ORGANISATION DU SERVAGE
auquel il promet raffranchissemenl ; après quelques succès, il est pris et exécuté à Moscou. C'est à la cherté excessive de la vie à celle époque qu'il faut attribuer l'entreprise hasardée de Stenka, contemporaine à peu près de la grande émeute de Moscou. La liberlé ne joue là qu'un rôle secondaire. Cent ans après, Pougatchef, un aulre Cosaque, se fait passer i)our PieiTc III, ce malheureux empereur que sa femme, la grande Calherine, avait fait assassiner ; de 1773 à 1775, il entraîne à sa suite les paysans de plusieurs provinces, séduits par sa ressemblance avec l'ancien empereur ; il rOTiporle des victoires, puis il est trahi, livré et mis à-mort. Tout rentre ensuite dans une paix profonde. Ces mouvements, à de si grands intervalles, ne montrent pas que le servage ait beaucoup pesé sur les paysans ; ils n'ont rien du caractère irrésistible que prend bien vite une question de principe lorsqu'une nation entière se lève pour la soutenir. L'élude du servage, dans sa portée régulière, et abstraction faite des abus qui ont pu s'y introduire en certains temps et sur certains points, montrera en effet que le servage n'est pas l'esclavage, et que le paysan russe n'a pas connu le joug contre lequel nos paysans du moyen âge se sont tant de fois révoltés.
L'organisation du ser\'age, réduite à ce qu'elle a d'essentiel, reconnaît au paysan certains droits en même temps qu'elle l'astreint à certains devoirs.
Le paysan doit cultiver la terre du seigneur; le seigneur doit préserver le paysan de l'indigence. Le paysan doit au seigneur un certain travail ; mais la corvée n'est pas d'une durée indéfinie, trois jours par semaine sont réservés au paysan, et le seigneur est tenu de lui abandonner trois dessiatines de terre en usufruit*.
A cela ne se borne pas l'organisation du servage. Outre le rapport de hiérarchie qui soumet le paysan au seigneur comme le sujet au souverain, il y a encore le rapport d'association des paysans entre eux, et c'est j)eut-elre là le point le plus intéressant dans les institutions rurales de la Russie. Sur les terres du seigneur s'élève un village, composé de maisons de bois entourées chacune d'un jardin. C'est là qu'habitent les paysans et leurs familles, et c'est ce village qui forme la véritable unité morale de la population de l'empire. Ici les principes communistes sont appliqués dans toute leur portée. La totalité des terres cultivables est dévolue à la commune, qui en fait à des époques déterminées le partage entre chaque famille de paysans.
L'administration des intérêts communaux et la police de la commune ont certainement appartenu primitivement à la commune même. Les principes électifs, chose étrange dans un pays de gouvernement absolu, ont toujours été appliqués en Russie à tous les degrés de l'échelle sociale, dans les régiments et dans les campagnes
* Oukase de remi)ereur Paul I*' (1797). — Nous prévenons ici que les cliitïrcs^e nous ciloiis n'ont pas une valeur absolue, et peuvent être modifiés, d*après ]esus<iges locaux, d'un point à Taulre de l'empire.
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comme dans les assemblées de la noblesse. Cependant les progrès nécessaires du pouvoir central ont peu à peu réduit les attributions des communes en matière de police, et on ne les retrouvait plus, ces dernières années, que dans quelques parties de la Russie, et parmi les paysans de la couronne. Chez tous les paysans indistinctement, nous trouvons du moins le besoin d'aHtorité et de hiérarchie. Dès qu'ils sont réunis en grand nombre quelque part, l'éleclion désigne uu chef dont l'autorité n'est jamais méconnue, et même en dehors de la commuue, sur les chantiers des travaux publics, les paysans exercent sur eux-mêmes, par la voie de ces chefs électifs, une police de détail qui les soumet dans certains cas à des châtiments corporels.
On voit que le paysan, à l'état de servage, est encore partie intégrante de la société russe : la loi n'en fait pas un esclave, et ne le range pas, comme on Ta dit, au niveau du bélail. Le paysan est membre de la grande famille nationale, et l'empereur est regardé par lui comme uu père. Ses droils sont fixés par la loi et par l'usage. Il a la jouissance de sa cabane, de son champ ; il peut jwsséder des valeurs mobilières^ 11 ne peut pas posséder d'immeubles parce qu'autrefois il n'y avait pas d'immeuble^ sans paysans, et que la possession des paysans élait un privilège de noblesse. Enfin la loi ne le maintient pas indéfiniment dans le servage^ et elle lui indique les moyaus d'acquérir sa liberté provisoire ou définitive.
Ici pourtant la loi présente des lacunes bien regrettables.
Le paysan qui veut quitter son village doit au seigneur, en échange de son travail, une redevance îinnuelle, l'o&rofe, moyennant laquelle il peut aller où il lui plaît, et exercer un métier quelconque. Si cetle redevance, loyer de la liberté, était fixée par la loi, on verrait là une mesure émancipa trice très-bienfaisante. Malheureusement la fixation de ce loyer a été laissée au débat du seigneur et du paysan, comme si leurs situations respectives étaient égales, ce qui donne au seigneur la faculté d'élever ses prétentions à un taux qui peut rendre la liberté inaccessible au serf. Qu'un paysan soit doué d'un talent particulier, ou qu'il possède quelque aptitude excej>tionnelle dont la liberté seule puisse le faire profiter, le propriétaire sera maître d'exiger de lui les plus onéreux sacrifices. En dépil de ce défaut de la loi, qu'il eût été facile de faire disparaître, l'établissement de l'obrok a rendu de grands services à la cause delà liberté, et a permis à des paysans intelligents d'arriver à une fortune indépendante et à une complète émancipation.
Une loi do 1842 reconnaît aussi au paysan la faculté d'acheter sa liberté pour
* Quelques exemples de serfs entièrement (léi>ouillés par leurs seigneurs ont été cités comme une preuve du contraire. Ces exemples prouveraient seulement le peu de garanties que présente Injustice misse. Mais r.aptitudc (lu serf à posséder des valeurs «lobilières est formellement consacrée par la loi puisqu'elle lui reconnaît le droit d'acheler sa liberté.