USE
Dans la Guinée, moins encore que dans les autres colonies, l’Européen ne peut pas être occupé à des travaux qui nécessitent un effort musculaire et il ne peut être utilisé qu'en qualité de surveillant.
En Dahomey, les services de la construction ont usé d’un procédé spécial :
La colonie a contracté des engagemeuts de cinq ans, non avec les indigènes directement, mais par les soins et la responsabilité des chefs de village. En vertu de ces engagements, les indigènes seraient logés, nourris et recevraient en outre une gratification mensuelle, dont partie seulement serait remise immédiatement et partie versée à leur compte dans une banque coloniale, pour leur être remise à la fin de leur engagement.
A la côte des Somalis, l'immigration qui a été commencée après l'occupation effective, a èté provoquée par les travaux des chemins de fer et a constitué une main d'œuvre qui se composait de 500 Grecs, 250 Italiens, un millier d’Arabes, les indigènes Somalis servant de domestiques et de boys.
La construction de la ligne de l’'Usambara, dans l'Afrique orientale allemande, donna lieu à des déboires, au bons de vue du recrutement de la main d'œuvre.
Les Européens supportaient difficilement le climat et les surveillants. ne furent jamais en nombre suffisant, malgré que la compagnie ait engagé des contre-maîtres grecs.
Les indigènes recrutés étaient très paresseux et comme on avait usé du système de la main d'œuvre libre, ils désertèrent souvent les chantiers. Pour remédier on recruta des nègres du Mozambique, et des Chinois qui rendirent peu de services. Poussés par un penchant naturel, lils firent plutôt du commerce que des travaux d'infrastructure. La compagnie était directement en rapport avec les ouvriers, les logeait, les nourrissait et les payait. Quand l'Etat, rachetant les chemins de fer prit en main la direction des travaux, il mit en vigueur le système français, qui avait fonctionné au Dahomey.
L'engagement libre n'ayant pas donné de bons résultats, il est à peu près certain que le gouvernement organisera pour les travaux de la ligne Dar es Salam à Mrogoro ou celle de Kilwa au Nyassa, le régime de corvée, tout en veillant à ce que les indigènes soient bien régulièrement payés et que les denrées qui leur seront fournies, soient de
bonne qualité.
Pour les lignes du sud-ouest africain, les indigènes Herreros furent utilisés. D'après l'ingénieur Weschler, les Herreros seraient meilleurs travailleurs que les Ovambos, plus tenaces au travail et susceptibles même dun eftort prolongé, qualité fort rare chez les noirs qui déser tent le chantier après la paye. |
Les Herreros, travailleurs libres, recevaient en sus de la nourriture, 20 à 30 francs par mois. Pour un Herrero qui travaillait, il y avait cinq ou six indigènes qui ne rendaient aucun service et qu'il fallait entretenir, ce qui occasionnait des difficnltés énormes pour ravitailler tout ce personnel, dans un pays dévasté. Le rendement journalier des terrassiers Herreros est de deux mètres cubes et demi, à 3 mètres cubes par jour.
Les belges au Congo ont procédé de la même façon que nous au Dahomey. Aussi sont-ils arrivés en quelques années à s'assurer une main d'œuvre intelligente, permanente et rompue à tous les travaux. Des équipes de Sacherons, se sont constituées et les chefs indigènes transformés en entrepreneur faisaient des offres d'entreprise au rabais. Même au plus fort de la construction, de la voie ferrée de Matadi à Stanley Pool, la main d'œuvre n’a jamais fait défaut, et pourtant, sur près de 8.000 ouvriers occupés au commencement des travaux, 2.000 à peine étaient à leur poste lors de l'inauguration de la première seclion. Les difficultés épouvantables auxquelles avaient donné lieu le passage de la ligne dans les tranchées, au sortir de Matadi, où les changements excessifs de la température causèrent la mort d'un nombre considérable de terrassiers et les survivants abandonnèrent les chantiers. On essaya de subvenir à cette pénurie de personnel indigène en faisant venir des Chinois et des terrassiers des îles Barbades.
Maïs ce recrutement ne réussit pas davantage. On décida de faire appel aux Sénégalais et surtout, on remédia à la mauvaise organisation des chantiers. Afin d'éviter la mortalité excessive des premiers contingents, d'excellentes mesures hygiéniques furent prises pour diminuer les pertes. En même temps, pour rendre le travail plus rapide, on substitua au paiement à la journée le salaire à la tache. Chaque atelier, devait fournir une certaine besogne et quand l’ouvrage était terminé, l'atelier, recevait une somme proportionnée au travail qu'avait nécessité l'ouvrage, et cette somme était partagée entre les ouvriers. De cette façon, l'ouvrage était fait dans d’excellentes conditions, et l’ouvrier recevait de gros salaires, atteignant 8, 10 et.
… 12,francs, par jour, sans compter les vivres qu'ils touchaient. En outre, de nombreux Sénégalais qui avaient collaboré à la construction de la ligne, furent ensuite occupés au moment de la mise en
exploitation comme chauffeurs m£c anièlens où ch: fs d'atelier.
Dans les colonies anglaises, la main d'œuvre occupée, varia selon les lignes. Tantôt elle fut pénale, tantôt elle fut volontaire. Pour le chemin de fer du Soudan égyptien, on occupa aux travaux, des Arabes comme lerrassiers volontaires, sous la surveillance du personnel des bataillons de chemin de fer. En outre, les madhistes faits prisonniers pendant la campagne qui précédait l'installation de la ligne de pénétration étaient employés aux travaux.
Dans la Gold Coast, l'ouvrage était réparti entre un certain nomire d'ateliers, chacun d'eux était formé par une mème tribu ou une même famille. Cependant, ce système, quoique donnant de bons résultats, avait aussi ses inconvénients. La surveillance du personnel indigène était très difficile, surtout pour les travailleurs venus du Lagos, qui étaient d'excellents terrassiers, meilleurs même que les Européens. Ils rendaient le minimum d'onvrage et, payés à raison de 1 shilling par jour, leur emploi revenait très cher, car ils sont paresseux, négligents et indolents. Il fallait à chaque atelier un surveillant indigène placé sous le contrôle d'un surveillant européen, ce qui rendait la tâche très difficile.
Au Lagos, les travailleurs occupés à la ligne pouvaient être rangés en trois catégories. Ceux provenant de la Gold Coast, de la Kroo Coast et de l’intérieur du Yomba. Presque tous les charpentiers et ajusteurs étaient recrutés dans la Gold Coast et en général Acera.
Pour les travaux du chemin de fer à l’'Uganda, la main d'œuvre dut être importée. Les Indigènes voulaient bien être employés au portage du matériel, mais les travaux d'agriculture étant uniquement réservés aux femmes, qui subviennent aux besoins de la nourriture en cultivant la terre, les hommes se relusaient absolument à travailler la terre: On dut recruter du personnel aux Indes. Les Indous recevaient une moyenne de 25 fr. 50 par mois.
En 1895, il y eut 3.948 Indiens et 1.319 indigènes. En 1899, 16.03) Indiens pour 2.690 indigènes. En 1900, 15.742 Indiens pour 2.506 indigènes. En 1902, 6.704 Indiens pour 1865 indigènes.
En outre, pour nourrir tout ce personnel, il fallut créer tout un système de ravitaillement; les indigènes vivant en mauvaise intelli-
gence avec les Indiens se refusaient à leur fournir des aliments et des querelles éclataient quotidiennemeut. Cet antagonisme de races rendit la construction du chemin de fer très difficile. Ë
De toute cette étude un principe se dégage, c’estque seule la main d'œuvre volontaire doit être employée pour les grands travaux publics à éxécuter aux colonies.
Quant au recrutement, il semble que l’organisation des chantiers permanents d'indigènes, qui seraient occupés aux travaux publics de chaque colonie, puisse rendre de réels services.
Ce système éviterait l'emploi de travailleurs étrangers à la colonie et aurait pour avantage de faire naître chez l’indigène le goût du travail et dn former des équipes spécialisées dans leur ouvrage et pouvant donner un rendement considérable.
La lutte d'influence dans le bassin du Nil
Maintenant que nous avons examiné les différents systèmes de construction et d'exploitation des Jignes de chemin de fer appartenant aux diverses nations colonisatrices de l'Afrique, il nous paraît indispensable avant de conclure de jeter un regard sur des événements encore récents, mais déjà passés dans le domaine de l’histoire coloniale africaine.
La construction du chemin de fer du Soudan Egyptien, la mise en exécution des projets de chemin de fer du Congo belge, qui doivent s’acheminer vers les Grands Lacs, la réalisation du « The Cape to Cairo », ont fait se heurter, en une rivalité émouvante, les nations européennes, susceplibles d'expansion dans l'Afrique équatcriale.
La France et l'Angleterre, aujourd’hui unies, ont risqué détruire tout un passé de conciliation et d'estime, pour la prépondérance, sur d'immenses et farouches provinces.
Aussi, semble-t-il nécessaire, maintenant que l'histoire peut sainement apprécier et juger, maintenant que se sont dissipées les polémiques irritantes, d'exposer les circonstances, dans lesquelles les nations européennes ont été appelées à rivaliser, grâce à leurs explorateurs et par leurs diplomates, quels sont les résultats de cette lutte, et quel avenir leur est réservé!
Le partage de l'Afrique, une des grandes préoccupations de la politique européenne du xx° siècle, est la cause toute naturelle, des rivalités entre la France, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Etat indépendant du Congo.
L'Angleterre, considérant ce mouvement général des nations, décida d'y jouer un rôle prépondérant. Sa politique africaine avait trois objets: se poser en héritière des possessions portugaises, détruire
l'indépendance des républiques sud-africaines, s'installer définitivement en Egypte et sur le canal de Suez.
Le rail du « Cap au Caire », résume tout ce projet, que s’il est réalisé € aura permis à l'Angleterre, de se bâtir un empire des Indes. € africaines, taillé à vif, dans le cœur du pays, qu'elle était venue € protéger, et d’où, elle espère bien dominer, en même temps que « l'Egypte, le monde entier, car le monde appartiendra au maître de « la mer Rouge. »
(Article de M. Picard, dans un journal égyptien d'octobre 1894, paru dans le bulletin de l’Afrique française 1894 p. 169).
Les faits bientôt succèdent aux programmes. La convention de 1891, qui met fin au conflit avec le Portugal, attribue à l'Angleterre, les territoires aurifères du Matabele, et séparant l’'Angola, du Mozambique, étend la colonie du Cap, jusqu'au lac Nyassa.
L’Angleterre, en lutte avec l'Allemagne, pour les possessions de territoires de l’est africain de l’'Ouganda, de l'Ounyoro, signe le traité de juillet 1890, qui accordait à l'Allemagne l’est africain, jusqu'aux Grands Lacs et au Kilimandiars, les îles de Zaneibar ei de Pemba, le protectorat de l’est africain anglais, jusqu’au lac Albert Nianza, et en plus la vallée du Nil, jusqu'aux confins de l'Egypte.
En 1893, lorsque le traité pour la délimitation des territoires anglais et allemand du Niger et du Tchad, fut signé, la diplomatie anglaise « fait reconnaître par l'Allemagne qu'il est également convenu, que € l'influence allemande, ne combattra pas l'influence anglaise, à € l'ouest du bassin du Chari, et que le pays du Darfour, du Kordo- € fan, et du Bahr-el-Gazal, tels qu'ils résultent de la carte de Justus « Perthes, d'octobre 1891, seront exclus de la sphère d'intérêts de « l'Allemagne. »
Les deux traités, n'étaient naturellement pas soumis à la France, qui ne pouvait, ni les accepter, ni s'y opposer.
La même procédure est suivie vis-à-vis de l'Italie, pour la délimitation de ses territoires à Massaouah, Assab, et la côte des Somalis. Cette délimitation, permet à l’Angleterre, de renouveler l'affirmation de ses droits indéterminés, sur la vallée du Nil.
Ce système d'occupation était tout à fait simple. On négociait toujours contre une tierce puissance non avisée. Après avoir évincé la France en Onganda, Zanzibar et sur le Niger, il fallait user du même procédé pour la question du Nil. À
Dans cette région, tous les conflits qui se sont élevés, entre la. France et l'Angleterre, n’ont été qu'une suite naturelle de la question d'Egypte. L'envoi de la mission Marchand, l'occupation de Fachoda, avec la convention de 1899, ont été les résultats.
Les explorations de Stanley, avaient démontré, que le Congo était pour l'Afrique équatoriale, le fameux chemin qui marche, et que la pénétration vers la région des Grands Lacs et vers le Nil, était plus facile par la côte occidentale, que par l'Ouganda.
De Brazza, ne fit que corroborer ce témoignage. Français et belges, pénétrèrent vers les haules terres arrosées, par le Congo et ses affluents. On découvrit alors que, l'Oubanghi, affluent considérable du Congo, recueillait Iles eaux venant du Bahr-el-Gazal, et prenait sa source en Egypie équatoriale.
Le fleuve, était le chemin de communication, entre l'Egypte et l'Atlantique.
Les traités de 1885 et 1887, assuraient à la France, la possession légitime de la rive droite de l'Oubanghi, et prolongeaient sa frontière, jusqu'au trentième méridien, par la quatrième parallèle.
Aussi, la France se trouvait-elle maîtresse d’un territoire colonial qui iongeait le bassin du Nil sur une considérable étendue, d’une importance capitale, pour notre avenir dans cette région.
A ce moment, l'Angleterre, vaincue à Khartoum, s'était retirée vers le Nord. Les madhistes tenaient le pays sous leur domination. Il eût été facile, de mettre la main sur ces régions sans soulever aucun incident diplomatique et sans créer des complications internationales.
La sous-direclion des Protectorats, au Ministère des affaires étrangères, avait préparé à MM. Spuller et Develle, ministres, tout un mémoire, sur limportance de la pénétration par le Congo et ses affluents, vers le Nil moyen.
S'il se construit un chemin de fer, pour relier les deux grands fleuves, il passera là, si c'est un canal, il passera Jar
Il était donc extrêmement sérieux, de se préoccuper d’une pareille entreprise, qui nous livrait la prépondérarce absolue, sur toute l'Afrique équatoriale, et qui nous permettait, d'étendre notre influence du Congo à l'Abyssinie, et d'établir Loute une zône d'occupation française, de la mer Rouge à l'Atlantique.
Les officiers belges, eux aussi, avaient compris tout l'avantage d'une rapide main mise, et au mépris du traité de 1885, avaient
franchi la quatrième parallèle, établi des postes sur le haut Oubanghi et dans l'Afrique Nilotique.
En 1892, une somme de 300.000 francs fut inscrite au budget des colonies, sur la proposition de M. Etienne, député. Ce crédit permet: tait l'envoi d'une mission d'étude et d'établissement, dans ces régions.
Mais la période qui s'étend de 1886 à 1892, est une période d’abandon colonial. La France, en proie à des luttes politiques, s’intéressait beaucoup plus aux rivalités personnelles et aux polémiques suscitées par le Boulangisme et le Panama, qu'aux marécages de l'Afrique équatoriale. Le crédit voté par le Parlement, ne fut pas utilisé.
Les belges, profitant de notre hésitation, s'efforçaient de contourner nos possessions, et de nous interdire tout développement, au nord et à l’est de l'Oubanghi. À
Ils prétendaient, tantôt que le M'Bomou et non l'Ouelle, était la branche initiale de l'Oubanghi, tantôt que ces deux fleuves se réunissaient, pour former l'Oubanghi. A l'appui de leurs prétentions, ils envoyèrent vers le nord, plusieurs missions, l’une à Katuaka sur l’Ada, confluent du Bahr-el-Gazal, l’autre à Liffi, entre Katuaka et Dem Zibar.
M. Liotard et les agents français," résistaient de leur mieux, aux empiétements belges et le commandant Decaze, partit en 1893, pour soutenir dans ces régions, les droits de la France. Tandis que le gou- ‘vernement élevant des protestations, etse basant sur la conférence de Berlin, réclamait de la Belgique, l'abandon des postes occupés.
Des négociations s'engagèrent 4 Paris et à Bruxelles. Le gouvernement belge répondait que possession vaut titre, cherchait à traîner les choses en longueur et à prolonger cette discussion jusqu’au 12 mai 1894, où les journaux anglais et belges firent connaître à l'Europe qu'une convention anglo-belge venait d’être signée.
L'Angleterre, sans songer à prévenir la France, pourtant intéressée, en raison de la Convention de 1887, attribuait à l'Etat Indépendant la parlie du bassin du Congo siluée au nord du 4° parallèle et reconnue à la France par des traités. En outre, elle cédait à bail, à l'Etat du Congo, toute la partie du bassin du Nil, située sur la rive gauche du fleuve ét comprise entre le lac Albert et le 10e degré de latitude, Fachoda, y compris la région indécise dù Bahr-el-Gazal. Il était entendu, que pour la partie la plus voisine du fleuve, à l’est du
30° degré, Grenwich, le bail ne durerait que jusqu’à la mort du roi Léopold.
En revanche, l'Etat Indépendant cédait, à bail, une bande de terre de 25 kilomètres de largeur, entre la pointe du lac Tanganyka et la pointe sud du lac Albert-Edouard, c'est-à-dire, le passage pour le chemin de fer projeté, du Cap au Caire.
Cet accord faisait du Congo «le mandataire de la politique britani- « que et l'introduisait comme tenancier de l'Angleterre, dans le bassin du Nil ».
En outre, cet arrangement violait les droits de l'Egypte et de la Turquie, sur le Haut-Nil, en déclarant que « les signataires n’ignorent « pas les prétentions de l'Egypte et de la Turquie dans le bassin du € Haut-Nil ».
Une telle clause réglait et la question d'Egypte et la question d'Afrique.
L'Allemagne protesta immédiatement, car elle ne pouvait pas admettre que sa colonie d'Afrique OreRAE devint une simple enclave de l'Afrique britannique.
Sir Edward Grey, secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères,annonça aussitôt à la Chambre des Communes que l’article 3 de l’arrangement anglo-congolais (bande de terrain du lac Tanganyka au lac Albert- Edouard) avait été abrogé, « sans que de nouvelles conditions aient été établies ». |
L’Angleterre, par conséquent, s'étant assuré l'adhésion de l’Allemagne, de l'Italie et de la Belgique, obtenait la prise de possession du. bassin du Haut-Nil, puisque lPEtat Indépendant « reconnaissait la « sphère d'influence britannique, telle qu'elle est délimitée, dans « l'arrangement franco-allemand du 17 juillet 1890 ».
Par un tel arrangement, la France se trouvait non seulement lésce dans ses droits actuels sur le Congo, au nord du 4° parallèle (Convention franco-belge de 1887), mais encore, dans les droits de préemption sur l'Etat Indépendant, et cela, non seulement en tant que signataire des traités relatifs à l'intégrité des terriloires ottomans, mais encore en sa qualité de puissance africaine.
Nous étions complétement évincés.
De vives protestations se firent entendre au Parlement français, le 7 juin 1894. Le gouvernement exposa la situation en droit et déclara que l'arrangement anglo-belge élait non seulement en violation du
droit international européen, mais encore en contradiction formelle
avec le droit international africain.
En fait, la Convention portait atteinte « à l'équilibre des forces en € Afrique et dans le monde ».
Le ministre, M. Hanotaux, priait le Parlement d'opposer, s’il y avait lieu, le fait au fait, et l'occupation à l'occupation.
De telles résolutions produisirent leur effet. Un arrangement fut d'abord conclu entre l'Etat Indépendant et la France, le 14-août 1894. Cette Convention écartait les Belges de notre route, en nous donnant l'accès du Nil. En plus, le cabinet anglais se prêta à une négociation d'ensemble sur les questions contestées. |
En acceptant de négocier, les Anglais reconnaissaient que l’occupation des provinces était contestable. Notre diplomatie avait obtenu un réel succès, qu'il fallut faire suivre d’une action positive.
Le Parlement vota un crédit de 1.800.000 francs « pour renforcer nos « postes dans le Haut-Oubanghi et les relier à la.côte, par des com- « munications télégraphiques et fluviales ».
L'envoi d'une mission fut décidé. Mais des instructions nouvelles survinrent, à la suite de l'arrangement. Le colonel Monteil, qui devait gagner le Haut-Oubanghi, fut envoyé à la Côte d'Ivoire, contre Samory, et le crédit fut dépensé à Loango et à la Côte d'Ivoire.
C'était la deuxième fois qu'un projet de mission échouait, alors que les événements nous facilitait la tâche, dans des conditions que nous ne retrouverons plus.
En septembre 1894, M. Liotard était nommé commissaire dans le Haut-Oubanghi, avec mission d'étendre ses relations dans le Bahr-el- Gazal et le Nil.
L'Angleterre ayant accepté le principe de la négociation, donnait une grande victoire morale à notre diplomatie.
L'arrangement de la question da Nil pouvait être, à ce moment, le nœud d'un arrangement général, pour toutes nos possessions africaines,
En Tunisie, le traité passé entre le bey et l'Angleterre, sans durée déterminée, gènait tous nos traités de commerce et d'établissement.
Sur la côte occidentale d'Afrique, toute une série de difficultés, à propos de la Gambie, de Sierra -Leone, de Libéria, du pays de Kong. de la Nigeria, au sujet de la navigation du Niger et de la Bénoué, de la ligne San-Banoua et du Tchad.
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Sur la côte des Somalis et en Abyssinie, rivalité d'influence. Par dessus tous ces conflits, la question d'Egypte dominait. C’est elle qui pouvait ou tout briser ou tout concilier.
De nombreuses conférences eurent lieu, entre l'ambassadeur d'Angleterre, M. Phlipps et M. Hanotaux, ministre des Affaires Etrangères.
Un accord fut préparé sur toutes les questions africaines, mais il
fut écarté par les deux gouvernements.
Pour la question du Nil, si l'accord avait été signé, la France obtenait une définition et une limitation des prétentions anglaises, les provinces en litige étaient neutralisées, sous la surveillance des deux puissances. |
De nouvelles explications furent échangées, a propos des affaires d'Egypte.
Le cabinet anglais admettait de nouveau le principe d’une contreréclamation française et déclarait que la question restait ouverte au débat.
Le cabinet de Paris, voyant qu’une entente générale avait échoué, proposa au Foreign Office de procéder par étapes et d'obtenir une entente définitive, par arrangements particuliers successifs.
Cependant, en 1895, la situation en Afrique s'était aggravée. C’est la période des grandes explorations, c’est la course au clocher de toutes les puissances africaines. On ne parlait que d'hinterland et de sphères d'influence. En outre, un cabinet anglais unioniste était au pouvoir. Nous avions occupé Madagascar. Cette période peut être considérée corame la plus critique, au point de vue des relations franco-änglaises.
L'Italie avait subi un échec à Adoua et avait évacué Kassala, ce qui pouvait donner aux Madhistes accès vers la mer
Les missions françaises avaient été couronnées de succès dans le Haut-Oubanghi.
L'Angleterre voyait tout cela d’un mauvais œil et, de plus, les difficultés grandissaient sans cesse avec les républiques du Transvaal et d'Orange, L'empereur Guillaume avait envoyé, après l'échec de Krügersdoff, son famux télégramme.
Le cabinet britannique se trouva dans l'impasse suivante: transiger avec la France pour l'Afrique du Nord ou avec l'Allemagne pour l'Afrique du Sud.
Notre politique extérieure se trouvait donc nettement tranchée. Il fallait s'entendre ou avec l'Angleterre ou avec l'Allemagne.
L'Angleterre devant préparer son expédition vers Dongola, contre les Madhistes, voulait au préalable s'entendre avec nous. Un tel accord était la justification de notre politique dans la région équatoriale, mais il fallait s'entendre avec l'Angleterre et mécontenter l'Allemagne.
Entre ces deux politiques, notre Gouvernement préféra ue pas se prononcer. Le résultat fut une entente de l'Angleterre et de l'Allemagne pour l’Afrique du Sud et le Nil.
L'Angleterre, le 14 mars, décida sa marche sur Dongola.
Des discussions eurent lieu devant les Parlements anglais et français. M. Balfour déclarait, le 20 mars 1896, que « l'expédition contre le Madhi écartera les difficultés qui sont un insurmontable barrière à l'abandon immédiat du contrôle et de l'autorité anglaise sur l'Egypte ».
M. Léon Bourgeois, ministre des Affaires étrangères, déclarait, le 2 avril, « qu'il resterait le ferme défénseur de la politique de la France dans la question d'Egypte », et, dans la question du Nil, « que ses efforts tendraient à maintenir à la question d'Egypte son caractère européen ».
La France demanda à la Russie, à la Turquie et à Ménélick d'agir en Commun, sur la mer Rouge, et, à la politique d'action anglaise, on voulut opposer une politique d'action française sur le continent noir.
La mission Marchand fut décidée. Il fallait arriver avant les Anglais, sur le Nil. C'était la réponse française à l'expédition anglaise de Dongola. Les instructions données à la mission étaient les suivantes : s'installer à Ziber, qui est la clef du Bahr et Gazal, et, pour arriver à devancer le colonel Colville, sur le Nil, aller de l'avant et, pour réussir, ménager les Madhistes.
Cependant, comme dans un discours d'août 1896, la reine Victoria avait déclaré que l'expédition anglaise projetée n'avait d'autre objectif que d'occuper le pays s'étendant « jusqu'à Dongola », de nouvelles instructions furent envoyées à M. Liotard, qui avait été nommé gouverneur et auquel le capitaine Marchand était subordonné.
Le 23 juin, le ministre des colonies envoyait la lettre suivante :
€ La mission dont est chargé le capitaine Marchand ne saurait être considérée comme une entreprise militaire. Ik s'agit de maintenir strictement la ligne politique que depuis deux ans vous suivez avec
persévérance et dont notre établissement, dans le bassin du Nil, doit être le couronnement ».
Le Gouvernement français indiquait bien qu'il fallait avant tout reprendre Îles négociations africaines et qu'il fallait chercher des arrangements particuliers. Notre politique restait toujours conforme aux précédents.
Pendant que Marchand commençait sa glorieuse campagne, les négocialions engagées entre la France et l'Angleterre restaient en suspens. En plus, des missions allemandes, anglaises et françaises étaient envoyées en Afrique et cherchaient à conquérir les territoires inoccupés pour opposer au droit d'occupation l'occupation elle-même,
Mais toutes ces missions agissaient souvent sans contrôle. La France se trouvait engagée dans sa lutte contre Samory, la question de la délimitation et de la navigation du Niger était de nouveau posée. Il fallait négocier toutes ees affaires à mesure et, malheureusement, toutes les questions s’amoncelaient et les solutions des chancelleries n'intervenaient pas.
En 1897, i'armée anglaise était victorieuse. Elle avait réoccupé Don gola et le Gouvernement demandait au Parlement anglais les crédits nécessaires pour pousser plus loin l'expédition et construire en même temps la voie ferrée jusqu’à Khartoum. |
Il y eut à ce moment une violente poussée d’impérialisme. Dans les centres officiels anglais on parlait d'occuper effectivement tous les territoires égyptiens. L'accord franco-allemand, qui mit fin aux con-
testations en Afrique, fut signé en avril 1897 et causa un revirement dans l'opinion anglaise. De nouveaux pourparlers furent engagés pour mettre fin au traité anglo-tunisien, en même temps que la commission anglo-française, chargèe de négocier la contestation du Niger, reprenait ses séances.
La mission Marchand continuait sa route et vaillamment approchait de Faschoda. Un nouveau mouvement d'impérialisme emporta les partis les plus timorés.
Le Times combat la formule « possession vaut titre », qui pourtant avail été acceptée comme base des négociations au sujet du Niger, et la Palt Mall Gazette déclare qu'il faut parler au quai d'Orsay sur un ton de commandement.
Les négociations pour le Niger se poursuivaient et la convention de délimitation générale, qui couvrait l'Afrique dans sa largeur, du
Sénégal au bassin du Nil, futenfin signée au quai d'Orsay, le 14 juin
Cette convention joignait nos trois domaines Africains, Algérie- Tunisie, Sénégal-Niger, Tehad-Congo, et fondait notre vaste empire, qui récouvrait tout le nord du continent occidental. $
L'esprit de conciliation lemportait malgré le déchainement des violences de l'opinion des deux pays.
Cependant, il restait encore à traiter la question Marchand et la question du Nil qui, selon la formule de lord Kimberley, « restait ouverte aux débats ».
* Le 20 septembre, le capitaine Marchand et lord Kitchener se rencontrèrent. Ce jour-là, l'affaire était abordée au fond.
Si l'Angleterre intervenail au point de vue des droits de l'Egypte, c'était contraire au traité de 1884, et si elle intervenait comme occupant les territoires effectivement, c'était le capitaine Marchand qui avait précédé le général Kitchener. ;
Telle était la thèse française, qu'en fait comme en droit, ne semblait devoir soulever aucune contestation, mais « qui se heurtait à un parti pris appuyé sur la force et sur le fait de la conquête ». (Revue des Deux Mondes, 1évrier-mars 1909. Fachoda, par Gabriel Hanotaux).
Le même raisonnement fut tenu, pendant plusieurs semaines, jusqu'au 19 septembre, où les troupes françaises et anglaises, campées tôules deux devant Faschoda, se trouvèrent en présence. ne Ce que furent les journées de tension diplomatique où les éléments impérialistes anglais se déchaïnaient, où toute l'Angleterre, à la suite de Chamberlain et de Cécil Rhodes, était hostile à la France, tout le monde s’en souvient. :
En France, l'opinion était également irritée, mais l’entreprise d’une guerre incertaine comme résultats, dont les conséquences, quoiqu'il fat advenu, eûsssent été terribles, incita à la sagesse.
Le 6 novembre, le Gouvernement, après un examen approfondi de la question, au Conseil des ministres, se décidait à ne pas maintenir la mission Marchand à Faschoda.
La déclaration additionnelle du 21 mars 1 899, suite des négociations entre le baron de Courcel et lord Salisbury, au moment de Ja crise, complétait la convention de juin 1898.
Lo Grande-Bretagne reconnaît à la France une route commerciale vers le Nil. La délimitation des territoires suit la ligne du partage des
eaux du Congo et du Nil depuis les sources de M'Bomar jusqu'au
ET 15° degré en laissant l'Oouadaï à la France et le Darfour à l'Angleterre. Elle rejoint ensuite, en s’inclinant à l’ouest sur la Tripolitaine, le Tropique du Capricorne. Le Bahr el Gazal, le Darfour et le Kordofan
jusqu’au Nil, font partie de la zone commerciale laissée libre entre les deux puissances.
Sans doute, une telle convention intervenant plus tôt eut évité bien
des colères et dissipé bien des malentendus, mais, quoiqu'il en soit,
la grande négociation africaine ne doit pas être regrettée.
Sans doute aussi, le but de la mission du capitaine Marchand
n'avait pas été atteint complètement, mais l'accès du Nil nous est ouvert et nous avons désormais avec l'Angleterre l'exploitation commune des deux grands réservoirs de la richesse africaine, les bassins du Congo et du Nil, appelés à un avenir considérable.