‹ Les chemins de fer (volume 4)Chapitre 42 sur 136 · PREMIÈRE PAKTIE. — LA VOIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PAKTIE. — LA VOIE

sans compter que tout cela intéresse fort la bourse de la compagnie.

Rien n'empêche plus maintenant de fixer le jour de l'inauguration de la ligne.

Dispensez-moi seulement de la description de ces fêtes, qui ressemblent plus ou moins à toutes les fêtes, et que d'ailleurs vous connaissez sans doute, soit pour y avoir assisté, soit pour en avoir lu dans les journaux la pompeuse narration. J'aime mieux vous faire le récit d'une visite et d'une conversation qui se rapportent Tune et l'autre à l'un des plus importants chapitres de cette description des chemins de fer.

Nous venions d'assister, mon frère et moi, à l'inauguration du tronçon de Dijon à Dole. C'est une petite ligne sans doute, si l'on en mesure l'importance aux dimensions kilométriques ; mais on en apprécie mieux la valeur commerciale, industrielle et stratégique, quand on songe qu'elle relie à la grande voie de Paris à Marseille, la Franche-Comté et la Suisse.

Il nous semblait d'un bon augure pour la fusion, imparfaite encore, des provinces de l'Est, de voir marier de la sorte les vignobles de la Côte-d'Or aux coteaux du Jura, et rapprocher tout ensemble, les tonneliers bourguignons des vignerons franc-cOmtois, les fabriques de Mulhouse des forges et des houillères du Creuzot.

Nous avions été, la journée entière, sous l'influence de ces idées, qui formèrent, on le devine bien, le thème de tous les discours officiels ; notre pensée était pleine des promesses de la haute prospérité dont

la nouvelle roule de fer devait combler les pays qu'elle traverse. Et cependant, tout en applaudissant, dans une certaine mesure, à cette transformation si radicale des modes de transport et de locomotion qui contribueront à préparer un nouvel avenir social, malgré moi, je songeais au passé.

La poésie des vieux souvenirs, évoquée par une de • ces belles et mélancoliques soirées, qu'un demi-clair de lune rendait plus calme encore et plus touchante, retraçait à mon esprit l'image tantôt gaie, tantôt sérieuse, des vieilles coutumes du pays. « Adieu! pensais-je les longues routes poudreuses bordées de hêtres ou de peupliers, et dont les zigzags, d'un blanc jaunâtre, ici longeaient les rivières, là côtoyaient et gravissaient les collines, ailleurs faisant leurs trouées dans les bois ou descendant au fond des vallées ! adieu les lourdes diligences, d'où l'on sortait les jambes engourdies, cuisant de chaleur, ou les pieds gelés! Je voyais passer devant moi, pour la dernière fois, les longues files de chars franc-comtois et leurs rouliers, crânement coiffés sur l'oreille de leurs bonnets multicolores ; je m'arrêtais avec eux au Lion (Vor ou au Cheval blanc^ dans une de ces bonnes grosses auberges où fumait l'omelette au lard sur les tables luisantes... — C'en est fait de vous, m'écriais-je, la civilisation impatiente vous met au rebut, sans vous jeter seulement un regard de compassion... »

A cet instant, je fus tiré de ma rêverie par l'obligation où nous fûmes de traverser un passage à niveau : les barrières venaient de s'ouvrir après le passage d'un train ; les lignes des deux voies semblaient des ru-

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bans d'un gris noir, rayant la chaussée blanchie par la lumière de la lune.

Il était impossible de ne pas admirer comme nous avions pu le faire dès le matin, en côtoyant la chaussée, d'une part la propreté de la voie, la netteté, la régularité du ballastage, de l'autre les ouvrages d'art immaculés, les bâtiments lustrés et coquets, surtout les machines et les voitures étincelantes sous leur vernis nouveau. C'était bien là un chemin vierge encore. Mais bientôt les rails devaient se polir et s'user sous le frottement et la charge des trains, la voie se noircir du coke que laissent tomber les locomotives, le matériel entier se ternir enfin sous les empreintes impitoyables du service.

C'est qu'une fois livrée à la circulation, une ligne de fer est le théâtre d'un mouvement continuel, d'un va-et-vient sans relâche. Sans songer à conserver l'intégrité première, soit du matériel fixe, soit du matériel roulant, soit des bâtiments, magasins et ouvrages d'art, il s'agit toutefois de les maintenir dans de bonnes conditions d'entretien, de les renouveler, en outre, s'il est utile. C'est là une indispensable garantie de régularité pour le service, et de sécurité pour les employés et les voyageurs.

Nous voilà passés, vous le voyez, des considérations artistiques au point de vue positif et utilitaire. Tel fut aussi le cours de mes pensées, et j'arrivai ainsi à me poser l'une des plus importantes questions de l'exploitation d'un chemin de fer, à savoir la surveillance, l'entretien et la réparation de son matériel.

J'interrogeai à ce sujet mon frère, alors absorbé de

son côté par l'examen d'un pont biais, sous lequel venait de passer, après une pente sinueuse, le chemin que nous suivions en ce moment.

— Pour te donner, me dit-il, une idée bien saisissante de l'importance de la question que tu me poses, je pourrais me dispenser d'entrer dans des explications techniques. Quelques chiffres en diront aussi long que tous les discours. En voici dont la mémoire m'est restée : un des derniers budgets de la compagnie du Nord porte, pour la dépense annuelle d'entretien et de surveillance de la voie, trois millions cent quatre-vingt-dix mille francs^; la compagnie d Orléans, trois millions quatre cent mille francs^ ; celle de l'Est, trois millions cent cinquante mille francs^ ; enfin, les dépenses annuelles de la ligne de Paris à Lyon et à la Méditerranée, tant pour le matériel que pour les appointements du personnel, bureaux, piqueurs, surveillants, gardes et ouvriers employés à l'entretien et à la surveillance de la voie, dépassent cinq millions sept cent cinquante mille francs*. Si l'on voulait y joindre celles relatives à l'entretien des machines et tenders, des wagons et des voitures, ce serait une somme totale de plus de onze millions ! Mais ce qui t'intéresse, je le sais, n'est pas tant le combien que le comment»

* 3,160.926 fr. 05 c. Ce chiffre ne concerne que la voie; il a étô dépensé la même aiinée, pour entretien et grosses réparations des machines, dos voitures et wacons de marchandises, la somme de 5,661,534 fr. 03 c. La longueur exploitée était de 817 kilomètres.

^ 3,599,529 fr. 22 c. Longueur exploitée, 1,362 kilomètres. ^ 3,144,969 fr. 61 c, pour 973 kilomètres exploités.

* 5,757,508 fr. 47 c, pour une exploitation de 1,231 kilomètres.

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