CHAPITRE YII
t^E PENDANT Hélciie était retirée dans ses appartemens. La banuière de lord Mar, tirée de Tarserial^ lui avait été remise; et elle appliquait sur son tissu de soie les bioads cheveux du chef écossais. Elle admirait leur beauté et leur sonplessa , et se peignait les charmes du visage qu'ils avaient orné.
L'extrémité, roidie par le sang, s'enlaçait plus difficilement avec le tissu de l'étoffe, et semblait s'attacher à ses doigts. Hélène frissonnait à ce toucher. <« Malheureuse femme, » disait-elle en soupirant, « quel a dû être le déchirement de ton cœur, quand un coup mortel l'a séparée d'un tel époux! et quelle devait être pour elle la tendresse^ de cet époux, puisqu'après Ta voir perdue , il renonce à tout autre bonheur que celui qu'il peut trouver dans les camps et dans les combats ! Que je voudrais être mon cousin Murray , et porter ce guidon à son côté î Que ne donnerai s-je pas pour rendre le bonheur à cet être qui inspire l'admiration î L'amie, la compagne d'un tel homme me paraîtrait plus honorée, pkis dijgne d'envie que celle qui partage le trône d'Edouard!»
Pendant qu'elle s'entretenait ainsi avec sou cœur, nn page annonça son cousin. Hélène, ayant déjà fixé la boucle sur le champ d'azur , brodait la devise, quand Murray entra. Il conduisait le vénérable Halbert, qui, remis de ses fatigues, et sortant d'un repas splendide, le suivait d'un pas raffermi , et venait répéter à Hélène tout ce qu'il avait raconté à son généreux hôte.
« Vous ne savez pas , bon vieillard , » disait le jeune homme a H Ibert en traversant la galerie , « quel est le noble esprit qui anime cette jeune et belle créature. J'ai été élevé avec elle; et c'est à ses inspirations que je dois cet amour de la vraie gloire, qui va me conduire à côté de sir William Wallace. La vertu peut seule intéresser son cœur qui , dans cette époque de dégénération , aurait pu dormir d un long sommeil , si ce que mon oncle nous a raconté de votre brave maître , n'eût pas éveillé son attention, et ne l'eût remplie dune admiration égale à la mienne. Elle se réjouit de ma destination; et je ne voudrais pas lui ravir le plaisir d'entendre de votre propre bouche tout ce que vous m'avez dit des aimables, comme des grandes qualités do monfuturconimandant, et de l'héroïsme de sa femme angélique. »
Le vieux Barde d'Ellerslie , qui n'avait jamais connu de plus douce récompense de ses
no LES CHEFS ECOSSAIS.
chants que le sourire de sa maîtresse, se laissa aisément persuader de paraître devant la belle lady Hélène Mar, et de lui conter les vertus et les charmes de celle qui pour toujours avait disparu de ce monde.
Hélène se leva quand ils entrèrent; et leur montrant son ouvrage, elle demanda si c'était bien là ce que son oncle souhaitait. Murray approuva; et Halbert , le cœur gonflé, prit le guidon dans sa main. « Ah ! » s"écria-t-il , « ma maîtresse n'imaginait pas qu'une de ces boucles serait suspendue à un drapeau , pour conduire des hommes au combat I Que de cliangeraens peu de jours ont opérés! La plus aimable des femmes , couchée sanglante dans le tombeau ; et lui, le plus doux , le plus bienfaisant des humains , portant une épée exterminatrice ! «
ce Vous parlez de tombeau , » dit Hélène; « vous a-t-il dune été possible de lui rendre les honneurs de la sépulture ? »
— Non, madame : après que le bon soldat anglais, qui est actuellement dans ce chateau , m'eut aidé à placer son corps dans la chapelle de mon maître , je ne suis plus retourné à Ellerslie. «
— « Hélas ! » dit Hélène ; » ces restes sacrés ont donc été consumés dans Tinceudie de ce lieu ? »
— « J'espère « que non, répondit Halbert;
LES CHEFS ECOSSAIS. m
« cette petite chapelle est à quelque distance du bâtiment principal : elle a été creusée dans le roc par sir Ronald Crawfurd, qui, lors du mariage de mon maître avec lady Marie , donna à ce domaine le nom d'EUerslie, d'après celui du lieu où sir "William est né, dans Renfrewshire , et le leur donna en présent de noces. Depuis lors, l'EUerslie de Clydesdale a été aussi cher à mon maître que celui qui l'a vu naître; et je ne m'en étonne pas, car c'est là qu'il a goûté toutes les douceurs d'un heureux mariage , et c'est aussi là que sa mère , lady Margaret Crawfurd, a rendu son dernier soupir. Ah 1 malheur à moi ! Cette heureuse maison est maintenant, comme elle, réduite en cendres froides. Lady Margaret avait épousé sir Malcolm \¥àllace;et lui aussi a disparu de ce moixde. Le père et la mère de mon très-honoré maître sont morts , tous deux dans la fleur de làge: et celui-là aura une pénible tâche à remplir, qui sera chargé d'apprendre au vieux et respectable sir Ronald, que la douce fleur d'EUerslie est coupée de sa tige, et que le plus noble rejeton de sa propre souche est arraché de sa terre natale , et jeté dans le désert (i)! »
(i) L'EUerslie de Pveufrewshire, dont il est ici parlé, où sir "William Wallace était né , et qui était le domaine béréditaire de son père , était situédans l'aLhayr , paroisse de Pasiey, a trois mille ouest de la ville de
L'air du vénérable baràe disait qu'il était résolu a ne pas être ce messager de douleur. Ladj Hélène, qui était devenue rêveuse durant la fin de ce discours, prit la parole, mais avec timidité et en hésitant. Une idée l'avait frappée, et elle croyait, en la saisissant, pouvoir témoigner sa reconnaissance au libérateur de son père, et lui donner quelque consolation.
« Nous pouvons donc espérer, « demanda-telle, a que la cliapelle a échappé aux flammes, et que cet asile n'a pas été violé par les soldats anglais? Ne serait-ce pas une satisfaction pour votre maître, d'apprendre que sa femme a été enterrée avec les cérémonies religieuses! »
« Sans doute, milady; mais comment
le ferions-nous? Il croit qu'elle a été consumée à Ellerslie ; et ne voulant pas le précipiter dans les dangers qu'il aurait courus en tentant d'aller y enlever ce corps , je n'ai pas dissipé son erreur. »
Pasley , et à neuf milles de Glasgovr. Un grand et vieux chêne, qu'on appelle encore le chêne de JJ^ailace , se voil loul près du chemin qui conduit de Pasley à Beith; et c'est à une très-pclite distance de ce chêne qu'était autrefois le manoir d'Ellerslie. Ce nom vénérable s'est aujourd'liui corrompu en ceini d'E»lerslic, et ce domaine est devenu la propriété de M, Archibald Spiers , membre du parlement pour Renfrewshire- Je dois ces détails topogri'phiques a un particulier deReuirewshire
LES CHEFS ECOSSAIS. ii5
w Son corps sera enlevé : les saintes funérailles se feront, » dit lady Hélène.
« Si mes services vous sont utiles, » dit Murray, « je suis à vos ordres. »
Hélène le remercia de cette offre, qui ren-, dait facile l'exécution de son dessein. « Le soldat anglais vous guidera, dit-elle, » et cinquante hommes vous accompagneront. »
« Mais, jeune lord, » dit Halbert , « si vous alliez rencontrer les Anglais rôdant encore de ce côté 3)
«Qu'importe ! mon clier H dbert; ma troupe fidèle m'ouvrirait bientôt le chemin. Ce ne sont pas les premiers loups que j'aurai vu fuir devant mon javelot. N'est-ce pas pour servir le libérateur de mon oncle que je marche? jamais Andrew Murray ne fuira devant qui que ce soit. IMon ^ H^ibert, ce n'est pas en vain que je suis né le jour de Saint André ; et je jure, sur la croix de son martj^re , que lady "Wallace s?ra coiicliée dans le tombeau de mes ancêtres, ou que je resterai étendu sur celui des si us.
ce Votre résolution , mon brave cousin , me charme, et j'en augure un heureux succès» Quand je considère la terreur dont la mort d Hcselrigge a frappé la garnison; quand je réfléchis que les ruines d'EUerslîe n'ont plus rien qui puisse attirer les pillards, j'en conclus que nous ue devons pas appréhender que
vous rencoatriez l'ennemi dans ce lieu de désolation; ainsi , sans hésiter davantage, je vais demandera mon père son consentement, tandis que vous ferez le choix de cinquante hommes , et qu'Halbert ira prendre quelques heures de repos. »
Le vieillard lui baisa respectueusement la main,
a Bon soir , » lui dit-elle. » Avant que vous me revoyez, j'espère que la dépouille mortelle de cet ange sera en sûreté dans ces tours. » Halhert se retira , en la comblant de bénédictions. Elle lui paraissait un être envoyé du ciel pour remplir cette sainte mission. «
En entrant chez son père, l^^dy Hélène le trouva seul. Elle lui dit la substance de sa conversation avec le fidèle serviteur de Wallace, et lui fit part du dessein qu'elle avait conçu de faire transporter le corps de lady Marie dans le caveau, au-dessous de la chapelle du château.
Le comte l'approuva, en lui exprimant combien il et dt touché de cette preuve de sa piété filiale, qui lui inspirait une telle reconnaissance pour son libérateur. « Que ceci soit entièrement voire ouvrage, ma chère Hélène; chois-ssez parmi mes vassaux ceux que vous jugerez dignes do vous servir, et, qu'avec mon neveu , ils oillent exécuter vos ordres ! »
vi Vous permettez donc , milord, » dit-elle?
LES CHEFS ECOSSAIS. ii5
en rougissant, « que je paie notre dette de reconnaissance à sir William Wallace dans toute l'étendue de mon pouvoir ? Ce n'est qu'ainsi que je puis faire éclater mon amour pour le meilleur des pères, et rendre hommage à cette vertu que, le premier, vous m'avez enseignée à révérer. »
« Vous êtes libre, mon enfant, de faire tout ce qui vous plaira: mes vassaux , mes coffres 5 sont à votre disposition, »
Hélène baisa sa main, ic Puis-je aussi prendre dans l'arsenal ce qui me conviendra? » « Commandez même là, m dit le comte j je suis sur que Bothwell ne croira pas qu'on puisse rien faire de trop pour le défenseur de son pays. »
Hélène embrassa son père , le remercia tendrement, et, tout émue, courut à l'exécution de ses plans. Murray, qui la rencontra dans ^antichambre , lui dit que cinquante hommes, vaillans et résolus, attendaient ses ordres j elle dit à son cousin qu'elle avait l'aveu de sou père, prit la bannière dans sa main, else rendit à la grande salle.
Des acclamations de joie signalèrent son entrée. D"un geste de la main, elle demanda du silence 5 et avec un air de bonté et un s: urire gracieux : « Mes braves amis, » dit-elle, je vous remercie de Tardeur avec laq?ii;ll«
nG LES CHEFS ECOSSAIS.
vous m'aidez à payer le tribut qus je dois h
celui qui m'a conservé un si bon père. »
— « Et à nous, milady, le plus généreux des chefs !
a En vous voyant animés de cet esprit, » poursuivit-elle, « je m'adresse à vous avec plus de confiance. Qui de vous craindrait de suivre cet étendard au champ d'honneur? qui de vous refuseriiit d'être le garde du corps de sir William Wallace ? et au moment du dan^ ger, ne voudrait combattre pour lui jusqu'au dernier soupir? »
« Il n'en est aucun ici, » dit un beau jeune homme, en s'avançant, « qui ne meure avec joie pour le défendre. »
« !Nous le jurons ! » répétèrent tous les autres.
Elle inclina sa tête , et dit : « Revenez demain d'Ellcrslie avec le cercueil de lady Wallace, et je donnerai à chacun de vous une toque de guerre empanachée de mes couleurs. Cette bannière aveë cette blonde enseigne vous conduira près de W allace ; je veux que vous y restiez, et soyez , entre ses ennemis et lui, uu mur plus fort que celui qui sépare les deux royaumes. Dans le combat , regardez cet étendard, et ressouvenez-vous que, si Dieu arme le bras du patriote , il couvre aussi son cœur de son bouclier. Dans cette foi, soyez
vous-mêmes le bouclier que le ciel envoie pour protéger la vie de Wallace. Félicitezvous d'être à ce poste d'honneur , et comptez sur la reconnaissance de 1 Ecosse. »
« Wallace et lady Hélène ! à la mort ou à la liberté ! » fut la réponse à son exhortation. Du geste et du regard, elle les remercia , et se retira suivie de leurs acclamations. Murray, armé pour son expédition , la rencontra à la porte. Rendu à sa vivacité et à sa gaîté naturelle, par l'émotion des scènes qui venaient de se passer , il oubliait les horreurs de la guerre» et ne songeait qu'à la gloire de la victoire; et la saluant d'un air de contentement, il la conduisit dans les appartemens où le soldat anglais attendait ses ordres. Eady Hélène le remercia de son empressement à venir les recevoir.
« Des terres dans le comté de Mar, « ajouta-t-elle , « ou un poste dans la petite armée que le comte lève en ce moment , sont à votre choix. Vous n'avez qu'un mot à dire, et vous verrez , respectable Anglais , que ni un Ecossais ni sa fille ne sont capables d'ingratitude. »
Le feu monta au visage du soldat : « Je vous remercie , madame , de ces offres généreuses ; mais, étant Anglais , je ne puis les accepter. Je me dois à mon pays ; et que je lui sois attaché par des propriétés , ou seulement par le sang qui coule dans mes veines, et par le serment que j'ai fait à mon roi , je serais égale-
il 8 LES CHEFS ECOSSAIS.
ment coupable de rompre ces liens. L'Angleterre m'a donné naissance; je ne puis m'unir a aucun pays en guerre avec elle. J'ai juré fidélité à Edouard Z^'^ , et je ne tirerai pas Tépée contre lui. Jai quitté Heselrigge, parce qu'il déshonorait le nom de mon pays. Trahir ce pays, ce serait me rendre moi-même infâme. Tout ce que je demande , madame , est que le' comte de Mar, lorsque j'aurai exécuté vos ordres , me permette de me rendre dans un poit de mer. Mon projet est de m'embarquer pour la Guyenne , où mon souverain est allé châtier cette province rebelle.
Lady Hélène lui dit qu'elle respectait trop ses sentimens pour l'outrager, en essayant de l'en détourner; et détachant une agraffe de diamans, elle la lui présenta. « Portez ceci en souvenir de voire vertu et de la recounaissance d'Hélène Mar. » Le soldat baisa respectueusement l'agraffe, s'inclina, et jura de garder cet honorable don jusqu'à son dernier soupir.
Hélène se retira dans sa chambre pour finir sa tâche ; et Murray , lui souhaitant une bonne nuit, alla prendre les derniers ordres du comle , avant de partir pour les ruines d'EUerslie.
LES CHEFS ECOSSAIS. ii