‹ Les chemins de la vieChapitre 3 sur 6 · TT · texte numérisé non relu

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— Alors , murmura- t-il , sois touto à celle paix divine devant laquelle s'inclinent mon intelligence et mon cœur. . . Jeté remplacerai prèsdenotre mère» je remplirai celle lâche filiale, et je ne la quitterai jamais , je te l'affirme !

Le ton solennel et ému de ces paroles n'arracha pas à sa stupeur cette mère , objet de tant d'amour et d'un si grand sacrifice. Mais les traits émaciésde Térèse s'illuminèrent d'une joie ineffable, et le regard qu'elle reposa sur son frère se grava jusque dans le cœur de celui-ci, et le soutint plus tard dans sa voie aride.

— Alors , sois doublement béni , dit-elle. Je sais ce que tu sacrifies; mais quels que puissent être tes regrets, le bruit de ce monde, son renom et ses honneurs semblent vains à l'heure où je suis. . . 0 Félicien , je suis heureuse, et il me semble que je vais dormir I. . .

Il arrangea lui-même ses oreillers et la baisa avec tendresse.

Elle ferma les yeux et s'endormit, en effet, du calme sommeil d'un enfant. . .

Pas un mot ne fut échangé entre ceux qui la veillaient pieusement et qui retenaient leur souffle pour ne pas troubler ce repos si tranquille.

Vers minuit , elle ouvrit les yeux, et sa respiration devint oppressée... Les traits du docteur se ccn tractèrent.

— Elle s'affaiblit , murmura-t-il à l'oreille d'Elisabeth , faites appeler le curé.. .

Celui-ci vint et ne la quitta plus. Aux premières lueurs du jour, Raymonde accourut aussi, pour recueillir le sourire et la bénédiction de son amie. Térèse ne parlait plus, mais elle priait encore. . . Quand le premier rayon du soleil se glissa sur son lit, elle soupira deux fois et demeura immobile. . . Son âme simple et grande, cette âme silencieuse qui avait passé sur cette terre en s'oubliant pour les autres, et les yeux fixés au ciel, avait abandonné la demeure d'argile, et la pauvre vieille mère, poussant un cri rauque, cacha sa tête tremblante sur les couvertures du lit funèbre, et trouva enfin le soulagement des larmes

Le surlendemain on conduisit la jeune fille à sa dernière demeure. Elle avait vécu igno.'ée du monde dans cette solitude, mais les pauvres qu'elle secourait la pleuraient sincèrement, et les amies qu'elle laissait après elle songeaient avec une émotion profonde et une émulation généreuse aux grandes leçons qu'elle leur avait données sans le savoir. . .

Le soleil était voilé, comme si la nature avait voulu s'associer au deuil du petit village. De grandes masses de nuages gris s'étaient amoncelées sur le fond bleu pâle du ciel, et flottaient lentement comme des crêpes funèbres; mais leurs contours, plus transparents, étaient ourlés d'un mince filet lumineux ; on devinait le soleil derrière ces nuages sombres, comme on sentait l'espérance sous ce» |iraM»ft et ces regrets. . •

La fosse était creusée près des trois croix de pierre qui marquaient le lieu de repos des sœurs de Térèse ; le matin, une ondée de neige était tombée, couvrant d'un blanc linceul ces trois tombes pareilles, et revêtant comme d'une moelleuse tenture le fond de la couche lunèbre où l'on descendait le cercueil.

La mère l'avait suivi : elle avait mené tous les deuils de sa famille, et ses membres paralysés avaient encore retrouvé un reste de force pour rendre ce denier devoir à sa dernière fille...

Elle agita d'une main tremblante sur la tombe ouverte le goupillon trempé d'eau sainte, et s'éloigna, défaillante, au bras de M"' de Savenas.

Raymonde et Elisabeth se teneient enlacées, ne pouvant s'arracher à ce lieu funèbre, et Félicien, se penchant encore sur la fosse, jeta un regard rempli d'angoisse sur le cercueil qu'enveloppait à demi la neige éboulée.

— Ne la cherchez plus là, dit près de lui une voix pleine de larmes.

Il se retourna, et son regard torturé rencontra le regard plein de compassion d'Elisabeth.

11 inclina la tête sans pouvoir répondre. Mais la fin tranquille et résignée de sa jeune sœur avait soudain balayé de son âme les doutes matérialistes qui s'y étaient amassés depuis de longues années... Non, ce n'est pas une illusion qui peut donner ce courage invincible, cette soumission si grande dans son humilité qui s'ignore... Cette foi ardente de-

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vait avoir sa raison d'être; cette espérance consolante, sa réalité; cet amour, enfin, son objet divin et éternel...

Les deux jeunes filles s'agenouillèrent une dernière fois, et lui aussi ploya le genou. . . Elles levèrent instinctivenaent leurs regards pleins de ferveur, et il chercha comme elles à voir plus haut que ce monde, plus haut même que ce firmament qui l'en- ?eloppe...

On eût dit que de cette tombe virginale s'élevait une voix mystérieuse, car de pieuses pensées s'épanouissaient dans le cœur des deux jeunes filles, et l'homme incroyant poussait vers Dieu son premier cri d'appel.

La vie n'interrompt jamais son cours. Les habitants de Puyserrou se dispersèrent pour retourner * leurs travaux , et, quel que fût le désir d'Elisabeth d'adoucir par sa sympathie et ses larmes le retour de M™® Dassy dans sa maison vide, elle dut rentrer en hâte chez elle , et, les yeux brûlés de pleurs, reprendre, elle aussi , son labeur.

Plus d'un effort lui fut nécessaire pour ramener à ce travail sa pensée toute à l'amie disparue. Elle s'interrompitsouvent, dans un paroxysme dedouleur, pleurant comme le font seules les personnes jeunes, pour lesquelles la mort n'entraîne pas seulement des regrets cruels, mais encore une sorte d'étonnement douloureux. Il y avait de rincohérence dans ses idées ; tantôt, absorbée par l'image mortelle de Térèse, elle la revoyait, couronnée de roses et d'oranger, pâle et froide dans sa tombe ouatée de neige ; tantôt, se détournant de cette désolation, elle songeait à l'âme toujours vivante, échappée à sa demeure terrestre.

Vers quatre heures, Raymonde et sa mère, qui avaient passé la journée avec leur vieille amie, entrèrent à la poste avant de remonter au château.

M°"* de Savenas était pâle, ses lèvres tremblaient, et les yeux de Raymonde, si riants d'ordinaire,

araient un regard profond qu'Elisabeth ne leurconnaissait pas.

— M"* Dassy vous attend ce soir, ma chère enfant, dit M"* de Savenas, s*asseyant dans le petit bureau, et parlant avec effort.

— J'irai certes la voir I répondit Elisabeth avec élan.

Puis, elle reprit après un moment de silence :

— Je me demande comment elle a le courage de nous voir près d'elle en ce moment, Raymonde et moi.

— Une femme du monde, une femme d'une sensibilité raffinée souffrirait peut-être en effet de voir près d'elle des jeunes filles de l'âge de Térèse, dit M"^ de Savenas ; mais il n'en est pas ainsi pour notre vieille amie. Son chagrin n'a aucun retour égoïste, et comme elle est destinée à vivre près de nous toutes, elle cherchera simplement dans notre société des consolations et non des regrets. . .

Elle se tut, et regarda le feu d'an air triste et distrait. Peut-être se rappelait-elle qu'elle avait tecrètement trouvé plus doux que le sien le sort de M™* Dassy, et envié dans ses ruines aristocratiques l'abri chaud et confortable de la maison blanche. Combien, cependant, elle se trouvait heureuse aujourd'hui au sein de sa pauvreté, avec cette jolie enfant pleine de sève et de santé à côté d'elle I

Raymonde rapprocha sa chaise de celle d'Elisabeth, et, plongeant dans les yeux de son amie ses

beaux yeux pensifs, encore humides de larmes :

— Que sont nos prévisions et nos souhaits? murmura-t-elle. Savez-vous ce que je me disais parfois, Elisabeth ? Il me semblait que nos trois vies, à elle, à vous et à moi, s'en iraient par les mêmes chemins. Je pensais que vous resteriez peut-être à Puyserrou, que nous y vieillirions toutes les trois ensemble, notre amitié nous tenant lieu du monde qu'elle et moi n'avons jamais connu et que nous vous aurions peut-être fait oublier... On peut vivre ici paisiblement, à l'abri des secousses, en vouant son temps au travail, à la lecture, à la charité... C'était là mon rêve. . . Mais sa route, à elle, devait finir avant la nôtre. . . Ah ! combien tout est incertain ici-bas, et comme on est insensé de vouloir y bâtir sa demeure \

Elisabeth se pencha vers elle et l'embrassa.

— C'est du moins quelque chose de rester deux à s''aimer et à se soutenir, dit-elle d'une voix émue.

Elles demeurèrent encore un instant en silence, perdues dans leurs pensées, puis M"* de Savenasse leva brusqi^ement.

— Allons, Raymonde , il fera nuit quand nous arriverons chez nous... Nous redescendrons demain, s'il ne tombe pas trop de neige cette nuit.

Elles échangèrent un adieu plein d'affection, et presque aussitôt la vieille Jannette servit le repas de sa maîtresse.

La routine de la vie semble odieuse quand on souffre. Elisabeth trouvait cruel de s'asseoir devant

la petite table et de toucher, même du bout des lèvres, aux aliments placés devant elle. Ce n'était pas seulement le chagrin de cette mort si récente qui étreignait soq cœur : quand on a déjà souffert, tout chagrin nouveau rouvre les plaies anciennes, et les scènes douloureuses de la mort de son père se représentaient plus vivement que ja» mais devant le souvenir de la jeune fille.

Klle avait de nouveau pleuré lorsqu'elle reprit le chemin de cette maison où elle appréhendait de rentrer maintenant, quoiqu'une vive et tendre sympathie Tattirât vers la mère désolée qui y pleurait sa fille unique.

La lune s'était levée, et sa lumière bleuâtre donnait au paysage revêtu de neige un aspect fantastique. Les montagnes semblaient rapprochées, les troncs noirs des arbres dépouillés projetaient de grandes ombres sur le sol, et «n rayon argenté tremblait dans l'eau bruyante du Gave.

Sous ces lueurs douces et étranges, le jardin de M™® Dassy s'enveloppait de je ne sais quelle poésie triste et mystérieuse. Les vitres de la petite serre brillaient près de la maison . . . Que de fois Elisabeth avait aidé Térèse à y cueillir des bouquets parfumés 1 Maintenant, les fleurs qu'elle avait cultivées iraient tour à tour orner l'église et le cimetière. . .

Elisabeth ouvrit la porte d'entrée d'une main qui tremblait bien fort. Suspendus à l'une despatères du Testibule, le grand manteau et le capulet de Térèse étaient encore là. . .

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. — Montez, MadL'moiselle, dit la servante d'une r^'x basse et triste» ils sont dans le cabinet de le docteur.

C'était là qu'Elisabeth avait senti pour la première fois de l'inquiétude devant son amie malade. iM™* Dassy était assise au coin de la cheminée, en f.ice de son fils. Entre eux était la petite chaise biisse de Térèse, la chaise vide vers laquelle l'œil de 1.1 mère se tournait involontairement, mais où personne ne devait plus s'asseoir.

Le docteur se leva et tendit silencieusement la main à Elisabeth. La jeune fille embrassa M™® Dassy sans pouvoir, elle non plus, prononcer un seul mol.

Comme elle avait vieilli, la paysanne robuste à la figure ouverte et joyeuse, aux gestes vifs, à la voix sonore I Son teint hâlé avait pris tout à coup des tons livides, les étroits bandeaux de cheveux gris qui passaient sous son fichu de laine noire étaient devenus d'un blanc de neige, et ses lèvres tremblaient tellement que Taccent mêmedesa voix paraissait changé.

— Une cruelle journée ! dit-elle avec effort. J'ai hâte qu'elle soit finie. . . Ah ! j*ai connu des heures bien longues dans ma vie, mais jamais comme celles-ci. . .

Elisabeth ne put répondre.

— 'J'ai essayé de travailler, reprit M*"® Dassy, montrant d'un geste le tricot posé sur la table, mais je n'y vois pas. . . Mes yeux sont brûlés, et mes doigts vont, je crois, devenir aussi raides que mes

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jambes. . . Depuis que j'existe, ils n'avaient jamais

été inactifs, excepté les jours de dimanche.

Il y eut encore un silence. Elisabeth prit ce?

pauvres mains tremblantes et, les garda dans les

siennes.

— Il faut que vous m'aidiez h persuader ma mère, Mademoiselle, dit enfin le doctonr. C'est dans lesmomentsdecrisequ'ilfautprendrelesgrandes résolutions... Je suis forcé de repartir après-demain... Elle doit venir avec moi et ne plus me quitter,

La main que tenait Elisabeth tressaillit.

— Je t'ai répondu déjà, Félicien, dit M™° Dassy d'un ton ferme. Je ne veux pas être pour toi une charge et un embarras.

— Une charge! répéta-t-il. Ah I ma mère, vous ne savez donc pas quel souvenir passionné je garde de vous au milieu de ma vie de travail I Je voudrais vous faire voir à toutes les grandes dames que je soigne, et leur crier : Elle est aussi grande, elle est aussi digne de respect qu'aucune de vous ! Si je suis devenu quelque chose, c'est qu'elle m'a appris à aimer le travail et à ne pas redouter la peine !

Il avait parlé avec une émotion croissante ; mais il reprit aussitôt, d'un ton plus bas :

— Et ne comprenez-vous pas quel intérêt ce sera dans ma vie de vous avoir à moi, de soulager vos maux, de vous trouver le soir à ma table?Allez, vous ne regretterez rien; je vous ferai des amis, des amis qui saurontvous vénérer et vousconsoler... Ma mère, je plaide pour moi eu ce moment I Venez à Paris 1

Elisabeth savait qu'il avait promis à Thérèse de ne jamais quitter hMj^ère; elle comprenait l'angoisse de ces instances, et ce qu'il mettait en jeu en ce moment : son avenir môme et la situation qu'il s'était faite. S'il emmenait sa mère, il suivrait sa voie ; mais si elle refusait de quitter Puyserrou, comment tiendrait-il sa promesse ?

M"* Dassy le regarda avec une affection profonde.

— Dieu m'a laissé un bon fils, dit-elle. Eh bien, je parlerai franchement. Si je refuse ta proposition, ce n'est passeulementparceque je serais pour toi un obstacle et un embarras. . . Mon pauvre enfant, est-ce qu'on déracine les vieux arbres? A mon âge les montagnards ne s'exilent plus ; si je quitte Puyserrou, je sens que je mourrai. . .

Félicien baissa lentement la tête... Elle disait vrai, et il le sentait. A son âge, avec ses infirmités précoces, usée qu'elle était par les chagrins, pouvait-elle supporter un changement de vie aussi complet, un changement qui ne comportait pas seulement le climat, le site, le pays, mais encore, mais surtout les habitudes, le milieu moral, le genre d'existence ? Comment enfermer dans un étroit appartement parisien cette paysanne qui avait vécu au grand air? Gomment remplacer ces montagnes par une rangée de maisons -;iisâtres, cet air pur et léger par l'atmosphère méphitique d'une grande ville?

A Puyserrou, ses jambes malades la portaient

squ'à l'église, la soutenaient dans son jardin.

LES CFÏEMINS DE LA VIE. 18i

Môme si l'on trouvait un jardin à Paris, ne se sentirait-elle pas triste à mourir dans un enclos ceint de hautes murailles noires, rempli d'arbustes éliolés et privés de soleil? Et comment remplacer ses humbles amis, les vieillards qui l'avaient connue jeune et heureuse, à qui elle pouvait parlex de ses ( hers morts, les jeunes gens qui avaient grandi avec ses propre ^ enfants, les petits êtres qui étaient familiei 3 avec elle et qui venaient jouer devant sa porte ?

Elle secoua la tête et reprit :

— Ce n'est pas que la vie me semble douce ni désirable; je serai trop heureuse quand mon tour viendra d'aller rejoindre tous ceux qui devaient me survivre. . . Mais je veux passer mes derniers jours là où ils ont vécu, et mourir oîi ils sont morts. Ne parle plus de m'emmener, mon fils ; ton intention est bonne, mais je t'épargne, en restant ici, le chagrin de voir ma vie abrégée... Tu viendras quelquefois trouver ta vieille mère.

Le visage de Félicien était devenu rigide. Il ne dit plus rien, même quand sa mère commença à parler de Térèse et à rappeler à Elisabeth mille faits touchants, désormais sacrés pour elle. Elle ne pleurait pas : il est un âge où Ton a versé tant de larmes que la source en est presque tarie ; sa douleur n'était plus silencieuse comme les jours précédents, mais, sa nature expansive reprenant le dessus, elle [éprouvait le besoin de rendre un dernier hommage à sa ûlle chérie en redisant les vertus modestes et

charmantes qui avaient été sa consolation et son orgueil.

Quand la jeune fille se leva, elle invita son fils à la reconduire, mais Elisabeth refuî^a vivement.

— Non, non, dit-elle à Félicien, vous ne devez pas quitter un instant votre mère.

— Il me semble que je ne serai jamais seule, murmura M™* Dassy. . . Je pense à Térèse comme si elle était tout près de moi. . .

Le docteur accompagna Elisabeth seulement jusqu'au seuil du jardin.

— Je ne vous adresse point d'adieux, dit-il ; je reviendrai.. .

— Pour... pour longtemps?

— Pour toujours, répondit-il avec une angoisse qu'il ne cher<îhait pas à cacher.

Elle comprit le sacrifice vraiment héroïque qu'il méditait, et eut pitié de lui.

— Etes-vous sûr de ne rien regretter ? dit-elle doucement.

— Ne rien regretter 1 s'écria-t-il d'un accent plein de passion. Ne pas regretter la science que je poursuivais en pleine lumière, la réputation que j'avais acquise, moi, fils de paysans, par un labeur opiniâtre, le bien accompli dans des cas désespérés, le succès venant récompenser mes veilles et mon dévouement 1 Na pas regretter ce commerce de l'intelligence, cette vie si largement ouverte 1... Ah I pour m'adresser une telle question, êtes-vous doue vous-même si heureuse à Puysefrou ?

— Non, dit-elle simplement, il y a dans ma vie un deuil trop profond et des soucis trop pesants pour que je puisse désormais être heureuse...

— Et comme on est enseveli dans celle solitude! reprit-il, désignantd'un geste les montagnesqui s'élevaient de tous côtés comme des murailles gigantesques, blanches et fantastiques sous la lumière froide de la lune. Ces masses semblent une barrière qui nous isole du monde, de la vie. . .

— Je me le suisdit souvent, et j'ai souhaité avec une ardeur presque maladive, fatiguée que j*étais de cet horizon fermé, d'abattre une de ces montagnes, oui, une seule, pour avoir une échappée sur le monde... Yotre angélique sœur m'a rappelé que, là où la vie semble bornée, comprimée et attristée, il y a toujours pour Tâme une échappée sur des sphères plus hautes. . .

Et Félicien, suivant instinctivement le regard de la jeune fille, aperçut au-dessus de l'étroite vallée ceinte de montagnes le ciel lumineux, étoile, plus brillant peut-être quilne l'avait jamais vu.

Ses yeux s'y attachèrent un instant, puis il reprit en soupirant :

— Oui, elle disait que de ce côté seulement l'essor est libre et infini. . . Aîi ! nul ne sait com bien j'aime ma mère, mais ce ne serait pas trop de toute la foi de Térèse pour accepter dans toutes ses conséquences le sacrjfice que je fais à cette pauvre mère. .. Adieu, Mademoiselle. . . Que personne ne sache ce que je veux, ce que je dois

^aire. . . Ce n'est que lorsque tout sera irrévocablemeut fini qu'on doit apprendre ici que je deviens,. , médecin de campagne. . .

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