CHAPITRE X
Après le départ de lord de Valence, toul Soupçon , qu'il restât au château , aucun de ses liabitans , étant dissipé , Grimsby crut qu'il pouvait partir sans risque* et, le lendemain, il demanda au prieur la permission de se jnettre eu route: « Il me larde , » lui dit-il, « de sortir d'un pays où mes compatriotes commettent des horreurs dont je rougis. »
Murray mit une bourse remplie d or dans la main du soldat, tandis que le prieur couvrait son armure d"un habit de pèlerin. Grimsby , s inciinr.nt respectueusement, lui dit : « Je ne peux recevoir (^e vous cet or; mais donnez-moi Tepee que vous portez , et je la conserverai toujours. »
Murray la détacha. « Troquons, men cher ami, ji lui dit-il; « donnez-moi la votie^ et je la garderai en souvenir de la vertu que j ai trouvée chez un Anglais.
Grimsby y consiuit avec joie ; et, menant la garde de fer daiis la main de Muriay, il lui dit : a Quand vous la lèverez sur mes com-
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patriotes, pensez à Giimslïj, et épargnez le sang de ceux qui demanderont quai lier. »
Murray lui sourit gracieusemeni , en signe de promesse : car la larme de la compassion est contagieuse. Sans parler . il serra la main du soldat ; et , regrettant que des devoirs supérieurs appelassent ce brave homme loin de lui , il le vit sortir du monastère.
L'aiïligé se nc.urrit de souvenirs : ce qui semble le poison de la vie, il en fait l'aliment. Durant les heures de regret, nous nous retraçons les images de la félicité passée; et les larmes que chaque souvenir nous arrache, sont le baume qui adoucit la plaie. Oter, à celui qui survit à l'ami qui faisait son bonheur , la faculté de gémir sur le tombeau do cet ami, c'est renfermer son âme dans une tombe solitaire , c'est laisser son cœur en proie à toute la plénitude d'une douleur concentrée. Mais écoutez l'aflligé; ouvrez la voie à répanchement de ses douloureux senti mens; et, semblables au fleuve qui descend d abord en torrent du haut des montagnes , ils c )uleront peu a peu, plus lentement, jusqu'à ce qu'ils aillent se perdre dans le vaste Océan du temps.
Ainsi pensa Murray, quand le vieux Barde , resté seul avec lui , récapitula toutes ses douleurs. Pleurant comme un enfant, et racontant les alïliclions de sou maître , et les désastres
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de Bothwell , il conjura INJurray de ne pas perdre un niomeni à porter secours a Wallace, qui se trouvait presque sans amis. Murray le consolait en l'assurant quc,le soir même, il partirait poiu- les montagnes , quand le prieur revint pour conduire Hall)ert à la cellule préparée pour lui. Le bonhomme y fut confié à un des anciens religieux , chargé de lui administrer les secours temporels et spirituels.
lue désolé serviteur de Wallace ainsi pourvu, le prieur et Murray délibérèrent sur les Tuovens les plus sûrs de pénétrer aux rochers de Cartlane. Un frère lai , que le prieur avait envoyé à la recherche des cinquante guerriers d'Hélène , pour les informer des mouveraens des Anglais, entra à l'instaut. Sous &on habit de religieux, il avait pénéti:* dans plusieurs des
défilés de Cartlane , sans pouvoir rencontrer cette troupe, ni en avoir des nouvelles. Tous les environs étaient occupés par les Anglais; et, d'une femme très-communicative à laquelle il s'était adressé pour se procurer un peu de lait, il avait appris que les montagnes étaient étroitement investies par l'ennemi. Le commandant anglais, pour empêcher qu'on ne portât des vivres à Wallace, avait poussé les précautions jusque-là que, la veille , il avait arrêté une procession de moines qui allaient enterrer un jeune religieux dans le caveau de saint Colomba; et il avait fait visiter le brancard pour s'assurer si c'était bien un corps
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qu'on transportait, et non pas des provisions de bouclie.
Au milieu de cette conférence , le prieur et ses amis furent interrompus par une clameur du dehors , et des cris : « pendez le traître ! »
« Notre bi'ave Anglais est tombé dans leurs mains !» ditMurray ens'élauçantversla porte.
« Que voulez-vous faire ? « dit le prieur l'arrêtant: « votre bras seul ne sauvera pas ce soldat, la croix aura plus de pouvoir ; je vais me présenter à ces furieux; mais, si vous faites quelc[ue cas de la vie des habitans de ce cou-^ vent , demeurez ici.
Murray se calma et céda. Le prieur prit la croix sur lautel , traversa le cloître, fit ouvrir la grande porte, et se présenta à cette bande de soldats qui entouraient un homme fortement attaché avec leurs ceinturons de cuir. Le sang ruisselait de son visage sur les mains de ces hommes sans pitié , qui , avec des hurlemens , le menaçaient de la mort.
Le prieur, tenant la croix élevée, se jeta au milieu d'eux; et, au nom du fils de Dieu, mort sur cette croix , il leur ordonna de s'arrêter. Son air majestueux, le ton de cette adjuration leur en imposèrent. Le prieur regarda le prisonnier ; il ne vit point la couleur brune d'un Anglais : c'était la blonde chevelure écossaise , qui , sur son front , se mêlait avec 1« rouge du sang.
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— « Où menez-vous cet lionime blessé? »
— « A la mort, » répondit le plus insolcut d'entre eux.
— « Qua-t-ilfait ?»
— « C'est un traître. »
— « Quelle preuve en avoz-vous ? «
— « Cest un Ecossais , et il appartieiil au tléloyal comte de Mar. Ce cor avec soii faucon couronné en est la preuve, » ajouta-t-il en montrant celui même que le comte avait envoyé à Wallace , par HaibcLl, et qui était orné du cimier de Mar, en or.
«Il n'est pas douteux que ceci n'ait appartenu à lord Mar, h répliqua le prieur ; « mais cet liomme peut Tavoir trouvé. ]Vest-il pas possible aussi que le comte le lui ait donné avant d'avoir encouru le déplaisir du roi ? Qui de vous trouverait juste qu'on le fit mourir , parce que son ami serait condamné à mort? A moins que vous n'ayez quelqu'autre preuve du crime de cet liomnic , sa mort serait un assassinat , que le soureram maître de la vie puniiait par la pcrdiliou de votre ame. » En parlant ainsi, il éleva de nouvrau la croix , et les fit pâlir.
(( Je suis un ministre du Seigneur, » poursuivit-il, « et je dois être l'ami de la justice. Kemettez-moi ce blessé. Devant l'autel de -celui qui scrute tous les cœurs , il fora sa confession; s'il mérite la mort, je vous promets par Saint-Fillan, de le remettre à votre commau-
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(lant , pour que la justice ait soa cours; mais s'il est innocent, je suis un soldat du Clirist, et aucun monarque de la terre n'arrachera ses euf'ans de la protection de lEglise. »
Pendant qu'ilparlait, les soldats relâchèrent cet homme. Le prieur le remit à des moines , pour la conduire au couvent; et pour prouver aux soldats qu'il n'avait d'autre but que de protéger sa vie, et n'en voûtait point à sa dépouille, il leur rendit le cor; en leur ordonnant de s'éloigner paisiblement.
Ces soldats qui n'étaient qu'un parti de maraudeurs, sans officiers à leur tête , satisfaits de l'argent et des armes dont ils avaient dépouillé leur prisonnier , bien résolus de ne pas rendre compte de cette aventure au lieutenant qui commandait dans le château, de crainte qu'il ne leur prît le cor, se retirèrent, et continuèrent leur excursion dans ia vallée . pour grossir leur butin , en pillant les malheureux paysans.
Le prieur rentra dans le couvent ^ et fît fermer les portes. Les moines avaient déjà pansé les blessures de l'étranger; il leur fit s gne de se retirer , et s'approchaut de ce jeune liomme : « Mon (ils. >) lui dit-il avec douceur, « vous avez entendu ce que j'ai déciaré à ceux qui vous avaient arrêté. Dites-moi la vérité, et vous verrez que la vertu et le repentir on légalement un refuge assuré dans le sein de i'E-
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glise. Je suis un de ses serviteurs: nul ne doit craindre de se confier en moi. Parlez avec candeur , doù vous vient ce cor ? »
L'étranger le regarda fixement : « Un ministre de Dieu ne peut avoir l'intention de tromper ; vous m'avez sauré la vie , et je serais ingrat de le nier. J'ai reçu ce cor d'un brave Écossais qui habite les montagnes de Test, et qui Ta mis en mes mains pour convaincre le comte de Mar , que je venais de sa part. »
Le prieur se douta alors que c'était un envoyé de Wallace; mais voulant le sonder > pour s'en assurer , avant de compromettre Murray, en l'appelant à la conférence, il lui dit: « Vous veniez, sans doute , demander au comte de Mar des secours militaires ? »
L'étranger répliqua: a Si vous êtes ^ mon révéréoid père , dans la confideuce du comte , dites-moi le nom de baptême de celui qui m'envoie; expliquez-moi ce qui est arrivé au comte 3 et comment j'ai été saisi par des ennemis, quand je croyais ne trouver que des amis; et alors je vous parlerai sans réserve : jusquelà 5 quoique je confiasse volontiers tout ce qui me concerne, à votre saint caractère, je ne puis cependant disposer du secret d'autrui. »
Le prieur, convaincu par cette réserve , qu'il parlait à un messager de Wallace , n'hésita pas à répondre: « Votre maître est un chevalier ; et il n'y en a pas eu de plus brave depuis
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ce roi > qui portait le même nom , Williamle-Lion. »
L'étranger mit un genou en terre, bai«a la robe du prieur, et lui dit: « Mon père, jeTois que je suis en eiFet avec un ami de mon maître persécuté. Permettez-moi donc de retourner promptement vers lui ; car puisque la situation du lord de Mar ne lui permet plus de nous envoyer du secours , tout est perdu, et le noble Wallace est sans espoir de s'échapper des gorges dans lesquelles il est enfermé. Souffrez donc que j'aille au moins mourir avec mou ami ! t)
«Espérez une meilleure destinée. Je ne suis ' qu'un serviteur de Dieu, et ce n'est pas devant moi que vous devez flécbir le genou : tournezvous Vers cet autel ^ et adressez-vous à celui qui peut seul vous douner le secours dont vous avez besoin. »
Le saint homme , jugeant qu'il était temps d'appeler le jeune lord de Bothwell , alla le chercher dans la bibliothèque, où il était resté dans une attente impatiente. Mujrray, en le voyant paraître, s'écria : « L'avez-vous Sauvé ? >»
« J'ai sauvé quelqu'nn , » réponditle prieur; mais ce n'est pas Grimsby. Suivez-moi, vous aurez des nouvelles de Wallace. »
En voyant un chevalier revêtu de l'armure écossaise , l'envoyé de Wallace crut que ^e«
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prières étaient exaucées, et que c'était le commandant des troupes destinées à aller secourir sou brave cluf. Murray lui dit qui il était ,et appr.t de lui que Wallace était assiégé; que les femmes, les enfans et les vieillards étaient au moment de mourir de faim, n'ayant pour toute ressource, que quelques fruits sauvages et les œufs d'oiseaux qu'ils trouvaient dans le creux des rochers. « Les tirer de cette situation, « dit-il , « est le premier objet de la sollicitude de AVallace ; mais cela est impossible , avec le peu de forces à sa disposition, puisqu'il faut se faire jour à travers les Anglais qui sout en grand nombre. Néanmoins, il compte y réussir pc;r uu stratagème , s'il reçoit quelque renfort de lord Mar. »
« Les movens de mon oncle, « dit Murray, K sont paralysés en ce moment; mais tous les miens seront mis en usage. N'avez -vous pas rencontré une compagnie de cinquante Ecossais que j'ai envoyés liier matin au secours de noire vaillant ami ?» ,^
« Non, » répondit le jeune homme ^ « et je craius qu'ils n'aient été pris par les Anglais ; car, ignorant à quel point Wallace était resserré par ceux-ci, j'ai pensé être pris moimême, quand j'ai été le joindre. Je n'avais p:;s 1 honneur d être sous les ordres de sir William , quand il a frappé le premier coup en ta- Acur de rÉcosse , dans la citadelle de Lanerck;
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mais dès que j'appris Tliorrible histoire de ses malheurs, et quil s'était retiré dans les rochers de Cartlaue, je résoUis de suivre sa fortune. Nous avions été camarades d'école dès notre enfance , et depuis nous avons toujours été amis. Il m'avait sauvé la vie dans une partie de nageurs ; et je fis vœu de ia lui coniacrer, puisque la sienne était menacée partoute une formidable nation. Dans ce d; ssein, il y ^ quelques jours, je me suis évadé de la maison de mon tuteur, et sous des habits de bergers, j'ai diiigé mes pas vers les rives de la Mouse. A mon grand étonneraent, je les ai trouvées occupées par les Anglais; mais j'ai continué ma route, et à travers les buissons et les passages les moins pratiqués, je suis arrivé au bas des précipices sur le sommet desquels Wallace est campé. Pendant que je veillais Vinstantet reconnaissais les endroits les plus favorables pour monter, caché dans les broussailles, j'ai entendu la conversation de deux soldais anglais. J'ai appris qu'outre Heselrigge , deux: cents Anglais étaient tombés sous les coups de la troupe de Wallace à Lanerk ; que la nouvelle en ayant été portée h sir Richard Arnulf, lieutenant-gouverneur à Ayr, il avait envoyé mille hommes investir les rochers de Carthme^ attendu qu'on était déjà iuformé, par les espions, que c'était là que Wallace sétait établi. J'ai sa de plus,
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que les ordres étaient de le prendre mort ou vif, et de ne faire aucun quartier à ses adherens, hommes ou feanmes.
« Telles sont les nouvelles que j'ai portées à mon ami, quand, au milieu de la nuit, grimpant le rocher , et appelant la sentinelle en langue écossaise, j'ai été admis dans ce lieu sacré. Wallace a reçu à bras ouverts son ami K.er, et m'a fait pari de ses embarras et de ses espérances. Il m'a dit la famine dont sa petite garnison était menacée, et les fatigues dont elle était harassée, occupée sans ce^se a prévenir les surprises et à repousser les Anglais , en faisant rouler des pierres sur eux lorsqu'ils tentaient de monter. Dans cette extrémité , il a observé un défilé qui est moins gardé parce que les Anglais le croient impraticable. C'est par là qu'il projette de faire sa retraite , s'il peut avoir quelques troupes fraîches pour la couvrir. Ayant tout récemment passé par les chemins les plus cachés , je me suis proposé pour aller chercher les secours de lord Mar , et leur servir de guide.
« Telle était, « continua Ker, « ma mission. Jugez de ma douleur quand j'ai trouvé en mon chemin les forces anglaises encore dcOiblées ; quand , approchant de Bothwell , j'ai été saisi par des soldats de cette nation, et déclaré complice du comte de Mar , condamné , moutils dit, à avoir la tête tranchée. »
K Les choses n'en sont pas là , » dit Murray rougissant d'indignation. <* Plus d'une tête de taureau (i) fera gémir les Southrons avant que celle de mon oncle tombe sous leur hache ! Aucun franc écossais ne périra, j'espère, sur l'échafaud : car tant que nous aurons un bras pour tenir l'épée , il n'y a qu'un insensé qui veuille quitter le champ de bataille à d'autre condition que la liberté, et qui ne préfère y mourir. Le sacrifice de notre vie est fait, le camp de Wallace, ou un cercueil, doivent être désormais notre demeure! »
« Brave jeune homme, » dit le prieur; « puisse l'innocence qui enflamme votre courage en être toujours l'âme ! Il n'y a d'invincibles que ceux qui sont aussi disposés à mourir qu'à vivre ; et nul ne peut être ferme dans ce principe que celui dont la vie exemplaire est la préparation pour l'autre monde. »
Murray s'inclina avec modestie 5 et, se tournant vers Ker , il lui dit: « Puisque nous ne pouvons plus compter sur les cinquante hommes envoyés par ma cousine Hélène, je vais me rendre chez mon oncle, sir John Murray , à son domaine de Drumshargard. Ce domaine n'est pas considérable , et on ne peut y levés qu'un petit nombre de soldats ; mais j'espère
(1) Une tête de taureau , servie dans un repas , signi fiait que quelqu'un de h coflipagriiç devait çlre immédiatement mis à mort.
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qu'il pourra nous eu fournir assez pour assurer la retraite de notre chef, et pour ce moment c'est tout ce < u il nous Faut. »
En consé jucnce, Murray, qui jugeait que la plus grande célérité était nécessaire , et qui craignait en outre que le lieutenant de Both- Wcll, informé de l'aventure de Ker , ne Tint au couvent le réclamer , se détermina à partir avec celui-ci dès quM ferait nuit, tous deux «déguisés en pajsans.
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