PREMIÈRE PARTIE. — LA VOIE
dernier, il a coûté 10 millions, — mais voici que, sur le tronçon de Roanne à Tarare, un nouveau tunnel en construction doit atteindre la longueur de 6000 mètres ! A quoi bon, dès lors, parler des tunnels de Rolleboise et de Beauvoisine, sur la ligne de Paris à Rouen et au Havre; de celui du Credo, sur le chemin de Lyon à Genève, de Rilly, sur la ligne de Rheims, de Hommarting, de Hauenstein , de Giovi et de tant d'autres^ puisque leurs dimensions sont toutes inférieures à celles des souterrains que nous venons de citer, et puisque, au point de vue technique, leur construction n'a rien fourni d'exceptionnel * ?
Hais puis -je passer sous silence le tunnel projeté
1. Le tableau suivant donnera une idée de l'importance de quelques-uns de ces ouvrages , sur les chemins de France et de l'étranger :
Longueur . Nom
en mètres, du chemin de fer.
Souterrain de Bon-Secours 1055 Rouen au Havre.
— de Foug 1120 Paris à Strasbourg.
— de Culmont 1320 Paris à Mulhouse.
— du Hauenstein 2500 Central suisse.
— entre la Sarre et le Rhin . 2778 Strasbourg.
— de Hommarting 2880 Id. *
— des Appenins 3100 Turin à Gênes.
— de Giovi 3255 Id.
— de Rilly 3500 Rheims.
— du Credo 3900 Lyon à Genève.
— de Blaisy 4100 Ffcris à Lyon.
— de la Nerthe 4620 Avignon à Marseille.
— *** 6000 Roanne à Tarare.
— du mont Cenis 12230 Victor-Emmanuel.
à travers les flancs du mont Cenisî Cette immense et difficile entreprise, aussi savamment conduite que courageusement commencée , mérite certes de notre part un moment d'attention. D'ailleurs la méthode adoptée pour son exécution se distingue des moyens employés jusqu'ici : disons donc un mot qui puisse, à cet égard , satisfaire la légitime curiosité du lecteur.
Il s'agit, vous le savez, d'ouvrir entre Modane et Bardonèche une galerie souterraine qui, partant de la vallée de l'Arc, aille déboucher en Italie, sur le versant opposé, dans la vallée de la Dora. 12 230 mètres à franchir, voilà pour la longueur du tunnel; une épaisseur de 1800 mètres de roches, voilà pour la profondeur. Vous rendez-vous compte, maintenant, des difficultés de tout genre que rencontre le percement? Comment songer à creuser dans la neige, dans le roc, sur une pareille longueur, des puits d'une telle dimension? Et cependant, jusqu'ici, vous avez vu que les puits sont nécessaires à la fois, comme points de départ pour attaquer le terrain, et comme tuyaux d'aérage. Avant que les deux têtes du souterrain puissent être reliées par une galerie de 13000 mètres, et qu'un courant d'air s'y établisse, l'air pur manquera mille fois aux ouvriers, dans un milieu vicié tout à la fois par leur respiration, par la combustion des lampes et par celle de la poudre. Em-
ploiera-t-on la vapeur pour abattre plus rapidement ISs 60 mètres cubes de roches que la section du tunnel donne pour chaque mètre courant? C'est également impossible, puisque la fumée continue des machines viendrait s'adjoindre encore aux causes d'asphyxie que nous venons d'énumérer.
En un mot, comment, à de telles profondeurs et à de telles distances, fournir aux ateliers la provision d'air respirable dont ils ont besoin? Telle est la première difficulté.
Ce n'est pas tout. Le terrain qu'il s'agit d'entamer est généralement composé de roches dures, soit de roches quartzeuses, soit de calcaires schisteux : percer une galerie dans de tels blocs est une opération longue et dispendieuse. Vingt ans et un nombre de millions proportionné à cette durée n'y eussent pas suffi. Percer des trous de mine et faire sauter le roc est assez expéditif ; mais on vient de voir que la combustion obligée de la poudre en rend l'emploi impossible. Agir directement sur la roche, telle est donc la nécessité à laquelle on s'est trouvé réduit,
Il a fallu chercher une force considérable, tout en rejetant les puissances explosives et la vapeur. C'est à l'air comprimé qu'ont eu recours les ingénieurs distingués, chargés de diriger cette œuvre gigantesque. Je vais essayer de donner une idée de leurs remarquables procédés.
On a commencé par ouvrir, au moyen des procédés ordinaires, environ 1200 mètres de tunnel, tant du côté de la France que sur le versant italien. Le tout est déjà revêtu de maçonnerie. Puis, on s'est mis à attaquer le roc au moyen des machines à air comprimé. Imaginez d'immenses chaudières communiquant avec un réservoir d'eau situé au-dessus d'elles, à une grande hauteur — 50 mètres à Modane— et renfermant, à leur partie supérieure, une certaine quantité d'air. On sait qu'alors, la pression subie par cet air clos est proportionnelle à la hauteur du réservoir : dans le cas dont il s'agit, c'est cinq atmosphères environ, puisqu'une hauteur de 10 mètres d'eau équivaut, à fort peu près, à une atmosphère. Veut- on des chiffres plus aisés à saisir ? C'est , en poids , une pression d'environ 50000 kilogrammes par mètre carré. Voilà donc une force disponible considérable, alimentée par de3 cours d'eau voisins, et qui se renouvelle à volonté, à mesure qu'on l'emploie; il s'agit seulement de la conduire à des distances croissantes, à mesure qu'avancera l'opération du percement. Des tuyaux en fonte remplissent cet office.
Que cette force agisse maintenant sur les pistons de cylindres munis de tiroirs, et le mouvement de va-et-vient des machines est obtenu, absolument comme avec la vapeur. Mais, avantage immense, cet air .comprimé dont la force élastique produit