DEUXIÈME PARTIE. — L.\ LOCOMOTIVE
minais seul, le long des voies qui s'enire-croisent en tous sens, à l'approche de la gare des voyageurs, quand une machine vint à passer à dix pas de moi. Un geste d'invitation du mécanicien qui la conduisait, le temps de l'arrêter, de la faire rétrogradera ma rencontre, ce fut l'affaire d'un instant. Et me voilà installé sur la plateforme.
Je grillais d'envie d'interroger mou complaisant conducteur. Mais ce n'éjtait pas le moment. Tout entier à sa manœuvre, à l'examen de ses signaux, au fonctionnement des aiguilles, la main sur la manette du régulateur, c'était merveille de le voir tantôt presser, tantôt ralentir la marche. Il allait prendre une file de fourgons vides pour, de là, les conduire à la gare des marchandises. Je profitai du silence que le bruit de la vapeur, s'échappant par la cheminée, celui du roulement du véhicule, et les mille voix d'une grande gare rendaient d'ailleurs forcé, pour voir de près la machine en mouvement. Je pris goût à cet examen, et comme je n'avais rien de plus pressé ni de plus intéressant à faire, je retournai jusqu'à la gare des marchandises, et de là à la remise, notre locomotive ayant, en ce moment, terminé sa journée de service.
Pendant que le chauffeur se préparait au nettoyage, et que le mécanicien procédait à une minutieuse visite du mécanisme, je m'empressai de faire part à ce dernier de l'intérêt réel que m'inspirait l'examen de toutes ces opérations. En homme qui aime son métier et qui s'attache à sa machine, il m'offrit spontanément ses services et son expérience.
C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, robuste, un peu prédisposé à l'embonpoint. Sous la poussière qui noircissait son visage, et que Ja sueur y avait collée, on distinguait une physionomie énergique et fière, qu'assombrissait légèrement le noir cercle de charbon 43ntûurant ses yeux. Un front large, dont la blancheur
contrastait avec la teinte brune du reste du visage, l'illuminait d'ailleurs d'un rayon de vive intelligence.
— Voilà bientôt seize ans, me dit-il, que je conduis des locomotives. J'ai débuté au chemin d'Orléans, où je serais sûrement encore sans un maudit rhumatisme qui m'a torturé , à diverses reprises, pendant près d'une année. Guéri, je trouvai ma place prise, et, sans plus importuner la Compagnie de réclamations qu'elle eût admises sans doute, je vins ici. Vous dire,. monsieur, tous mes voyages, et les incidents qui en signalèrent plus d'un, vous parler des essais que j'eus à faire, des types variés dont il m'a été donné d'étudier la conduite, ce serait une longue histoire, un peu monotone peut-être, et qui d'ailleurs ne répondrait point à votre désir.
— Vous devez avoir besoin de repos, lui dis-je alors ; ce sera, si vous voulez, pour une autre fois.
— Non pas. Oh ! j'en ai bien vu d'autres. La semaine a été douce, le temps est beau et bon ; je suis à vos ordres.
Je n'insistai plus.
— 11 en est, reprit-il, des locomotives comme des chevaux. 11 y en a de bons, de mauvais et de passables. Mais aussi, bien souvent, vous le savez, comme l'habit fait le moine, le cavalier et le palefrenier font la bête. Il en est tout de même dans la grosse cavalerie des chemins de fer. Le mécanicien est pour beaucoup dans le bon ou le mauvais service d'une machine. A la multitude des soins qui nous incombent, vous allez juger si je dis vrai. Parlons d'abord de la nourriture, de l'eau d'alimentation et du coke.
Inutile de vous dire que toute machine, pour être prête au voyage, doit avoir été visitée, nettoyée, lavée avec soin, et que toute réparation d'une pièce endommagée, si minime en soit Timportance, a été faite préalablement. Cela étant, me direz-vous, quoi de plus simple que ia