CHAPITRE XIY
(cependant , lady Hélèue, qui avait à peine conservé le sentiment au milieu des agitations de la crainte et de l'espérance, dés queSoulis eut disparu , se dégagea des corps morts qui l'oppressaient , et dans son empressement à s'éloigner, enchaînée comme elle l'était , elle serait sûrement tombée dans le précipice, si le même bras qui avait frappé son ravisseur ne l'avait saisie au moment où elle s'élançait de £a couche. « Ne craignez rien , » lui dit une voix douce, « vous êtes sous la protection d'un chevalier écossais. »
Il y avait dans le son de ces paroles quelque chose de si rassurant , qu'il lui sembla qu'elle était dans les bras d'un frère ; et laissant tomber sa tête sur son sein, elle répandit des pleurs de reconnaissance qui la soulagèrent et prévinrent un évanouissement. Son ilibérateur, jugeant qu'il n'y avait point de temps à perdre , et que les ennemis, se ralliant reviendraient bientôt sur lui, Tenleva; et avec l'agilité d'un chevreuil , sautant de rocher en rocher, passant à travers deux nappes d'eau , et d'un pied sûr et léger, parcourant un pout
fait d'un seul arbre jeté d'un bord à l'autre du précipice , il se trouva du côté opposé, et ordonna à un de ses gens qui se présenta, d'étendre son plaid sur le rocher. Là , il déposa la tremblante Hélène , en la conjurant de nouveau de prendre confiance en lui. Il appela successivement ses gens par leur nom , et dans un moment ils furent réunis en grand nombre autour de lui. Leurs épées , qui brillaient à la clarté de quelques étoiles dégagées des nuages , auraient renouvelé les alarmes d'Hélène, si cette voix douce et gracieuse ne les avait dissipées.
Il ordonna a ses gens de prendre leurs hacbes, et de couper l'arbre qui servait de pont. Cette précaution lui parut nécessaire , pour prévenir quelque nouvelle attaque s'il était poursuivi.
Ses gens obéirent; et peu après, Hélène, qui respirait à peine, entendit le bruit qu'occasionna la chute de l'arbre dans le torrent au fond du précipice. Cette opération faite , le guerrier revint auprès d'elle. La pluie continuait avec force : il s'occupa de la mettre a l'abri des inclémences de cette affreuse nuit. « Il y a , » lui dit-il , « dan5 le nord de la montagne , une cellule d ermite ; je vous y conduirai demain matin. C'est le plus sûr asile ; mais en attendant , permettez-moi de vohs trouver quelque refuge. »
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« J'irai partout avec l'honneur pour guide.» lui répondit Hélène d'un ton timide.
« Vous êtes aussi en sûreté avec moi , madame 5 que vous le seriez dans les bras d'une vierge. Il ny a plus pour moi dans votre sexe que des sœurs. Tout mon bonheur est de leur offrir la protection d un frère. Qui que vous soyez , fiez-vous à moi , et vous ne serez point trompée. >*
A ces mots, Hélène lui présenta la main, et essaya de se lever; mais dès la première tentative , ses fers lui blessèrent les pieds , et elle retomba. Son libérateur sentit ceux qu'elle avait aux mains, se rappela le cliquetis qu'il avait entendu , avec surprise, pendant qu'il la portait , et lui dit : « Qui a pu avoir tant d'inhumanité ? »
« Le misérable des mains duquel vous m'avez délivrée : c'est ainsi qu'il me retenait dans une captivité pire que la mort. »
Pendant cette réponse, il rompait les fers et les jetait dans le précipice. Le bruit qu'ils firent en y tciîibant, fut pour Hélène un nouveau gage de la pureté des întemious de son libérateur; et le cœur plein de reconiKiissance, elle s'abandonna à sa conduite , en lui disant • « Ah ! si vous avez une femme ou une sœur qui se trouve quelque jour en semblable péril ( car qui est en gûreié dans ces temps malhea-
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rf ux ?), pu'sse ie citl vous récompenser, en lui envoyant uti si noble ]Jî)éritteiir ! »
L'étranger poussa Un profond soupir : «Non, madame. » liti dit-il , « je n'ai point de femme, ni de sœur: mais cependant ma famille est très-nombreuse, et je vous remercie de cette prière. » Un second soupir lui écbappa; et il la conduisit en silenco , par une pente tortueuse , jusqu'à un petit vallon où il y avait une cabane.
« C'était ici, il y a trois jours, » dit le chevalier,en y introduisant Hélène, « la demeure d'un bon vieux berger qui gardait ses troupeaux sur ces montagnes; mais des maraudeurs anglais lui ont enlevé sa fille, et ont pillé sa petite demeure, après l'en avoir chassé. Dans la nuit même , il a péri de froid et de douleur. Son fils 5 brave jeune homme que les ravisseurs de sa sœur ava'ent laissé pour mort , je l'ai trouvé aujourd hui dans ces déserts , couvert de blessures , et réduit au désespoir. Quand j ai entendu vos cris, madame, de l'autre côté du précipice, jai imagii^é qu'ils partaient de \d S(H!r de ce pauvre garçon, et que j'aurais la satisfaction de les rendre l'un à l'autre. »
Hélène frémit en écoutant cette histoire qui ressemblait si fort à la sienne , et quand il eut cessé de parler , elle s'écria : « Malheureuse fille, qui n'a pas trouvé un si généreux protecteur ! et moi , conimeut exprimcrai-je
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jna reconnaissance envers ie ciel et envers vous ? » Elle parlait avec peine, tant elle était faible et tremblante, et ses ressouvenirs, se présentant en foule à son esprit, lui peignirent d'une manière si vive le sort qu'elle aurait éprouvé si ce brave étranger ne fut arrivé à son secours, que ses forces l'abandonnèrent tout-à-fait, et elle tomba sur un siège de gazon. Le chef lui tenait encore la main ; elle était glacée. Il ne repondit point à ce que , dans son agitation , elle venait de lui dire , mais , alarmé de son état, il appela ses gens, et leur ordonna de se procurer de quoi allumer du feu. La nuit était si obscure , qu'ils désespéraient d'y réussir. Pendant qu'ils cherchaient , dans les fentes du rocher , des feuilles et quelques brins de bois sec , Hélène, totalement épuisée , était appuyée sans înouvement contre les dures parois de la cabane. Le chevalier, jugeant à la brièveté de sa respiration , qu'elle sévanouissait tout-à-fait, la prit daas ses bras , et la posant sur sa poitrine , il lui frotta les mains et le front. Ses efforts furent vains : on ne sentait plus ni respiration ni pouls. Alarmé de ces signes de mort , il appela ses gens.
(c Blair, » dit-il au premier qui entra , tf n auricz-vous donc pas entre vous tous quelque cordial ? »
Blair lui répondit en lui présentant un flacon. Le chevalier versa quelques gouttes de
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la liqueur qu il couteuait , dans la bouche d'Hélène, et en répandit davantage sur son visage. « Pauvre dame ! » dit-il en soupirant , a elle va périr dans ce pays perdu, où Ton ne peut se procurer ni feu, ni nourriture. »
Dans ce moment, quelques-uns de ses gens revinrent avec des brandies d'arbres sèches qu'ils avaient trouvées près de là : un bon feu fut allumé , et a mesure qu'il faisait sentir sa chaleur, notre chevalier voyait avec joie Hélène revenir doucement à la vie. Elle était couchée sur un amas de plaids qu'il avait fait étendre à terre, et sa tête était penchée sur sa poitrine : quand elle ouvrait les yeux, la lumière donnait en plein sur son visage.
a Etes-vous enfin ranimée , madame ? » lui dit-il.
Sa délicatesse s'alarma de reposer ainsi sa tête: même sur le sein d'un libérateur; malgré sa faiblesse^ elle fit un effort pour se soulever , lui adi'essa quelques remercîmens , et demanda de l'eau : on lui en porta. Elle en but un peu^ et levant les yeux , elle rencontra les regards compatissansdu chevalier; mais elle ne voyait encore qu'à travers un nuage , et elle discerna à peine ses traits. Languissante, elle laissa retomber sa tête sur le banc de gazon. Son visage était jâle, et ses cheveux noirs et mouillés faisaient encore ressortir cette pâleur , et la rendaient semblable à celle de la mort.
a O mort ! tu peux donc eucore être aimable et gracieuse ? » dit en lui-même le. chevalier , en po 'ssant un soupir, ou plutôt un gémissemeut. H ''eue tressaillit, et d'un air ini^uiet regarda autour d'elle. « Ne craignez rien, » lui dit-il : « J'observais avec chagrin votre pâleur : mais vous revivez , et vous ferez encore le bonheur de ceux qui vous sont chers. Permettez-moi de sécher vos cheveux : cette froide humidité pourrait vous être funeste. En parlant ainsi, il les pritet en exprima l'eau. Elle le laissa faire , et il continua , les essuyant avec son écharpe, pendant qu'elle s'assoupissait peu à peu, et tombait dans un profond sommeil. » liC jour commençait à poindre, et pénétrait à travers le treillage brisé de la cabane, quand lady Hélène s'éveilla. Ses forces étaient revenues : elle ouvrit les yeux , et sachant à peine où elle était , et si tout ce que sa mémoire lui retraçait n'était pas la suite d'un rêve effrayant, elle tressaillit, et fixa ses regards sur le chevalier qui était assis près d'elle. Sou air noble et doux, la beauté de ses traits, la beauté empreinte sur sa physionomie , la rassurèrent et la rappelèrent , comme par enchantement , à la réalité de ses souvenirs. Tout ce qu'elle avait souffert, tout ce qu'elle lui devait, se peignit à-la-fois à son esprit. Bientôt, agitée par la pensée inquiète de son avenir , elle fit un mouvement. Sou libéraieur tourna les yeux vers
elle; il vit qu'elle était éveillée, et quittant le feu qu'il avait soigneusement entretenu pendant qu'elle dormait , il s'approcha d'elle , et la félicita sur les apparences de son rétablissement. Elle lui dit qu'elle se trouvait en effet beaucoup mieux , et le remercia de ses soins. Il sortit aussitôt pour rassembler ses gens , et préparer le départ pour la cellule de l'ermite.
Quand il rentra, il trouva Hélène assise sur le banc , et tressant ses cheveux. A son approche, elle les rejeta sur ses épaules, et voulut se lever. Il l'arrêta , et s'assit lui même sur une pierre , à ses pieds. « Nous sommes » lui dit-il , « obligés de rester ici encore quelques iustans. J'ai ordonné à mes gens de faire un brancard avec des branches enlacées , pour vous porter sur leurs épaules; et comme ce ne sont pas de tres-habiles ouvriers, ils y mettront un peu de temps. 11 vous serait impossible de marcher; vos membres délicats ne supporteraient pas la fatigue delà route , dans les montagnes que nous avons a descendre pour arriver à la vallée des Pierres. Le saint homme qui Thabite vous recevra sous sa protection, jusqu'à ce qu'à l'aide des renseignemensque vous lui donnerez, il puisse informer votre famille ou vos amis , et vous remettre en leurs mains. »
Aces mots, qu'Hélène prit pour un reproche de ce qu'elle ne lui avait pas encore dit qui
elle était, elle rougit : mais craignant de prononcer un nom proscrit par le goavernemeni anglais, et qui avait déjà attiré tant de calamités sur tout Ci qui y tenait , s'imaginant qu'en le révélant à son libérateur^ elle allait l'envelopper lui-même dans ses caLimités, elle se tut un moment, et lui dit : « Je vous dois une reconnaissance éternelle, brave chevalier, pour le service que vous m'avez rendu cette nuit; mais je ne puis révéler mon nom, même à Termite. Ce nom mettrait en danger tout lionnôte Ecossais qui protégerait sciemment quelqu'un qui le porte ; ainsi , généreux étranger, il n'est personne à qui je doive le cacher plus soigneusement qu'à vous. » Elle détourna son visa'^e , pour cacher une émotion dont elle n'était pas maîtresse.
Le chevalier la considéra atteutivement, et
soupira. La moitié de ses cheveux , non encore
tressée couvrait son sein, gondé de sentimens
qu'elle étouffait. Il sentit tomber sur sa main
les larmes qui s'échappaient de ses yeux. Il
détourna les siens , et lui dit : « Je ne vous
interroge point , madame , pour savoir ce que
vous jugez à propos de me cacher, mais je ne
craius pas le danger quand il s'agit de secourir
ceux qui ont besoin d'un défecseur. »
Elle le regarda en face, disant en ellemême : M Ya-t-il donc en Ecosse deux hommes qui s expriment ainsi ? « Les plumes de sa to^us ombrageaient ses traits, mais ilsluipa- I. Q''
iaio LES CHEFS ECOSSAIS.
rurent plus pâles que lorsqu'il était entré , ejfc tine expression extraordinaire de trouble en dérangeait l'harmonie. Les yeux baissés, il poursuivit :
a Je suis le serviteur de mes semblables t commandez, moi et le petit nombre de gens fidèles qui m'accompagnent, nous sommes à vos ordres. Si d'aussi faibles moyens suffisent, je vous réponds de leur obéissance. Si le scélérat, au pouvoir duquel j'ai eu le bonheur de vous soustraire , peut encore vous causer des chagrms , dites-moi quels sont les moyens de les prévenir, et je les tenterai. Par là je ne me ferai point de nouveaux ennemis, car déjà une guerre éternelle est déclarée entre les Southrons et moi. >
Hélène contemplait sa physionomie mobile. liCs rayons bienfaisans du soleil , les éclairs annonçant le tonnerre, paraissaient alternativement à travers le nuage que figurait sur sa tète «on panache noir. « Hélas ! » répondit- elle, «f ce serait bien mal récompenser de si nobles acnlimens , que de vous plonger dans les calamités qui afUigent ma Maison. Non^ généreux étranger, je dois demeurer inconnue. Laissez-moi avec l'ermite; de sa cellule, je ferai avertir un de mes parens qui n'est point encore enveloppé dans les malheurs de ma famille. Il viendra me chercher, et récompensera ce saint homme, t
« Je ne vous presse plus, m.adame , répliqua
LES CHEFS ECOSSAIS. an
l'étranfjer eu se levant. « Si j'avais sous mes ordres une armée , au lieu d'une poignée dhommes , je serais mieux fondé à vous ofîriir mes services. Mais je reconnais leur insuffisance , et je n'insiste pas pour en savoir davantage, »
Hélène était extrêmement émue. Si vous étiez à la tête d'une armée, je pourrais vous révéler tous mes malheurs et toutes mes inquiétudes ; mais le ciel m'a déjà fait une faveur assez grande, en me délivrant par vos mains de mon plus cruel ennemi : pour le reste, je dois mettre ma confiance dans cette même Providence qui gouverne tout. »
Dans ce moment, on vint avertir le cheva^ lier que le brancard était prêt, et ses gens rassemblés. Il se tourna vers Hélène : » Me permettez-vous de vous conduire à la misérable voiture que nous vous avons préparée ? »
Hélène se couvrit de sa mante, et le chevalier , jetant son écharpe sur sa tête , pour remplacer son voile , lui présenta la main, et la conduisit aubrancard. Au moyen des /^/azW^ dont on l'avait recouvert, ce brancard faisait une voiture supportable , sur laquelle le chevalier la plaça. Ses gens la chargèrent sur leurs épaules, et descendirent la montagne, précédas par leur chef.
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