PREMIÈRE PARTIE. — LA VOIE. fiô
En résumé, le moins de pentes, le moins de courbures possible, telle est la loi. Loi peu favorable, dira-t-on, à l'aspect pittoresque de la route, et qui a fait du voyage en chemin de fer la chose la plus monotone du monde? C'est vrai, j'en conviens, bien que le railway, dominant les vallées et perçant les montagnes, ait livré aux touristes le secret de plus d'une beauté naturelle et de plus d'un panorama splendide. Mais le confort, mais la sécurité, n'est-ce rien, même pour les poètes? Et d'ailleurs, qu'on y songe, la ligne de fer abrège les distances, rapproche la Suisse de la Beauce, les plaines de la Picardie des Pyrénées, et n'empêche en aucune façon l'amateur de l'imprévu, des pentes raides et des lignes courbes, lorsque les trains rapides l'ont amené au point où doivent commencer ses excursions et explorations, de prendre sa revanche et d'assouvir sa haine pour la ligne droite ou l'horizontale.
Voilà donc notre tronçon de chemin de fer tracé d'une façon définitive. D'un bout à l'autre de la ligne, on peut suivre à travers champs sa direction; les jalons sont çà et là plantés, laissant tourbillonner au vent leurs banderoles flottantes. Dès à présent, l'ingénieur peut dire quelle sera, en un point donné, l'exacte largeur occupée par le futur chemin, quel cube de terre ou de roche il faudra enlever ici, rapporter là, en quel point un
viaduc, un pont ou un tunnel devra être construit.
La période d'exécution va s'ouvrir. Partout, dans les bureaux d'étude, les ingénieurs, les architectes, les dessinateurs, méditent, calculent, tracent leurs plans, édifient leurs constructions, et, se concertant, combinent leurs idées et leurs vues pratiques, dont ils supputent avec soin l'économie. Bientôt nous les verrons à l'œuvre. Jetons auparavant un coup d'oeil rétrospectif sur le tracé définitivement arrêté, en résumant rapidement les motifs généraux qui ont présidé à son adoption.
Ici le chemin de fer continue de suivre les voies de circulation depuis longtemps adoptées : il doit longer les routes et les fleuves, grandes lignes presque toujours indiquées primitivement par la nature, utilisées ou améliorées par l'homme, et le long desquelles sont venus se grouper les centres industriels et commerciaux.
Là au contraire, tranchant sans vergogne, il perce d'outre en outre une montagne, unit deux bassins que des obstacles naturels semblaient séparer pour toujours, puis s'en va franchir cette vallée sur un immense viaduc.
Entre ces deux villes, le chemin de fer suit le tracé direct qui abrège la distance et économise les travaux. C'est dire qu'indifférent aux groupes de peu d'importance que la voie aurait pu desservir, l'ingénieur a eu surtout en vue les avantages