‹ Les chefs écossaisChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Jl^^e vieux ménestrel de la maison de Wallace, après plusieurs heures de marche dans ce pénible terrain, succombant à la fatigue, s'assit sur le penchant d'un rocher escarpé. Un feuillage le mit à l'abri des rayons que dardait le soleil à son midi. Quelques baies de ronces entrelacées dans le sentier qu*il suivait, l'eau d'r.n ruisseau, furent les seuls aliniens dont il put réparer ses forces épuisées. Tout insulïîsans qu'ils étaient, il les prit, en bénissant le ciel de les lui avoir procurés j et, après une demi-heure de repos , saisissant son bâton , il continua ^a route.

Se frayant pijssage à travers les épais buissons qui obstruaient le seul sentier praticable dans ces lieux déserts, il suivit la rive du torrent, qui, à chaque détour des rochers, croissait en violence. Rendu à Tenirée d'une caverne environnée de précipices , et n'ayant d'autre issue, ilhésita; mais il était résolu à ne pas retourner avant d'avoir vu son cher maître : périr dans cette solitude lui paraissait

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préférable. L'espérance l'aurait encore consolé dans les bras de la mort , en lui disant qu'il était dans la route que lui traçait son devoir. Il pénétra donc dans la caverne; bientôt il aperçut la lumière de l'autre côté -, et, prenant courage , il se retrouva sur la rive du torrent , et put continuer sa route.

Mais de nouveaux obstacles se préparaient encore. Un nuage orageux creva sur cette gorge; et, au milieu des éclats du tonnerre, les eaux qui se précipitaient du flanc des montagnes, le menaçaient à tout instant de l'engloutir. Tremblant à chaque pas , il parvint enfin à un endroit, où le bruit épouvantable des eaux lui fit juger qu'il n'était pas éloigné de la grande chute de Corie-Lin. Il s'arrêta , regarda autoui' de lui; mais l'écume des eaux, tombant en masse de si haut , formait un brouillard telle^ ment épais , qu'il ne pouvait discerner les objets. La pluie avait cessé; mais le tonnerre se faisait encore entendre au loin, répété par les échos de rocher en rocher.

Halbert secoua sa blanche et humide chetelure, et, regardant le soleil qui se couchait, et dont les derniers rayons doraient les nappea de la chute , il s'écria :

a Voici ton heure , mon maître ! et sûrement je suis trop près du Lîn , pour être à présent loin de toi. »

A ces mots , il prit son flageolet suspendu

sur sa poitrine, et souflla trois mesures du doux air que, dans un temps plus heureux, il jouait sur sa harpe, pour rapj^eler de ses bostpets la belle Marie, à présent habitante <lu ciel. Les notes sortaient tremblantes de sa poitrine agitée; mais ce faible sonj qui, couvert par le bruit de la cataracte, aurait échappé à ime oreille moins attentive que celle de Wallace,frappa la sienne. Il sortit des profondeurs de la grotte, et, sélançant à travers la cataracte, il fut dans un instant à côté d'Halbert. '

K Fidèle créature ! » s'écria- t-il en le serrant dans ses bras, et tn gcûtant toute la douceur du moment qui met iin à l'attente impatiente des nouvelles de la personne chérie; «comment est Marie ? »

u Je suis fatigué, » dit le vieillard, percé au cœur par cette question, « emmenez-moî dans votre sanctuaire , et je vous dirai tout. »

Wallace vit que son domestique , alVaibli par Page, était épuisé; et, connaissant les dangers et les difiicultés du chemin qu'il venait de parcourir; se rappelant les inquiétudes qu'il avait éprouvées pour lui durant l'orage , il no s'étonna p'us de cet air abattu, de cette pâleur, de ce tremblement qui lavaient dabord alaiiiié

Il le prit parla main, le conduisit avec précaution sur le bord du Lin; et, l'enlevant dans SCS bras, il traversa la cataracte, et Iv

déposa dans la caverne qu'il avait choisie pour asile. Halbert s'appuya contre le- roclier , et recueillit clans sa main quelques goutics de l'eau qui en découlait , pour humecter sa Louche et sa gorge desséchées. Un peu rafraîchi , il prit haleine , et fixa ses regards affectueux sur son maître.

— « Etes- vous mieux, Halbert ? » Puis-je à présent vous demander comment vou^ avez laissé ma chère Marie ? « H Ihert, qui voyait briller dans les yeux de son maître le feu d'une flatteuse espérance , et qui redoutait d'autant plus le coup qu'il allait lui porter , éluda une réponse directe. « J'ai vu votre hôte en sûreté , avant de quitter Ellei slie, lui et le coffre de fer étaient en route pour Bo'hwcll. »

« Comment! dit Wallace, « nous nou« étions donc trompés? Quand nous regardâmes dans ce puits, le comte n'était pas mort ? » — « Non » , dit Halbert; et il allait lui raconter toutes les circonstances de son rétablissement et de son départ , quand Wallace l'interrompit.

Mais ma femme . Halbert ! Pourquoi me parler des autres avant de me parler d'elle ? Suremeut elle a songé à moi , vous avez quelque message ? »

«Oui , mon cher maître , « dit Halbert tombant à ses pieds 5 « elle songe à vous dans le lieu où ses prières peuvent le mieux êtrd

entendues. Elle est à genoux jour son cher "Wallace devant le trône de Dieu. »

« Halbert ! » interrompit Wallace d'une voix étouffée 5 que dites-vous ? Marie ! parlez 1 d-ites-moi en un mol qu'elle vit ! »

— - « Dans le ciel ? »

A cette confirmation de sa soudaine terreur, aux expressions ambiguës d'Halbert , dont il avait repoussé le véritable sens , Wallace couvrit son visage de ses mains, et tomba en arrière sur le rocher. L'affreuse idée qu'une couche prématurée , occasionnée par ses inquiétudes pour lui, avait causé la mort de sa femme , et sans doute celle de Tenfant , fut celle qui frappa son imagination: un nunge couvrit ses veux, la vie sembla l'abandouacr : et il se flatta un moment que son âme allait rejoindre celle de Marie. Halbert pensa qu'il avait révélé le pire en lui apprenant que l'idole de son cœur n'existait plus pour lui en ce inonde ; il continua: « Son dernier soupir a été une prière pour vous.Mon cher Wallace!. ..sont les dernières paroles de cet ange , quand son esprit s'est échappé par ses blessures. « Le cri que jeta Wallace en ce moment pénétra dans les plus profondes cavités de cette gorge, et retentit de rocher en rocher.

Balbert embrassa les genoux de son maître ; les flammes qui sortaient de ses yeux le frap-

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pèreni de terreur. « Ecoutez-moi , mon cher maître î Pour l'amour de voire femme, qui est maintenant un ange planantautour de vous, écoutez ce que j'ai à vous dire ! »

Wallace regarda autour de lui , d'un air égaré. « Ma chère Marie près de moi ! Esprit bienheureux ! oh ! ma femme, assassinée \ oh ! mon enfant , mort avant d'être né l Qui a fait ces blessures ? » dit-il en se jetant par terre , et en saisissant Halbert violemment, sans savo.r ce qu'il faisait, « dis-moi qui a été assez barbare pour porter un coup mortel à cette femme angélique ? »

— a Le gouverneur de Lanerk. »

— (c Comment ? pourquoi ? qu'avait-elle fait ? ce

— . « Il est venu à la tête de ses bandits ; il a fait saisir milady ; et la menaçant de la mort , il lui a Oi donné de déclarer en quel Leu, vons^ le comte de Mar , et le coffret étaient cachés. Milady a persisté dans son refus de le révéler ; furieux , il lui a plongé son épée dans la poitrine. » Wallace sa frappa le front. Halbert poursuivit , « Avant qu'il eût porté un second coup, je m'éiaisdi'gagé des mai us qui me retenaient, je m'étais jeté au devaut d'elle; mais je n'ai pu la sauver: à travers ma gorge , l'épée de ce srélérat a pénétré jusqu'à son cœur ! »

« Grand Dieu ! » s'écria Wallace en se relevant , (c entends-tu ce meurtre ?» Il s'age-

nouilla, elles mains élevées au ciel : «Souverain juge ! arme-moi de ion pouvoir, pour exécuter ta justice: Permets que je venge le sang de cet ange , et ensuite aj pelle-moi à loi ! j»

«t Mon cher maître ! » ditHalbert, le voyant se relever d'un air résolu ; « voici la fatale épée avec laquelle le cruel gouverneur de Laneik a tué milady. Le sang dont elle est couverte est saeré, et je vous l'ai apportée. »

Wallace la jrit, la baisa avec transport. La lame était a peine sèche , et la pression de sa Louche en exprima le sang. « Marie! Marie î c'est ton sang qui teint mes lèvres! j^ Il se tut un moment, appuya son front brûlant contre la iatale lame ; puis, relevant la tète, il dit avec un sourire effrayant: « Bien-aimée de iiion âme ! cette épée ne quittera pas ma main qu'elle n'ait bu le saug de ton meurtrier ! »

Quel est votre dessein ?» dit Halbert alarmé de la résolution empreinte dans son air et son attitude , et de Taudace surnaturelle qui animait sa physionomie. « Que pouvcz-vous faire ? votre bras seul ?

— « Je ne suis pas seul j Dieu est avec moi , je porte sa vengeance. Tremble mainnant, tyrannie ! je m'avance pour l'abattre. » A ces most, il s'élança de la caverne; et déjà il avait atteint le sommet du rocher, quand les pitoyables cris d'Halbert frappèrent sou

preiile , et le rappellèrent à lui-même. 11 revint avec la même promptitude auprès de son fidèle serviteur, et s'efforça de le rassurer, il lui parla d'un ton plus calme ^ quoique toujours d'un air déterminé. « Je vais vous conduire de cette solitude aux montagnes où les pasteurs d'EUerslie gardent leurs troupeaux. Vous demeurerez avec eux jusqu'à ee que vous ayez repris assez de force pour vous rendre à Bothwel. Lord Mar vous protégera , pour l'amour de moi. a

Halbert, se rappelant alors le cor que le comte lui avait confié, le remit à son maître, en lui répétant les paroles du comte , et demanda quelque gage qui téinoigiiât qu'il s"était acquitté de sa commission. « Une boucle de vos précieux clieveux, mon cher maître, suffira. )v « Tu l'auras , séparée de ma tête par cet acier maudit ; » répondit Wallace , ôtaiit sa toque ^ et laissant tomber ses blonds cheveux en masse sur ses épaules. Les larmes d'Halbért recommencèrent à couler; car il se ressouvint du plaisir que Marie prenait souvent à peigner cette belle chevelure , et à la rouler sur ses doigts d'ivoire. Wallace entendit ses sanglots, le regarda; et, devinant sa pensée, il lui dit.* » Halbert! cela ne sera plus, jamais ! » Et d'un coup ferme du tranchant de l'épée, il coupa une poignée de se» cheveux.

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li'extrémilé séparée de sa tête était teinte de rouge.

« Marie! c'est là ton sang, » s'écria-t-il , et tous les clieveux de ma tête seront teints de celui de tes meurtriers , avant que celte épée rentre dans le fourreau ! » Il noua cette boucle, et dit à Halbert : « Portez ceci au comte de Mar. Il est probable que c'est tout ce qu'il verra jamais de William Wallace. Si je succombe, dites-lui de le regarder, et de lire dans mes malheurs les misères avenir de l'Ecosse : dites-lui de se ressouvenir que c'est Dieu qui arme la main du patriote ! Qu'il agisse dans cette conviction , et l'Ecosse peut encore être libre. »

Halbert mit la boucle dans son sein, et conjura encore son maître de raccompagner à Eotlnvell , où il éiait sûr de trouver cliez le comte toutes les consolations de l'amitié.

« Sil m'aime, en effet, » dit W^allace , « que pour moi il vous chérisse. Ma consolation doit venir dune main plus élevée. Je vais où celte main me dirige. Si je vis, vous me reverroz. Mais la nuit approche , parlons ; le soleil ne dot plus se lever sur Heselrigge ! »

Halbert suivit Wallace, qui l'aidait à gravir les précipices du Lin (i). Ils avancèrent dans

(i) La caverne qui servit de refugeà Wallace, prèsde Corie-Lin, est eucore référée par le peuple.

les défilés de ces moniagues, jusqu'à ce qu'enfin, à la fumée qui s'élevait en nuages blancs sur les flancs noirs des rochers , Wallace reconnut qu'il n était pas loin de ceux qu'il clièrchait. Il monta sur une pointe qui dominait la vallée : et fit résonner dans son cor quelques notes du Pibroch (i) du comte de Lanerk : cent échos lui répondirent.

A ce son chéri, qui ne s'était pas fait entendre depuis que Tétendard de l'Ecosse avait été abbattu par Edouard , les collines parurent s'animer: hommes, femmes, enfans, sortirent de leurs retraites, pour voir d*où sortait cet appel, si puissant sur les cœurs écossais. Wallace, debout sur le rocher, semblait être le génie de sa patrie souffrante se réveillant. Son long plaid était flottant , et ses cheveux, agités par le vent, mêlaient leur éclat aux feux dorés de l'horizon. Wallace leva les yeux : un fracas semblable au tumulte de deux armées aux prises remplissait le ciel de flammes; les feux étincelans de l'acier, le rouge torrent du carnage , semblaient découler des nuages sur les hauteurs.

« Ecossais! » s'écria Wallace, en agitant h. fatale épéc qui, à la clarté d'une aurore boréale, paraissait un brandon enflammé, « vovez

(i) Pibroch est un air martial rjnisejoue sur les cornemuses dc5 montagnards.

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le ciel qui vous appelle à la vengeance! Je viens au nom de tout ce qui vous est clier, de votre vie , de votre liberté , de vos femmes , de vos enfans! Le poignard de l'Angleterre est levé : il frappe Tinnocence , la vieillesse, et l'enfance. Avec cette épée, Hesolrig^e, le tyran augliiis de Lanerk a, cette nuit, forcé ma maison et assassiné ma femme l »

Un cri général d'horreur interrompit Wallace. « Vengeance ! vengeance ! « reflétaient les hommes. « La bonne dame dEllerslie ! » disaient !cs femmes dans leurs lamentations.

AVallace s'élança du rocher au milieu de ses compatriotes : « Suivez-moi donc, et frappons le premier coup 1 »

« Conduise z-nous , dit un vigoureux vieillard ; « j'ai tiré cette pesante épée pour la dernière fois à la bataille de Largs. P^ie et w^/^jTû/i^r^ étaient alors !e cri de victoire. Maintenant, maudits Southrons, vons apprendrez que le mot de gufj^'re , la morl et lady Marie! est un cri qui appellera les anges pour venger son sang et affrynchir notre pays. »

« La Mort et lady Marie! fut ré[-élé en acclamations générales. Toutes les épées furent tirées ; et les paysans, qui n'en avaient pas, s'armèrent de piques, de fourches, de faux.

Soixante hommes , bien résolus, se rangèrent autour de leur chef.

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Wallace , qui avait frissonné au terrible mot de guerre Marie, saisit fièrement son épée, et dit en lui-même : <x Puisse l'Ecosse dater d'aujourd'hui sa liberté , ou Wallace ne plus revenir ! « « Mes fidèles amis, » dit-il, s'adressant à ses g*ens , et mettant sur sa lête sa toque empanachée , « pénétrez-vous de l'esprit de vos pères ; vous allez reconquérir cette liberté pour laquelle ils sont morts. Avant que la lune se couche, le tyran de Lanerk doit nac;er dans son san!:j. »

« La mort et ladf Mairie ! » fut la réponse qui retentit au loin.

Wallace marcha à leur tête , et suivit , d'un pas rapide, les défilés de Cartelane. Franchissant des abîmes^ grimpant des rochers à p c , nul obstacle ne les arrêta ^ semblables à des lions qui courent sur leur proie.

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