‹ Les chefs dʹécoleChapitre 60 sur 74 · UATELIER ET LES PROFESSIONS DE FOI DE M. COURBET · texte numérisé non relu

UATELIER ET LES PROFESSIONS DE FOI DE M. COURBET

Je fais le plus grand cas du talent de M. Courbet. M. Courbet est un peintre de race, un peintre habile et doué d'une certaine puissance. Je considère même sa tentative réalistique (cet adjectif est le plus récemment inventé) comme salutaire et de bonne influence. Seulement, je ne vais pas jusqu'à croire qu'elle soit « la dernière expression de Fart. »

Il faut donc se féliciter que le peintre de V Enterrement d'Omans ait accepté, sur la demande d'un grand nombre de jeunes artistes, la direction d'un atelier commun où tous travailleront sous l'œil d'un ami, et non d'un professeur, qui leur donnera ses conseils plutôt que des leçons.-- Jusque-là, rien de mieux. Cette idée d'une col-

laboration confraternelle est tout à fait heureuse, et je la crois appelée à donner d'excellents résultats-

M. Courbet a répondu assez longuement à la lettre qui lui offrait la direction de cet atelier, et sa réponse a été rendue publique ^ Si je ressens une très-haute eslime pour le talent du praticien, j'avoue n'en éprouver qu'une très -médiocre pour les professions de foi nébuleuses, menaçantes, d'un transcendantalisme quelque peu ridicule qu'il se plaît à répandre de temps en temps, en faisant la grosse voix pour effrayer les académiciens et les honnêtes bourgeois.

Dans sa réponse, M. Gustave Courbet disserte sur l'art historique qu*il nie, sur la peinture, « qui est un art essentiellement concret^ » à qui toute interprétation de V abstrait est interdite, sur le beau dans la nature et sur son expression que l'artiste n'a pas le droit d'amplifier, etc., etc. Si nous partageons quelques-unes des idées de M. Courbet, ce n'est point, tant s'en faut, d'une manière absolue, et je lui demanderais bien des concessions avant que de tomber d'accord ave<î lui.

Mais cette lettre ne contient pas l'exposé complet des théories du peintre. Derrière ces lignes se cache une proclamation antérieure qu'il rappelle. Dès le début, il ramène l'attention sur le discours qu'il prononça, il y a quelques mois, au congrès d'Anvers*. Tant que nous avons pu ne voir dans ce discours que le manifeste d'une vanité complaisante, prompte à se flatter, non moins prompte à l'erreur, mais en somme un manifeste tout individuel, nous avons pu nous taire et laisser M. Courbet divaguer à l'aise. Du moment où les principes du peintre d'Ornans menacent d'être professés ouvertement, et, quoi qu'il en dise, de faire école, il

* Cùurtitr du Dinutnchet n» du S9 décembre 1861. s Ce discours a été publié également dans le Cowrrier du Dimanche, n» du 1*' septembre 1861.

n'est plus permis à la critique de s'abstenir et de rester en dehors du débat.

Si nous écartons du discours d'Anvers tout ce qui est de pur galimatias et de prétention insupportable, il reste deux propositions également fausses, mais discutables néanmoins. « VEnterrement d'OrnanSy dit M. Courbet, a été en réalité l'enterrement du romantisme. » Je ne puis ici que glisser sur cette assertion ; cependant il fatriJîien s'étonner que l'artiste qui a médité pendant quinze ans sur l'histoire de son art n'ait pas encore compris que, malgré tous ses travers, le romantisme s'acquitta d'une mission des plus nécessaires, qu'il s'inquiéta surtout de retrouver les procédés pittoresques que la déplorable école de David avait laissés se perdre, et que moins de trente ans avaient suffi à faire complètement oublier*. M. Courbet a hérité des procédés retrouvés, il les a 'peut-être augmentés ; mais , ayant profité du romantisme, le réalisme ne Ta pas enterré, il l'a continué.

Quant à la seconde proposition, qui résume toute la doctrine de M. Courbet, elle s'écroule d'elle-même lorsqu'on porte la lumière sur ses obscurités ; elle repose sur une plaisante logomachie. Voici ce qu'écrit le peintre réaliste : « Le fond du réalisme, c'est la négation de l'idéal et de tout ce qui s^ensuit (?) ; c'est par là que l'on arrive en plein à l'émancipation de la raison, à l'émancipation de l'individu, et finalement à la démocratie. »

La conclusion de cette phrase est de prime abord tout à fait inintelligible. On ne comprend guère comment ce pauvre idéal a pu empêcher l'avènement de la démocratie dans l'art et l'émancipation de l'individu. Quant à la raison, on se demanderait volontiers si l'auteur de ce manifeste possède bien toute la sienne.

i Voy. rintroduction où Torigine du romantisme est ramenée à ses Justes proportions, et aussi le chapitre v : U Romaniitmet dans l'étude sur M. Eugène Delacroix.

Voyons donc si, en substituant un autre mot au mot idéal dans l'assertion de M. Courbet, on n'arriverait pas à lui rendre un sens, et le vrai sens de ce que l'auteur, sans y^ réussir, a voulu exprimer. M. Courbet , sans doute, a voulu dire : « Le fond du réalisme est la néga^ lion de la tradition. » Nous pouvons alors lui concéder ses dein^remiers corollaires : l'émancipation de la raiso*fet surtout celui-ci, Témancipation de l'individu.

En ce qui concerne la démocratie, prions M. Courbet de laisser cette question de côté une fois pour toutes. Les questions d'esthétique sont déjà bien assez confuses sous sa plume pour qu'il ne les complique pas, comme à plaisir, de questions politiques et sociales. Le privilège de l'art, sa majesté, c'est de se mouvoir en dehors de toute distinction de classes. Il est accessible au prince et au plus simple prolétaire.

H y a trente ans et plus qu'une société restreinte et choisie admire religieusement les plus grandes œuvres que l'art musical ait jamais produites; il y a quelque temps, un homme intelligent eut l'heureuse idée de livrer ces mêmes chefs-d'œuvre à l'audition d'un public immense, et les mélodies magistrales du divin Beethoren arrachèrent des larmes aux quatre mille personnes iqui se pressaient pour les entendre, revenaient pour les entendre de nouveau, et cela toutes les semaines.

Beethoven était-il donc un démocrate? un aristocrate? un bourgeois? Eh non ; c'était un homme de génie dont l'enchantement va droit au cœur de l'homme, quel que soit son rang social ; qu'il soit de Télite qui a sa stalle aux concerts du Conservatoire, ou de la foule qui paye sa place quinze sous aux Concerts populaires.

M. Courbet, je le répète, est un peintre d'un grand mérite. S'il a des idées, qu'il les exprime (comme il le dit lui-même) avec son pinceau; nous n'en prendrons dans ses œuvres que ce que nous voudrons. Sous sa plume, elles ont un tour choquant et faux.

Jen*ai, d'ailleurs, contre le réalisme en général qu'une seule objection. Je ne crois pas à sa vitalité, il n'est que transitoire. Oui, la réforme de M. Courbet, si réforme il j a, est utile et bonne ; elle Tient à son heure ; mais elle n'enterre pas le romantisme ; elle le continue; elle enseigne à Toir la réalité qu'on avait trop méconnue, et c'est par la réalité qu'on reviendra avec une plus saine vigueur à l'idéal (qui. encore une fois, n*est pas la tradition).

Le réalisme est une étape nécessaire à traverser après l'école classique et l'école romantique. Mais ce n'est qu'une étape, et elle sera courte : on en peut déjà prévoir le terme.

Note G. —P. 376

€ La chapelle dei Saints-Anges a^oulevéUêmémeê négation»»,, »

« Lorsque l'étude sur M. Delacroix parut pour la première fois (Revue européenne, !•' décembre 1861), les détracteurs du talent de M. Delacroix n'avaient pas dit leur dernier mot : ce triste honneur était réservé à l'un des écrivains de la Revue contemporadne, dont l'article a passé toute mesure non-seulement contre l'illustre peintre, mais contre les critiques qui étaient favorables à celui-ci.M. Théophile Gautier, d'autres encore (nous-même) sans qu'on les nommât, ont vu des passages de leurs appréciations fragmentés et détournés de leur sens général pour servir les thèses contradictoires d'une critique agressive. A ces pages d'une violence sans égale, combien il nous est doux de pouvoir opposer celles qu'une plume éminente , habituée à peser ses mots , autorisée entre toutes , a consacrées à la Chapelle des Sainte Anges et à M. Delacroix dans la Revue des Deux-Mondes (!•' avril 1862). J^avais dit:'« VHéîiodore de M. Delà-

croix demeure uno grande œuvre, même à cMé de THeliodore de Raphaël. » Après uu long parallèle entre ces deux œuvres, le critique de la Revue contemporaine ajoute : « Il est inutile de prolonger une comparaison qui serait trop constamment accablante pour le peintre français. Si elle a été abordée ici, c'est qu* ailleurs on a euTimprudence de l'essayer en yue d'établir que Tœuvre de M. Delacroix rivalise^ au moins, avec celle de Raphaël. »

Écoutons M. Yitet maintenant : « ... Faut- il le dire? ce cayalier 7> (Parchange vengeur de M. Delacroix) me « semble de meilleure race, et à certains égards il me satisfait mieux que son rival du Vatican. Il est moins bourra, moins brutal : il y a dans son attitude, dans sa personne, dans ses traits: je ne sais quoi de sérieux, de noble, d'idéal. Ce n*est pas un centurion en colère, c*est vraiment un archange.... » Et après des restrictions, M. Yitet conclut sur ce point : « Quoi qu^il en soit, malgré tant de témérités, d'étrangetés, d'incohérences, la scène est grande, extraordinaire, attachante et d'un puissant effet. Encore un coup, glissez sur les détails, chassez les souvenirs et les comparaisons, ne pensez ni à Raphaël, ni à rien de complet, d*achevé^ de fini en peinture; laissez*vous franchement aller, et vous serez, je ne dis pas charmé, mais profondément remué par l'intelligente vie cachée sous ce fracas de couleurs et de formes. Pour moi, j'aurais tous les regrets du monde que ce nouvel Héliodore n'existât pas, d*abord parce qu'en elle-même l'œuvre est originale et de haute valeur, puis, parce qu'elle aide à mieux comprendre y Héliodore du Vatican. » Dans le vigoureux article de M.Vitet, je trouve aussi cette phrase : « Je n'ai pas besoin de dire que mes instincts, mes goûts, mes convictions, mes préférences, sont, presque à chaque instant, froissés par M. Delacroix, et que je goûte néanmoins, que je comprends, que j'aime son talent. » Puisse-t-il se faire

que cette largeur d'intelligence devienne le partage de la critique française et que les admirateurs de M. Delacroix cessent de passer pour des complaisants; mais je crains bien que longtemps encore on ne soit forcé de s'écrier avec M. Vitet : « Quel prétexte à ne rien admirer que ces négligences de dessin, cette rudesse d'exécution et, disons-le, cet extérieur de décadence dans le choix de certains détails et de certains ajustements, extérieur mensonger, puisque la vie et la décadence sont deux termes incompatibles, et qu'ici la vie coule à flots, personne ne peut le contester! Mais le prétexte est bon, on le saisit, et vous trouvez des gens qui ne reculent pas devant l'absurde conséquence de nier jusqu'à l'existence de ce vigoureux tïilent. Pour moi, si classique qu'on soit, je soutiens qu'on est inaccessible aux émotions de l'art, et qu'on ne sent pas même ces beautés plus sévères qu'on prétend admirer, si l'on n'a de temps en temps des tendresses pour M. Delacroix. Qu'on le querelle, je l'admets ; de rudes vérités, je les comprends, et je me permets d'en dire moi-même, mais à la condition de les entremêler de francs et sincères éloges, et de bien laisser voir que si à aucun prix je ne voudrais que nos jeunes peintres prissent modèle sur M. Delacroix, je ne l'en tiens pas moins pour un maître, un vrai maître, dont, à coup sûr, le nom vivra, et qui, dans notre école, aura sa place à part, grâce à l'éclat de sa puissante originalité. » — Paroles élevées et nobles autant que fermes, propres à délier les consciences timorées qui, engagées dans l'admiration classique, se croient tenues de se détourner de M. Delacroix, comme un dévot se détourne du péché.

Ce courageux article de M. Yitet a produit l'effet d'un coup de foudre sur ceux des amis de M. Ingres qui consipèrent M. Delacroix comme un barbouilleur (il y en a encore quelques-uns). M. Vitet, dans le même article, a cependant donné assez de témoignages de son admira-

tioii pour le peintre de la Source, Mais on ne lui pardonne pas, on ne lui pardonnera jamais d'avoir osé comparer M. Delacroix à M. Ingres; et pour avoir rapproché ces deux noms : Raphaël et Eugène Delacroix, il n'a commis rien moins qu'une profanation. — M. Vitet se sera vite consolé de cette désapprobation qui a pu lui servir à constater la vigueur croissante, la persistante jeunesse de sa pensée et de son remarquable taleiit.

A M. Jules Leyallois

Avant-Propos

Introduction

l.-LA RÉFORME

L. David et N. Poussin. — La convention et la réaction aux XVII* et xviii® siècles. — Première manière de David tout académique. — Le portrait du Louvre. — La réforme. — Deuxième manière : les Horaces^ le Brutus, — L'antiquité dans la statuaire romaine et dans les œuvres de David. — La Mort de Socrate. — David n'est encore qu'un copiste. — La routine pédagogique est vaincue 3

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