‹ Les chefs-d'vre lyriques de Pierre de Ronsard et de son écoleChapitre 8 sur 36 · I NOTICE · texte numérisé non relu

I NOTICE

C'est justement ce que Mathurin Régnier va dire à Malherbe et à ses élèves, à tous ces regratteurs de syllabes pour qui

Ronsard en son métier n'était qu'un apprentif,

et qu'il stigmatisera en un passage bien connu de ses satires :

Ils laissent sur le vert le noble de l'ouvrage. Nul aiguillon divin n'élève leur courage ; Ils rampent bassement, faibles d'inventions. Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose, C'est proser de la rime et rimer de la prose.

Ainsi se rencontrent les vrais poètes dans une même idée de la Poésie.

Jean Bertaut (1552-1611), né à Caen, dut à ses poésies amoureuses une grande renommée et beaucoup d'honneurs. Il devint, tour à tour, secrétaire et lecteur du roi Henri III, conseiller au Parlement de Grenoble, premier aumônier de Catherine de Médicis, enfin, évêque de Séez, après avoir travaillé à la conversion de Henri IV.

Si Desportes a été son second maître et son protecteur, Ronsard fut d'abord son conseil et son guide :

Je n'avais pas seize ans, quand la première flamme Dont la Muse m'éprit s'alluma dans mon âme Et fit que ma jeunesse, entrant dans son printemps, Tint déjà de l'hiver, ne prenant passe-temps Qu'à lire tes écrits, et jugeant profai.ée L'heure qu'à ce plaisir je n'avais pas donnée ; Car tu fus lors un feu, de ma crainte vainqueur, Qui m'éclaira l'esprit et m'échauifa le cœur. Quand, d'un conseil ami m'enseignant quelle voie Va droit sur l'Hélicon, et quelle s'en dévoie, Tu me dis que Clio me voyait d'un bon œil Lorsque mon premier jour salua le soleil ; Qu'il me fallait oser; que, pour longuement vivre, Il fallait longuement mourir dessus le livre. Et que j'aurais du nom si, sans être étonné, Je l'allais poursuivant tl'un labeur obstiné.

NOTICE li

Et nous savons par Mathurin Régnier, qui le tenait de son oncle Desportes, ce que Ronsard pensait de ce jeune disciple :

Mon oncle m'a conté que, montrant à Ronsard l"es vers étincelants et de lumière et d'art, Il ne sut que reprendre en ton apprentissage, Sinon qu'il te jugeait pour un Poète trop sage.

Régnier trouvait que Bertaut n'avait point assez écouté le Maître lorsqu'il avait dit "qu'il lui fallait oser." Boileau, tout au contraire, devait un jour lui savoir trop de gré de cette retenue, involontaire d'ailleurs, car Bertaut eût été heureux de suivre en tout, s'il l'avait pu, le poète pour lequel il avait une admiration sans bornes, et que, en des vers moins " retenus " qu'ils ne sont d'ordinaire, il avait ainsi pleuré :

O l'éternel honneur de la France et des Muses,

Qui premier débrouillant les semences confuses

De notre poésie, en ordre les rangeas.

Et leur chaos antique en ornement changeas ;

Qui lui donnas des fleurs, donnas de la lumière,

Réformas la laideur de sa forme première,

De ses diversités formas de dou.x accords,

Et d'une âme divine avivas tout son corps ;

Bel esprit qui n'eus onc ni n'auras en ce monde

Au métier d'Apollon d'esprit qui te seconde;

Pure et sainte clarté des esprits les plus purs.

Espoir des temps passés, désespoir des futurs !

Si quelque sentiment reste encore à la cendre,

Tant qu'à travers le marbre elle nous puisse entendre.

Entends, grand Apollon du Parnasse François,

Ces vers qu'en ton honneur je chante à haute voix.

Et ne t'offense point si je romps, d'aventure.

Le repos que tu prends dessous la sépulture.

Maintenant que je viens pour te dire en ce lieu

Et le dernier bonjour et le dernier adieu I

Dans son Art Poétique, Boileau reprendra sans vergogne les premiers vers de cette période ardente et magnifique, pour les éteindre, pour les aplatir, pour en détourner enfin le sens au profit de deux autres poètes, dont son héros Malherbe :

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