‹ Les chemins de la vieChapitre 4 sur 6 · LETTRE DE FÉLICIEN A UN AMI · texte numérisé non relu

LETTRE DE FÉLICIEN A UN AMI

« Puyserrou, 24 décembre 18. .

« Il est dix heures du soir ; c'est la veille de No6l. Là-bas, à Paris, les rues étincellent de lumière, la foule s'y répand, pieuse ou profane. L'an dernier, ta femme nous entraîna à la messe de minuit; c'était à la Madeleine, et quoique je ne sois musicien que d'instinct, la beauté des chants me sembla compenserla longueur de l'office. .. Après, tu m'emmenas, et tu fis servir le réveillon dans le petit salon où j'ai passé des heures pleines de charme... Nous étions gais, insouciants, presque bruyants, et j'avais même un peu honte de cette gaîté devant la sérénité recueillie que ta femme, la chère âme, avait rapportée de l'église. . . Oui, il y a un an, c'était l'amitié, c'était le mouvement, c'était l'activité, la vie, l'étude, Paris, enfin, avec ses ressources de tout genre, et maintenant, c'est une solitude, un isolement, un brisement de vie et d'habitudes tejs que moi, si peu expansif, moi, dont les travaux arides et la vie sérieuse ont transformé la nature méridionale, je sens le besoin impérieux de déposer, ne fût-ce qu'un instant, le fardeau qui m'étouffe, d'épancher l'amertume qui déborde de mon cœur...

186 tES CHEilKNS DE LA VIE.

« Ma mère repose ; j'ai dû faire appel h mon au. lorilé médicale el lui interdire la messe de minnit Il y a. autour de moi non pas le^silence, car le bru incessant du gave arrive à mon oreille, mais une solitude dont la sensation me glace... Il me semble que je suis dans une tombe, mort au travail et à ses extases, mort à la renommée, mort à tout ce qui embellit et relève Texistence. . .

« Cependant, tout Pnyserrou est sur pied. La neige assourdit le bruit des pas, mais les montagnards s'assemblent à l'église, dont les cloches au son frêle tintent sans relâche. Leslumièresdeslanternes glissent dans les chemins ; pourtant Te paysage glacé conserve son aspect solitaire et mystérieux, ce paysage fermé, ces montagnes qui semblent se dresser devant moi pour murer ma vie et rendre à chaque instant plus profond le sentiment de mon isolement. . .

« Voici une semaine que j'ai dit ce grand adieu à tout ce qui pouvait encore me passionner, et que j'ai quitté brusquement la route que je suivais en ce monde, la route en pleine lumière, en plein relief qui menait à la renommée, pour m'enfoncer dans un de ces sentiers solitaires dont on n'aperçoit pas l'issue... Je n'y vois que ténèbres, regrets, chagrins ; j'y étouffe, je m'y sens meurtri et écrasé...

« 0 mon ami, les chemins de la vie nous ménagent bien des retours et des surprises ; mais que puis-je trouver, moi, dans mon chemin resserré et douloureux?

• Je félonne ? Ta m*as vu impassible, résolu, résistant, sans montrer ma faiblesse, à toutes les objections, à toutes les instances. Quelques-uns m'ont trouvé héroïque dans cet amour aveugle pour une vieille mère, le plus grand nombre m'a traité de fou. . . Héroïque I On ne sait pas combien je me révolte contre ce sacrifice volontaire, qui est audessus de mes forces I On ne sait pas que je me suis débattu contre cette promesse, faite à ma sœur mourante, et que j*ai presque maudit Télan qui a engagé ma parole et brisé ma viel... Fou... Oui, on est fou, de nos jours, quand on sacrifie ces choses matérielles ou fugitives qui s'appellent l'argent et la célébrité à cette autre chose démodée qui s'appelle le devoir ou raffeclion. Moi-même j'en eusse décidé ainsi s'il se fût agi d'un autre. Eh I ne remplit-on pas son devoir filial en bâtissant une maison à sa mère et en la laissant mourir, faute d'affection et desoins, devant un feu bien chaud et une table bien servie ? L'amour ! Quelle que soit sa forme, il n'explique plus aujourd'hui aucun sacrifice, ou plutôt, il ne trouve plus d'excuse et de sympathie que lorsqu'il est dévoyé, et qu'il a un objet indigne et abject. . . Nos jeunes blasés se ruineront, se tueront même pour une créature misérable et sans pudeur ; mais ils riront de pitié quand ils verront un homme comme moi, un homme qui gagnait de l'argent et qui était un candidat sérieux à l'Académie de médecine, s'ensevelir dans un village pour soigner et distraire une yieille mère, et

donner gratis, par manière de passe-temps, ses consultations aux paysans qui l'entourent. . .

« Je ne puis m'étonner; moi-même j'ai nié qu'on pût se dévouer sincèrement à une idée ou à un sentiment. . .

« Je savais que je souffrirais. A Paris, pendant que je préparais mon départ, je me suis raidi contre cette souffrance. Ici même, je la cache soigneusement; la plaie ne doit saigner qu'au dedans.

« Ma mère ne savait rien ; il fallait placer devant elle un fait accompli... Je suis arrivé samedi, je l'ai embrassée sur les deux joues , et je lui ai dit du ton le plus tranquille :

— (( Vous avez refusé de me suivre à Paris, et je n'ai pas insisté , car je crois aussi que vous y seriez morte. . . Mais ma place est près de vous maintenant... J'ai cédé ma clientèle; mes livres arriveront cette semaine, et ie vais doter Puyserrou d*un médecin...

« Elle a pâli , rougi , s'est écriée que ce n'était pas possible ; mais quand elle a vu que la chose était irrévocable, elle s'est mise à trembler, à prendre ma tête dans ses mains , et à m'embrasser en sanglotant, comme lorsque j'étais petit garçon et que je lui apportais mes livres de prix.

« Dès le lendemain, j'ai eu mon premier malade; quand mon cœur déborde, quand la nostalgie de is me reprend, j*ai ce prétexte facile d'aller

re mes visites de charité. . . Si les montagnes qui ntourent pouvaient parler, elles raconteraient

qu'elles ont vu plus d'une fois déjà le désespoir d'un hottime qui s'était cru impassible. . .

« Ah! mon ami , pourquoi ai-je jamais quitté ce pays tranquille, pourquoi suis-je sorti de ma sphère? Pourquoi ne suis-je pas aujourd'hui un montagnard à l'âme paisible, drainant son coin de prairie , élevant ses vaches laitières, chassant l'isard dans les jours de liesse , et vivant de pain d'orge et de maïs?...

« Je crois voir d'ici la compassion affectueuse de ta femme, lisant cette lettre. Elle, qui vit parle cœur, a , je le gage , un remède tout trouvé à mes chagrins. Combien de fois ne m'a-t-elle pas prêché le mariage à Paris!. . . « Il n'est pas trop tard » , pense-t-elle sans doute, « et ce pauvre docteur parisien, devenu médecin de campagne, peut encore trouver dans les joies d'un foyer des compensations puissantes à ia soudaine obscurité à laquelle il se condamne ...»

« Hélas ! il y a encore une blessure dont je ne t'ai jamais parlé, et que, depuis plusieurs mois, j'essaye en vain de cicatriser. . . Mon séjour à Puyserrou rouvre la plaie , et je n*ai pas d'espoir de guérir. . . Il y a ici une jeune fille dont la vie offre un point de contact avec la mienne. Elle s'est ensevelie dans ce village, où elle a obtenu un bureau de poste, pour subvenir à l'éducation de ses deux frères. Elle est encore bien plus isolée que moi , et elle a accompli un sacrifice encore plus intime el plus grand, puisque, je le sais de source certaine,

elle a refusé , afin de poursuivre sa tâche fraternelle, d'épouser un de mes jeunes compatriotes, pauvre, mais portant un vieux nom et appelé à un brillant avenir militaire. Elle n'est pas de ces âmes sloïques dont la fermeté affectée déguise souvent la sécheresse; elle a souffert, et je crois que si Roger de Savenas sait attendre, elle mettra un jour avec joie sa main dans la sienne. . .

«Et moi je l'aimais, mon ami... Avant que j*eusse reçu les confidences de Roger, j'avais rêvé de m'attacher le cœur à la fois tendre et fort de cette jeune fille ; j'avais pensé que sa vie sérieuse, éclairée de bonne heure par une grande et douloureuse catastrophe , pourrait sans peine s'unir à ma vie d'études et rayonner sur mon foyer austère. . .

« C'était un rêve, et le réveil a été d'autant plus cruel, qu'à mon âge les affections ne s'engagent ni ne se dégagent aisément. Mais il m'est pénible de vivre près d'elle, de voir de près ses qualités charmantes, sa sympathie et sa bonté pour ma mère, tout ce qui, en un mot, ravive encore mes regrets.

« Voici minuit... Les cloches tintent de nouveau, on chante le Te Deum ; sans doute, beaucoup de cœurs simples et purs se réjouissent de l'avènement mystérieux qui, nul ne peut le nier, a entraîné le monde dans une voie nouvelle.

« Mon ami , tu n'es pas plus religieux que moi ; cependant, n'est-il pas des moments où tu as ardemment, douloureusement souhaité de retrouver le fil brisé des anciennes croyances, où tu as souf-

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fert de ne pouvoir l'unir à ces fêtes mystiques, de ne plus comprendre ce langage oublié, de ne pouvoir, en un mot, te jeter, à corps et âme perdus, dans ce refuge d'une foi entière , absolue, où l'on doit trouver la paix, celte chose divine af>rès laquel.le soupire tout notre être?

« Dans le mouvement brutal de la vie, ces élans pleins de souffrance se font plus rarement sentir ; mais si tu étais ici en ce moment, près de moi, tu me comprendrais mieux , je te l'affirme. . . Ce bruit monotone du gave s'identifie malgré moi dans ma pensée avec la marche im*palpable et rapide du temps, qui passe pour nerevenir jamais. . . L'onde s'en va et se renouvelle , et elle a, ce soir , une voix pour mon imagination surexcitée... Les heures s'écoulent, les pensées fuient, tranquilles ou tourmentées, etcetemps qui disparaît, sansarrêtersa marche, nousentraîne avec lui... Vers quelles rives?. . . Où et quand aborderons-nous? Que trouverons-nous au delà de ce seuil que j'ai mille fois vu franchir à d'autres, mais jamais sans une crainte vague et un retour inquiet sur moi- môme? Jadis, tout me semblait ténèbres dans ces questions immenses, ténèbres que ma vie affairée ne me laissait pas le temps de sonder. Depuis que ma sœur, le sourire aux lèvres et l'âme paisible, s'en est allée pleine de confiance vers ce monde inconnu, comme une fiancée qui va retrouver un époux, adoré à travers des voiles lumineux, mes doutes ont été ébranlés. ><^

« Une illusion peut-elle amener ce fleuve de paix céleste? Dieu, auquel je crois, peut-il ne pas accueillir une âme si pure et si confiante en sa bonté ? Des êtres comme Térèse , qui n'ont connu ici-bas que l'isolement, le sacrifice, la maladie, s'évanouirontils dans le néant, sans voir récompenser leurs angéliques vertus? Enfin, Dieu lui-môme , en créant desœuvres aussi bellesquecette nature de jeune fille^ n'y met-il point un germe d'immortalité? Oui, je le crois, comme je crois à la sincérité du sentiment religieux qui, chez une autre jeune fille, inspire et adoucit le sacrifice. Moi je suis révolté parce que les consolations où elle puise , je ne les connais plus...

« Mais alors, mon ami, s'il existe entre le Créateur et la créature un lien fait de confiance et de secours, quelle est la nature de ce lien, à quelles conditions existe-t-il , et comment s'est-il révélé à l'homme?. . . Tout cela m'écrase, et cependant j'ai soif de lumière et de repos I

« Adieu, mon ami, mon cher camarade. Je ne relirai pas ces pages incohérentes, car je serais sans doute tenté de les jeter au feu. J'avais besoin de me plaindre , et je sais que tu ne souriras point de ces efl'usions, si rares chez moi, mais dont j'ai vraiment senti la douceur.

« Te rappelleras-tu longtemps cette amitié qui nous a unis, cette intimité dont le regret compte dans mon renoncement? Les morts vont vile, à Paris, et moi ie suis mort pour vous tous... Ce-

pendant, il me serait doux de penser que je vis toujours dans ton cœur et dans le souvenir de la compagne qui honore et réjouit ton heureuse maison.

« Ton vieil ami ,

« FÉLICIfiN. »

AXIV

Au jour de l'an , une consolation très vive fui donnée à Elisabeth. Raymonde, toujours affectueuse et occupée de faire plaisir aux autres, lui avait offert de s'initier à son travail , pour pouvoir la remplacer au besoin et lui laisser un peu de repos et de liberté.

11 est, dans Tamitié, un degré où l'on serait presque coupable de refuser un témoignage d'affection généreusement donné. Eiisabetîi avait donc accepté simplement, et Raymonde avait rempli les formalités exigées pour le but qu'elle se proposait.

Le temps ayant subi une détente vers les derniers jours de décembre, et les routes se trouvant à peu près praticables, Elisabeth put passer deux ou trois jours à Rayonne, chez sa tante, et M"* de Savenas et sa fille s'installèrent à la poste.

Elisabeth était très désireuse de revoir M°® de Saulnes , dont l'itnitié lui était chaque jour plus douce; mais , en outre, elle évitait ainsi de rencontrer Roger, qui avait obtenu , à l'occasion du 1" janvier, deux jours de permission, et à qui le docteur avait offert une chambre, puisque M™® de Savenas était momentanément à Payserrou.

La jeune fille avait fait des efforts pleins de royauté pour détacher sa pensée de l'avenir qui lui

avait souri un instant sous les traits de Roger do Savenas. Elle n'avait pas eu le temps, d'ailleurs, de concevoir pour lui une de ces affections profondes qui ont une influence plus ou moins prolongée sur notre vie ; mais il lui avait plu, il lui avait inspiré une sympathie capable de se transformer en un sentiment plus sérieux, et, en outre, il représentait à sesyeux la vie de famille, le bonheur domestique. En renonçant à lui , elle avait cru renoncer au bonheur môme pour lequel elle se sentait faite, de fonder une famille, et ce sacrifice était encore trop récent pour qu'elle désirât compromettre la paix difficilement reconquise de son cœur.

Elle arriva vers le soir chez sa tante. Celle-ci habitait, tout près de la cathédrale, un appartement étroit et sombre , où sa belle-mère avait toujours vécu, et d'où il eût été difficile de l'emmener. Lorsque Elisabeth, dans son enfance et môme aux jours heureux de sa jeunesse, était venue à Bayonne avec son père, elle avait trouvé cet intérieur horriblement triste. L'intelligence de la pauvre vieille femme était affaiblie, ses idées et ses occupations étaient tantôt puériles, tantôt mélancoliques; d'autres fois, au contraire, elle se livrait à une sorte de gaieté qui sonnait faux et décelait trop l'effet douloureux de l'âge sur cet esprit jadis accablé de chagrins. Sa belle-fllle ne la quittait pas, toujours patiente pour ses caprices , toujours attentive à ses besoins, et subordonnant sa vie entière à la sienne.

La maison semblait ajouter à cette tristesse. Bien

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qu'elle fût arrangée avec ce goût et cette distinc» tion dont ne se départ point une femme intelligente, elle était remplie de souvenirs funèbres, qui oppressaient jadis Elisabeth de je ne sais quelle frayeur un peu égoïste. Dans le petit salon confortable, rempli de beaux meubles anciens, les yeux de la jeune fille se reportaient toujours vers trois portraits qui semblaient suivre de leurs regards fixes et souriants la femme restée veuve et seule pour pleurer ses morts. Un jeune mari et deux beaux enfants lui avaient été enlevés. Depuis, elle n'avait guère souri, et ne vivait que par le souvenir.

Mais ce qui avait autrefois assombri les pensées joyeuses d'Elisabeth lui paraissait maintenant en harmonie avec l'idée plus triste, mais plus juste, qu'elle se faisait de la vie, et, ne se laissant plus rebuter par des habitudes solitaires et sérieuses ., elle avait compris ce que le cœur de sa tante renfermait de dévouement et de bonté. Se voir l'objet d'une tendresse profonde , d'attentions toutes maternelles, était d'ailleurs pour elle une chose aussi douce que rare, et elle se mit à pleurer de joie et d'émotion quand elle se trouva dans le salon de M™* de Saulnes , au coin d'un feu brillant éclairant plus vivement que la lampe à abat-jour les images souriantes de ceux qui n'étaient plus.

Comme ces trois jours passèrent vite ! Ils furent du moins une halte dans la route solitaire et sans joies de la jeune fille, et elle y puisa , avec de doux

LES CHEMINS DE LA VIE. 19t

éouvenirs, une provision nouvelle de courage et de résignation.

Le premier matin , elle crut rêver en voyant , au réveil , les lourds rideaux de brocatelle fanée qui enveloppaient son lit, et les meubles antiques à l'histoire desquels elle s'était intéressée la veille comme à des reliques de famille. Elle se leva rapidement, dans l'atmosphère tiède de la chambre, où un bon feu avait été allumé tandis qu'elle dormait encore, et elle regarda à la fenêtre. Gù étaient les pentes neigeuses, les pics embrumés de Puyserrou ? Le soleil était levé et éclairait un ciel foncé , et il y avait déjà du monde dans les rues.

Presque aussitôt M™" de Saulnes entra. A cette heure, oîi sa belle-mère prolongeait son repos, elle avait des loisirs dont la jeune fille fut heureuse de profiler. Elles avaient tant de choses à se diret Si intime, si fréquente que soit une correspondance , la parole écrite ne vaut jamais la parole parlée et vivante , et les amis qui se revoient reviennent d'instinct surtout ce qu'ils se sont écrit. D'ailleurs, quelque sincères et entières que puissent être les confidences échangées par lettres, combien on devine plus de choses dans une inflexion de voix, un regard, un sourire, un soupir même !

M™' de Saulnes avait conservé de Puyserrou un

souvenir très vif et très présent. Elle s'était inté-

ressée aux amies de sa nièce, et se fil raconter avec

de longs détails la mort de Térèse Dassy. Ses pro-

' ""ins n'avaient pas desséché son cœur;

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elle trouvait des larmes de compassion tendre et sincère pour cette pauvre mère si éprouvée, admirant en même temps la douce résignation de sa fille, et le sacrifice qu'avait accompli Félicien en venant à Puyserrou.

— Oui, dit Elisabeth, secouant la tête, il a été vraiment héroïque, mais il n*est pas résigné. Si vous saviez comme il a vieilli , et comme il est sombre quand il s'en va dans ces tristes chemins glacés que ma chère Raymonde, elle, déclare toujours aussi charmants dans leur rudesse hivernale! Je ne peux pas m'empêcher de le plaindre et de me dire qu'il a brisé sa vie et abandonné sa véritable voie.

— Qui sait? répondit M** de Saulnes, dont le beau regard prit une expression pensive. Tout, icibas , ne consiste pas à être riche et célèbre. Ce n'est là qu'un côté de la vie, et le moins sérieux, puisqu'il arrive une heure où la fortune, les joies, la gloire même s'effacent et ne servent de rien. . . Qui sait ce que réserve au docteur Dassy la voie nouvelle où il s'engage? Pour moi, je l'admire pins pour son renoncement et son dévouement filial que pour toute sa science , et peut-être trouvera-t-il , dans ce coin de terre ignoré, des biens plus vrais que ceux qu'il a poursuivis jusqu'ici. . .

La vieille M"* de -Saulnes avait pris du goût pour le jeune et charmant visage d'Elisabeth. Celle-ci se prêta avec grâce à cette sympathie, dont les témoignages étaient cependant un peu tyranniques. Elle

causa complaisamment avec la vieille dame, cbanla pour elle, fit des parties de cartes et de domino, et obtint en échange d'emmener sa tante faire chaque jour une promenade.

i\|me (jg Saulnes jouissait profondément du plaisir d'avoir près d'elle sa nièce chérie. Elisabeth voulut revoir la cathédrale, le cbâteau et les allées Marine, où elle se rappelait s'être promenée au bras de son père. Et la veille de son départ , elle supplia sa tante de la mener à la Pignada , dont l'aspect mélancolique et oriiiinal l'avait frappée autrefois.

Elles' s'y firent conduire en voiture. L'air, assez froid les jours précédents, s'était radouci, bien que la neige fût tombée pendant la nuit, peu abondante, toutefois. Elisabeth voulut descei dre à l'entrée de la forêt, et entraîna sa tante dans les allées toutes blanches sur lesquelles s'élevaient, droits et noirâtres, les troncs élancés des pins.

Chacun a pu se rendre compte de l'effet mélancolique que produisent, l'hiver, les arbres qui ne se dépouillent point de leur verdure. Si les têtes bleuâtres des pins ou les rameaux vert-sombre des sapins offrent , mêlés au feuillage plus vivant des autres arbres, un aspect pittoresque, charmant, et qui met de la variété dans le paysage , ils semblent tristes et sévères sans ce voisinage riant, et produisent, surtout en hiver, un effet désolé.

Mais, ce jour-là, la pignada ne formait point de masses sombres sur le bleu vif de ce ciel méridio-

200 LES CHEMINS DE LA Vît,

nal. Chaque cime, chaque branche avait retenu son flocon de neige, et leurs aiguilles étincelaient dans le givre comme dans de minces gaines de cristal.

L'effet était merveilleux, à la fois joyeux, Brillant , et vraiment fantastique.

— Cela me rappelle le bois de Puyserrou , dit Elisabeth; quand je suis partie, il s'était aussi revêtu de cristal. . . Si je n'y étais pas seule , j'aimerais ce petit pays où l'on m'a reçue si bien, et où j'ai trouvé des affections vraies. . . Ah 1 que ne puisje vous emmener I. . .

— Ou moi vous garder, dit en soupirant M"'* de Saulnes. Si du moins vous pouviez vous rapprocher de moil. ..

— Cela n'est guère à espérer ; je viens de recevoir de l'avancement sur place, et peut-être, après tout, vaut-il mieux que je reste là, où je suis entourée et aimée. Même à quelques lieues de Bayonne, je ne vous verrais guère plus souvent.

Elle garda le silence quelques instants, puis reprit d'un ton rêveur:

— Mon congé aura passé vite , et il m'a semblé si doux que j'ai à peine songé à la pauvre Raymonde, qui a pris ma place,

— Je ne la plains pas beaucoup, quoique j'apprécie hautement sa complaisance, dit M""® de Saulnes avec un sourire.

— Cette complaisance est d'autant plus méritoire que son frère a dû passer le joli de l'an h Puyserrou.

Une rougeur légère colora ses joues tandis qu'elle prononçait ces paroles, et sa tante la regarda avec attention,

— S'y trouvera-t-il encore à votre retour? demanda-t-elle.

— Non, dit la jeune fille, détournant la tête, j'ai pensé qu'il valait mieux ne pas nous revoir... A quoi bon? Tout est bien fini. . .

Un soupir étouffé s'échappa de ses lèvres, et M""^ de Saulnes ne poursuivit pas cette conversation.

La journée se passa aussi gaîment que peut s'écouler la veille d'un départ. Mais le soir, M™' de Saulnes suivit Elisabeth dans sa chambre, et, l'embrassant avec tendresse, la fit asseoir près d'elle sur un petit divan.

— J'ai quelque chose à vous dire, mon enfant chérie, dit-elle, donnant à sa voix une inflexion plus maternelle encore, et plongeant son beau regard grave et profond dans les yeux un peu étonnés de la jeune fille.

— Et qu'est-ce donc, cîiSre tante?

— Je crois qu'à des esprits aussi droits que le vôtre on peut dire la vérité sans ambages, et quand on veut guérir une blessure, mieux vaut le remède douloureux , mais prompt , que les atermoiements et les ménagements qui prolongent le mal. . . Elisabeth , je sais par vous-même que vous avez dû imposer silence à votre cœur, le jour où vous avez refusé d'épouser M. de Savenas. . .Je sais aussi que

VOUS avez sincèrement essayé de bannir son souvenir... Cependant, les espoirs humains sont si tenaces que vous avez peut-être, à votre insu, compté sur l'avenir... Il vaut mieux tout vous dire... Une de mes amies, qui habite Bordeaux, et qui a rencontré fréquemment M. de Savenas dans le monde , m'écrit qu'on parle très sérieusement de son mariage. . .

Elle appuya ses lèvres sur la joue de sa nièce , comme pour lui adoucir, par sa tendresse, la peine que ?es paroles avaient pu lui causer. Elisabeth avait pâli, mais elle fit un effort courageux pour sourire.

— Oui, il vaut mieux que je le sache... Peutêtre, en effet, m'imaginais-je qu'il m'aimait encore et qu'il saurait attendre. . .

M™" de Saulnes l'entoura d'un de ses bras, et la jeune fille appuya sa tête sur son épaule. Elles restèrent ainsi quelque temps sans parler, mais unies par une profonde sympathie.

F^ûn , Elisabeth montra simplement à sa tante son visage couvert de larmes, et s'essuyant les yeux :

— C'est fini, dit-elle, et, grâce à Dieu, j'avais assez sincèrement essayé de l'oublier pour que cette nouvelle ne soit plus pour moi ce qu'elle eût été il y a quelque temps... Pouvez- vous me laisser lire la lettre de votre amie?

M™® de Saulnes prit une lettre dans sa poche, et la lui tendit silencieusement.

Après des souhaits affectueux de nouvel an et diverses informations personnelles aux deux amies, Elisabeth lut ces lignes :

« Ne m'as-tu pas dit avoir fait chez ta nièce la connaissance d'une dame deSavenas? Dis-moi donc si elle est la mère ou la parente d*un jeune et très charmant officier d'artillerie que j'ai beaucoup vu l'hiver dernier, et qui, après une disparition da monde momentanée , attribuée à des chagrins d'amour, fait une rentrée pleine d'entrain, et a si bien oublié ces chagrins vrais ou imaginaires, qu'il s'est posé comme le prétendant très épris et très sérieux d'une jeune cousine d% mon mari, fort gentille personne, d'ailleurs.

« Comme cela prend tout à fait la tournure d*un mariage d'inclination, et que Geneviève (c'est le nom de notre parente) trouve M. de Savenas charmant, je viens te demander quelques renseignements, si tu es en mesure d'en donner, sur la famille de ce jeune homme. Je sais qu'il n'a pas de fortune, mais son nom et son avenir militaire compenseraient cet inconvénient. L'ancienneté de la famille est-elle aussi authentique qu'on Tassure? Ses parents sont- ils honorables, estimés? Est-il bon fils, enfin? Car c'est là une pierre de touche lorsqu'il s'agit d'une appréciation intime et sérieuse.

« Geneviève est très jeune, mais intelli^j'ente et douce; elle est fille unique, jolie, et a une dot raisonnable, ce qui ne gâte rien. Je m'intéresse à ce projet, et voudrais le voir réussir.»

Elisabeth n'avait pas versé une seule larme pendant cette lecture. Elle rendit la lettre à sa tante , en disant d'une voix calme , bien qu'un peu tremblante :

— Il faudra dire à votre amie combien M"*" de Savenas est respectable, et quelle sœur charmante sa jeune cousine trouvera en Raymonde.

M™* de Saulnes l'embrassa longuement.

— Il est dur qu'on se soit adressé à moi dans cette circonstance, dit-elle, laissant échapper quelques larmes. Ah I les hommes sont des fous , qui ne savent pas trouver ou attendre le bonheur I

— Il eût fallu attendre trop longtemps, et tout est pour le mieux, répliqua la jeune fille, s'effor-

, çant de sourire. Bonne nuit, chère tante, je suis bien aise de savoir que tout est fini... Gela vaut mieux, et vous êtes une véritable amie. . .

M™* de Saulnes prolongea sa prière ce soir-là. Longtemps après que tout bruit eut cessé autour d'elle, elle prit sa lampe et se dirigea avec précaution vers la chambre de sa nièce.

Elisabeth reposait avec le calme d'un enfant. La respiration qui soulevait sa poitrine était égale et douce, et nulle trace de larmes ne se voyait au bord de ses cils soyeux.

M"*' de Saulnes posa sans bruit sa lampe à quelque dislance du lit, et resta contempler la dormeuse.

— Pauvre enfant 1 pensait-elle. Plût àDieuqu'elle fût ma fille ! J'aurais peut-être mieux pu la pr.és Ter de ce chagrin.

Elle se laissa glisse'r sur ses genoux et appuya son front contre le lit. La vue de cette jeune fille remuait ses sentiments maternels et évoquait l'image d'une autre enfant, morte toute petite, celle-là. . . Que de fois sa mère l'avait regardée dormir, tout enivrée, pressant de ses vœux imprudents les années qui , hélas 1 lui réservaient tant de chagrins, cherchant à deviner si ses traits resteraient doux et fins, si l'or de ses boucles éparses prendrait des teintes bruniesl. . .

Un mouvement d'Elisabeth la rappela à ellemême. Elle essuya ses pleurs , et , se relevant , effleura de ses lèvres ce beau front tranquille. Elisabeth sourit sans s'éveiller.

Non, son cœur n'est pas brisé; les cœurs de chrétiens sont trempés plus fortement. Ils peuvent souffrir, mais ils se relèvent , parce qu'ils savent celte grande et double science : l'oubli de soi et la soumission.

Le lendemain, la jeune fille prit congé de sa tante.

— Je ne puis trop vous remercier de cette amitié qui prend toujours mes vrais intérêts, dit-elle avec effusion. Voyez-vous, chère tante, j'ai un peu souffert hier soir, ce qui m'a prouvé que j'avais laissé croître une herbe folle dans un recoin de mon souvenir; mais maintenant, c'est fini , et il me semble que tout ce qui s'est passé est une vieille histoire... Il y a bien des désappointements dans les chemins de ce monde... Maintenant, je vais penser seule-

ment à vous et à mes frères. . . Dans trois mois, Pâques me les ramènera... Cette perspective va être la joie de mon hiver .. ..

Elle partit, courageuse, cachant Tangoisse que ui causait le retour à la vie solitaire, et laissant aussi un vide cruel dans le petit appartement de la rue Argenterie.

Sa tante sentait plus douloureusement que jamais ses deuils maternels , et la vieille M°' de Saulnes, demandant sans cesse sa petite amie Elisabeth, ne pouvait comprendre qu'elle fût partie, et versait de ces larmes demi -inconscientes, li truelles à voir chez les vieillardi.

IF« OHEMÎNS DE LÀ VIE. >>\n

.lU'fc^

te retour au logis peut être considéré comme une des plus douces choses de la vie . . . , à la condition d'y être attendu , ou d'y revenir avec des êtres aimés.

Quelques plaisirs qu'on ail goûtés au loin , quelque goût que l'on ait peur les voyages, les habitudes possèdent un charme mystérieux que Ton sent plus profondément à mesure qu'on avance en âge. Reprendre ces habitudes, revoir les objets familiers du logis, tout cela réjouit le cœur, si l'on est entouré de ceux qu'on aime.

Etre attendu I Qui n'a éprouvé la joie délicieuse de cette certitude? Qui n'a joui par avance des préparatifs qu'on devine, qu'on pressent? Qui ne s'est trouvé remué par un accueil plein de tendresse, par la vue d'un visage radieux? Qui , enfin, n'a été ému par ces détails qui dénotent la sollicitude , un repas de fête, des fleurs dans les jardinières, une attention délicate à nous rendre Taspect familier et chéri de notre ^©«î?"re trouvé ?

Elisabeth ne ressentait pas ces joies délicieuses, en approchant de sa demeure. Le retour dans un logis vide, ce n'est qu'un triste écho du départ, de la séparation d'êtres aimés. Elle songeait en soupirant que sa solitude serait ni us pénible après les

quelques jours qu'elle avait passés près de sa tante, et elle avait hâle de voir écoulée cette triste soirée d'arrivée.

La nuit était venue quand elle descendit de la mauvaise voiture qui l'avait amenée de Luz. Il n'était guère que cinq heures, mais la place était déserte , et les masses blanches des montagnes se devinaient seules dans Tobscurité.

La voiture , roulant sur la neige , n'avait fait aucun bruit; mais les grelots des petits chevaux pyrénéens avaient été entendus dans le silence, car la porte de la maison s'ouvrit , et une lumière brilla à travers la grille en bois du petit jardin.

Cette lumière s'avançait si vite que la jeune fille s'étonna de l'agilité de Jeannette ; mais elle fut ra[)idement détrompée : le rayonnement de la bougie, protégée d'une main attentive, lui montra le visage souriant de Raymonde.

— Quoil vous êtes encore ici! Que c'est bon à vous de m'avoir attendue I

Et elle embrassa avec effusion la charmante fille.

— Est-ce vraiment une surprise? demanda gaîment Raymonde, lui rendant son étreinte.

— Certes ! Je croyais que , prévenue de mon arrivée, et pressée de retourner à votre Savenas, vous y seriez remontée avant la nuit.

— J'ai pensé que votre retour serait plus gai si vous trouviez quelqu'un pour écouter le récit de votre voyage , et j'ai décidé maman à rester, pen-

LES CHEMIiNS DE LA VIE. ^09

sant que vous nous donneriez bien l'hospitalité pour cette nuit encore.

— Oh ! que je vous suis reconnaissante! s'écria Elisabeth avec un plaisir sincère. Mais rentrons vite, vous allez mourir de froid dans cet air glacé...

Jeannette se tenait sur le seuil ; son honnête figure était toute joyeuse, et elle serra avec une affection réelle la main que lui tendait sa jeune maîtresse.

— G*est-il bien beau, Bayonne, Mademoiselle ? Et votre tante , cette chère dame , va-t-elle bien? Ah I que j'avais donc hâte de vous voir ! Je ne savais plus que faire de mon temps, et votre jeune figure me manquait terriblement! Mais, entrez vite dans la salle à manger, où M™" deSavenas vous attend... Je vais porter votre valise là-haut. . .

Le couvert était déjà dressé dans la salle à manger, égayé par de beaux fruits d'hiver que Félicien avait fait venir pour sa mère , et dont il avait en^ voyé une corbeille à Raymonde. Un bon feu brû^ lait dans la cheminée à l'ancienne mode, et M™® de Savenas s'avança, les bras tendus, vers Elisabeth.

— Excusez-moi de n'être pas sortie tout à l'heure, mais vous savez que je crains toujours le retour de mes rhumatismes. . . Et que dites-vous de nous retrouver installées chez vous, ma chère Elisabeth?

— Je dis que vous me donnez là une preuve d'afl'ection que je n'aurais pas osé vous demander, mais qui me rend bien heureuse, répondit la jeune fille avec effusion.

210 tES CUEMINS DE LA VU.

— Vraiment, je craignais d'être indiscrète; mais Raymonde était si pressée de ¥Ous voir ! Et puis, le docteur s*est mis de la partie, et m'a assuré que vous seriez triste de retrouver la maison vide après votre séjour chez votre tante.

— Il avait deviné juste ; j'appréhendais tellement cette soirée !

— Eh bien , dit Raymonde, mettons-nous à table. Imaginez, si cela vous amuse, que vous êtes chez' nous , que je suis jusqu'à demain la receveuse des postes, et que je fais les honneurs de ce logis. . . Maman a appris à Jeannette la recette de son fameux gâteau; nous avons une purée de châtaignes à la crème , et le docteur Dassy, qui gâte sa mère et qui est en relations suivies avec un marchand de comestibles de Pau, a fourni la partie solide du repas sous la forme délicate de deux perdrix rouges. , . Mais commencez votre récit par le commencement, Elisabeth. . . Je veux faire en imagination votre voyage, et je ne vous ferai grâce de rien, pas même des portraits de vos compagnons de route.

Elisabeth fit -de son mieux pour satisfaire Taimable fille. Il y avait pour elle un si grand charme à retrouver une affection vraie , une sympathie tendre et délicate I

Cependant, elle ne put s'empêcher de remarquer que la gaîté de Raymonde avait quelque chose de contraint, et que M°*' de Savenas semblait, par intervalles, embarrassée et même attristée.

Aussitôt le repas achevé, elle ouvrit sa valise.

Elle avait rapporté de Bayonne de menus présents pour ses amis de Puyserrou, et elle eut la satisfac» tion de les voir accueillis avec un naïf et sincère .plaisir.

Les causeries recommencèrent. Raymonde parlait avec volubilité ; elle interrogeait sans relâche Elisaberh , mais semblait éviter à dessein de lui parler d'elle-même et surtout de son frère.

— Oui , oui , j'ai été une receveuse accomplie, et le docteur m'a fait des compliments sur Tordre de mon bureau... Mais vous me ferez subir plus tard un interrogatoire professionnel... Parlez-moi devons encore , et racontez-moi ce qu'on voit de beau à Bayonne. Songez que je n'ai guère vu de villes, si ce n'est une fois Cauterets et Pau , l'hiver dernier I

A neuf heures , M™" de Savenas se leva.

— Il faut que notre voyageuse se repose, dit-elle. J'ai pris votre chambre, ma chère Elisabeth, et j'ai du remords de penser qu&vous n'aurez qu'un divan pour cette nuit... Et puis, la chambre où vous allez coucher n'a pas de cheminée!. . .

— Mais j'ai emprunté de grands édredons chez les Dassy, et j'espère, d'ailleurs, qu'Elisabeth se trouvera dédommagée de la privation de sa chambre par le plaisir de partager la mienne, dit Raymonde en riant.

Elisabeth lui donna un chaleureux assentiment, et, ayant souhaité le bonsoir à M"" de Savenas, los deux jeunes filles montèrent dans la chambrello qu'Elisabeth appelait la chambre de ses frères.

Elles firent ensemble leur prière , épanchant , l'une, son cœur plein de paix qui n'avait ni rêves ni désirs en dehors des montagnes natales, l'autre, son âme déjà froissée par les chagrins et fatiguée parfois de son chemin aride, mais s'efforçant sincèrement de se résigner et de se perfectionner par la souffrance.

Raymonde se releva la première , et , s'asseyant sur son petit lit, commença distraitement à tresser ses longs cheveux.

Ses regards suivaient tous les mouvements d'Elisabeth, et celle-ci , consciente à la fin de l'attention dont elle était l'objet, saisit brusquement les mains de Raymonde et s*assit près d'elle.

— Ma chère, dit-elle, vous avez un souci; depuis mon arrivée, vous cherchez en vain à cacher le nuage qui obscurcit votre belle gaîté.. . Dites-moi ce qui vous inquiète et vous embarrasse. . .

Raymonde rougit, et quelques larmes s'échappèrent de ses yeux, tandis qu'elle répondait franchement :

— J'ai eu du chagrin pendant votre absence , c'est vrai; mais je ne peux rien vous dire... Les chagrins passent , je me résignerai à attendre que le mien soit calmé. . . Laissez-moi finir cette natle, Elisabeth, et hâtez-vous de vous mettre au lit ; il fait froid ici. . .

Elisabeth s'empara des beaux cheveux épais , les natta d'une main alerte, et, jetant un fichu de laine /sur les épaules de Raymonde :

LES CHEiMlN? DE LA VIE. 213

— Je devine ce qui est arrivé, dit-elle d'une voix tranquille. Ne suis-je plus votre amie I Ne saurais-je pas garder un secret?... Que diriez-vous, d'ailleurs, si je le connaissais?... On m'a parlé, à Bayonne, du mariage de votre frère. . .

Raymonde tressaillit, et regarda Elisabeth avec une surprise mêlée d'embarras.

— On m'a dit, continua la jeune fille du même ton calme, que la femme qu'il recherche est à la fois jolie , bonne et spirituelle ... Il n'y a pas là de quoi vous attrister, car il est déjà presque agréé. . .

Raymonde se jeta en pleurantau cou de son amie.

— Mais elle n'est pas vous! murmura-t-elle d'un accent désolé.

— Ce ne pouvait être moi , vous le savez bien , dit bravement Elisabeth. Ce rêve-là était à jamais effacé, et vous devez vous réjouir sans arrière-pensée, ma chère Raymonde. . . y^

— Me réjouir! Qu'allez-vous penser de Roger ? reprit Raymonde, sanglotant plus fort. Ah 1 je ne le croyais pas capable de vous oublier t. . .

— Et moi, au contraire, je me réjouis sincèrement qu'il m'ait oubliée. Pourquoi eût-il usé ses belles années à attendre un mariage douteux? Il sera heureux, et il donnera à votre mère la joie d'être chérie par une fille de plus.

— Ma mère aussi vous aime tant ! Quand Roger nous a parlé de cette demoiselle, maman a été plutôt triste, et elle lui a demandé s'il vous avait si vite oubliée. . .

— Oa doit abandonner tout projet impossible et déraisonnable , Raymonde, . •

— Ah 1 les hommes changent vite ! Il a dit que vous ne l'aimiez pas , et qu'il était heureux , lui , d'avoir pu aimer une autre femme.

— Il a raison. . . C'était son imagination qui s'était éprise de moi dans la solitude dePuyserrou, c'est son cœur qui, aujourd'hui, s'attache à une aimable fille qu'il rencontre depuis plusieurs mois...

Raymonde pleurait toujours, mais la tranquillité d'Elisabeth lui ôtait un poids immense de chagrin et de souci.

— Comme maman va être contente, dit-elle naïvement , de savoir que vous n'en voulez ni à Roger ni à nousl

— Vous en vouloir, ma Raymonde chérie ! Ne savez-vous pas ce que vous êtes pour moi, et les joies que me donne votre amitié?

Et elles s'embrassèrent comme deux sœurs.

Quelques minutes après, la lumière était éteinte, et un rayon de lune , glissant à travers les persiennes, éclairait seul leurs visages endormis.

Leur sommeil, à toutes deux, fut également paisible, car l'inquiétude affectueuse de Raymonde était dissipée , et l'effort courageux d'Elisabeth avait trouvé sa récompense dans une paix véritable et douce.

Peu de jours après, le mariage de Roger de Sai'enas fut annoncé officiellement.

Sa fiancée avait écrit à sa mère et à sa sœur une petite lettre si gracieuse, si pleine d'affeclion, qu'Elisabeth, consultée, déclara que M"*^ de Savenas et sa fille étaient sincèrement désirées à Bordeaux, et ne pouvaient se dispenser d'assister au mariage.

M"" de Savenas secoua la tête.

— Vous comprenez bien, Elisabeth, dit-elle, que c'est là mon plus cherdésir; mais nous sommes assez intimes pour que je vous avoue franchement le motif de mon hésitation : ce voyage, et surtout les frais de toilette qu'il nécessite, vont nous gêner pour bien longtemps... Cependant, je ne voudrais rien accepter de mon fils maintenant, et, d'un autre côté , je serais fâchée de voir Raymonde pauvrement habillée dans ces fêtes qui , .\e le sais, seront brillantes.

— Et que m'importe, à moi? s'écria Raymonde. Chacun sait que les Savenas sont pauvres, mais

hacun sait aussi qu'ils ont de l'honneur à reendre 1

— Raymonde est assez jolie pour se passer de jarure, dit Elisabeth en riant. Mais nous pouvona

cependant remédier à ce qui vous inquiète.... Toutes les jeunes filles savent un peu chiffonner. . . Je vais prier ma tante de m*envoyer des gravures de mode simples à copier, et si vous voulez bien me traiter en amie et accepter ce qui pourrait servir à votre chère fille dans mes anciennes toilettes mondaines, nous la rendrons en tous points élégante et parée. Venez voir mes richesses. . . J.

M"® de Savenas, hésitant encore, suivit cepen- * dant les deux jeunes filles dans le petit grenier où se trouvaient renfermés les objets inutiles de la garde-robe d'Elisabeth.

Celle-ci ne remuait point sans un serrement de cœur ces souvenirs d'un temps à jamais écoulé. Mais elle domina cette impression pénible, et étala devant les yeux émerveillés des deux dames les toilettes qu'elle portait l'année précédente, et qu'alors elle ne croyait pas si tôt voir remplacées par un deuil austère.

Raymonde, qui n'avait jamais vu de toilettes de bal , était saisie de surprise. Elle admira avec un plaisir d'enfant tous ces jons olilffonnages, puis se mit à rire en secouant la tête.

— Quelle folie ce serait de ma part de me vêtir ainsi I Je ne me reconnaîtrais plus sous ces belles toilettes , je chercherais ma robe grise des dimanches ou mon amazone usée, et je ne saurais ni marcher ni remuer dans ces jupes étroites qui ont de si longues traînes 1

— Ptaymonde a raison, c'est trop élégant, dit.

LA YIE. 217

M""* de Savenas, jetant un regard plein de regret involontaire sur les jolies parures.

— Laissez-moi décider ses toilettes, et ne croyez pas que tout cela soit bien riche, répondit Elisabeth en souriant. Mon cher père ne me permettait pas les étoffes coûteuses, et la grâce des façons devait seule me rendre élégante. Tout cela, croyezmoi, n'a aucune valeur intrinsèque, et, de plus, ce doit être démodé. Mais nous allons nous mettre à l'ouvrage... Cette robe de cachemire d'un gris si doux , je ne Tai pas portée trois fois. . . Les nœuds

rJ rubans qui la garnissent peuvent suffire à l'orner, même pour un mariage ; voyez quelle grâce a la petite mante qui raccompagne î C'est ce qu'on peut appeler une toilette raisonnable, convenant à une jeune fille de goûts et de fortune très simples. Nous chiffonnerons un chapeau assorti. . . Et voyez cette pièce de mousseline de l'Inde, si douce, si belle de tissu I Nous y couperons une robe qui, relevée de quelques rubans, sera parfaite pour le dîner... Essayez la robe grise , chérie. . . Nous sommes de la même taille, et je gage que nous n'aurons point trop de besogne. . ,

M"" de Savenas et sa fille étaient trop simples pour refuser une offre faite avec cette cordialité et cette affection. Après un chaleureux remerciement, elles acceptèrent , et Elisabeth , les ramenant dans sa chambre, se mit à chercher dans ses tiroirs.

— Voici des éventails. . . Vous jouez comme une Espagnole de vos éventails en papier, Raymonde,

218 LES CHEMINS DE LA VI ï,

et VOUS me ferez plaisir en emportant ceux-ci pour voire mère et vous... Oh 1 ce u'evît paii tout I Ma mère avait quelques bijoux sans grande valeur vénale, mais assez artistiques; je vais les prêter à M"* de Savenas, et je penserai à vous deux avec plus de plaisir quand je me dirai que ces objets, devenus inutiles pour moi, ont pu vous servir à quelque chose. " Deux jours après, Félicien vint frapper au petiP^ guichet d'Elisabeth.

Le mariage de Roger avait apporté une perturbation extrême dans ses id^es, surtout lorsqu'il avait pu constater la sérénité de W^^ Raynard. Une lueur d'espérance lui semblait tout à coup éclairer sa route sombre et sans joies : ce cœur de jeune fille , méconnu et oublié par Roger, ne pouvait-il luimême , avec le temps, arriver à le conquérir? Parfois il se disait qu'une telle pensée était absolument folle , parfois il se répétait qu'Elisabeth était assez sérieuse, assez raisonnable pour se ^contenter d'un mari austère et d'un sort obscur dans le fond d'une campagne.

Quand le guichet glissa dans la cloison de planches, il aperçut, dans l'intérieur du bureau , un spectacle tout à fait extraordinaire. Un flot de mousseline, sur laquelle tranchaient des nœuds de ruban de couleur douce, lui laissait à peine entrevoir le visage souriant de Ray monde.

— Elisabeth , ouvrez au docteur, et qu'il vienne admirer nos chifl'ons... Au fait, il doit connaîtra quelque peu les modes ae Paris I

Elisabeth ouvrit en souriant, et le docteui aperçut M"' de Savenas , toute rouge et affairée.

— Ah I Félicien , dit-elle, j'aime mieux coudre une demi-douzaine de jupes en camelot que de plisser ce tissu aérien. . . Il me semble que je n'ai rien sous les doigts !

— Est-ce joli? demanda Elisabeth, drapant la légère étoffe devant le docteur.

— C'est charmant 1 Les modes de Puyserrou auront un succès étourdissant à Bordeaux.

— N'allez pas croire que j'aie été assez follepour acheter ces fanfreluches, dit vivement M™" de Savenas. C'est Elisabeth qui a donné cette jolie robe à Raymonde, et qui transforme sa maison en atelier... Croiriez-vous qu'elle nous donne l'hospitalité pour que la besogne ne chôme pas ! Ma seule crainte , c'est que ma fille ne soit trop élégante I

— Mais, c'est une parure obligée pour le soir , répliqua Félicien , regardant Elisabeth avec une admiration involontaire.

En effet, la complaisance de la jeune fille, son empressement à parer Raymonde pour un mariage qui aurait dû être le sien propre, lui semblaient en ce moment le comble de l'abnégation.

Il s'assit un instant, suivant du regard les doigts agiles des deux jeunes filles, et il prit même sa part d'un gâteau que Raymonde avait pétri pour le goûter.

— La maison d'Elisabeth est un paradis , dit M"** de Savenas. Hier , je voulais retourner che*

moi , mais j'avais mon rhumatisme, et les chemins sont affreux. Si cela continue , je passerai la mauvaise saison confinée dans nos ruines.

— Il vaudrait mieux prendre vos quartiers d'hiver chez moi , répliqua Elisabeth. D'abord , voui êtes plus à portée des soins du docteur.

— Et il m'a déjà bien soulagée... Savez-vous , Félicien , que vous êtes une providence pour ce pays?. . . A Paris, on ne manque pas de médecins ; ici , nous mourions à peu près sans secours.

Le front de Félicien se rembrunit.

— Et comme M""® Dassy apprécie votre dévouement et vos soins ! dit doucement Elisabeth , cherchant à dissiper l'impression pénible qui s'emparait de lui à chaque allusion faite à sa vie d'autrefois. Hier encore elle me disait qu'elle était plus fière de l'abnégation que vous avez montrée que de tous les succès dont elle s'enorgueillissait jadis pour vous.

— Elle semble reprendre à la vie et son chagrin est moins amer. . . C'est là ma grande consolation et l'idée qui me soutient , dit-il en soupirant.

Il prit presque aussitôt congé des dames, et Ray» monde , rêveuse , regarda Elisabeth.

— Félicien n'est pas un vrai montagnard, dit-elle avec un peu d'amertume.

— Il a connu d'autres sommets, répondit Elisabeth avec un sourire. Songez au peu de ressources intellectuelles de Puyserrou !

— Mais notre pensée n'est-elle pas un champ

presque sans limites, où nous pouvons moissonner continuellement, dont nous renouvelons la sève par rétude et la réflexiju . 'z^i combien la solitude est favorable au développement de la pensée !

— Oui, poai les natures méditatives. .. Mais le docteur est un homme d'action... Il préfère les études positives, et aimait joindre aux spéculations de la pensée le mouvement , le grand et incessant mouvement de la vie. . . Songez en outre qu'il était presque célèbre !.. .

Raymonde leva son beau regard , qui prit à ce moment cette expression pensive et profonde, d^iutant plus saisissante chez elle, qu'elle contrastait avec son insouciance habituelle.

— Le mouvement, Tentraînement de la vie... la célébrité, même... Ah I ma chère Elisabeth, combien cela dure-t-il, et qu'est-ce que cela vaut, après tout?

M"° de Savenas, qui avait écouté avec un peu d'éba* hissement cette conversation quasi-philosophique, laissa tomber son ouvrage et s'écria naïvement :

— Raymonde , tu parles comme une vieille femme I Jamais, à t'entendre , on ne te croirait si gaie!

Un éclat de rire perlé vint donner un démenti à la gravité supposée ou momentanée de Raymonde, et elle embrassa cinq ou six fois sa mère en disant :

— Cela ne m*empêche pas d*être gaie, au contraire , maman ; mais cela m'ôte le désir des choses auxquelles je ne puis prétendre...

rxvii

LETTRE DE RAÏMONDE A. F,U9.\B1?th

• Bordeaux, 5 Avril 18,,, « Ma chère Elisabeth,

« Je crois que vous ne connaissez pas encore mon écriture... Savez-vous que cela m'intimide beaucoup de vous écrire ? Il faut que vous me l'ayez demandé, et aussi que je vous aime bien pour m'y résoudre, car je n'ai jamais eu de correspondance qu'avec Roger, à qui je dis tout ce qui me passe par l'esprit , et je suis tout à fait incapable d'aligner deux idées avec ordre. Il faut que vous me preniez telle que je suis, et que vous vous figuriez qu'au lieu d'une lettre, ceci est une causerie, une bonne causerie décousue comme nous en avons si souvent dans votre petit bureau ou dans la grande salle de Savenas.

« J'ai beaucoup de choses à vous dire, car je ne sais pas conter en peu de mots^ et rien que d'avoir quitté Puyserrou est à mes yeux un événement tout à fait extraordinaire. . . J'ai peine à croire que je vais mener pendant huit jours la vie des jeunes filles de mon âge qui habitent les villes, et dont ma ibère mère a parfois envié le sort pour moi, — celle vie que vous-même avez tant regrettée pen-

danl les premiers mois de votre séjour parmi nous... Gomme cette diversion dans mon existence ne se renouvellera peut-être jamais , je veux en faire la photographie fidèle. Je m'amuserai à relire mes récits quand je serai revenue à ma vie de montagnarde, dans mon cher Puyserrou.

a Vous avez été témoin des agitations de notre départ , et vous avez souri de notre malle antique, préférée par maman aux caisses plus modernes et plus légères que vous nous offriez. Vous ne" serez pas étonnée d'apprendre qu'elle a excité la gaieté des employés de la gare de Pierrefitte. Elle pesait déjà par elle-même un poids si considérable, qu'elle nous a valu un supplément de bagages. Maman la couvait des yeux, tremblant qu'on ne l'égarât, bien qu'en cette fâcheuse occurrence elle eût été facile à reconnaître avec son air râpé et son dessus de poils tout usés! Nous devions avoir l'air de deux biches effarouchées, car un employé eut pitié de nous, prit nos billets, et nous fit entrer dans le wagon des dames, où se trouvaient déjà deux personnes très élégantes auxquelles nous crûmes devoir adres- S(T nos plus respectueux saints. . . Leur conversation nous apprit ensuite que c'étaient des femmes de chambre de grande maison.

« Maman et moi échangions des regards effarés ; nous n'étions pas bien sûres de nous reconnaître. Jamais maman n'avait eu les cheveux aussi bien arrangés , et sa toilette noire était positivement distinguée. Moi, je ne savais comtûant m'asseoir pour

ne pas chiffonner mon pouf ou découdre les plis de ma tunique. Voire petite jaquette me va très bien, et je tâtais de temps à autre ma toque, pour voir si elle était encore elle-même sous sa belle plume de faisan.

« Le voyage fut très amusant, quoique les sites devinssent de plus en plus laids. Je n'avais jamais fait de long trajet en chemin de fer. Nous ne descendions pas aux buffets, cela coûte trop cher, et maman avait emporté des provisions; mais le mouvenîent des gares me distrayait, et quand on me regardait, je me demandais si l'on pouvait deviner ([ue j'étais une petite sauvage allant faire connaissance avec la vie civilisée.

« Cependant, quand nous arrivâmes à Bordeaux, vers cinq heures du soir, je commençais à étouffer dans ce wagon, moi qui aime si peu à rester en place. Puis, le paysage était si nu, si étrange, si plat I . . .

« — Pourvu que Roger soit là! disait maman avec inquiétude.

« Il était là, heureusement , car nous nous seHons laissé affoler par le mouvement et le bruit étourdissant de cette gare. A vrai dire, je m'attendais aussi à voir ma future belle-sœur ; mais Roger nous expliqua qu'il y avait le soir môme un grand dîner chez ces dames, et que nous avions tout juste le temps de nous rendre à notre hôtel pour nous habiller.

« A l'hùlelî... Encore un de mes préjugés rus-

tiques qui se trouvait déconcerté I Nous, en pareille circonstance , nous eussions plutôt offert nos propres lits à une famille si près de s'allier à la nôtre; mais il paraît que dans les grandes villes on n'a pas l'idée de changer un iota à son appartement, même pour ses plus intimes amis et ses plus proches parents.

— « J'aime à croire que tu auras choisi un hôtei bien modeste, Roger, dit maman qui, je le vis bien, partageait mon secret désappointement.

« — Une vraie maison de famille , où vous serez confortablement, et où vous trouverez en outre de bonnes figures avenantes et un accueil excellent. Ne vous tourmentez pas, ma mère, et toi, Raymonde , ne fais pas de grands yeux inquiets. Les frais de votre séjour ici ne regardent que moi ; ainsi , jouissez pleinement de ce petit extra. . .

« Il nous conduisit à un omnibus, non sans que nous eussions manqué avoir la tête brisée par les caisses qui circulaient de toutes parts sur les épaules des facteurs, puis il courut s'occuper de nos bagages.

« — Quelle malle antédiluvienne vous avez apportée! dit-il en riant, lorsqu'il vint nous rejoindre.

« Et, se penchant à la portière, il cria au cocher :

« — 3 , rue Lafaurie-Monbadon I . . .

« Le trajet fut un véritable éblouissement. Je ne me figurais pas ce grand mouvement d'une ville de commerce, et je me demande encore si une capitale peut offrir un aspect plus animé, plus élégant que Bordeaux.

« L'omnibus , après avoir suivi une rue asseï laide et une partie presque déserte du quai, arriva en plein mouvement du port. Que ce quai est majestueux avec les belles façades de la Bourse et de la Douane , les Quinconces, ce pont dont la longueur donne le vertige , et ce fleuve si large d'où s'élève une forêt de mâts!

« Roger nous nomma les splendides quartiers que nous traversions, le Cours du Chapeau-Houge , le Cours de l'Intendance, les Allées de Tourny... C"' fut au coin de ces allées que l'omnibus s'arrêta. Une dame âgée, au visage souriant, vint au-devant de nous, et nous dit que nos chambres étaient prêtes, mais que nous pourrions en choisir d'autres si elles ne nous convenaient pas. . .

w Vraiment, nous aurions été bien difficiles ! Figurez-vous, ma chère Elisabeth, un vieil hôtel simple, mais spacieux, aux plafonds élevés, aux larges fiMiêtres... Des meubles qui nous semblaient très confortables, et la vue d'un des plus beaux quartiers de Bordeaux. . . Je me serais bien attardée à cette fenêtre tentatrice, mais Roger, qui s'était déjà emparé de mes clefs et qui avait fait jouer, non sans peine, la serrure rouillée de notre malle, nous "lonjura si sérieusement de nous hâter, que nous nous mîmes aussitôt à notre toilette, maman et moi.

« Ma ehère , vnn< n'avez guère vu le visage de celle panvie inère (jiie sons le mouchoir qu'elle a adopt:^ fi l'instar rie nos montagnardes , ou encadré

dans son vieux chapeau de paille noire... Bien roi(ré(\ avoc le joli bonnet que vous avez si adroiternenl chillbnnéà l'aide de ses anciennes dentelles, elle n'était pas reconnaissable. La robe de soie noire envoyée par Roger lui allait très bien aussi.

« Mon frère arpentait le corridor.

H — Puis-je entrer? cria-t-il d'un air anxieux.

« J'ouvris la porte, je fis ma plus belle révérence, et il resta agréablement surpris à la vue de maman ainsi transformée.

« — Suiè-je bien, Roger? demanda-t-elle avec une véritable angoisse.

« — Parfaitement bien, chère mère... A vrai dire, j'étais un peu inquiet, et je vous en voulais d'avoir fabriqué à Pu^serrou la robe que je vous offrais. . .

« — Tu vois qu'il y a de bonnes couturières dans notre village! dis-je avec emphase. M'habillerai-je en mousseline blanche?

« — Certes ! Et hâte-toi.

« Pendant que maman mettait ses gants avec une certaine peine, je refis mes nattes d'un tour de main , et je me parai de mon mieux. . .

« Elisabeth, vous seule lirez ceci. . . Je puis donc tout dire. . . Jamais je ne m'étais vue ainsi habillée, jamais je ne m'étais trouvée devant une glace qui réfléchît ma. personne entière... J'ai eu un moment de surprise... Etait-ce de la vanité, ou suis-je vraiment jolie?, . .

« Quand j'eus placé dan» mes cheveux vos jolis

œillets Dlancs, je me tournai vers maman. . . Elle m'embrassa en pleurant. . .

« — Ah ! Raymonde , Raymonde ! . . Ne te verrai-je ainsi habillée qu'une fois dans ma vie?... Ma fille , je ne te croyais pas si jolie !

« Elle attacha à mon cou la petite croix que vous m'avez prêtée, et vraiment, ma chérie, cela me semblait très doux de me sentir parée de vos dons, et pour ainsi dire enveloppée de votre chère et douce amitié. ..

« Maman ouvrit !a porte de nouveau, et regarda Roger sans rien dire.

« Il me sauta au cou , frappa des mains , dit que j'étais la plus jolie sœur dont un frère pût s'enorgueillir, et nous pria de descendre pendant qu'il enverrait chercher une voiture.

« Non , je ne me sentais plus moi-même ; il me semblait que je vivais dans un rêve, ou que c'était une autre Raymonde qui , ainsi vêtue de mousseline de rinde, était entraînée dans une bonne voiture à Nravers les rues maintenant brillamment éclairées!

« Roger nous parlait de sa fiancée. Certes, nous avions une bien grande hâte de la connaître, mais je dois avouer que nous étions en ce moment absorbées par mille petites inquiétudes. Maman, que vous avez empêchée de savonner ses vieilles dentelles, était reprise de doute quanta leur teinte jaune; ses bottines la gênaient, et ajoutez à ces soucis une peur affreuse de perdre vos bracelets, dont elle tâtait les fermoirs à tout moment. Moi,

je me demandais si je ne m'évanouirais pas d'émolion en entrant dans un salon rempli de monde...

« Le trajet ne fut pas long. La voiture longea les allées de Tourny, et nous arrêta sur le Cours du XXX Juillet, devant un petit hôtel dont la façade était tout illuminée.

{( Roger nous entraîna dans un vestibule où Ton nous enleva prestement nos châles, puis à travers un escalier étroit, mais élégant, couvert d'un tapis et éclairé au gaz. . .

« Ma chère, je ne vous décrirai pas les merveilles d'un salon moderne qui, nouvelles pour moi, vous sont familières. Je tremblais trop, d'ailleurs, pour rien voir à ce moment- là ; l'idée de trouver le salon rempli de monde me rendait si iiâle aue Roger me devina.

« — Rassure-toi, dit-il, on a relardé l'heure du dîner, et personne n'est encore arrivé. . .

« Un vieux domestique en habit noir que , dans mon trouble , je fus tout près de saluer comme le maître de la maison, souleva une lourde portière en tapisserie ancienne et cria d'un ton solennel :

« Monsieur, Madame et Mademoiselle de Savenas I

« Ce nom me rappela à moi-même. J'avoue mes torts : je fis appel à une vanilé pour me guérir d'un excès de timidité qui était , lui aussi , de la vanilé.

« Allô lis, me dis-je, est-ce qu'une Savenas n'est pas la bienvenue partout? Les Savenas fréquentaient jadis les demeures royales!

« Là-dessus, je suivis courageusement Roger et maman, et je me trouvai pressée dans les bras d'une demi-douzaine de persor>nps que je ne distinguai bien les unes des autres ju'au bout de quelques instants.

« Elisabeth , ma nouvelle sœur est très jolie, elle semble aimable et douce, et elle a été charmante pour maman et pour moi. . . Mais, hélas! même à ce moment-là, j'ai senti un amer regret. . . Je peux bien vous le dire, puisque vous n'avez jamais aimé mon frère, je peux bien vous parler de ce regret, sans crainte de troubler la paix de votre cœur. D'ailleurs, je chéris tendrement Roger, mais je <Tois maintenant que vous valez mieux que lui ; il y a en vous des aspirations plus hautes, et si vous vous mariez, ma chère Elisabeth, il vous faudra rencontrer mieux qu'un homme du monde, bon et aimable, mais ne dépassant pas le niveau de tous les hommes ayant un bon cœur, de Tesprit et de la gaieté...

« Geneviève commença à me parler de Savenas, et je me sentis assez à l'aise pour lui en faire une description fidèle. Mais nous ne pûmes causer longtemps; les invités arrivaient, et l'on nous présentait toutes sortes de personnes, élégantes au delà de ce que je pouvais imaginer.

« Presque aussitôt on servit le dîner. Je fus placée près d'un vieux monsieur très aimable et d'un jeune cousin de ma future belle-sœur. Le vieux monsieur me plut diivantage. Quand ma gaucherie

eut cessé de m'inquiéter, et quand l'éblouissement causé par la vue de ce brillant couvert se fut dissipé, je causai gaîmeni avec mes voisins : tous deux connaissent Puyserrou et tous les environs de Luz.

«Parfois, cependant, j'avais des réminiscences vives et étranges de scènes différentes de celle que j'avais devant moi. Ainsi, je me retrouvais, comme si j'y étais encore, à ce premier dîner que vous fîtes chez nous, chaque invité prenant sa part du service, la grande salle illuminée par la lumière du soleil dardant au-dessus des montagnes. . .

« Après le dîner , j'étais acclimatée , enivrée. Je me sentais jolie , je lisais l'admiration ( oui, chérie, ne riez pas ! ) dans les regards qu'on jetait sur moi ; ma toilette, bien que simple, était élégante, et enfin, maman était singulièrement gaie et causeuse.

« — Raymonde, tu es idéalement jolie, me dit Koger en passant.

« Geneviève me fit signe, de Tautre bout du salon, dô venir l'aider à servir le café.

« — Oh , ma chère Raymonde, me dit-elle de son ton affectueux et doux, tous nos amis vous trouvent si charmante ! Quand votre frère et moi aurons un chez-nous, promettez-moi de décider M™' de Savenas à passer les hivers à Bordeaux !

« Je l'embrassai , et pris de ses mains une jolie tasse de Sèvres. . . Ma chère, si vous aviez vu votre petite sauvage circuler à travers ces belles et riches toilettes I. . . Le froufrou de mes jupes m'amusait, je songeais avec joie à vivre un hiver, oui , un hiver

entier dans ce milieu animé , bienveillant et sympathique.. . Je passai devant une grande glace inclinée qui me renvoya mon image, et je levai les yeux avec un mouvement d'orgueil. . .

« Elisabeth , mon bon ange me rappela à moimême... Savez-vous la chose étrange que je vis dans cette glace?... J'y cherchais une fille heureuse, pleine de vie, et trop fière, hélas! de sa parure et de son visage. . . Mais, par un rapprochement d'idées qui me glace encore quand j'y pense, le flot blanc que j'aperçus me rappela cette robe virginale dont vos mains et les miennes parèrent la pauvre Térèse pour le cercueil. . . Et vous rappelezvous la neige immaculée qui tapissait les parois de son étroite demeure dans le cimetière de Puyserrou ?...

« Le charme était rompu , Tenivrement se dissipait tout d'un coup... Je redevins moi-même, et je sentis une sorte de tristesse, réaction inévitable, je le crois du moins, des joies bruyantes. . . Les toilettes et les bijoux me rappelèrent la pauvreté de nos montagnards, la musique me fit monter des larmes aux yeux, la danse, à laquelle je ne pus prendre part, puisque je ne suis pas même capable de danser un quadrille, me parut, vue de sang-froid, indigne d'êtres raisonnables.. .

« En partant, je me disais que nos plaisirs de Puyserrou ne montent point ainsi à la tête, et laissent une impression plus joyeuse. . .

« Maman , elle , était ravie; On lui avait témoigné

de la déférence, on avait loué ses enfants, et elle ne tarissait pas sur Tamabilité de sa future fille.

« Je n'abrégeai point ma prière, quoique j'eusse un commencement de migraine... J'évoquai de nouveau la chère image de notre amie... Cette douce Térèse!... Elle n'a point connu les fêtes mondaines ; mais leur souvenir lui eût-il donné plus de joie et de paix sur son lit de mort?

« Et ce matin, ma chérie , je me suis éveillée si tard que je n*ai pu, selon le projet que j'en avais formé , aller chercher une église et assister à une messe matinale... Maman, elle, était levée, et m'apportait une tasse de chocolat fait à l'espagnole, à la minute , et dont la recette, qui lui paraît surpasser celle qu'elle possède , lui a d'ailleurs été gracieusement livrée par notre bonne hôtesse. Roger vient déjeûner avec nous, je n'ai que le temps de clore ma lettre sur ces premières impressions mondaines, en vous embrassant de tout mon cœur.

(( Raymondb. »

« Envoyez , je vous prie , un gamin à Savenas , pour dire à Jacques que nous nous portons très bien. J'embrasse tendrement la bonne madame Dassy. »

?34( LES CllEAJLNS DE LA VIE.

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