, Je te donne ces vers...
lui disait-il à la fin de sa seconde Elégie. H écrivait aussi un sonnet liminaire pour les Amours de Cléomce. Et les deux poètes s'étaient beaucoup rencontrés, notamment chez Baïf, dans sa maison du faubourg St. Victor, et à l'Académie du Palais, chez le Roi.
Desportes n'a ni le beau caractère ni le vaste génie de Ronsard, mais c'est un charmant esprit et un artiste de premier ordre.
Gilles Durant, Sieur de la Bergerie (1550-1615) né à Clermont, n'est qu'un gracieux poète, chez qui Sainte- Beuve signale avec raison " une sorte de rêverie philosophique qui n'exclut pas l'enjouement," et dont il loue " les grâces élégantes et quelquefois un peu raffinées du style." A la mort de Ronsard, Gilles Durant écrivit quatre épigrammes funéraires, dont voici l'une, que termine une si belle métaphore :
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Que sert, troupe sainte, d'épandre Des cris en vain sur son trépas?
Ronsard ne saurait nous entendre, Car pour lui nous parlons trop bas.
Catherine des Roches dut naître vers 1550, à Poitiers. Elle mourut de la peste, le même jour que sa mère, ATadeleine des Roches, en 1587. Elles avaient cultivé ensemble la poésie, publié leurs vers, mêlés, en un même livre, été l'une et l'autre estimées et fréquentées des hommes les plus remarquables de l'époque, dont ces amis de Ronsard : Estienne Pasquier et Scévole de Sainte Marthe. Le joli sonnet de la Quenouille est de Catherine.
Voici une grande figure : Théodore Agrippa d'Aubîgné (1552-1630), né près de Pons, en Saintonge, mort à Genève. N'essayons pas de conter en quelques lignes la vie — qui fut le plus extraordinaire et le plus héroïque des romans d'aventures — de cet historien et de ce poète, de ce théologien et de cet amoureux, de ce pamphlétaire et de ce soldat. Quelques anecdotes seulement.
En 1559 — il est dans sa septième année et traduit déjà couramment le latin, le grec et l'hébreu — Agrippa traverse la ville d'Amboise, que les Guises viennent de noyer dans le sang des huguenots. Son père, Jean d'Aubigné, reconnaissant, sur la poutre de la potence, les têtes de ses compagnons d'armes, s'écrie, au milieu d'une foule hostile: " Ils ont décapité la France I " et il ajoute aussitôt : " Mon enfant, il ne faut pas que ta tête soit épargnée après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur; si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction." Et trois ans plus tard, l'enfant, arrêté avec son précepteur, aux environs d'Orléans où flambent encore les bûchers, menacé avec lui du supplice, trouve à son tour cette réponse: " L'horreur de la Messe m'ôte celle du feu."
L'homme, jusqu'au dernier jour, sera pareil à cet enfant. Il soutiendra la cause calviniste de son épée et de sa plume. De son épée à Blaye, à Coutras, à Ivry, aux
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côtés de Henri IV dont il est l'ami, non le flatteur, dont il n'approuvera jamais l'abjuration, à qui, un jour, après l'attentat de Jean Chatel, il dira ces paroles prophétiques: "Sire, vous n'avec encore renoncé Dieu que des lèvres, il s'est contenté de les percer, mais quand vous le renoncerez du cœur, il vous percera le cœur." De sa plume, en écrivant les Tragiques, cette épopée satyrique et religieuse où la violence d'un Juvénal est dépassée, où la splendeur d'un Dante est quelquefois atteinte, au milieu d'obscurités et d'hyperboles : œuvre tourmentée, inégale et sublime. Par sa nature, elle échapperait à notre anthologie si nous n'y avions pu recueillir un morceau purement lyrique, âpre et mystique d'ailleurs, et, par là, caractérisant bien toute l'œuvre.
Mais d'Aubigné avait débuté par la poésie amoureuse lorsque, dans sa jeunesse, il écrivait les vers du Printemps pour la belle Diane Salviati, fille de Jean Salviati que son illustre origine florentine apparentait à Léon X et à Catherine de Médicis, et de Mlle du Pré, la Cassandre immortalisée par Ronsard :
Ronsard, si tu m'as vu par tout le monde épandre L'amitié, la douceur, les grâces, la fierté, Les faveurs, les ennuis, l'aise et la cruauté, Et les chastes amours de toi et ta Cassandre,
Je ne peux à l'envi pour sa nièce entreprendre D'en rechanter autant comme tu as chanté. Mais je veux comparer à beauté la beauté Et mes feux à tes feux et ma cendre à ta cendre.
Les deux jeunes gens, qui étaient alors voisins — lui habitant sa petite terre des Landes, en Touraine, et elle le Château de Talcy — s'aimèrent d'un profond amour, encouragés \ ur Jean Salviati, mais sans pouvoir, deux années durant, vaincre l'opposition des autres membres de la famille, qui se souciaient peu de donner Diane à un gentilhomme de si douteuse noblesse et de religion différente. Agrippa part pour Paris, s'en échappe, à la suite d'un duel, trois jours avant la Saint-Barthélémy, revient à Talcy après avoir, en route, sauvé du pillage la petite ville de Mers, près d'Orléans, et, en arrivant, trouve son mariage indéfiniment reculé. Alors, il quitte de
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nouveau Taley et, '• pour ne point se donner la tentation du retour " fait vingt-deux lieues d'une seule traite sur un cheval noir, don de Jean Salviati.
A peine a t'il mis pied à terre que, à la porte d'une hôtellerie de Beauce, en pantoufles et sans armes, il est attaqué traîtreusement par un cavalier qui fond sur lui à l'improviste. Il arrache l'épée d'un garçon de cuisine pour se défendre, blesse l'homme, mais, glissant sur la terre glacée, tombe et est blessé à son tour grièvement. A la mine du chirurgien il devine qu'on le croit perdu ; alors, malgré le sang qui coule de ses blessures, il remonte à cheval, refait les vingt-deux lieues pour aller mourir du moins sous les yeux de Diane, et, après être demeuré pendant plusieurs semaines entre la vie et la mort, ne doit su çuérison qu'aux soins de sa maîtresse.
Pendant ce temps, l'affaire s'est ébruitée et l'évêque d'Orléans envoie son promoteur pour arrêter, non l'agresseur, la victime. Jean Salviati refuse de livrer son hôte ; mais le mariage est définitivement rompu " sur le différent de la religion," et d'Aubigné, accablé de désespoir, pense en mourir.
Quelques années plus tard, lorsqu'il aura secoué " la torpeur de sa peine," Agrippa reverra Diane une dernière fois : c'est à Paris, dans un tournoi auquel elle assiste, étant alors fiancée à un M. de Limeux. Il s'y surpasse en bravoure et gentillesse. Alors, nous dit-il dans sa Vie à ses Enfants, " cette demoiselle, apprenant et voyant, à l'estime de la cour, les différences de ce qu'elle avait perdu et de ce qu'elle possédait, amassa une mélancolie dont elle tomba malade, et n'eut santé jusqu'à la mort."
Telle est l'histoire d'Agrippa d'Aubigné et de la nièce de la Cassandre aimée par le poète dont il a dit: '"J'ai connu privément M. de Ronsard, ayant osé, à l'âge de vingt ans, lui donner quelque pièce, et lui daigné me répondre. ..Je vous convie, et ceux qui me croiront, à lire et relire ce poète sur tous. C'est lui qui a coupé le filet que la France avait sur la langue, peut-être d'un style moins délicat que celui d'aujourd'hui, mais avec des avantages auxquels je vois céder tout ce qu'on écrit de ce temps oii se trouve plus de fluidité : mais je n'y vois point la fureur poétique sans laquelle nous ne lisons que des proses bien rimées..."