DEUXIEME PARTIE. — LA LOCOMOTIVE
Pendant que le chauffeur se préparait au nettoyage, et que le mécanicien procédait à une minutieuse visite du mécanisme, je m'empressai de faire part à ce dernier de l'intérêt réel que m'inspirait Pexamen de toutes ces opérations. En homme qui aime son métier et qui s'attache à sa machine, il m'offrit spontanément ses services et son expérience.
C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, robuste, un peu prédisposé à l'embonpoint. Sous la poussière qui noircissait son visage, et que la sueur y avait collée, on distinguait une physionomie énergique et fière, qu'assombrissait légèrement le noir cercle de charbon entourant ses yeux. Un front large, dont la blancheur constrastait avec la teinte brune du reste du visage, Tilluminait d'ailleurs d'un ravon de vive intelliiience.
— Voilà bientôt seize ans, me dit-il, que je conduis des locomotives. J'ai débuta au chemin d'Orléans, où je serais sûrement encore, sans un maudit rhumatisme qui m'a torturé à diverses reprises, pendant près d'une année. Guéri, je trouvai ma place prise, et, sans plus importuner la Compagnie de réclamations qu'elle eût admises sans doute, je vins ici. Vous dire, monsieur, tous mes voyages, et les incidents qui en signalèrent plus d'un, vous parler des essais que j'eus à faire, des types variés dont il m'a été donné d'étudier la conduite, ce serait une longue histoire, un peu monotone peut-être, et qui d ailleurs ne répondrait })oint à votre désir.
— Vous devez avoir besoin de repos , lui dis-je alors; ce sera, si vous voulez, pour une autre fois.
ti7U LES CHEMINS DE FER.
—■ Non pas. Oli ! j'en ai bien vu d'antres. La semaine a été douce, le temps est beau et bon ; je suis à vos ordres.
Je n'insistai plus.
— 11 en est, reprit-il, des locomotives comme des chevaux. Il y en a de bons, de mauvais et de passables. Mais aussi, bien souvent, vous le savez, comme l'habit fait le moine, le cavalier et le palefrenier font la béte. Il en est tout de même dans la grosse cavalerie des chemins de fer. Le mécanicien est pour beaucoup dans le bon ou le mauvais service d'une machine. A la multitude des soins qui nous incombent, vous allez juger si je dis vrai. Parlons d'abord de la nourriture, de l'eau d'alimentation et du coke.
Inutile de vous dire que toute machine, pour être prête au voyage, doit avoir été visitée, nettoyée, lavée avec soin, et que tonte réparation d'une pièce endommagée, si minime en soit l'importance, a été faite préalablement. Cela étant, me direz-vous, quoi de plus simple que la mise en marche : charger le tender d'eau et de combustible, emplir la chaudière, allumer le foyer et... partir? Vous dites vrai ; vous allez voir cependant que c'est moins simple que cela n'en a l'air.
La prise d'eau se fait dans des réservoirs ou grues hydrauliques, installées dans les dépôts et dans les gares. Mais un point important — et je le sais par une longue expérience — c'est de faire un bon choix des eaux qui alimentent ces réservoirs. Si elles sont, comme les eaux de source, chargées de sels calcaires, non-seulement elles déposent une sorte de vase au