‹ Les chefs écossaisChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lja guerre qui avait désolé l'Ecosse était terminée ; ranibitiori paraissait rassasiée , et les \aincus, aprèsavoir passé sous le joug de leurs ennemis , se flattaient de porter leurs cliaiues en paix. Telles étaientdu moins les espérances de ces nobles Ecossais qui 5 au commencement du printemps de l'an I2i.^6, signèrent l'acte qui les soumettait à un conquérant impitoyable , achetant ainsi la vie au prix de tout ce qui la rend estimable ^ la liberté et l'honneur.

Avant cet acte de vasselage, Edouard i^^. , roi dAngleterre , était entré en Ecosse à la tête d'une immense armée. Il s'était emparé de Berwick par un honteux stratagème ; il avait réduit le pays en cendres, et forcé, sur le champ de bataille de Dunbar, le roi et ses nobles à le reconnaître pour leur souverain.

Tandis que dans les cours dEdouaid ou de ses représentaus , les Ecossais humiliés se I. I

pressaient en foule , un brave homme conservait son indépendance et l'énergie de son âme. Également indigné, et de la facilité avec laquelle le souverain d'une natioa bellifjueusc avait livré sa couronne cl son peuple aux mains dun perfide usurpateur , et de la pusillanimité des nobles qui avaient ratifié < e sacrifice , William Wallace s'était retiré dans la vallée d'Ellerslie. Là, séparé du monde, il détournait sa vue d'acLes oppressifs qu'il ne pouvait réprimer , espérant se soustraire a des injures qu'il n'aurait pu venger.

Arrêté, à la fleur de son âge, dans la carrière de la gloire , qui était sa passion dominante , séparé du commerce des hommes , il réprimait les élans de son âme ardente; il s'efforçait d'acquérir celte résignation aux maux inévitables, qui seule pouvait le faire renoncer aux promesses de sa jeunesse , et le résoudre à voir patiemment cette humiliation par laquelle l'Ecosse avait terni son honneur , compromis son existence , et dévoué ses eufans à la dégradation ou à Tobscurité.

Celle-ci fut le clioix de \^*allace : trop noble pour faire plier son courage sous un usurpateur, trop vertueux pour feindre la soumission, il prit le seul parti qui lui restaitpour conserver l'indépendance d'un loyal Ecossais ; et , renonçant au monde , il éteignit en lui ianibitiou, sa patrie ayant abandonné lout

ce qui pouvait en. consacrer le feu. L'Ecosse semblait glorieuse de ses fers : ue point partager cet abaissement était tout ce qui restait en sou pouvoir; et sous les ombrages dEllerslie il trouva une retraite dont les douceurs charmaient ses ennuis , et lui faisaient quelquefois oublier les malheurs de sa patrie , dans la paisible jouissance de l'amour conjugal.

Durant le» heureux mois de l'automne précédent, tandis que l'Ecosse , libre encore, offrait une honorable carrière de distinction à sa jeune noblesse , "Wallace avait épousé Marie Braidfoot , la belle héritière de Lammington. Tous deux de même âge, élivés ensemble depuis leur enfance, une affection réciproque croissait avec eux; une sympathie de goûts, de vertus , une tendresse mutuelle , avaient uni et confondu leurs cœurs ; et Wallace atteignait sa vingtdeuxième année, quand il obtint le consentement de son grand-père, pour engager publiquement à l'autel la foi qu'il avait si souvent jurée secrèteuient à Marie. Dans cet heureux moment il la pressa contre son sein^ lui disant d'une voix douce : « O toi qui m'es plusclière que la vie ! toi qui fais partie de mou être , aujourd'hui , et pour toujours ! elle est l)énie cette union qui confond mou âme avec la tienne dansl'éiernité! »

L'invasion de lEcosse par Eiouard jnierrompit leurs innocentes joies. AYallace quitta

ses habits de noce , pour eudosser la cuirasse et ceindre Tépée. Mais il ne lui l'ut pas permis d'en faire usage; 1 Ecosse se soumit à ses ennemis : et il ne lui resla d'alternative que de fléchir devant les oppresseurs de son pays ^ ou de s'exiler dans ses profondes vallées.

De ce moment, la tour d'Ellerslie devint le séjour isolé de ces deux épou\. Lt.s nobles du voisinage évitaient Wallace , parce que ses principes connus étaient un reproche tacite de leur conduite ; il ne les évitait pas moins, et bientôt ils oublièrent jusqu'à son existence. En effet, il fuyait toutes les occasions qui pouvaient le rapprocher de la société. Le javelot du chasseur avec lequel il se plaisait autrefois à suivre à travers les bois le léger chevreuil , les flèches dont il abattait Taigle du sommet de son vol , maintenant reposaient à lécart. La liberté de 1 Ecosse n'était plus, et Wallace aurait rougi de se montrer, sur sa terre natale , aux bêtes fauves et libres , en compagnie des spoliateurs de sa patrie. S il avait continué ses exercices favoris , il n'aurait pu éviter la rencontre des officiers anglais qui étaient en garnison dans toutes les villes, et qui passaient leurs heures de loisir à la chasse.

Résolu à ensevvlir sa jeunesse, puisque s-n cour;;ge et ses forces ne pouvaient être d aucun service à son pays; des livres, sa harpe, et la douce couversation de Marie, remplissi.iicut ses

journées. Ellcrslie était sou ermitage , et là, loin du monde , avec un ange pour compagne , il aurait pu oublier qu'Edouard était maître en Ecosse , si ceux qui n'habitaient pas son petit paradis, n'y eussent pénétré quelquefois, et lemis sous ses yeux lesclavage des nobles et la misère du peuple. Dans ces occasions, sa main généreuse donnait du secours , ne pouvant accorder protection. Ceux que des pillards sans loi ni frein avaient cliassés de leurs demeures , ou dépouillés de leurs vétemens , trouvaient cliez sir William Wallace un abri , des liiibits et des alirnens.

Ellerslie était le refuge et la consolation du malbcureuY : partout où lady Wallace paraissait , soit à ses lenêtres , soil à la promenade , appuyée sur le bras de son mari, elle goûtait le délicieux plaisir d'entendre les bénédictions et les prières des pauvres et des affligés qu'il avait secourus, consolés: c'était alors que cette beureuse femme portant à sa bouche la main do son époux , adorait Dieu , et le remerciait en silène ^ de l'avoir unie à un être si bien créé à son i mage.

Wallace j qui lisait dans son cœur , lui disait : « Douce Marie, quel mérite y a-t-il donc dans cette simple bienveillance? La sphère de mes devoirs est aujourdliui bi?n peu étendue : ces devoirs ne sont pas difficiles à remplir ; ils consistent à être . autant que je le puis , l'aini

(les opprimés ; et tant que la tyrannie me laissera ce privilège , je ne me croirai pas lout-àfait esclave. Si j'é'ijis absolument inutile à m* s sembiabios, je serais malheureux. Le bien que je lais aux autres, c'est à moi-même, c'est à toi , Maîie , qiic je le fais. La contenance reconnaissante de ces })auvres gens ajoute à ta beauté; et nes-tu pas plus aimable à mes yeux, dans cet iustant , ange de paix et d'amour! Les louanges que tu donnes à ton époux ne te sontellr»pas communes avec lui ? » Elle souriait, des larmes de bonheur brillaient dans ses yeux. « Te paraître aimable, Wallace , est toute ma joie; et te voir si digne de mou amour, me fait goûter le bonheur des anges « !

Plusieurs mois de cette heureuse et continuelle soLtude s'étaient écoulés, lorsque lady Wallace vit un chef étranger se présenter à la porte du chateau. Il demanda sir William, le pria de lui accorder un entretien particulier, et se retira avec lui dans un appartement écarté. Ils y demeurèrent plus d'une heure. Wallace sortit ensuite, demanda son cheval, et ordonna que quatre de ses gens se tinssent prêts à l'accompagner, parce qu'il voulait reconduire son bote au chateau de Douglas. En embrassant sa femme, à son départ, il lui dit qu'il nallait qu'à quelques milles , et qu'il serait de retour avant le lever delà lune.

Elle supporta avec tranquillité l'ennui de son

absence , jusqui^u moment où elle vil la lune , signal de son retour , s'élever au, dessus des montagnes opposées. Ses rayons étaient si éclatans , que lady Wallace n'avait pas besoin d'autre lumière ] our voir passer le sable de l'horloge , qui mesiu'ait les longues heures du retard de son mari. Elle renvoya tous ses domestiques prendre du repos, ne gardant auprès délie que le vieux Halbert, joueur de harpe de Wallace , qui , comme elle , était trop peu accoutumé à l'absence de son maître, pour que le sommeil pût entrer dans ses yeux , lorsqu'Ellerslie était privé de celui qui en faisait la joie et la sûreté.

Cette nuit, lady Wallace la passait assise à la fenêtre de sa chambre à coucher ^ exposée à louest. Elle contemplait le sentier tortueux qui ^ sur le sommet des hauteurs, conduisait de Lanerk au château; elle épiait le moment où le panache de son mari paraîtrait au revers de la colline , à travers les buissons qui couvraient la route. Que de fois, lorsqu'un nuage voilant la lune , jetait une ombre passagère sur le sentier, son cœur battit en croyant qu'elle était au terme de sa veillée î C'était lui qu'elle avait vu sortir subitement au détour d'un rocher ! c'était la draperie de son vêtement qui avait fait disparaître la blancheur de ce rocher ! Mais la lune , dégagée des nuages, jetait de nouveau son éclat *. où était donc alors son.

cher Wallace? Ht. las! elle n'avait vu qu'une ombre; la colline était déserte , et celui rpellc cliercliait était loin encore ! Accablée d'une longue veille et d'attente déçue , incapable de se rendre raison de ses alarmes , elle s'asseyait, regardait encore; mais les larjnes obscurcissaient ses yeux , d'une voix interrompue par ses soupirs , elle s'écriait : « Quoi ! pas encore ' Ah! Wallace, quel malheur test donc arrivé? »

Tremblanie d'uue vague terreur, elle ne savait ce quelle devait appréhender. Elle croyait qu'aucune rencontre hostile ne pouvait plus avoir lieu, depuis que l'Ecosse avait cessé de résister à Edouard. Les nobles soumis avaient livré leurs châteaux à l'usurpateur; et les paysans, suivant l'exemple de leurs seigneurs, avaient laissé ravager leurs habitations, sans lever le bras pour les défendre. Toute opposition ayant cessé , rien de la part de l'ennemi ne devait menacer son mari ; et la personne qui était venue le chercher à Ellcrslie n'ctaiteile pas un ami ?

Wallace, avant son départ, avait parlé un moment à Marie en particulier , pour Vinformer que létrauger était sir JohnMonteiih ,1e plus jeune des fils du brave Walter , lord Monieith, qui , au commencement de l'année précédente , avait péri victime des Anglais , et d'une horrible perfidie (i).Ce jeune seigneur fut re-

(i) Walter Stewart, père de sir John Monleilh, prit

commandé , par son père mourant , aux soins de sou. ami \Yilliam , lord Douglas , alors gouveroeur de Berwick. Après la prise de cette place^ et durant la captivité de son défenseur, sir Jolin Monteilh était revenu au cliàteau de Douglas^ dans le voisinage deLanerk, etétait alors seul maître de cette magnifique résidence. Sir James Douglas , fils unique du vieuï lord, était encore à Paris, où il avait été envoyé , avant la défaite de Dunbar , pour négocier une alliance entre le monarque français et le roi d Ecosse.

Instruit de la résolution que Wallace avait prise, de vivre dans la retraite, Monteitli l'avait respectée jusqu'à ce jour; mais connaissant l'honneur et la fermeté de son ancien camarade de collège , il était venu le conjurer , par le motif de sa vénération pour le brave Douglas , et par celui de son attacliement à son pays, de ne pas lui refuser de l'accompagner immédiatement au château de cet illustre exilé.

«J'ai un secret à vous confier,» lui dit-il, K et je ne puis le révéler que dans ce lieu. »

le nom et le titre rie comte de Monleith, aux droits de sa femme, fille et héritière du dernier comte. Devenu veuf, il épousa une Anglaise de haut rang. Comme il était très-dévoué à la cause de l'Ecosse, sa femme se défit de lui par le poison, et les ennemis de l'Ecosse la récompensèrent de ce crime, en lui faisant épouser MU des ancêtres du duc de Bedford»

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Ne voulant pjs reitiscr une si légère faveur au fils d'un homme qui, tant de fois , avait versé son sang pour sa pairie , Wallace , comme on la déjà dit, consentit à se laisser conduire par Monteitli à Douglas.

En descendant des hauteurs , d où l'on découvrait le château ^ Monteilli gardait un profond silence; et quand ils passèrent surlepontlevis , il mit un doigt sur sa bouche , en signe aux domestiques d'observer également le silence. Ceci ^'expliqua , lorsqu'étant entrés sous la porte , ils jetèrent les yeux autour d eux , et la virent gardée par des so'dats anglais. Wallace tressaillit , et voulut se retirer; mais Monteilli lui saisissant le bras , lui dit à voix basse : « Pour votre patrie ! » Ces mots eurent sur Wallace un pouvoir magique ; il s'avança, et ses domestiques le suivirent dans la cour du château.

te soleil se couchait , lorsque Monteith conduisit Wallace dans une chambre située à l'est. La réflexion de ses rayons sur les collines éloi.";nées , rappela à Wallace le chemin qu'il avait à parcourir .pour être de retour chez lui avant minuit; et, songeant à l'inquiétude de Marie, il témoigna quelque impatience de connaître le motif de son voyage.

Monteith ferma la porte ; il jeta autour de lui des regards craintifs, et , tremblant à chaque pas, s'approcha de AVallacc , et lui dit à voix

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Basse : « Il faut que vous juriez , sur la croix , de garder inviolablement le secret que je vais vous confier. »

Wallace éaarta la poignée de l'épée que Monteitli lui présentait pour recevoir son serment. « Non , » dit-il en souriant, « je ne fais point de serment. Dans un temps comme celui-ci , je ne lierai pas ma conscience sur un sujet que je ne connais point: si vous ne craignez pas de vous fier à la parole d'un Ecossais et d uiiarai , parlez 3 et s'il s'agit de chose qui ne blesse pas riionuêtete, mon lionueur est votre garant. »

« Et vous ne voulez pas jurer? « lui demanda Mon tei th, a vec un regardqui exprimai t le doute.

— « Non. M

— « En ce caSj je ne dois pas vous donner ma confiance. »

— « Ainsi notre aîYaire est terminée , » reprit Wallace en se levant, « et je puis retourner cliez moi. «

«—Arrêtez! « s'écria Monteitli ; «pardonnez-moi , noble Wallace , d'avoir pu hésiter. Nous vivons, en effet , dans un temps où l'honneur est tellement trahi , que je ne m'étonne pas de vous voir aussi circonspect à faire un serment. Mais la nature du secret qui m'est confié vous convaincra , je pense , que je ne devais pas en disposer légèrement. De tout autre que vous, dont la véracité est vierge.

j'exigerais sermeat sur seriDent ; mais voire parole est donaée, elle me suffit. Aucndczinoi ici. »

Monteitli ouvrit une porte cacliée sous la tapisserie, et revint bientôt , portant un petit coflre de fer. Il le posa sur la table auprès de son ami 5 il alla visiter de nouveau les verroux de la porte qu'il avait si soigneusement fermée, et pâle , il se rapprocha de la table. Wallace attendait, dans l'étonnement, l'explication de tant de craintes et de précautions. Monteitli s'assit, posa la main sur le coffret , et les yeux fixés sur lui, commença ainsi :

« Je vais prononcer un nom que vous pouvez entendre patiemment , à présent que celui qui le porte est dé|:ouillé du pouvoir en vertu duquel il vous a outragé. L'heureux compétiteur de Bruce, lennemi de votre famille, est maintenant prisonnier dans la Tour de Londres. »

— ce Vous parlez de Baliol ? »

« Oui , » répondit Monteith , « et ses souffrances actuelles peut-êire tempéreront votie indignation de la vengeance qu'il a exercée cjntrcsir Ronald Crawfurd, pour l'injure qu'il en avait reçue. »

« Mon grand-pcre , >5 interrompit Wallace , « n'a jamais fait injure à personne. Sir Ronald Cra^yfurd était aussi incapable de comme tire

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une injuslice , que de flatter les favoris des ennemis de son pays. Mais Baliol est abattu, je lui pardonne. «

« Si vous eussiez été, comme moi, témoin de sa dégradation , » reprit Monteitli, « vous feriez plus encore, vous le plaindriez. »

« Il a toujours été pour moi un objet de pitié, » continua Wallace. « Je ne l'ai jamais jugé digne d'un autre sentiment : et puisque vous semblez ignorer la cause de son inimitié contre sir Ronald et moi , je vais , pour rendre justice a cet liomme respectable ^ vous en informer. Je vis Baliol pour la première fois , il y a quatre ans , lorsque j'accompagnai mon grand-père à l'arbitrage du roi d Angleterre entre les deux prétendans à la couronne dÉcosse. Sir Ronald y paraissait pour Bruce. On me trouva trop jeune pour me donner voix dans le conseil 5 mais j'étais assez âgé pour bien comprendre tout ce qui s'y passa, et pour juger , à la manière dont Baliol reçut la couronne , quel était le prix auquel il avait vendu son pays. Néanmoins, rEc( sse l'ayant reconnu pour son souverain , et Bruce s'étant soumis à cette décision , mon grand - père y acquiesça en silence. Mais Baliol n'oublia Das 1 opposition qui avait précédé. Sa conduite envers sir Ronald et moi , au commence ment de cette année , lorsque , d'après le privilège de noire naissance, nous nous présentâmes cjutre

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reiinemi, déiuontre clairemeul quelle était l'injure dont il se plaignait, et combien il fut injuste en nous écartant de Tétcndard de lEcossc. « Quiconque, »dit- il, « a osé se déclarer l'ami de Bruce , ne servira pas sous moi. » Cet homme faible , ce vassal acheté par l'Angleterre , était encore épris de ce tilre idéal de roi; il haïssait tous ceux qui s'étaient opposés à son pouvoir, alors même que sa propre trahison en sapait les foudemcns. Edouard , après s'être servi de lui, ne lui tenait plus aucun compte des sacrifices de son honneur et de sa conscience ; il lui retira sa faveur : après avoir recueilli le fruit de la trahison , celui qui a employé le traître le déteste ; et Baliol a passé de son trône à la prison. « Puis-je avoir un désir de vcngeanro contre un misérable descendu à ce degré d'abjection? Non! j'ai pitié de lui ; et après avoir démontré qu'il a calomnié mon grand-père , je suis prêt à vous écouter. »

Monteidi reprit la parole. « Durant le massacre qui suivit la prise de Ber^vick , Douglas qui avait défendu cette place jusqu'à la dernière extrémité, blessé et sans connaissance, fut enlevé par une troupe de fidèles Écossais, qui réussirent à s'échapper avec lui de la ville, lu. milieu du carnage. Je le suivis à Dunbar, où il se trouva assoz rét;ibli pour être témoin de cetie horiible défaite qui compléta le triomphe

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des Anglais. Lorsq-ie les nobles qui survécurent en petit nombre a la bataille , se dispersèrent, il prit la route de Forfar , espérant y rejoindre le roi Baliol, et concerter avec lui de nouveaux plans de défense. Je ly accompagnai. En arrivant, nous trouvâmes le roi en conférence avec John Cummin , comte d'Atliol. Cet indigne Ecossais l'avait pleinement convaincu qu'après le désastre de Dunbar tout étaitperdu , et que, s'il voulait sauver sa vie, il navait d'autre parti à prendre que de se rendre sans délai à Montrose , où était alors le roi d'Angleterre, et de s'abandonner à la clémence (i) de ce monarque.

« Notre brave Douglas essaya vainement de faire changer Baliol de résolution. Il lui peignit les malheurs auxquels sa fuite allait abandonner lEcosse. Le roi, en Técoutant, versa beaucoup de larmes* il ne put trouver de réponse aux argumens employés pour le déterminer à rester; et , à travers ses pleurs et ses sanglots , il répétait ces mots : C'est ma destinée ! C'est ma destinée ! Athol fronçait ses noirs sourcils durant cette conversation; enfin^ nprès quelques observations chagrines sur la véhémence avec laquelle ])ouglas exhortait le roi à braver son souverain, il sortit brusquement.

(i) Cet Ecossais traître, qui conduisit Baliol a sa perte, était John Cunimin de Strallibogie, comte d'Athol, aux droits de sa femme, héritière de ce comté.

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« Dès qu'il fut éloigné , Baliol se leva, et, d'un air inquiet, il conduisit Douglas dans une cliambre voisine; ils y demeurèrent quelques minutes et revinrent, Douglas portant ce coffret de fer. « Moutcitli, «me dit-il, « je confie ceci à vos soins. » En même temps il mit ce coffret sous mon bras^ le recouvrant de mon manteau, et il ajouta : Porlez-le sur-le-champ à mon chateau, dans le comté de Lanerk. J'y serai vingt-quatre heures après votre arrivée. Jusque-là , je vous enjoins , et par V affection que vous avez pour moi, et par la f délité que vous devez à votre roi , de ne pas dire un mot de ce qui vient de se passer.

« Regardez ceci, et sorez fdèle, y> me dit Ealiol, en mettant ce rubis à mon doigt. Je me retirai : et , en traversant la grande salle, je fus rencontré par Atliol : il me regarda fixement, et me demanda où j'allais ? « Au château de Douglas, )> lui répondis-je , « je vais le préparer pour la réception de milord. » La salle était pleine de gens armés, aux livrées d'Atliol; on n'y voyait aucun de ceux qui avaient suivi Dou-;las après le carmge de Dunbar. Alhol , s'adressant à ses satellites, leur cr.a: Expédiez-le vite pour son voyage, nous aurons soin de loger son maitre. Je vis le danger qui menaçait lord Douglas, et j essayai de retourner pour l'en avertir; mais vingt lances se présentèrent contre ma poitrine. Je fus cou-

traînt de renoncer à ce projet, et, pour mettre eu sûreté le dépôt qui m'était confié, et qu'une plus longue résistance aurait compromis, je me hâtai de gagner la cour. On me laissa monter à cheval , et je partis au grand galop. M

« J'arrivai ici le lendemain, et, me rappelant ce cabinet secret, j y déposai soigneusement ce coffret. Une semaine se Dassa sans nouvelles de lord Douglas. Cependant , je me flattais encore que, malgré les menaces d'Athol, il échapperait aux eiubùches, et parviendrait à son château; mais l'arrivée d'un pèlerin, qui allait visiter la châsse de Saint-lNinian , en Galway, mitfin à mes espérances. Il deraandaà me voir seul, et, n'appréhendant rien d'un hojnme revêtu de cet habit révéré, je l'admis. Il me remit un paquet qui hii avait été confié, me dit-il, par lord Douglas à Montrose; il ajouîca que n2on brave ami, ayant été embarqué de force sur un bâtiment qui devait le conduire prisonnier à Londres , avec le malheureux Baliol ( sous prétexte de se confesser avant de faire voile ) , avait fait demander le prieur du monastère d'Aberbrothick. */e suis ceprieur, continua le pèlerin ; je suis né sur les terres de Douglas j et il s avait bien cju it pouvait compter sur moi. Il m'a donné ce paquet en m? conjurant de vous le faire passer proniptenient. La commis^ sion était dijficile à remplir } dans ce temvi: d& I. 1*

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calamités pour l^ Ecosse , ou chaque homme semble prêt a lever la main sur son frère , on ne sait à qui se fier. Je me suis donc déterminé à le porter moi-même y et j'ai fait i^œu de visiter les précieuses reliques de Saint-Ninian, si j'accomplissais heureusement ma mission. »

K Je demandai au religieux si lord Douglas avait fait voile ? Oui » me répondit-il , « j'ai suivi des jeux le bâtiment jusqu à ce qu'il fût hors de vue. »

Un sourd gémissement s'échappa de la poitrine de Wallace indigné, et interrompit un moment Monteith, qui cependant continua cojnme s'il ne l'avait pas remarqué.

a Non seulement le brave Douglas était arraclié de notre pa^s, mais aussi notre roi, et ce saintpilierde Jacob (i), qui était considéré comme le palladium de l'Ecosse. »

« Quoi ! » dit Wallace, « Baliol a dérobé à lEcosse ce trophée d'un de nos meilleurs rois?

(i) Voici la tradition sur cette pierre : Hiber ou Iber , qui vint do la Terre-Sainte s'établir sur les cotes d'Espagne, porta cette relique avec lui : d'Espagne, i Ja transféra avec la colouie qu'il envoya pour peupler le sud de l'Irlandej et d'Irlande elU fut portée en Ecos,e par le grand Fergus , fils de Fercbard. Il la plana dans Argylcsliire; mais Mac Alpine la iranslcra a Scône , et la fixa dans le siège royal, sur lecjucl tous les rois d'Ecosse ses successeurs lurent inaugurés. Edouard I*' roi d'Angleterre, la fit portt-r dans l'abbaye de "West ïuinsier, où on la voit encore aujourd'hui.

Ce don sacré Je Fergus serait ie butin d'au lâclie ? »

« Baliol n'en est pas le ravisseur , » répliqua Monteith , « cette pierre consacrée a été tirée de sou sanctuaire à Scône, par Tordre du roi d'Angleterre, et portée à bord du bâtiment où sont aussi les dépouilles d'Iona 5 les archives du royaume ont été également enlevées , et livrées aux flammes par Edouard luimême. »

« Tvran, » s'écria Wallace « tu pourrais enfin trop remplir la coupe ! »

« Ses déprédations , suivant ce que j'ai appris de ce bon religieux, » poursuivit Monteiih, « ont été aussi étendues que destructives; il n'a pas laissé un parchemin , un titre public ou particulier, dans aucun des monastères ou des châteaux aux environs de Montrose : toutaété fouillé et pillé. En outre , Patrick Dunbar , le déloyal comte de Mardi et lord Soulis , lui nrêtant , contre leur patrie , leurs parricides mains , ont exercé de semblables brigandages , depuis le rivage oriental de la Haute-Ecosse , jusqu'à l'extrémité des îles de l'ouest (i).

ce Ces traîtres pensent-ils, 31 s'écria Wallace , « qu'en volant à l'Ecosse ses annales et cette pierre, ils lui ravissent son Palladium ?

(i) li est inutile de rappeler au lecleur les anloriu's sur lesquelles sont rapportes ces faits, conaus de tout

Je uioude.

Insensés ! Thistoire de l'Ecosse est dans la mémoire de ses enfans; son Palladium est dans leur cœur; et peut-être un jour Edouard apprendra qu'ils se souviennent delà victoire de Jjargs (i), et n'ont que faire de talismans pour devenir libres. »

« Kélas ! ce ne sera pas de nos jours ! » répondit Monteitli. « La lance est sur notre poitrine; vous voyez ce cliâteau rempli de soldats anglais ! Chaque maison est aujourdlmi un lieu de garnison pour eux; mais nous parlerons de cela dans un autre moment; j'ai à vous dire ce que contenait ce paquet porté par le religieux. Après avoir entendu celui-ci , je donnai des ordres pour qu'il pûtconlinucrson pèlerinage, et, lui disant adieu, je me retirai pour ouvrir ce paquet. Il con' enait deux lettres, lune adressée à sir James Douglas , à Paris, l'autre à moi ; je lus ce qui suit :

« Atliol a conduit Baliol à sa perte; il Ta livré à Edouard. Je ne verrai plus l'Ecosse ; envoyez l'incluse à mon fils, à Paris; rl!e lui apprendra quel est le dernier vœu de William Douglas pour sa patrie. Le coffret que je vous

(i) Celte batnille fut livrée par Alexandre TTT, le î"". août 1265, à Acbo, roi «Je Norwèçe. Ce monarque élait entré en Ecosse a la lèle d'unt; armée nombrius« , et s'était avancé jusqu'à Largs , ville dans Ayrshire : c'est Ta qu'il fut défait et obligé de se retirer honteusement dans SCS états.

ai confié, gardez-le , comme votre propre vie^ jusqu'à ce que vous le déposiez dans les mains de mon fils. Mais si son absence se prolongeait, et si vous vous trouviez réduit à quelqu'extrémilé, confiez ce coffret, avec les plus strictes recommandations , au plus digne Ecossais que vous connaîtrez , et dites-lui , que quiconque oserait l'ouvrir avant que V Ecosse fût redevemie libre j ne le ferait qu'au péril de son âme. Quand cette heure viendra, que celui dont Dieu aura employé la valeur pour affranchir notre patrie et lui rendre ses droits, reçoive ce coffret comme sa propriété ^ il ne doit être ouvert que par lui. Monteith , si vous ne voulez pas faire outrage à la mémoire de votre respectable père , si vous ne renoncez pas à l'bonneur en ce monde , et au bonheur dans l'autre, faites ce que vous enjoint votre ami Douglas. »

En achevant la lecture de cette lettre , Monteith se tut : W^allace qui Favait écoulée avec une indignation toujours croissante contre les ennemis de 1 Ecosse, fut le premier qui rompit le silence : « Quel service puis-je vous rendre ? de quel aide puis-je être à l'accomplissement de ces derniers souhaits du brave Douglas ? »

Monteith répliqua, en lisant une seconde fois cette phrase: « Mais si son absence seprolongeait , et si vous vous trouviez réduit à quelque extrémité ^ confiez ce cof)}'et, avec les plus

strictes recommandations . au plus digne Écossais que vous connaitrcz. Je suis à celte extrémité. Edouard avait conçu son plan de désolalion quand il plaça des gouverneurs anglais dans toutes les villes; elle rapace Heselrigge, son représeutant à Lancrk, est ardent à exécuter les volontés du despote. Il vient de donner des ordres pour faire , ddus tous les cbùleaux des chefs absens, la recherche des actes, journaux et correspondances secrets. Deux ou trois châteaux duvoisinage ont déjà été visités de cette manière, et l'événement a prouvé que ce n'etaitpas des papiers qu'on cherchait , mais une occasion de pillage, et un prétexte pour démanteler les forteresses, et y placer des officiers anglais.

« tJn détachement, envoyé pac Heselrigge, garele depuis la pointe du jour ce chateau, en attendant qu'il vienne lui-même en faire la visite. C'est demain que cette visite doit avoir lieu 3 et comme lord Douglas est déclaré traître envers Edouard^ onny laissera que les murs. Ence//e extrémité ^ c'est à vouscpie j'ai recours, brave "W^allace, comme au plus brave Ecossais que je connaisse , pour lui confier ce coiïret : dans les rochers écartés d'Ellerslie , on ne le soupçonnera pas; et quand sir James Douglas reviendra de Paris, vous pourrez le lui remettre. Demain je n opposerai aucune résistance aux piilurds; et après avoir livré les clefs des

grands apparlemcns^ je me soumettrai à la nécessité , et je demanderai la permission de me retirera mon parc deBenvemi. »

Wallace consentit sans difficulté; et, après avoir prié Monteitli d'informer le jeune Douglas, quand il trouverait le moyen de lui faire parvenir la lettre de son père , des circonstances qui avaient donné lieu au dépôt du cotfret à EUerslie, il songea à partir sans délai. Le coffret avait deux anneaux ; Wallace y passa le ceinturon de son épée^ l'attaclia ainsi iacilementsous son bras gauche, etlerecouvrit de son manteau.

Monteith, voyant son dépôt en sûreté, revint de sa pâleur , et, marchant d'un pas plus ferme, se sentit comme soulagé d'un pesant fardeau. Il appela un domestique pour faire préparer les chevaux de VV allace et de sa suite.

Quand Wallace prit congé, Monteith, à voix Lasse , mais d'un ton solennel , lui recommanda beaucoup de prudence dans le choix de l'endroit de sa maison où il déposerait le colfret.

« Souvenez-vous, « lui dit-il , ce de la peine qui attend celui qui oserait porter un œil cu-^ rieux sur ce qu il contient. »

K Ne craignez rien , j^ répondit Wallace , « le dehors même ne sera vu que de moi , à moins que la même circonstance qui vous commande aujourd'hui , je veux dire une dernière extrémité , ne m"obli2;e à le remettre en des mains plas siircs. »

i4 LES CHEFS ECOSSAIS.

« Prenez-y garde , » sécria Monteilh^ v car ainsi que vous et moi , qui respectera la déf( nse ? D'ailleurs , je suis persuadé qu'il coatient des reliques ; et qui sait quelles calamités un regard sacrilège attirerait sur notre pays , déjà livré à tant de maux ? »

« Reliques ou non, » reprit Wallace, « le crime contre la bonne foi serait le même : mais, à en juger par son poids, je croirais plutôt qu'il contient de Tor. C'est probablement un trésor avec lequel le sordide Baliol s'imagine payer le héros qui délivrera son pays des maux qu'un roi traître et un usurpateur perfide ont fait fondre sur lui. >»

«Un trésor! » répéta Monteitb, «je n'y avais pas songé ; il est, en effet, bien pesant, et comme nous sommes responsables de ce qu'il contient, je voudrais que nous en fussions assurés. Réfléchissons à cela. »

« Pourquoi y réfléchir? » dit Wallace. « Que

nous importe ce que contient ce cofl'ret? Notre

devoir est de le soustraire à tous les regards , même .aux nôtres ; et maintenant que vous

m'en avez confié le so n, vous pouvez vous en

reposer sur moi. «

« Mais pourquoi cette précipitation ? » répliqua Monteith , « vous foriez mieux de différer un moment: je voudrais y avoir songé plus tôt; demeurez un peu. «

« Je vous remercie, » dit Wallace , marchr.ntvers la cour. « il est nuit, j'ai promis

LES CHEFS ECOSSAIS. aS

d'être de retour avant le lever de la lune ; il faut que je vous quitte. Si je puis vous être utile eu quelque cliose, ce sera avec plaisir que je vous recevrai demain à Ellerslie. Ma chère Marie sera cliarmée d'y garder plusieurs jours, plusieurs semaines, lami de son mari. »

Tout en parlant , Wallace s'approchait de son clicval , éclairé non-seulement par les domestiques du château, mais aussi par des soldats anglais , que la curiosité attirait. En mettant le pied à Tétrier, il tenait son épée, qu'il avait débouclée du ceinturon , comme nous avons eu occasion dele dire. Monieith, qui tremblait toujours d'être découvert^ lui dit à l'oreille: « Une arme dans votre main éveillera le soupçon. « La peur occasionna cequ'cUe voulait prévenir ; comme il tirait brusquement le plaid (i) de Wallace , pour cacher la poignée brillante de son épée , il découvrit le coffret. La lumière d'une multitude de flambeaux, éclairant le poli des rivets dont il était garni , le fit apercevoir à tous les assistans ; mais aucun n'exprima qu'il Teût remarqué, et Wal-

(i) C'est un vêtement flottant, une sorte de manteau, ordiuatrement de couleurs mélangc'es , fort en usage parmi les montagnards. Les femmes le portent aussi, mais d'une forme différente. 11 a fallu con.scrvcr le mol anglais, ou plutôt Ecossais, n'y en ayant point de correspondant en français , et fra-Qciser plaid comme nous avons francisé punch , et beaucoup d'autres xnols. ( NoLe du traducteur ).

lace, qui n'avait fait aucune attention à ce qui se passait^ serra de nouveau la main deMonteilh , et , appelant ses '^cus , partit au galop. Obligé de s'écarter de la route du nord, qui était la plus directe, poui' éviter les maraudeurs anglais , très-nombreux de ce côté , il se perdit bientôt sous les ombres épaisses de Clydedale,

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