‹ Les chemins de fer russes de 1857 à 1862Chapitre 110 sur 155 · LE ROUBLE · texte numérisé non relu

LE ROUBLE

qu'il s'est VU forcé de réparer les pertes causées par ses exigences ^ Tel est le bienfait d'une institution européenne ; ce bienfait n'a pas été tout d'abord apprécié en Russie avec une entière justice. Les journalistes russes, qui, en 1859 et 1860, dans un accès de jalousie patriotique, ont attaqué la Grande Société avec tant de violence, et lui ont reproché de n'être pas exclusivement nationale, ont pu reconnaître depuis, si toutefois ils sont actionnaires, chose déjà douteuse alors, que si leur gouvernement paternel n'avait eu affaire qu'à eux seuls, il n'aurait pas eu besoin de tant de générosité pour détruire leur indépendance.

g 2. — LE ROUBLE.

Nous voulons donner dans ce paragraphe une histoire abrégée du rouble : voici tout d'abord comment elle est résumée par un de nos amis, sujet russe, à qui nous empruntons la plupart des détails qu'on va lire. « L'histoire du rouble, dit-il, est celle d'un coquin qui, .depuis son apparition dans le monde, trompe, vole, fait deux fois banqueroute, entraîne d'honnêtes gens dans la misère, s'amende enfin pour quelque temps, puis disparaît comme s'il avait honte de son passé, et laisse à sa place un fondé de pouvoir, le billet de crédit, encore plus mauvais sujet que luimême. » On pourra reconnaître, en parcourant ce paragraphe, que ce jugement n'est pas trop sévère.

Le mot rouble vient du verbe rouhity couper à la hache ; il désignait autrefois de petits lingots d'argent qu'on coupait en morceaux pour effectuer le payement d'un poids déterminé de métal. Les collections d'antiquités russes contiennent de tels lingots.

Ce n'était pas là une monnaie. Quelques historiens prétendent que les Russes ont eu de véritables monnaies dès Torigine de leur histoire, et qu'ils les ont conservées jusqu'à l'époque de l'invasion talare. Ils étaient alors en relation assez intime avec l'empire grec, et on aurait tort de juger de leur état social à ces époques anciennes par la barbarie où les replongèrent un peu plus tard l'invasion latare, l'invasion mogole, et enfin la décadence et la chute définitive de l'empire d'Orient. Toute monnaie effective disparut pendant l'occupation étrangère. Plus tard on commença à se servir de petites pièces d'argent sans titre régulier, et ce n'est qu'au milieu du dix-

' « La Russie est une gi-ande façade, » mot tr?s-vrai de M, Alexandre Dumas.

RÈGLEMENT D'ALEXIS. i49

septième siècle qu'on voit le rouble, jusque-là monnaie de comple, prendre la forme d'une pièce destinée à la circulation.

Les erreurs économiques qui avaient cours alors dans l'Europe s'introduisirent dans les conseils du gouvernement moscovite. La richesse d'un État élant mesurée par la quantité de métaux précieux qu'il possède, le gouvernement croit enrichir le pays en attirant en Russie l'or et l'argent de l'étranger. Il emprunte ensuite aux plus mauvais jours du moyen âge le procédé de l'altération des monnaies, encore pratiqué en France à plusieurs reprises dans les temps modernes, et s'imagine qu'il crée des capitaux en attribuant à des pièces d'un titre insuffisant un valeur nominale arbitraire.

Tout un règlement est mis en vigueur par le tsar Alexis pour accaparer le plus d'arçent possible. On met des droits énormes sur les importations de l'occident de l'Europe ; en même temps on essaye de proscrire Femploi des pièces métalliques dans le commerce avec l'Asie. Les négociants russes sont tenus de payer, autant qu'ils le pourront, les marchandises asiatiques par des produits russes, et de n'employer le numéraire qu'à la dernière extrémité : on espère avec de l'habileté empêcher l'argent de passer dans les mains des Orienlaux, qui en ont élé de tout temps si avides. Le gouvernement ne s'arrrête pas à celte première mesure. Il déclare certains produits marchandises de la couronne : les particuliers ne peuvent les vendre qu'à la couronne même, qui, devenue le premier négociant du pays, se chaîne de les revendre aux étrangers.

. Il est à peu près inutile de dire que ces mesures n'enrichirent point la Moscovie. Elles ne suffirent pas non plus pour créer un système monétaire régulier. Les exportations des produits russes faisaient entrer dans le pays des pièces étrangères, et notamment des écus du nord de l'Allemagne. Au lieu de les refondre, le gouvernement se contenta d'abord de les faire refrapper après les avoir coupées en morceaux. L'écu allemand coupé en quatre recevait une nouvelle empreinte et devenait monnaie russe. L'empreinte fut plus tard remplacée par un simple poinçonnage. Cette méthode expéditive eut pour effet de lancer dans la circulation des pièces de toute forme, de tout poids, de tout titre, auxquelles le poinçon de l'État donnait des valeurs arbitraires, et qui par suite étaient pour le commerce la source d'un épouvantable désordre. Le gouvernement pensait d'abord s'enrichir au milieu de ce chaos. Il ne cédait aux étrangers ses marchandises que contre des écus au poids légal : 14 écus de Lûbeck devaient peser 1 livre russe, et étaient reçus par le trésor à raison de 2 pour 1 rouble; puis le gouvernement leur assignait une valeur double de la valeur d'acquisition, croyant doubler par là ses recettes.

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