QUATRIÈME PARTIE. — L'EXPLOITATION
«urité relative est parvenue la circulation, dans un système de transport aussi compliqué que celui des voies ferrées. Il y a là de quoi nous rassurer tous contre la faible probabilité qui nous menace, quand nous prenons notre place dans un train de railway.
Pour moi, je serais plus rassuré encore si j'avais pu connaître le nombre des blessés de ces dix années, si j'avais une idée précise du nombre de véhicules qui circulent dans les rues de Paris pendant un an, si je connaissais enfin, et le parcours total de ces véhicules, et le mouvement des piétons pendant la même période.
On a raison de dire, ne fût-ce que pour tranquilliser les voyageurs, que les chemins de fer offrent une moindre proportion d'accidents et de victimes que les vieux modes de transport par chaises de poste et diligences ; on a raison de prémunir le public contre des alarmes tout au moins inutiles : mais c'est à la condition que, par Tétude incessante des mesures de sécurité, les compagnies de chemins de fer s'efforceront de justifier la confiance générale. Or il est juste de reconnaître qu'elles ont déjà beaucoup fait.
Étudiés dans leurs causes, les accidents proviennent, soit du matériel, soit du service des employés, soit des imprudences dues aux victimes elles-mêmes.
De là trois catégories de mesures, de moyens de réduire le nombre des accidents.
Que le matériel fixe soit dans un état constant de bon ' entretien, résultat d'autant plus aisé à obtenir que la fabrication elle-même en a été plus soignée, que les matériaux sont de qualité supérieure ^ ; que les mêmes conditions soient remplies pour le matériel roulant et les
* Des ingénieurs distingués assurent que la mauvaise qualité des f ers employés dans la construction du matériel des chemins anglais suffit â expliquer le nombre plus grand des accidents de ces chemins comparé à celui des lignes françaises.
machines; que la régularité du service, la parfaite organisation des trains, la perfection des signaux concourent avec l'instruction pratique des employés et leur stricle observation des règlements, à la précision des mouvements sur toute la ligne; enfin, que les voyageurs et les employés obéissent aux mesures de prudence sagement conseillés par les règlements : et il n y a pas de doute que le nombre des accidents et des victimes, s'il n'est pas réduit à rien, du moins diminuera bientôt dans une proportion considérable.
Comme je m'adresse ici aux voyageurs, je terminerai en essayant de les mettre en garde contre les dangers qu'ils peuvent courir par le fait de leur propre imprudence. Ne jamais monter en voiture, ne jamais en descendre tant que le train n'est pas complètement arrêté ; une chute, môme légère, en pareil cas, pouvant devenir mortelle, si les jambes de l'imprudent viennent à s'engager sous les roues des voitures. Celte recommandation s'applique plus encore aux voyageurs d'impériales. Éviter d'allonger outre mesure les bras ou la tête par les portières, le passage près des colonnes en fonte d'un pont, près d'un poteau, pouvant offrir alors un véritable danger. Se mettre en garde, ceci s'adresse aux fumeurs, contre l'incendie que peut provoquer une allumette incomplètement éteinte et jetée à l'intérieur du wagon. Dans le cas d'un accident, quel qu'il soit, rester à l'intérieur des voitures; éviter de sortir ou même de mettre la tête à la portière. Enfin, pendant lonl le cours du voyage, ne se pencher ainsi qu'après s'être assuré d'une façon positive, que la porte est complètement fermée, en haut par la poignée, en bas par le loquet.
Voilà quelques conseils faciles à donner, faciles à suivre, que peu de personnes ignorent, mais qu'un nombre beaucoup trop grand n'hésitent pas à négliger, soit par im-
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prudence réelle, soit par un léger sentiment de forfanterie qui n'est pas de mise, à coup sûr, lorsqu'on voyage en chemin de fer. Puisque je viens de parler du danger que Ton court à ouvrir les portières pendant le trajet, ou, ce qui revient au même, à les mal fermer, écoutez cette navrante histoire.
Dans un compartiment d'une voiture de seconde classe, appartenant à un train qui voyageait alors entre Tonnerre et Dijon, avait pris place une petite famille composée du père, de la mère et de deux enfants. L'aube blanchissait à peine les sommets des arbres et des collines, et la plu. part des voyageurs dormaient encore de ce sommeil léjçer dont on dort en wagon. L'aîné des enfants se réveille, prie son père d'ouvrir la glace du milieu et se penche, tout joyeux de respirer des bouffées de l'air frais du matin. Mais tout à coup, sous l'effort du léger fardeau, la portière cède, s'ouvre tout entière, et... ô malheur ! avant que le pauvre père ait eu le temps de se précipiter pour retenir le corps de l'enfant, ce dernier plonge dans l'abîme... c'est bien le mot, n'est-ce pas? quand on pense que le train filait alors avec une vitesse de 17 mètres par seconde ! Vous dire le cri de désespoir du père qui retentit dans le wagon, éveillant la malheureuse mère ; la peine qu'eurent les autres voyageurs à les retenir tous deux, Tangoisse affreuse qui déchira cette famille éplorée, impuissante à he faire entendre et comptant les secondes, les minutes, qui s'écoulent avec la lenteur des siècles et qui les séparent d'un spectacle déchirant... vous imaginez tout cela sans peine. A la première station, une locomotive de secours, sur-le-champ détachée, partit. Le jour s'était levé, éclairant la triste scène... Un quart d'heure s'écoule, bientôt on aperçoit un panache de fumée, et la machine (|ui, dans la pensée de tous, ramenait le pauvre petit cadavre. Mais quels ne furent pas la surprise générale, le bonheur foudrovant du père et de la mère, quand
ils virent devant eux, plein de vie et sans blessures, l'enfant qu'ils croyaient à jamais perdu !
C'est là une histoire véridique ; est-il besoin de dire que si je l'ai racontée, ce n'est point certainement pour prémunir mes lecteurs contre un excès de prudence ?