CHAPITRE XIII
JnLÉLÈNE écouta avec étonnement et une vive doukiir cette histoire, niallieureusement trop probable, de la tendresse mal-entendue, ou de la traliisoH de sa bdle-mère; elle se ressouvint des menaces qui lui étaient échappées dans leur derniôre conversation; et ne voyant aucune raison de douter de ce qui expliquait si bien des événemens jusques-là inconcevables, la surprise de Bothwell , la captivité de son père, la découverte de la retraite de Wallace, et ses propres infortunes, elle ne fit aucune réponse ; jnais elle pria intérieurement le ciel de mettre un terme aux calamités dont la témérité de i^dy Mar était la source.
« Vous ne répondez pas , « dit Marguerite : « mais si vous doutez de ce récit , lord Soul is lui-même pourra vous assurer que je n'ai rien dit que de vrai. »
«Hélas! » reprit Hélène, avec un profond soupir, « je ne vous crois que trop. Je vois la profondeur de Tabiinedanslcquel je suis plongée. Et cependant, « s'écria-t-elle^ se rappe-
lant qu'elle avait été trompée, « je ne serai pas tout-à-l'ait misérable, si mou père vit, et n'est pas à Textrémité comme on me l'a dit. »
« Si cela peutvous consoler , » répondit Marguerite , « toute Ihistoire de la maladie du comte n'est qu'une invention pour vous tirer promptemeutdu couvent. »
t< Je te remercie , bienfaisante Providence , de cette consolation ! »> s'écria Hélène 5 « elle redouble ma confiance en toi. »
Marguerite secoua la tête , et dit en ellemême : c< Pauvre victime ! ta dévotion est vaine. » Mais elle n'eut pas le temps d'exprimer ce qu'elle pensait ; son mari et le déserteur entrèrent. Hélène , croj^ant que c'était Soulis , tressaillit. L'étranger s'avança pour la prendre dans ses bras. Elle se débattit, et dans ses mouvemens elle fit tomber sa visière. Elle aperçut une figure pâle et sinistre , avec une large cicatrice sur la mâcluire. Cette mine et la dureté de son regard la firent trembler, et elle se précipita sur Marguerite pour y clierclier protection. Cet homme remit promptement sa visière , et , pour la première fais elle entendit sa voix qui était rauque et impérieuse. Il lui ordonna de se préparer à accompagner lord Soulis qui partait pour le sud de l'Ecosse.
Hélène, regardant ses mains encli înées désespéra du succès de tout elî'ort qu'elle fc-
rait pour s'échapper, et pensa qu'elle n'avait d'autre ressource que de gagner du temps. Elle consentit à ce qu'il prît sa main ; et soutenue de l'autre côté par Macgrégor , elle sortit de la caverne. Elle observa que celui-ci souriait et faisait un signe à sa femme. Sa frayeur redoubla. « Ah! » dit-elle , « voici encore quelque piège ! à quelle nouvelle trahison suis-je destinée ? Laissez-moi ;« et faible, elle s'appuya sur le bras de l'étranger.
Le tonnerre grondait sur sa tête, etles éclairs brillaient sur le sommet des montagnes. Elle leva les yeux , et s'écria avec Taccent du désespoir: « Ah! si la foudre pouvait mefrapper ! » Dans ce moment , Soulis , monté sur son coursier, s'approcha et ordonna qu'on la plaçât dans la litière : incapable d opposer de la résistance à tant d'ennemis qui l'entouraient, elle les laissa exécuter tranquillement les ordres de leur maître , et tirer les rideaux sur elle. Marguerite monta en croupe derrière son mari ; et Soulis donnant le signal , ils se mirent en marche d"uu pas rapide. Dans peu d'heures ils sortirent des vallées onibrjigees de la Clyde, et entrèrent sur le sol dépouillé de Leadhill-Moor, De sombres nuages couvraient tout le pays.
Le tonnerre se faisait entendre dans l'éloignement, et les éclairs étaient si forts , que les porteurs souvent dé| osaient leuriardeau et
se couvraient les yeuv de leurs mains pour recouvrer la vue. Un vent pénétrant traversait les minces rideaux de la litière, et les écartant quelquefois 5 découvrait à Hélène l'aspect de la contrée qui était horrible. «Tout ce qui m'environne, » se disait Hélène, « ne présente comme moi-même que désolation. »
Mais ni le froid, ni la pluie qui inondait la litière , ne lui faisaient éprouver aucune sensation. Ce n'est que lorsque l'esprit est libre que le corps est délicat. Elle était trop pénétrée de l'horreur de sa situation actuelle et de son avenir, pour s'apercevoir de ces inconvéniens de la saison.
La cavalcade montait avec peine une croupe escarpée; et la tempête était si furieuse, que les porteurs s'arrêtèrent , et dirent à leur maître qu'il était impossible de continuer avec sûreté dans la nuit qui s'approchait. « Regardez , » disaient-ils, « ces rochers à pic, et qu'on ne distingtie pas même à travers les brouillards; et jugez si, malgré les bourrasques , nous pouvons nous hasarder avec cette litière dans un sentier si roide et si glissant. »
S'arrêter dans cet endroit paraissait àSoulis aussi périlleux que d'avancer. « Nous ne gaulerons rien, » dit-il, «en essayant de retourner en arrière; nous sommes environnés do pré'cipices, et rester ici est tout aussi dan-
19^ LES GHEi?S ECOSSAIS.
gereux; nous serions bientôt eniraînés par les
torrens qui grossissent. »
Hélène voyait avec calme la chute de ces cascades qui couvraient d'écume l'impériale de sa litière ; elle souriait à la mort dont elle était menacée; et loin d'être intiinidée par son aspect, elle regardait avec résignation, avec com].laisance même, le lac qui s'enilait au-dessous d'elle , et dans le sein duquel, bientôt, elle espérait s'endormir.
Les porteurs , sur cette remontrance de leur maître, se remirent en route, et après avoir long-l^nips lutté contre la tempête , ils arrivèrent au sommet ouest de la montagne. Us commençaient à descendre du côté opposé, quand la nuit les enveloppa de ses ombres. Jetant les yeux sur le chaos qui s'ofîrait devant eux, ils déclarèrent que, pour cette fois, il leur était impossible d'aller plus loin, et qu'ils ne feraient pas un pas de plus jusqu'au raonieiit où les premiers rayons du jour viendraient les éclairer. ^
Soulis vit qu'il était inutile d'insister. Il ordonna à toute sa troupe de faire halte, et de se mettre à Tabri sous un énorme rocher dont le sommet s avançait au - dessus de l'étroit sentier qui servait de chemin. Le rugissement des eaux, dans le gouffre au dessous d'eux, £ lisait reconnaître ce gouffre pour le récep-
tacle de ces épouvantables cataractes , qui tombent sans interruption des montagnes de Peutland.
Soub's mit pied à terre. Les porteurs posèrent la litière, et s'éloignèrent quand il s'en approcha. Il ouvrit un des rideaux, et se jetant sur la couclie d'Kélène, il la prit rudement dans ses bras. « Mignone, » lui dit-il, «t vous allez me servir d'oreiller jusqu'au jour; » et ses lèvres brutales se colèrent sur sa joue. Avec une force extraordinaire, et dont ellemême fut étonnée , elle le repoussa : et de ses mains enchaînées le tenant éloigné, elle jeta des cris perçans.
« Use tes forces à crier! » lui ditSouliSj la prenant dans ses bras; « tu es à présent si sûrement à moi, que le ciel même ne saurait le sauver. »
« La mort ! la mort ! » dit alors d nne voix affaiblie Hélène désespérée ; et faisant uu dernier effort pour s'arracher des bras de ce monstre, qui triomphait de son agonie, elle dégagea sa main droite, saisit un petit couteau d'or que lui avait donné son père, et qu'elle avait caché dans son corset comme une dernière ressource; elle allait le plonger dans son sein, quand elle fut couverte du sang de Soulis. Un coup porté par un bras invisible, avait attciut l'épaule de son ravisseur; et quoique ce coup ne fiit pas mortel, la blessuie
était profonde. Soulis se remit sur pied, etun terrible combat à l'épée se livra à côté d'Hélène étendue dans sa litière.
Deux des gens qui vinrent au secours de Soulis tombèrent morts sur elle jet le chef lui-même, couvert de blessures, blasphémant et ne respirant que vengeance, fut emporté par les autres , « Oîi me portez-vous ? » criait-il, « laissez - moi me venger, je veux me jeter sur ce démon nocturne , qui m'a enlevé ma victime. Laissez-moi, ou je vous ferai mourir dans des tourmens plus cruels que ceux de Teufer ! « Il extravaguait; mais en dépit de ses jnenaces, ses gens épouvantés, et qui croyaient avoir une légion de démons à leur trousse, le portèrent dans un coin du rocher et retendirent à terre, affaibli par la perte de sou sang et presque sans connaissance. Deux de* plus hardis d'entre eux retournèrent avec précaution, pour voir ce qu'était devenue Hélène: bien persuadés que s'ils pouvaient la remettre en sa possession, leur maître les comblerait de faveurs ; mais également couvain^ eus que 5 si elle était perdue, toute la troupe serait cruellement châtiée.
Macgrégoretle déserteur furentles premiers qui arrivèrent à l'endroit où Hélène avait été laissée, et ils virent avec effroi que la litière y était, mais qu'elle avait disparu. Ils revinlentj incertains si le bras mystérieux qui avait
frappé leur maître Pavait enlevée, ou si elle s'était précipitée dans le goufifrej mais ils se décidèrent à faire ce dernier rapport à Soulis , sachant bien qu'il apprendrait avec moins de peine quelobjet de sa passion avait péri, qu'il n'en éprouverait de le savoir échappé de ses mains.
Consternés, ils retournèrent vers leur redoutable maître, et il apprit que cette belle créature , qu'il croyait immuablement à lui, qu'il regardait comme sa propriété, son esclave, était, et pour toujours, perdue pour lui. Il entra en frénésie : il frappait la terre comme une bête féroce; sa bouche était écumante, et il repoussa violemment Marguerite qui venait panser ses blessures. « Rebut de ton sexe ! » lui cria-t-il , « qu'as- tu fait de celle que je t'ai confiée ? »
« Milord, » répondit-elle tout effrayée « vous le savez mieux que moi. Vous avez épouvanté cette jeune créature; vous êtes entré de force dans sa litière; pouvez-vous être étonné ? »
— « Que je t'envoie de force en enfer, exécrable sorcière, qui ne s'entend pas mieux à préparer une esclave pour la réception de son maître! » A ces mois, il la frappa encore mais cette fois, ce fut de sa main armée de son gantelet , et les yeux de l'infortunée Marguerite ne se rouvrirent plus. Le coup porta
2éo LES CHEFS ECOSSAIS.
sur la tempe; la victime tomba sans mouTement aux pieds de Soulis.
K Ma femme! » s'écria Macgrégor, en la prenant dans ses bras tremblans. « Ah! milord, comment ai-je mérité ceci ? vous Tavez tuée ! »
« Et quand cela serait, » répondit Soulis Ifroidemeut et avec dédain , en la poussant du pied , « elle était vieille et laide : et si vous pouviez me ramener Hélène, dont je faisais plus de cas que de cinquante mille femmes , vous auriez le choix a Fermitage pour remplacer cette vieille bavarde. »
Macgrégor ne répondit pas, mais il reconnut dans son cœur, que celui qui sème le vent recueille la tempête } que c'était ainsi que les scélérats récompensaientles insirumens de leur scélératesse , et il fut obligé de se dire : « Je Tai mérité de Dieu , mais non pas de toi ! » Sanglottant sur le corps de sa femme également criminelle ; et aidé de ses camarades , il l'enleva , et sortit de l'odieuse pré- «ence de son maître.