CHAPITRE XL
Jtendant que tout cela se passait, Hélone qui , la veille au soir , avait été conduite par le prieur dans hi cellule préparée pour elle ,dorjnait profondé meut. A sou réveil, elle était dans un doux calme , et absorbée dans le souvenir dim songe agréable.
Elle avait vu un jeune cbevalicr, révolu d'une I)ri Hante armure, entrer dans sa cellule, portant son père dans ses bras. Il avait déposé le comte à ses pieds ; mais , comme elle se baissait pour rembiass?r, le chevalier l'avait prise par la main et conduite à la fenêtre de 1 apparlemeut qui s'était a grandi et paraissait immense. Là , il lui avait souri , en lui disant : « Regardez , et voyez comme j'ai accompli mon vœu. » En ciTet, elle avait vu tout un j cupîe rassemblé et dans la joie , qui , à Tappariliou du jeune guerrier, avait fait retentir les airs d'acclamations : ce bru t l'avait réveillé. Elle. tress.'illit , regarda autour dellc , et se trou a dans sa cellule ; mais le ravissement d avoir vu son père faisait palpiter soa cœur , et il lui semblait encore semir sa ma a dans c-^ll'- du
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guerrier. « Anges du sommeil, » s'écria-l-elle, t< je vous remercie de cette vision !
Le prieur de Saint-Fillan aurait pu liie dans son cœur ses propres sentimens. Hélène Mar , la plus douce des créatures, était une preuve qu'une âme ardente et pieuse contient les principes du véritable héroïsme. Ses espérances font disparaître les impossibilités: les obstacles , les dangers , rien ne Tarrête pour courir à son but. Au milieu d'une armée, elle se sent toute la force d'un conquérant. Cette armée lui manque-t-elle ? des yeux de la foi elle voit des légions d'anges la remplacer. La- <ly Hélène savait que la cause qui avait fait tirer l'épée de Wallace , était juste ; elle savait que la vertu avait dicté la résolution de son père de le seconder; et là , où est la justice, les ailes du Seigneur sont déployées, et servent de bouclier.
Ce songe lui parut prophétique: « Oui, » dit-elle , « quand je verrais des millions de soldats d'Edouard environner mon père et ses amis , je ne désespérerais pas. La vie , ô noble Wallace ' ne t'a pas été donnée pour un moment; ton aurore s'est levée ; le jour paraît, qui développera ta grandeur, et fera voir en loi la gloire de TEcosse. »
Plongée dans ces pensées, elle n'entendit pas ouvrir la porte de sa cellule , et ne s'aperçut de rentrée du prieur que quand il fut près
d'elle. Il rinforma du départ du soldat anglais, de l'aventure qui les avait alarmés pour lui , et qui avait mis sous leur protection un inconnu des rochers de Cartlane. A ce nom , Hélène rougit ; elle se figura le guerrier de son rêve prêta paraître devant elle, et s'attendit à entendre le récit miraculeux de la délivrance d« son pèr«.
Le prieur, ignorant ce qui se passait dans son âme , lui raconta, avec calme, tout ce que Ker lui avait appris de la position de Wallace, et de l'extrémité à laquelle il était réduit. Il ajouta unexpose de ce que méditait son cousin pour le secourir. Le teint animé d'Hélène perdit peu-à-peu son éclat, et fit place à la pâleur. Des soupirs furent sa réponse aux observations du prieur sur les difficultés de l'entreprise. Mais quand celui-ci, entraîné par sa pilié pour les braves gensqui avaient embrassé cette cause, dit, sans réflexion, qu'il craignait que Wallace ne fût, avec eux , victime de son zèle patriotique , Hélène sourit et parut inspirée. « Mon père! » s'écria-t-elle , « ne m'as-tu paseuscigné que si Dieu arme le patriote, c'est aussi lui qui le couvre de son bouclier ? j»
« Cela est vrai , » répondit-il 3 « et si vous le croyez fermement , pourquoi ces soupirs que vous poussiez tout-à-l'heure? »
« La nature succombe par momens , » répondit-elle, « mais les espérances du chrétien
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la relèveui avant qu elle soit tout-à-fait abattue. Pardonnez-moi donc de pleurer quelquefois ; ce sont le plus souvent des larmes d« confiance et de consolation. «
« Fille du ciel, » répliqua le Lon prieur ^ « vous enseigneriez la dévolion à la vieillesse , et vous inspireriez les grâces de la religion à la jeunesse. Soyez toujours la me me, et vous pourl'iez voir avec calme la chute des mondes. >»
Hélène , après une liuiuble réponse à cet élan du cœur de ce saint homme, désira voir son cousin avant son départ pour l'expédition qu'il projetait. Le prieur alla le ch rcher. Leur conversaiion dura long-temps, et leurs adieux furent tendres. « Quand je vous reverrai , mon brave cousin, dites-moi que mon père est libre, et que s:=n libérateur est hors de danger. Votre propre vie , mon cher Murray , me sera toujours bien précieuse. »
2Slurray s élantretiré, Hélène demeura seule.
Le jeune guerrier et Ker, ayant caché leur armure sous des habits de paysans, et recules bénédictions d'Halbert pour son maître , se mirent en route à la nuit , et traversèrent les bois qui séparaient Bothwell de Drumshargard.
Sir John Murray était couché quand son neveu arriva; mais le p-rtier , à la voix bien connue de lord Andrew Murray , ouvrit ; et celui-ci, laissant Ker d.ms la salle à manger, passa à lappartcment do son oncle.
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Le vieux chevalier reçut à bras ouverts son neveu. D'après le rapport des fugitifs de Both-well , il craignait qu'il ne fût aussi prisonnier,
Murray expliqua sa mission. Elle était d'obtenir de sir John une troupe de choix, pour secourir celui qui avait sauvé la vie au comte, et l aider ensuite à tirer lord Mar et la comtesse du château de Dumbarton , si Edouard ne les faisait pas mettre en liberté.
Sir John écouta son neveu avec une inquiétude marquée et croissante. Quand il apprit qu'Hélène restait au couvent, il l'approuva fort, — « C'est très-bien, » dit-il ; « la mettre sous la pr tec tion d'un particulier, c'eût été accroître les calamités; elle aurait été découverte^ et son protecteur se serait trouvé lui-mêuie en danger. L'église peut seule, sans s'exposer, donner asile à la fille d'un prisonnier d étal. »
« Je me félicite donc de plus en plus de l'avoir conduite au couvent , » dit Murray , « el elle y restera jusqu'à ce que vos généreux secours me permettent de délivrer son père. »
« Mon neveu , « dit Drumshirgard (i) , « lord Mar s'est conduit avec beaucoup dim prudence et de précipitation; qu'avait-il à faire de lever des troupes pour soutenir sir William Wallace? et comment a-t-il osé, sans y être autorisé par mon frère , disposer vie
(i) Il est d'usage en Ecosse de distinguer les chefs d« même nom par celui de leur domaine.
ses vassaux pour une si dangereuse entreprise , et attirer ainsi la ruine sur le château de Bothwell? j»
Murray tressaillit à ces observations inattendues. Il savait que son oncle était timide , mais il ne le soupçonnait pas de pusillanimité et de bassesse ; cependant , en considération du respect qu'il devait au frère de son père , il se contint, et répondit avec douceur. Mais le vieillard ne put approuver qu'un grand seigneur hasardât sa fortune et ses amis , pour payer une dette de reconnaissance. Et quant au motif des sentimens patriotiques^ il le traita avec dédain. — « Croyez-moi , mon cher An- -drew^ , il n'y a que les voleurs à qui ces principes profitent , ou les gens sans ressource , et prêts à embrasser ce métier. »
— K Je ne vous comprends pas , monsieur. » — ce Vous ne me comprenez pas.^ » reprit avec humeur le chevalier. « Qui est-ce qui souffre dans ces efforts pour la liberté , ainsi f[u'il vous plaît de les appeler^ si ce n'est lesjgens tels que lord Mar et vorte père? Séduits par des déclamations artificieuses, ils sejjettentdans des conspirations contre le gouvernement existant; ils sont découverts, ruinés, et finissent souvent par perdre la vie. Qui profite de la rebellion? Des misérables sans fortune aucune > qui suivent ces beaux principes parce qu'ils u'oui qu'à gagner; et rien à perdre. Ils pillent
sous le masque du désintéressement ; et, ne hasardant au jeu que leur indigne vie, ils font des hommes les plus coiisidérahles du royaume leurs instrumens, et mettent tout le pays en feu pour se saisir de quelcpes brandons» »
La colère gagnait Murray pendant ce discours. — « Vous n'en ven. z point, monsieur, à ce dont il est ques ion. Je ne suis pas ici pour débattre les incouvéniens d'une révolte; j'y suis pour solliciter votre secours en faveur de deux des plus braves hommes de l'Ecosse; pour vous prier de m'aider à les arracher des mains du tyran qui vous a fait esclave. »
« Mon neveu ! « dit le cheva'ier se dressant ^jur son lit , et le regardant fièrement , « si tout autre que quelqu'un de mon sang eùtpro^' féré ces mots , il mourrait à linslant. »
« Quiconque, monsieur, » p ursuivit Murray, « agit d'après vos principes, doit se reconnaître pour esclave ; et s'il se croit insulté par ce nom, c'est lui-même qui fait affront à sa conscience. Le mot n'est rien ; c'est le fait qui doit émouvoir votre cœur , et y réveiller Tindignation dun Écossais et d'un Murray. Ne voyez-vous pas brûler autour de vous les villages ? raser les châteaux de vos chefs ? Les plaines de Dumbar n'ont-elles pas été inondées du sang de vos proches ? et ne voyez-vous nas en ce moment même , ceux-ci conduits, chargés de fers , dans les prisons du tyran ? Vos
plus vigoureux vassaux ne sont-ils pas enlevés de votre service , et envoyés à des guerres étrangères ? Et vous demandez encore où sont les injures ! elle nom d'esclave vous offense ! «
Murray, en achevant ceci , se lova de son siège , et parcourut la chambre en grande agitation , sans remarquer la confusion de son oncle, qui, frappé de couviclionet de crainte , reprit la parole t <i Tout ce que vous dites n'est que trop vrai , Andrew^! Mais que suis-je, moi ou tout autre particulier , pour nous faire les champions désespérés de toute une nation? Ealiol nous remerciera-t-il de sacrifier notre vie au ressentiment de ses indignités ? Bruce lui-même , le légitime héritier de la couronne , nous abandonne à notre destinée , et s'est fait courtisan en Angleterre. Pour qui irai-jedonc aventurer mes cheveux blancs , quitter le repos dont je jouis ici , pour courir après lUie liberté incertaine , et rencontrer une mort presque inévitable ? »
ce Pour lÉcosse ! mon oncle , la liberté est son droit. Vous êtes un de ses enfans ^ et si vous ne prenez part à la grande entreprise de la délivrer des tigres qui dévorent ses entrailles, vous serez coupable de parricide. Ne pensez pas, monsieur, que vous sauviez et voire propriété et vos cheveux blancs en baisant vos fers. Vous êtes Éc ;ssais , et cela suflît pour armer l'cuuemi contre votre fortune et votre
yie. R.?ppelcz-vous le sort de lord Monteith. Au moment même où il était cirCoiiveiiu par les parasites dEdouard , et cajolé pour devenir Anglais ; alors qu'il recevait dans ses bras la fille de Crcssingham , la vengeance d'Edouard l'atteignait parla main de cette femme ; il périt ! »
Murray vit son oncle ébranlé et tremblant.
K Mais je suis trop peu considérable , mon neveu. »
« Vous êtes le frère de lord Botlivell , » reprit Murray d'un air où se peignait toute la dignité de son père 3 cr ses grandes possess'ons en ont fait un traître aux yeux des représentans du tyran. Cressingliam j en sa qualité de trésorier de la bande, a déjà envoyé son lieutenant se saisir de notre domaine patrimonial. Et ne vous faites pas illusion , en croyant que quelqu'un de ses officiers ne demandera prs, en récompense de ses services, les cliamps fertiles de Drumsbargard. Non ! n'imaginez pas que le frère de lord Bothwell soit un homme trop peu considérable pour qu'on ne lui fasse pas l'honneur de confisquer ses biens. Croyez-moi , la modération des tyrans n'est pas celle de la clémence ; c'est celle de leur convenance. Ont-ils besoin de votre fortune , la prison et la hache sont prêtes pour la leur assurer. »
Sir John Murray , quoiqu'il fut un homme
timide et de peu de lumières , comprit fort bien ces raisonueracns de son neveu ; et ses craintes prenant une autre direction , il déclara sa résolution de se retirer, sans plus tarder, dans les montagnes. « Au point du jour , » di'il, «je me mettrai en route, et j'irai joindre mon frère à LocTiawe; car je ne me crois pas en sûreté si près des garnisons de Tennemi. »
Murray approuva son plan ; et après avoir arraché son consentement à ce qu'il enrôlât trente de ses vassaux, il alla retrouver Ker, et s'occuper du choix de ces trente hommes. Il n'étaitni nécessaire, ni flatteur poursou amourpropre , de faire part à celui-ci des argumens qu'il avait été obligé d'employer pour obtenir ce faible secours; il se tut là-dessus , et dans nioiusd'uiie heure, il eut réuni trente hommes déterminés. Des qu'ils furent équipés , il les conduisit dans la salle, pour recevoir les derniers ordres de leur seigneur.
En les voyant armés, et leurs dagues nues à la main , sir John pâlit. Murray , tenant la bainiière de Mar, et ayant Ker à son côié , était à leur tête.
ce Jeunes gens, » dit le vieux chevalier, en essayant de prendre un ton ferme , u vous devez , dans cette expédition, vous considérer comme appartenant à mon neveu: il estbrave, et rempli d honneur ; ainsi , je vous mets absoUimcni sais ses ordres. Mais comme je le
fais d'après ses instances, je ne suis pas responsable des entreprises auxquelles il vous conduira.
« J'en prends toute la responsabilité sur moi, » dit Murray , rougissant de la pusillanimité de son oncle ; et il tira son épée , en secouant son armure de manière à faire reculer le vieux clievalier. « Vous nous permettez maintenant de partir, monsieur? »
Sir John exprima son consentement. Il lui tardait de voir cette tête chaude hors de chez lui , et de réunir son or et ses domestiques , pour décamper dès la pointe du jour.
Il était encore nuit, quand Murray et sa troupe se mirent en route pour les défilés de Cartlane.