POUR PRENDRE CONGÉ
Importance sociale des chemins de fer; révolution pacifique et écono* mique qu'ils sont appelés à réaliser un jour ; disparition des disettes. — Améliorations à l'étude. — Statistique de tous les chemins dé fer du globe; développement kilométrique dans les quatre parties du monde.
Au moment de prendre congé de vous, lecteur, je me demande ce que je dois vous dire en forme de conclusion.
Dois-je compléter Texamen que nous avons fait ensemble du matériel des voies ferrées en vous priant de jeter un coup d'œil sur les systèmes particuliers dont l'application est réalisée sur quelques petites lignes, ou proposés à l'essai sur les autres, système atmosphérique de Saint-Germain, depuis peu abandonné, matériel articulé du chemin de fer de Sceaux et d'Orsay, etc., etc. ? Entrer dans de tels détails à propos de combinaisons mécaniques, fort ingénieuses sans doute, mais qui n'intéressent guère l'immense réseau de la circulation générale, ce serait, j'imagine, sortir du cadre de cet ouvrage.
Insisterai-je sur l'importance sociale que vingtrcinq an-
nées d'une exploitation de plus en plus étendue, de plus en plus active, ont donnée peu à peu aux chemins de fer? C'est un fait désormais hors de toute contestation, c'est une vérité devenue banale ; tout au plus nie permettrai-je de remarquer que c'est moins au service des voyageurs qu'au transport des marchandises, qu'on devra l'inévitable révolution dont les voies ferrées présagent l'accomplissement pacifique. Grâce à la régularité, à la fréquence, à la continuité de la circulation, les disettes sont devenues impossibles. Le temps n'est pas bien loin cependant où les blés de l'Orient encombraient les ports de la Méditerranée, pendant que l 'intérieur de la France souffrait d'une extrême pénurie : les routes, effondrées par le mauvais temps et par le transport des premières voitures de grains, se trouvèrent dans un tel état de dégradation, que la circulation demeura interrompue. Grâce aux chemins de fer, on n'a plus rien à craindre de pareil.
Sans doute il reste à réaliser bien des perfectionnements, soit dans le matériel, soit dans l'organisation même du service, soit dans la constitution des compagnies. Les voies nouvelles sont l'objet d'incessantes études, et les améliorations s'y introduisent, au fur et à mesure des indications de l'expérience, avec la prudence nécessaire. La plupart des lignes voient s'accroître chaque année leur matériel, devenu insuffisant par l'augmentation du trafic. On parle même de construire une troisième voie sur quelques-unes d'entre elles.
Dans cette description familière des chemins de fer, c'est la France que j'ai dû surtout avoir en vue. Le pe«i de statistique dont je me suis hasardé à offrir les tableaux à mes lecteurs concernait le réseau des voies françaises. Mais je pense qu'ils ne me sauront pas plus mauvais gré pour cela de terminer par quelques détails curieux de statistique générale, par un aperçu sur le développement des chemins de fer dans toutes les parties du monde.
QUATRIÈME PAnTIK. ^ L'EXPLOITATION. 353
Voici quelle était, au l^"* janvier 1861, l'étendue des lignes exploitées sur noire globe.
Europe. ..... 52,470 ^'> ayant coûté 20 milliards 780 millions.
Asie 2,295 — » 870
AlViquc 571 — » 112
Amérique sept''-' . . 5i,588 — (i 870
Amérique mérid''^ . 794 — » 240
Australie 500 — )) 250
Total général . . 110,884"". - 29 milliards 028 millions.
Sur ce nombre de 52,476 kilomètres, TAngleterre figurait pour 16,786 kilomètres ; la France pour 9,278 kilomètres ; l'Autriche pour 5,544; la Prusse pour 5,070; l'Allemagne pour 5,180 ; la Belgique pour 1,530.
Les statistiques les plus récentes témoignent de la rapidité avec laquelle s'étend le réseau des voies ferrées dans toutes les parties du monde. En 1867, la longueur totale de toutes les lignes de fer exploitées sur Je globe s'élevait déjà à 156,663 kilomètres : sur ce nombre, l'Europe comptait pour 81,648 kilom.; TAmérique du Nord pour 63,881 ; T Amérique méridionale pour 2,255; l'Asie pour 6,938 ; TAustralie et l'Afrique respectivement pour 1,116 et 831 kilomètres. La Grande-Bretagne (Angleterre, Ecosse et Irlande) avait à cette époque un réseau de 22,300 kilomètres; les États-Unis d'Amérique, environ 60,000 kilomètres en exploitation et 28,000 kilomètres en construction ; l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche figurent dans celte statistique pour 18,000 kilomètres; la Russie ])Our 4,622 kilomètres exploités et 1,800 kilomètres en construction. Enfin, la France, qui possédait en 1867 13,750 kilomètres de voies ferrées, exploitait, au 31 mars I86Î), 16,276 kilomètres. Tous ces nombres seront déjà dépassés (luand paraîtront les ligues où nous les consignons. La circulation universelle, par les chemins de fer, parles lignes de navigation interocéanique, par la télégra-
phie continentale et maritime, couvrira le monde entier de son triple réseau. Les États-Unis achèvent en ce moment l'immense voie ferrée qui, traversant le continent dans toute sa largeur, de l'océan Atlantique au Pacifique, va relier New-York à San-Francisco : en huit jours, les trains franchiront les 5,240 kilomètres qui séparent ces deux points extrêmes.
Alors Paris, Londres, toutes les grandes villes de l'Europe industrielle et commerciale pourront avoir en quelques minutes, grâce aux câbles transatlantiques, des nouvelles de la Californie. Quand la ligne électrique sousmarine projetée enlre San-Francisco et Yokohama sera posée, le Japon sera en communication instantanée avec l'Europe par deux voies opposées, à l'orient et à l'occident. Mais surtout les marchandises européennes pourront franchir un trajet de 4.500 lieues avec deux seuls transbordements, Pun à New- York, sur les rives de l'Atlantique, Paulre à San-Francisco, sur les côtes du grand Océan. Pour l'achèvement de c^tte œuvre immense, il aura suffi du concours de deux éléments, également nécessaires aux progrès de la civilisation matérielle, le génie de la science représenté par les applications de l'électricilé et de la vapeur, et l'activité industrielle, que seconde la puissance des capitaux incessamment accumulés par le travail.