SERVICE MILITAIRE
toujours. Ici encore la loi n'a pas été assez loin, et a négligé de fixer un maximum ce qui serait équitable en pareille matière. La rançon du paysan doit être fixée à prix débattu, et par suile le pi'opriélaire, qui connaît la fortune du paysan, est libre de s'en approprier une large pari, |)our peu que le paysan tienne a être afTi-anchi. Mais le paysan russe est très-ruse. Il a soin* de dissimuler ce qu'il possède, et, si son seigneur est dans une situation obérée, comme il arrive à bien des seigneurs, le piarché, habilement conduit, peut réussir sans qn il en coûte trop cher à Tacheteur. Certains paysans, enrichis dans le commerce, se sont rendus libres de cette manière, et on en cite môme qui ont acheté h liberté de tout leur viHage. L'insuffisance de la loi, qui ne met aucune barrière à la cupidité des seigneurs, n'a pas permis toutefois qu'elle ait les grands résultats qu'on aurait |)u i^isonnablement en attendre.
La plus grande des servitudes du paysan, et surtout de la femme serve, est le service personnel du seigneur quand celui ci je réclame. Cette domesticité entraîne, en fait plutôt qu^en principe, les abus les plus révoltants.
C'est i>armi les paysans que se recrute principalement l'armée. A chaque levée, le seigneur est tenu de fournir un nombre d'hommes pro|X)rtionnel à la iK)pulation de ses propriétés. Il désigne les hommes qui doivent devenir soldais. L'avenir pour ceux-là est complètement changé par celte désignation. Ils partent du village, emmenant avec eux leurs familles au régiment. I^e service peut durer vingt-deux années '. Au bout de ce temps, le soldat est libre. Il ne retourne plus au village, et se trouve dans un très-grand embarras, parce que, le plus souvent, il ne sait comment gagner sa vie. Aussi le vieux soldat est-il presque le seul mendiant que l'on trouve dans la Russie ; il est comme perdu en dehors de la hiérarchie sociale, où sa place n'est plus marquée. On s'accorde à regarder le soldat libéré du service comme l'élément révolutionnaire du pays.
Le imsan attaché à la lerre suit généralement la teiTe dans les mains \yav lesquelles elle passe successivement. Si par exception un seigneur achèle des paysans pour les faire passer d'une lerre sur une autre, il doit démontrer que cette terre a l'étendue légale qui correspond à sa nouvelle population *.
Eu résumé, le paysan serf est protégé par la loi tant qu'il reste comme agriculteur
* Après la guerre de Crimée, le recrutement a été suspendu pendant six amiées. Quand on la repris en 1862^ après la réforme du senage, il a fallu changer le système de conscription. On sait combien la nouvelle loi a rencontré de résistances en Pologne. — Le nouveau système prend 4 hommes sur \ ,000. La durée du serrice est réduite à quinze ans, dont douze années dans l'armée active et trob dans la réserve. — L*armée russe, organisée sur ces bases se composerait de 1 , 440,000 hommes.
* L'étendue d'une terre ne donne pas la mesure de sa fertilité, ^t, en défniitive, le document fourni par l'acheteur de |)aysans pouvait être au fond sans valeur. On en trouve un exemple dans l'admirable roman de
i34 CONSÉQUENCES MORALES DU SERVAGE.
sur les terres du seigneur ; il est sans protection suffiScinte quand il quitte la terre pour exercer une industrie, ou quand il débat les conditions de son rachat; il est libéré par le service militaire. Ce n'est que par exception qu'il a affaire à Tadministration publique : détail qu'il egt essentiel de mentionner.
Le servage exerce une grande influence sur le cai-actère du paysan. La dissimulation, qualité que le Russe de toute classe possède à un haut degré*, n'est nulle part aussi développée que chez les serfs. Dès que le paysan a tant soit peu d'intelligence, sa vie jusqu'à l'affranchissement n'est qu'une perpétuelle diplomatie. Le Russe est silencieux, il garde facilement un secret. On peut vivre des années à coté de lui sans apercevoir la trace de ses véritables pensées, et j>our cette raison, la Russie, comme tout TOrienl, est remplie de sociétés secrètes.
Le servage est de môme un encouragement pour la paresse. Le paysan est garanti de la misère *, et son travail activement mené profilerait plus souvent à son seigneur qu'à lui-même. Les paysans à l'obrok retrouvent au contraire dans leur demi-liberté ime activité dont quelques-uns savent tirer parti.
Lorsque le droit au travail est reconnu pour tous, et que la crainte de la misère ne vient pas stimuler le courage de chacun, les châtiments corporels deviennent une nécessité sociale : celui qui a sa ration assurée doit être puni s'il ne l'achète pas
Gogol, les Ames mortes. Le héros de ce roman, TchitchikolT, achète à vil prix des terrains vagues ipii ont l'étendue légale correspondante à une population déterminée. Il se fait céder ensuite, par divers propriété ires, les paysans morts sur leurs domaines depuis le dernier recensement, et pour lesquels ils auraient à payer rim|)6t jusqu'au recensement suivant, parce (jue c'est seulement à Tépocjuc des recensements, c est-à-dire tous les dix ans, que se fait la radiation des paysans décédés. Jus<juc-là, le paysan est censé vivre. Tchitchikoff se trouve donc, moyennant une somme insignifiante, possesseur d'une nomhreuse population de paysans, tous décédés, il est vrai, mais ayant tous pour quekpies années une existence olTicielle sur les terres incultes dont il a fait l'acquisition i)réalahle. 11 engage alors ses paysans à la Banque, et reçoit de l'argent comptant en échange d'une hy- |X)thè(pie i)rise sur des valeurs tout à fait imaginaires.
* H y a longtemps que les Russes ont cette réputation d'hommes rusés et trompeurs. On |>eut consulter à ce sujet la relation d'un voyage fait de 1635 à 1658, en Moscovie et en Perse, ])ar les ambassadeurs du duc Frédéric de Holstein ( fie/aiwn rfu voï/ary/^ ^n itfo5Cori>, 7'flrf«n(; e/ P^rse d'Adam Olearius, traduit de l'allemand par Wicquefort, Paris, 1659). Cette ambassade avait été envoyée par le duc de Holstein en Perse, pour nouer des rapports commerciaux entre les deux pays, et elle devait s'arrêter à Moscou i)Our obtenir du tsar Michel Féodorovitch l'autorisation de traverser ses États* Le tsar, après plusieurs audiences où la cour de Moscou déploya tout son cérémonial, accorda l'autorisation demandée, mais « i\ la charge que les ambassadeurs retourneraient en Holstein, et lui apporteraient la ratification du traité » (t. ^^ p. 45). — C'est à leur second passage en Moscovie que les ambassadeurs tracent le portrait des Moscovites de la manière suivante : ( nous ne citons que les notes marginales de l'ouvrage). Livre lll, j). 145 : « \jcs Moscovites ne manquent point d'esprit ; » — p. 146, « sont déflantset menteurs ; » — p. 148, « sont indiscrets; «—p. 149, « n'ont iK)int de civilité; » — p. 150, « sont querelleurs, insolents en paroles ; » — p. 1 51 , « ils n'ont point d'étude, ni d'honnêteté. Ils sont pirogues ; • — p. 155, a yurognerie des femmes. Ils sont nés pour la senitude. )>
Ce portrait n'est pas flatté. Si Adam Olearius retournait en Moscovie à notre époque, il constaterait quelques progrès dans le caractère national ; il ne trouverait pas beaucoup plus de franchise.
* Les vrais misérables de la Russie sont les petits employés des administrations publiques.