‹ Les chefs dʹécoleChapitre 42 sur 74 · ET L*IDÉAL MODERNE · texte numérisé non relu

ET L*IDÉAL MODERNE

examinant d'un peu prèsPidéal classique, nous nous trouvons avoir défini l'autre terme de Tantithèse. Nous saurons dorénavant quels sont les talents que nous pourrons classer parmi les talents romantiques, et, pour qu'il ne reste aucune ambiguïté, nous dirons: Au temps où ils se manifestèrent, Léonard de Vinci, Titien, Paul Véronèse, Rubens et son élève Van Dyck, Rembrandt, l'admirable Rembrandt, furent et ne furent que des romantiques, parce que, selon leur esprit, ils traduisirent Tidée moderne, la parcelle d'idée divine qui était en eux.

LES CNCVMIX DÉ QéRteâULr

Géricault à Londres. — Tentatir« de suicide : Récit de Charlet, démenti. — Le cheval dans les œuvres de l'antiquité grecque, de l'antiquité assyrienne, de la renaissance italienne, dans les œuvres de Raphaël et de ses successeurs. — Les chevaux de Gros, les chevaux de Géricault. — L'Action. — Lithographies. — Géricault fut un excentrique. — Il devait peu produire : Pourquoi. — Mort de Géricault.

Géricault est de la même famille que ces grands peintres. Comme eux, il aima son art avec passion. Une seule disposition morale luttait en lui contre son ardeur d'artiste. La pierre d'achoppement de cette grande intelligence était l'esprit d'aventures. Il était en position de lui donner une pleine carrière, c'est ce qu'il fit, et, cependant, par suite du désaccord de son âme et de son esprit, il ne goûta rien, et faute de vouloir se concentrer, laissa son œuvre aller à l'abandon. C'est ainsi que, sous prétexte de l'exhibition de son tableau en Angleterre, nous le voyons partir pour Londres en compagnie de Charlet et de l'écono-

miste Brunet. A plusieurs réprisés, il fût, pendant ce voyage, pris du dégoût de la vie, et le colonel de La Combe raconte ainsi la dernière tentative de suicide du peintre de la Méduse : « Charlet , rentrant à ITiôtel à une heure avancée de la nuit, apprend que Géricault n'est pas sorti de la journée et qu'on a lieu de craindre de sa part quelque sinistre pl^ojet. H va droit à sa chambre, frappe sans obtenir de réponse, frappé de nouveau, et, comme on ne ïépbnd pas davantage, enfonce la porte. Il était temps F un brasier brûlait encore, et Géricault était sans connaissance étendu sur son Ht : quelques secours le ftippellent à la vie. Charlet fait retirer tout le monde et s'assied près de son ami. »— Géricault, lui dit-il de l'air le plus sérieux, voilà déjà plusieurs fois que tu veux mourir; si c'est un parti pris, nous ne pouvons Tempêcher. A Favenir, tu feras donc comûie tu voudras, mais au moins laisse-moi te donner im conseil. Je te sais religieux ; tu sais bien que mort, c'est devant Dieu qu'il te faudra paraître et rendre compte : que pourras-tu répondre y malheureux ^ quand il t'interrogera?... tu n'as seulement pas dîné ^ » — Cette

* M. de La Combe ajoute cette note, à l'QBprit de laquelle BOUS ne pouvons que nous associer : « Aux âmes timorées qui pourraient être choquées de ces paroles, nous dirons : « he « discours qu'a tenu Charlet à Géricault es^ un -c«ri«ii:( teé- « lange d'affection et de raillerie. Cette singularisé a'éiôB- « nera personne parmi ceux q^ ont vécu daûB le eommerce « familier de Charlet. La raill^i^ était cliea lui un don si « évident, un talent si impéri^^x, qu'il ne pouTftii s'cMipè- < cher de sourire dans les occasions les plus solennelles.

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saillie provoqua le rire de Géricault, qui promit de ne jamais attenter à sa personne. Il tint parole. Peutêtre, d'ailleurs, sentait-il que toute nouvelle tentative de ce genre serait inutile, et que ses jours étaient comptés ; peut-être eut-il le pressentiment de sa mort prochaine,

A Londres , cependant , il travaillait beaucoup , et, comme s'il rêvait quelque grande composition équestre, il reprit, avec une persistance de tous les instants, les études de chevaux qu'il n'avait pas d'ailleurs abandonnées en entrant à l'atelier de Guérin : le Chasseur à cheval en est une preuve suffisante, C*est du séjour de Géricault en Angleterre que date cette belle suite de lithographies où il a fait passer toutes les races de chevaux dans les attitudes les plus variées; quelques amateurs possèdent aussi des études peintes sous Tempire de la même préoccupation \ le

« S'il n'eût adressé à Géricault, pour le détourner de la mort « volontaire, que des paroles sérieuses inspirées par la phit losophie ou la religion, peut-être n'eût-il pas réussi à le « sauver : la raillerie, en ramenant de vive force la gaieté « dans l'âme qui voulait aller au-devant de la mort, est venue « au secours de la religion et de la pjiilosophie. — Gustave « Planche, Étude swr Géricault. » {Charletf sa vie et ses lettres ^ par M. de La Combe.;

Depuis que ce travail â été publié pour la première fois, il m'est revenu, par une tierce personne, que M. Dreux d'Orcy, qui l'avait lu, avait protesté, au nom de son ancienne intimité avec Géricault, contre l'anecdote pénible racontée par Charlet, ^ui l'aurait inventée. Je fais avec joie place ici k' cette réclamation de l'amitié dévouée à qui la Franco doit 4'aToir conservé intact le chef-d'œuvre de Géricault.

Iiouvre en a trois ou quatre. Elles nous révèlent chez le peintre français tout un ordre de qualités nouvelles, elles en confirment certaines autres qui nous font un devoir d'étudier attentivement comment Géricault a compris et rendu le cheval.

Après rhomme, de tous les êtres créés et doués de souffle, le plus noble, le plus beau esthétiquement, c'est le cheval; aussi est-ce le cheval qui a le plus :30uvent figuré en compagnie de Thomme, dans les productions de Fart, à toutes les époques. Le cheval est une création tellement accomplie, que Tantiquité grecque Tattribue à Tun de ses grands dieux, et la place tout d'abord sous la main tutélaire de sa déesse la plus vénérée. C'est Neptune qui, d'un geste, le fait sortir des flots, — courroucés contre ce flot, leur frère, qui s'échappe et bondit sur le rivage. C'est Pallas-Athènes qui le dompte et le Uvre dans sa force contenue, dans sa puissante élégance, aux citoyens de TAttique, aux habitants de la jeune cité qui porte déjà son nom. Lorsque les Athéniens reconnaissants élèveront un temple à leur protectrice, lorsque sur les parois de ce temple ils inscriront l'immortelle représentation des fêtes de Minerve, la grande frise des Panathénées, ils multipUeront à l'infini la figure animée de cette généreuse race, ardente et frémissante, et si belle et si sage au milieu de cette cavalcade qui se déroule dans le marbre taillé par le divin Phidias. Grâce des postures, noblesse des attitudes) intelligent

accord de la monture et du cavalier, tout se réunit

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pour célébrer y dsmi» l'admirable Mse du Parthénon, non le cheval de Neptune dans sa furieuse liberté, non le cheval de travail, non le cheval de guerre, mais le cheval dompté par Minerve, le cheval à caracoles, instruit à se bien tenir, le cheval dressé, et, pour tout dire, le cheval de manège*

Avant les Grecs, les Assyriens, gui torturaient volontairement toutes les formes animales et ne respectaient même pas celles de l'homme, les sculpteurs assyriens «ur le graqit des palais et des temples avaient tracé d'un stylet fidèle et particulièrement délicat les fiers contours du cheval. Ces images, un peu maigres de trait, donnent bien Tidée de la race orientale à gtd^ selon le prophète. Dieu aurait dit en la créant : « Bonne pour la charge comme pour la retraite, tu voleras sans ailes. »

L'antiquité semble avoireu le privilège de la représentation exacte et poétique du cheval. La primitive renaissance italienne, enfermée dans l'interprétation du Nouveau Testament, oùl'âne seul apparaît comme monture du Christ, ne laissa aucune figure équestre. Raphaël l'un des premiers, sinon le premier, introduisit de nouveau la noble race dans la composition pittoresque. Malheureusement, ce puriste de la forme négligea de regarder le modèle vivant; il se borna à copier Panimal monstrueux où la sculpture romaine trouvait tant de dignité qu'elle lui réservait le poids de la majesté Impériale. Le maître donna aumonstreun regard humain; mais, à coup sûr, aucun de nos

paysans ne voudrait se servir du cheval de Trsgan, que Raphaël fit passer de son piédestal romain dan^ ses tableaux, où le reprirent à tour de rôle tous 160 peintres italiens, espagnols, flamands et fraûeai^, y compris Van derMeulen et Lebrun. Léonardde Vinci, à la vérité, fit un traité anatomiqûe du cheval; mais on sourit aujourd'hui ded enseignements du maître florentin en cette branche particulière de l'art II cherchelesformesrondes, courte», trapues, Fencoluitf droite, le garrot bas et pleiïi, les jambes ramassées et grosses de canon ; en un mot, le eov/rtaud^ le cheval de laquais au xvii« siècle. Charles Parrôcel elle sculpteur Guillaume Goustou, en France, Albert Guyp et quelques autred des écoles du Nord, îëtotinxérént les premiers à Tétude de la nature ; niais, en réalité, le cheval ne se montre de nouveau pour, la première fois que dans les grandes batailles de Gros.

. Les chevaux de Gros sont héroïques, pleinsde feu ; le peintre d'Aboukir leur a rendu la grandeur, cette belle fièvre qui est leur santé ; mais il n'a guère reproduit que la race arabe, et malheureusement il les a tous vêtus de satin. C'est de la soie qui adhère aux poitrails ruisselants, qui se blanchit d'écume sous le cuir des courroies et l'or des caparaçons. Ce n'est pas là cette peau tellement fiiiè et souple, au poilsi ras, queTattouchement le plusléger la fait frémir sous le doigt. Grosapeintle coursier; Géricault,lepremier, le seul, a peint le cheval.

Les études du Louvre, celles qui sont dans les ga-

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leries particulières, les lithographies publiées à Londres, celles dont Gihaut, à Paris, fut l'éditeur, offrent partout et toujours la représentation du même animal, qu'accompagne à peine çà et là un palefrenier, un groom, un maréchal ferrant. Il semble qu'un rapide examen suffirait à lasser l'attention fatiguée par l'incessante reproduction d'un type unique. Qu'on se détrompe ; il n'en est rien. On regarde ces dessins avec une curiosité toujours croissante; l'œil se réjouit de cette inépuisable variété ; on sedemande : « Que trouvera-t-il maintenant? >» Et chaque feuillet que Ton interroge révèle un nouveau tour 'de force qui parait facile, une dernière difficulté vaincue- Cette facilité n'a rien de la facilité des œuvres de convention. Elle résulte de l'interprétation directe de la nature. C'est qu'il n'y a pas deux manières de procéder dans l'étude du modèle vivant pour arriver au point essentiel, qui est d'abord l'imitation sincère*. Que le génie de l'artiste vienne ensuite inspirer cette imitation, lui donner un caractère personnel, s'accentuer dans le choix des formes, des attitudes ; qu'il

1 Dans une leçon publique, prononcée au Collège de France, sur cet intéressant sujet : De Vimitation idéale des animaitx par la sculpture, le professeur, M. Ch. Lévêque, parlait récemment d'un très-grand statuaire contemporain, à peu près en ces termes : « M. Barye a imité la nature ; nul ne Ta imitée mieux que lui. Mais comment? Par une étude sérieuse ej; approfondie, et non par la considération superficielle du dehors. Il a disséqué, il a étudié séparément l'ostéologie de chaqye animal et chacun de ses membres en particulier. Il en a comparé le squelette avec celui des autres -animaux et

vienne composer enfin l'objet de son imitation: évidemment cela est nécessaire ; mais exigeons préalablement de l'artiste une connaissance exacte de la réalité. C'est là son point de départ; c'est lai)ase inébranlable sur laquelle il s'appuiera toujours, que toujours il retrouvera sous lui, si loin qu'il se soit élancé daus l'expression de son idéal particulier, sans laquelle il tombera à plat dans la manière et la conveotion.

Ce principe, qu'on ne devrait pas avoir besoin de répéter si souvent, se trouve confirmé par l'exemple de tous les maîtres dans quelque genre qu'ils l'aient appliqué', et, n'eùt-il jamais été posé, nous le déduirions de l'examen attentif de l'œuvre de Géricault. Voyez ses études de chevaux, multiples à l'infini, et nullement ennuyeuses. D'où provient cette variété sans pareille, si ce n'est de ce que l'artiste possédait à fond son modèle? La race pouvait changer, mais le type était passé dans son elprit avec ses plus infimes détails, et rien n'eût pu Ten arracher. Le peintre studieux en était arrivé à ne plus voir la difficulté.

avec celui de Thomme. Il connaît les proportions mathématiques de chacun d'eux. Mais ce n'est là que l'animal mort. Il a Youlu connaître les habitudes de la vie de chacun. Il va dans les bois, dans les marchés, dans les lieux animés, partout où il peut surprendre chaque espèce dans les attitudes les plus diverses et les plus sincères. Voilà ce que nous savons par la critique et la biographie. Mais tout cela est confirmé par ses œuvres. » Ces mêmes paroles .peuvent s'appli" quer exactement au mode de travail adopté par Géricault.

rendre les chevaux de face, de croupe, à toutes les allures, indifféremment et avec une égale sûreté de main.

Comment Géricault a-t-il vu le cheval ? Comme il voyait toute chose, à travers sa propre énergie. Le cheval, chez Géricault, est fort, vigilant, toujours prêt à la lutte. Cheval de guerre, de fatigue ou de parade, cheval arabe, espagnol, normand, mecMembourgeois ou cheval anglais, il va droit et vaillamment à Taction pour laquelle il est propre. Considéré dans les œuvres de beaucoup d'autres peintres, on sent qu'il a hâte de regagner Técurie; dans celles de Géricault, le cheval à l'écurie a hâte d'en sortir; il demande l'obstacle, les haies à franchir, le lonrd chariot à traîner, les escadrons où se mêler. Je ne dirai pas qu'il ait l'âme divine, surnaturelle des chevaux de Phidias. Ceux-ci se conduiraient sous la main d'un enfant inexpérimenté comme sous la main de leurs cavaliers ; ils galop'feraient de même , de même ils se contiendraient. — Je ne dirai pas qu'il ait la touchante faculté d'émotion des chevaux d'Homère ou de Virgile pleurant Patrocle et Mézence, dont M, Horace Vernet a fait sérieusement la parodie dans le Cheval du Trompette; je doute même qu'ils se pleurent entre eux, comme le bœuf des Géorgiques versant des larmes sur la mort de son compagnon :

It tristis arator, Mœrentem abjungit fraterna morte juvencum. . ,

Mais si nous cherchions au cheval de Géricault des parités dans l'art classique, l'anthologie grecque nous fournirait les nombreuses épigrammes que la célèbre vache de Myron d'Eleuthère inspira aux poëtea de l'antiquité *.

Cette puissan<;e de vie que les témoignages d'Ânacréon, de l'empereur Julien, de Martial et d'autres encore accoment à la vache de Myron, nous sommes tenus de l'accorder aux chevaux de Géricault. Que par miracle ils descendent de leur cadre pu se détachent de la pierre lithographique, et nous les verrons continuer le mouvement commencé, l'achever, et sur la nerveuse élasticité de leurs jarrets pourstdvre leur course ininterrompue.

i Nous citerons deux des plus jolies : « Berger, mhne paître tes béies plus loin, car tu pourrais croire que la vache de Myron est vivante et la pousser dans ton troupeau. »

BoiSiov ôi; ê^TCVOuv Rovxrl (ruvE^eXàoY)c

(ÂMÀCRÉoir, cité dans l'Anthologie grecque de Jacobs, Epig. 715.)

Martial, avec beaucoup d'autres épigrammes du même genre, a traduit celle d'Ânacréon ainsi :

Pasce grèges procul hinc ne, quaeso, bubulee» Myronis ^s veluti spirans cum bâbus exagites.

Et voici la seconde: « Ou bieù Myron l'artiste a vivifié l'airain, ou bien ayant pris dans le troupeau une génisse toute vive, il l'a coulée dans le bronze. »

^U xaXx6v Çtobxre Mupcàv (1096;^ ij Taxa 9c6pTiv

(JuiLiXN, loa^ cf^, Epig. 795.)

J'ai été témoin de rhésitation qui s'empare quelquefois de l'âme du spectateur en contemplant l'œuvre deGéricault; on est indécis sur le but qu'il se proposait d'atteindre ; on se demande : « Voulait-il étonner, voulait-il seulement traduire? » C'est une telle hésitation qu'il faut faire cesser. Apte à éprouver toutes les émotions violentes et outre mesure, l'artiste était également apte à les rendre. Il cherchait et il arrivait à préciser la violence de sonémotion avec unehabiletédont le secret paraltaujourd'huiperdu.Les figures qui animent ses tableaux ne sont pas là parce qu'on les regarde souffrir ; elles n'ont aucun souci du public, elles ne savent pas qu'il existe ; elles ne sont là que parce qu'elles souffrent, et pour souffrir. Peu de maîtres, je dis parmi les plus grands, ont su éviter l'apprêt de la mise en scène ; dans Géricault, depuis le fou de la Méduse iiisqix' au. moins pittoresque de ses chevaux d'étude, l'action ne se passe pas seulement au moment même où l'attention s'y porte, elle était entamée auparavant, elle continuera ensuite ; pendant qu'on s'y arrête, elle dure. Je ne voudrais même pas répondre qu'on ne puisse, en y regardant bien et à plusieurs reprises, arriver à retrouver l'effet, le geste précédent; à coup sûr, on devine celui qui suivra.

Ce qui étonne encore chez le peintre rouennais, c'est son habileté à exprimer la nature avec exactitude et vérité^ et à donner cependant à ses interprétations quelque chose d'au delà et d'au-dessus que n'a pas la nature. Cela n'a pourtant rien qui doive nous

étonner, maintenant que nous avons pénétré les facultés psychologiques de Géricauli et parcouru le cercle de ses travaux. Sa science profonde lui permettait de s'abandonner à son exaltation native et d'arriver à traduire les objets extérieurs ou ses propres perisées par intuition, en n'obéissant plus qu'à sa fantaisie. C'est ainsi que nous trouvons le même charme d'expression à ses compositions d'après le Lara de Byron et au croquis d'une rue de Paris, occupée dans toute sa largeur par le matinal et trivial tombereau d'un boueur. Jamais la sale humidité parisienne ne fut associée à une impression d'une telle énergie; ily a du spleen dans ce froid brouillard de Taubeen novembre, rendu avec un bout de crayon lithographique, comme ily aune révolte maudissante dans son Lara.

Noiis n'avons pas le courage de regretter le temps employé à ces dessins, puisque l'artiste y arrive à de tels effets; mais on peut se demander comment, dans sa hâte de produire, il n'a pas mis plutôt à exécution quelqu'un des grands projets qu'on lui attribue (la Traite des Nègres J' Ouverture des portes de V Inquisition). Tout ce qui ressemblait à une tâche lui inspirait, il est vrai, une vive répugnance, maisily aaulre chose, hélas! qu'il faut bien avouer. Personne n'oserait dire que cet artiste, passionnément épris de son art, n'ait pas quelquefois, dans la hauteur de son rêve, dédaigné cet art lui-même. C'était réellement, et dans le bon sens du mot, une âme byronienne, il avait son

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centre hors de lui; si la puérile affectation d'une époque n'avait donné un parfum de mesquine vanité au terme qui rend le mieux ma pensée, je dirais que Géricault fut un excentrique. Il est difficile à saisir dans ses nuances souvent contradictoires. Sa nature complexe, perpétuellement en combat, traversée par de grands courants qui la tiraillaient en sens inverses, se dérobe volontiers à Tanalyse. Cependant trois éléments de force à peu près égale se la partageaient : l'âme qui montait vers Tidéal, l'esprit qui s'attachait à la réalité, enfin, les instincts positifs de sa race. Ou ^'explique maintenant que parfois l'élan se trouve restreint et comme contrarié en Géricault, que la peur d'être combattu, la crainte d'être vaincu l'ait poussé à éviter les attaques. L'école de David n'aurait pas manqué de se déchaîner contre une seconde œuvre de l'importance de la Méduse^ elle laissait passer sans les voir le Maréchal ferrant , la Diligence de Sèvres ou le Four à plaire. Le peintre avait assuré la durée de son nom; ils sont pleins de promesses les gestes de désespoir des naufragés dans le radeau de la Méduse^ et certainement il aurait pu aller encore plus loin ; mais sentant bouillonner en lui les flots de sa sombre énergie, qui sait s'il ne comprit pas qu'en avançant dans cette voie, le sentier était bien étroit qui séparait le sublime du ridicule? qui affirmerait qu'il n'a pas hésité ? —C'est le secret inviolable d'une vie brisée à son premier fruit.

Géricault joua d'ailleurs avec la vie. Dans sa courte

existence, il n 'envia qu'un seul artiste, non son talent dont il admirait cependant Texécution spirituelle, mais sa facilité à peindre. Il avait commencé en même temps que lui une petite étude de chevaux; quelques jours après, entrant avec un ami dans l'atelier de M. Horace Vernet, car c'est de lui qu'il s'agit, il vit l'œuvre de celui-ci, qui était absent, terminée et accrochée au mur; il s'arrêta stupéfait : « C'est bien, . cela, pourtant, s'écria-t-il... et dire que je ne suis pas encore à moitié de mon travail! » Cavalier accompli, Géricault voulait aussi mener de front le plaisir et la production ; ce qui était un aliment à la verve de M. Horace Vernet n'était rien moins que favorable à l'exercice de la méditation sans laquelle notre peintre ne pouvait rien faire; il se disait bien qu'il avait tort, mais n'en continuait pas moins cette existrace violente et factice qui a fini par le tuer. Sans aller jusqu'à croire qu'il ait trouvé là un moyen détourné de manquer de parole à Charlet, il me parait évident qu'il n'avait parfois si grande hâte de produire que parce qu'il sentait que son temps serait court. — Il fit successivement deux chutes de cheval très-violentes, et après de longues souffrances, il mourut à Paris le 18 janvier 1824*.

1 La ville de Kouen, où est né G-éricault, ne possède de ce grand artiste que des œuvres insuffisantes à donner même une faible idée de son immense talent : à peine quelques esquisses de chevaux. Cela est regrettable. Il ne l'est pas moins que le tombeau de l'artiste, sculpté par M. Etex soit comme x>erduau bas d'un escalier du Musée. Enfin nous avons peine

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à nous expliquer qu'on ait décoré de ce nom glorieux une des plus infimes rues de Rouen (l'ancienne rue de V Aumône], £n attendant que la ville saisisse une occasion favorable pour s'enrichir de quelque œuvre caractéristique de cet artiste illustre, souhaitons qu'elle fasse exécuter le plus tôt possible une bonne copie du Radeau de la Méduse^ et qu'elle lui accorde une des places d'honneur de son musée. C'est le moins qui soit dû à ce très-grand peintre.

INFLUENCE DE QÉRICAULT SUR UART FRANÇAIS

Géricault eût été un grand statuaire.— Sa mort prématurée a-t-elle été un malheur pour sa gloire et pour les progrès de l'art français ? — Le David du romantisme. — Influence de Géricault sur l'école française. — La société et les novateurs. — Nécessitésesthétiquesdu temps présent. — Géricault a jeté les fondements de l'art moderne. — Il fut un précurseur.

Le talent de Géricault a été sur lui-même en continuel progrès ; phénomène assez rare, il ne s'est pas arrêté un seul instant, il ne s'est pas noué^ il a toujours grandi en s'élargissant. Que l'artiste ait hésité à le mettre en œuvre, nous le croyons ; mais les dessins de lui qui sont au musée de Paris montrent non-seulement une habitude consommée, une science achevée de la nature, mais encore un constant effort pour arriver à l'expression idéale du mouvement dramatique. Les admirateurs de l'art antique n'hésiteront pas à rapprocher le grand dessin dos

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