CHAPITRE I
L’Attaque
Nous avons Inissé nos amis au moment où, après leur rencontre avec les Peaux-Rouges, ils se dirigeaient du côté du placer dont Dugal et Changora connaissaient seuls l’existence et l'emplacement.
Après quelques jours de marche, ils arrivèrent sur un terrain rocailleux qui sembla de borne augure à ceux qui avaient déjà pris part à des expéditions du même genre; en effet, après quelques heures, Dugal fit arrêter sa troupe.
7 Camarades, dit-il d'une voix forte, nous atteignons enfin le but tant désiré; l'or que nous convoitons est sous nos pieds.
Un cri de joie frénétique salua cette déclaration, et chaeun courut aux chariots pour s'emparer des outils qu'ils contenaient, afin de s'y mettre sur-le-champ; mais Dugal les arrêta.
— Pourquoi cette hâte? dit-il ironiquement. Craignezvous done que l'on nous prenne cet or?
Tous baissèrent la tête, interdits par ces deux questions, et, revenant près de leur chef, ils attendirent ses ordres, un peu confus de l'empressement irréfléchi auquel ils s'étaient laissés entraîner,
Dugal reprit sérieusement,
—Mes amis, le placer est là, à portée de notre main, et nul ne peut nous l'enlever; ne vous pressez donc pas. Installez le camp comme vous avez coutume de le faire à la place même où nous sommes; ensuite, préparez tout pour le repas, et vous vous reposerez jusqu'à demain. Louis, ditil au marquis, veillez à l'installation; et vous, Changora, allez faire une reconnaissance dans les petits bois qui nous entourent.
Tous se mirent à l'oeuvre avec une activité qui prouvait la confiance que Dugal inspirait à ses compagnons.
Le soir venu tout était en ordre et chacun put alors prendre un repos bien gagné; pourtant, bien peu se livrèrent au sommeil, tant les imaginations étaient surexcitées par la pensée que le camp couvrait un trésor où chaque aventurier allait bientôt puiser à pleines mains. L'idée ne leur venait même pas que ce métal si précieux ne leur apparaîtrait que sous une couleur terne et mélangé d'argile dont ils devraient le dépouiller par des procédés spéciaux; non, ils le voyaient, rutilant et monnayé, tombant en cascades avec un tintement qui réjouissait leurs orcilles ct faisait défiler devant leurs yeux toutes les félicités qu'ils n’avaient encore entrevues qu'en rêve. Cette hallucination dura jusqu'au moment où l'aube dissipa cet étincelant mirage et les rappela au sentiment de la réalité.
Dès que les aventuriers furent debout, Dugal les appela autour de lui et leur donna ses instructions, indiquant à chacun ce qu'il devait faire et la tâche qui lui incombait dans l'exploitation du placer.
A quelques centaines de pieds du camp, la mature du terrain différait sensiblement et offrait aux regards des couches de quartz. Ce fut là que Dugal fit commencer les fo les. Pendant plusieurs heures, les aventuriers creusèrent le sol en différentes places, mais sans découvrir autre chose que des pépites d'or insignifiantes qui firent craindre un instant que le gisement ne fût que de peu d'importance,
Pourtant, peu à peu, les pépites devinrent plus nombreuses et l'espoir fit battre tous les coeurs.
Quand on en eut recueilli un certain nombre, elles furent placées dans un baquet rempli d'eau, et lavées avec soin : la terre qui les enveloppait disparut et l'or seul resta. On peut alors constater que les efforts obtiendraient leur juste récompense, et les aventuriers se remirent au travail avec cet acharnement que donne la certitude d’une réussite complète.
Dans l'après-midi, le travail fut subitement interrompu par une apparition aussi étrange qu'inattendue : au loin, dans la plaine, se profilait la silhouette d'un Indien. Ses intentions étaient évidemment pacifiques, car il venait droit au camp où les aventuriers, très intrigués et quelque peu inquiets, consultaient Dugal du regard, afin de savoir comment ils devaient accueillir le sauvage.
Changora, qui fixait ses regards perçants sur l'Indien,
prononça alors eds-Noirs.
—Vous avez raison, dit Dugal: c'est un Pied-Noir, et je ne m'explique nullement sa visite; pourtant, comme c'est un ami, ne manifestons ni crainte ni étonnement, et recevons-le comme il convient.
Sortant du camp, il alla à la rencontre du Peau-Rouge, qui n'était autre que Cerf-Agile.
Dès qu'ils furent face à face, Dugal lui tendit la main : V'Indien la prit et dit Inconiquement :
—Que le Visage-Pâle me conduise au milieu de ses frè-
res.
Quelques minutes plus tard, le Pied-Noir entrait dans le camp, au milieu de l'attention générale,
Dugal le fit asseoir et, remarquant, à la poussière qui le couvrait, qu'il avait dà faire une longue course, lui fit servir quelques aliments que le sauvage dévora avec une avidité qui prouvait que depuis longtemps il m'avait pris aucune nourriture. *
Le Pied-Noir expédia rapidement ce repas sommaire; puis, se levant, il dit d’une voix creuse et gutturale :
—Les Pieds-Noirs ont envoyé le Cerf-Agile vers les Faces-Pâles pour les avertir que les Sioux sont en route pour prendre leurs chevelures.
—Hein?.… Vous dites’. s'écria Dugal, qui ne s'attendait pas le moins du monde à cet avertissement.
—Les Sioux, continua l'Indien, ont proposé aux Pieds- Noirs de se joindre à eux, mais ils ont refusé, car Dugal est leur ami.
—Cerf-Agle, dit le chasseur, vous remercierez vos frères, et je leur enverrai pour l'hiver plusieurs peaux de bison, afin de leur prouver ma reconnaissance.
Le Pied-Noir ne répondit rien et s'apprêta à partir, sa mission était remplie, mais Changora lui mit la main sur l'épaule en disant :
—Que mon frère reste avec ses amis; les Sioux pourraient suivre sa piste.
L'Indien comprit la justesse de cette réflexion : il s'assit à terre et prit l'immobilité particulière aux Peaux-Rouges.
Dugal ne perdit pas de temps; rassemblant tout son monde, il prit les mesures nécessaires pour se mettre à l'abri de l'attaque des Sioux, qui lui paraissait inévitable.
11 donna au camp une forme circulaire en faisant placer les chariots à une certaine distance les uns des autres. Les intervalles furent fermés par les caisses de vivres, et une épaisse couche de terre épaula l'enceinte, offrant aux aventuriers un abri contre les flèches. Les provisions étant intactes, puisque, jusque-là, on avait vécu du produit de la chasse, le eamp pouvait tenir pendant un mois.
Quant à l'eau, elle ne pouvait manquer, car un joli ruisseau serpentait à une centaine de pieds du campement.
Dugal ft remplir les poires à poudre et vérifier les sacs de balles. Ces différentes opérations terminées, l'on attendit avec calme l'arrivée des sauvages, qui ne tardèrent pas
à se montrer sur le sommet de la colline dont nous avons parlé.
Le marquis avait dirigé avec la plus grande attention l'exécution des mesures prescrites par le chasseur qu'il avait tacitement reconnu comme le chef incontesté de l'expédition.
Les derniers préparatifs étaient à peine terminés quand les Sioux firent leur apparition sur la colline.
Un léger mais involontaire frisson parcourut le corps des aventuriers, qui se rendaient parfaitement compte que les hostilités ne cesseraient que lorsque l’un des deux partis serait complètement anéanti, et qu'ils allaient avoir à sou tenir des combats terribles, car les Sioux devaient nécessairement être animés d'un sentiment de vengeance qui décuplerait, sil était possible, leur férocité naturelle.
—Matelot! cria le marquis au milieu d'un profond silence.
—Monsieur le marquis a sonné? demanda Eusèbe en s'avançant d’un sir gouailleur.
—Oui, et c'est pour vous adresser mes sincères compliments de condoléances... anticipés.
—Je ne comprends pas.
—C'est pourtant bien simple: votre chevelure est si belle que les Sioux vont certainement la remarquer avant les nôtres, et
—Ne plaisentez pas comme ça! s'écria le Montréalais en pâlissent.
—Pourquoi?…. C'est parfaitement vraisemblable; aussi ai-je voulu vous faire connaître par avance tout le chagrin que je ressentirai si cette mésaventure vous arrive
“Eusèbe, affolé par cette perspective, roulait des yeux hagards, ne trouvant rien à répondre. Nous l'avons déjà dit, l'idée quil pôt être scalpé le mettait hors de lui
—Allons, murmure Louis en riant, tandis que le matelot s'éloignait, en voilà un qui nous débarrassera de plus d'un sauvage. :
est al belle.…
Votre chevelure
Et satisfait de sa plaisanterie, qui le vengeait si innocemment des railleries du marin, il alla rejoindre Dugal qui tenait conseil avec son ami Changora.
——Nous serons sans doute attaqués cette nuit, dit-il en les abordant.
—Ce n'est pas à craindre.
Cependant les Sioux demeuraient immobiles dans leur camp. ;
—Etes-vous certains que nous ne serons pas attaqués cette nuit, demanda le marquis.
—Autant que peut Vêtre un homme qui bataille avec les Indiens depuis vingt ans, répondit Dugal.
—Je ne mets pas en doute votre expérience bien connue; pourtant je vous avoue que j'éprouve quelques craintes,
—Vous avez tort.
—Allons, votre assurance me gagne.
—Et mes paroles vont vous convaincre tout à fait.
—Expliquez-vous.
—Les Indiens n'attaquent jamais leurs ennemis avant de s'être rendu un compte, sinon exact, du moins approximatif de la façon dont ils sont retranchés; or, les Sioux viennent d'arriver et, ayant fourni une course longue et pénible, ils vont certainement songer à prendre un peu de repos. La muit va bientôt nous dérober à leurs regards, ce qui nous donnera un répit de quelques heures; seulement, tenonsnous prêts, car cette vermine va sans doute tenter un assaut au lever du soleil. Ne vous en effrayez point, il sera de courte durée et n'aura pas d'autre but que de reconnaître nos forces. La nuit prochaine, par exemple, ce sera probable ment plus sérieux.
—Pensez-vous sortir vainqueur de cette lutte?
—Je l'espère, voilà tout.
—Hum!
——Que chacun fasse son devoir et nous aurons des chances de nous en tirer; mais il faut nous attendre à des avaries sérieuses, car nous perdrons beaucoup de nos compagnons.
—Le croyez-vous vraiment?
—J'en ai la certitude; et si je vous en parle aussi nettec'est que je vous suppose homme à envisager la situation telle qu'elle est.
—Vous avez raison, et je vous remercie de cette preuve d'estime... Mais, dites-moi, si notre troupe est en partie décimée, que ferons-nous?
—Nous prendrons conseil des circonstances. Pour le moment, il s’agit de repousser l'ennemi; si nous y parvenons, il sera temps de prendre ensuite une décision.
Près d’un chariot, le Père Joseph disposait tout pour panser les blessés. Il avait trouvé, dans la boîte à pharmacie de la caravane, les médicaments les plus urgents, qu'il plaait de manière à les avoir à sa portée lorsque le moment de les utiliser serait venu. Son coeur de prêtre ne pouvait s'empêcher de gémir en songeant au carnage qui allait bien tôt commencer et aux hurlements de douleur et de rage qui déchireraient les airs pendant le combat.
Malgré les assurances données par Dugal, les aventuriers passèrent la nuit dans une agitation fébrile, s'attendant à tout moment à entendre résonner le eri de guerre des Sioux, mais rien ne vint confirmer leurs appréhensions.
Les étoiles pâlirent, le ciel prit une nuance d’opale et l'aube parut enfin.
Les sauvages avaient disparu du sommet de la colline.
En constatant leur absence, Dugal comprit que le danger était proche, et il jeta un regard rapide sur les bouquets d'arbres qui parsemaient la plaine, avec la certitude que les Sioux s’y tenaient cachés.
11 it alors placer rapidement son monde derrière le retrauchement, de manière à faire face à Paneni de ous es et recommanda de ne tirer que lorsqu'il en donnerait Ds gnal,
‘Aucun bruit ne se fit plus entendre. Le grand silence de le prairie n'était troublé que par les chants des oiseaux
et le bruit du vent dont le sifflement, en cet instant suprème, avait quelque chose de mystérieux.
Tout à coup, des hurlements effroyables éclatèrent, et les sauvages, abandonnant l'abri que leur offraient les arbres derrière lesquels ils étaient cachés, s'élancèrent vers le camp, en bondissant comme des panthères,
—Attention! crin Dugal.
Et lorsque les Indiens ne furent plus qu'à une centaine de pieds, il commanda d’une voix puissante :
—Feu de salvel... En joue... feu!
Une ceinture de feu sillonna comme un éclair les contours du camp, et les balles allèrent semer la mort parmi les sauvages, qui s’arrêtèrent quelques secondes; mais, à la voix de leurs chefs, ils reprirent leur course.
À vingt pas du camp, ils furent de nouveau arrêtés par un feu de salve: alors, comprenant linutilité de leur attaque, ils firent volte-face et regagnèrent les bois, poursuivis par les balles et les cris de victoire des aventuriers. Changora et Cerf-Agile, fidèles à la coutume indienne, s’élancèrent hors du camp pour aller prendre les chevelures de leurs ennemis.
En quelques minutes, quinze trophées sanglants furent attachés à leur ceintures, et ils revenaient vers leurs amis, quand Cerf-Agile s'aperçut qu'un sauvage était tombé près d'un des petits bois dont nous avons parlé: il s’y élança d'un bond, pendant que Changora continusit de’ marcher dans la direction du camp
Au moment où le Pied-Noir saisissait la chevelure du Sioux, une dizaine d’autres s'élancèrent sur lui et l'entraî nèrent dans le bois.
Cette scène avait été si rapide que les aventuriers n'avaient pas eu le temps de tirer sur les sauvages.
Nous renonçons à décrire leur douleur en voyant entraîner leur ami, celui dont la diligence et le courage les avaient en quelque sorte sauvés d'une mort certaine, puisque, grâce à l'avertissement apporté par lui, ils avaient pu
se garder des Sioux, dont ils venue,
Une agitation indescriptible régnait dans le camp: les aventuriers ne proposaient rien moins que de faire une sortie en masse pour délivrer le prisonnier.
Dugal eut toutes les peines du monde à ramener un peu de calme, et quand le silence se fut rétabli, il s’exprima ainsi
—Camarades, si nous quittons le camp, nous sommes perdus! Je souffre autant que vous du sort qui attend notre ami, mais il n'y a qu'un seul moyen de le secourir: à la prochaine attaque, dix d'entre vous, que je désignerai, feront une sortie et tâcheront de capturer quelques Sioux; ensuite nous négocierons un échange.
Cette proposition fut acceptée comme étant la meilleure, et tous les yeux se fixèrent ardemment sur les bois, avec Vespoir de voir les sauvages tenter un autre coup de main.
Le courage des aventuriers était d'autant plus ferme qu'ils n'avaient éprouvé aueune perte lors de l'attaque, tant ils avaient agi vigoureusement.
Le marquis était enchanté: il avait abattu, pour sa part, deux Penux-Rouges; aussi, caressait-il avec amour sa carabine dont la crosse d'ébène était ornée de fines sculptures, Cette arme était de première qualité, et Changora eût donné dix années de sa vie pour en être possesseur, ainsi que de la poire à poudre, en corne de buffle, garnie en argent.
En embrassant cette existence aventureuse, le jeune homme n'avait pas renoncé à ses habitudes d'élégance; c'est ainsi qu'il possédait aussi un superbe couteau de chasse à manche d'ivoire. 11 n'avait pas tardé à remarquer l'admiration que ses armes excitaïent chez l'Indien; mais malgré tout son désir de lui être agréable, il n'avait pu se décider à s'en séparer.
—Eh bien, lui dit brusquement Dugal, qui l'avait observé attentivement pendant le combat, vous amusez-vous un peu?
taient loin de soupgonner la
— Assez comme ça, je vous assure.
—J'ai vu avec plaisir que les hurlements de ces diables rouges ne vous effrayaient pas trop.
—J'ai pour principe d'accepter ce que je ne puis empêcher.
—C'est de la philosophie, comme dit le Père Joseph, et je vous en félicite.
—Notre victoire est, il me semble, aussi complète que possible?
—Elle le serait, en effet, si ce pauvre Pied-Noir n'était pas entre les mains des Sioux.
—Que pensez-vous qu'ils lui feront?
—Si nous ne réussissons pas à en attraper quelquesuns pour faire un échange, ils le mettront certainement à mort.
Vous croyez?
—Cela ne fait pas l'ombre d’un doute.
—Quel genre de supplice ont-ils l'habitude d'infliger à leurs prisonniers?
—Ils leur appliquent la torture jusqu'à ce que mort s’ensuive, en ayant soin, toutefois de faire durer leur agonie le plus longtemps possible.
Le marquis frissonna.
—C'est horrible, mais c'est ainsi; et en ce moment, le Pied-Noir se prépare à mourir avec courage.
—N est bien jeune.
—Cest vrai, mais il est Indien, et ne voudrait pas faire mépriser les Pieds-Noir en paraissant craindre la douleur. Il insultera ses ennemis pour stimuler leur férocité et, lorsque le moment suprême approchera, il entonnera son chant de mort, d’une voix aussi calme que s'il n'était pas attaché au poteau des tortures. Ah! si les Européens avaient su utiliser l'intelligence et le courage de cette race!
—Mais le temps passe; ne pourrions-nous forcer les sauvages au combat, afin d'exécuter le plus tôt possible le plan que vous avez imaginé pour délivrer ce malheureux?
—Les Sioux combattront quand il leur plaire, et pas avant. Je vous lai déjà dit: si nous quittons le camp, nous sommes à peu près perdus.
—Cette alternative est épouvantable, et pourtant, je comprends parfaitement les raisons que vous dicte votre grande expérience... Mais que fait done Changora, là-bas?
Hi compte les chevelures qu'il a prises tout à l'heure, afin de venger le jeune Pied-Noir en en prenant autant, au risque d'y perdre la sienne.
—IK se connaissaient donc?
—Pas du tout, seulement Cerf-Agile appartient à une tribu amie, et, de plus, il nous a rendu un service inestimable. 11 n'en faut pas davantage pour que Changora lui voue une amitié éternelle! Je vous l'ai déjà dit: les Peaux-Rouges sont des êtres étranges, capables de commettre les plus grands crimes, comme de donner des preuves du plus profond dévouement, selon qu'on est leur ami ou leur ennemi
—Vous paraissez l'aimer beaucoup.
—Nous nous sommes réciproquement la vie, ct es choses-là lient deux hommes d’une amitié inébranlable. Changora à d'ailleurs un excellent coeur et possède toutes les qualités de sa race sans en avoir les vices.
—Pourtant, sa coutume de sealper.…
—Est le seul défaut que je lui connaisse, et encore n’en est-ce point un, si l'on se place au point de vue des moeurs inhérentes à la race rouge: dès son plus jeune âge, couché dans son berceau d'écorce, il a vu des chevelures acerochées à la porte des huttes, et ses oreilles, à mesure qu'il grandissait, ont été frappées par les cris d'admiration qui saluaient les guerriers au retour d’une expédition, alors que de nouveaux trophées s’ajoutaient aux anciens.
—A quelle tribu appartient-il?
—Sa tribu, qui eut autrefois ses heures de célébrité, n'existe plus: elle 2 été détruite par les Sioux, peuplade d'une sauvagerie et d’une férocité incroyables. Changora, encore jeune, a été recueilli dans les bois, par un trappeur
écossais de la rivière Rouge qui l'a gardé chez lui pendant plusieurs années, jusqu’au jour où, son sang indien se réveil. Jant, il s'enfuit dans la prairie, où il vécut en chassant. Je ai rencontré dans une de mes nombreuses expéditions et, ma foi, il est probable que la mort seule nous séparera.…. Mais laissons-là cette conversation, si vous le voulez bien, car je dois prendre toutes mes dispositions en vue d’une prochaine attaque. €
Quittant le marquis, Dugal alla visiter les retranchements et donner des ordres relativement à la façon dont on capturerait quelques sauvages, qui devaient, on se le rappel. le, être offerts en échange de Cerf-Agile, qu'il fallait, à tout prix, soustraire au sort affreux dont il était menacé.
Dugal rassembla les aventuriers, et, d’une voix émue, leur indiqua ce qu’ils auraient à faire.
—Cerf-Agile, dit-il paie en ce moment, par une captivité dangereuse, le dévouement et l'amitié dont il a fait preuve à notre égard; nous devons done, par tous les moyens possibles, tenter de le délivrer. Si une sortie en masse offrait la moindre chance de réussite, je l'aurais déjà ordonnée; mais, dans le cas présent, la ruse seule peut donner des ré. sultats sérieux.
—Ordonnez, dirent tous ses compagnons; nous voulons sauver ce pauvre Indien!
—Vous allez dégnger les caisses qui forment une partie du retranchement, mais sans enlever la terre qui sert d'épaulement; et cette nuit, dès que les sauvages nous attaqueront, deux d'entre vous feront tomber le léger rempart de terre; aussitôt, dix hommes que je vais désigner quitteront le combat à mon appel et nous foncerons sur les Sioux en les prenant en flanc; surtout, que ceux qui m'accompagneront ne cherchent pas à tuer; ce qu'il nous faut, ce sont des prisonniers; au besoin, deux ou trois sufliront. Aussitôt que ce sera fait, nous rentrerons dans le camp.
Dugal désigne les dix hommes qui devaient prendre
part à cette sortie, et l'on prépara le diner, afin d'être prêt à tout événement.
juand la nuît fut venue, les aventuriers se placèrent derrière le retranchement, l'oeil au guet et la carabine à la main,
Au milieu du camp, fermes et résolus, dix hommes nt groupés autour de leur chef, qui attendait avec une impatience fébrile le moment d'exécuter son généreux projet.
—Si je suis tué, avait-il dit, Changora prendra le commandement; il parle peu, mais il est homme d'action, ce qui à mon avis, est la principale qualité d’un chef.
Contre toute attente, les heures se passaient et rien n’indiquait que les Sioux eussent l'intention d'attaquer nouveau; pourtant, il était inadmissible qu'ils eussent renoncé à leur vengeance.
Les étoiles commençaient à pâlir et une vive anxiété se pcignait sur tous les visages, quand le cri de guerre des sauvages éclata à cinquante pieds du camp; presque en même temps, ils apparaïssaient devant le retranchement, en brandissant leurs tomahwaks.
Les aventuriers firent aussitôt une décharge générale, mais les balles, tirées trop précipitamment, ne causèrent que quelques blessures,
Les Indiens étaient déjà sur l'enceinte du camp; les aventuriers, le couteau au poing, se ruèrent sur eux, trouant les poitrines avec cet achamnement farouche que donne le désespoir.
Le Montréalais, en proie à une terreur folle causée par la crainte d’être scalpé, était debout sur un chariot et faisait tournoyer sa carabine autour de lui, comme une massue. C'était, nous l'avons dit, sa manière de combattre dans une mêlée. En quelques secondes, il eut fait le vide autour de Qui.
Malgré la défense énergique des aventuriers, les Sioux tenaient bon. Le sang ruisselait et les morts commençaient à
joncher le retranchement, quand Dugal exécuta sa sortie avec dix hommes,
A cette attaque aussi soudaine qu'inattendue, les Sioux se crurent cernés et lchèrent pied, mais avant qu'ils eussent battu en retraite, deux sauvages furent saisis et lancés avec vigueur dans le camp.
Vingt bras les empoignèrent pour les garotter, mais ce ne fut pas chose facile, car ils se débattaient comme des fauves pris au piège, mordant et hurlant.
Enfin, accablés sous le nombre, ils furent liés solidement et jetés contre un chariot.
Comme le jour commençait à paraître, on n'avait pas à craindre un retour offensif des Peaux-Rouges; néanmoins, un homme fut placé en sentinelle, et l'on s'occupe de ramasser les morts et de panser les blessés.
Changora avait déjà fait sa récolte de chevelures.
Le résultat de ce dernier assaut était réellement désnstreux: quatorze aventuriers avaient trouvé la mort sous les tomahwaks, et les autres étaient presque tous blessés plus ou moins grièvement.
Dès le commencement de l'engagement, le Père Joseph s'était mêlé aux combattants, emportant les blessés à mesure qu'ils tombaient. Plusieurs fois ses mains s'étaient abaissées sur les Sioux qui gisaient à terre, avec l'intention de leur porter secours, mais la gravité de la situation l'avait forcé à abandonner ces malheureux, pour s'occuper de ses amis, dont l'existence était évidemment plus précieuse.
Pourtant, il ne renonça pas complètement à son généreux dessein, et lorsque les sauvages eurent été repoussés et que les aventuriers purent se passer de ses soins, il manifes- {a l'intention d'aller relever les blessés ennemis, mais Dugal s'y opposa formellement.
—Comment! s'écria-t-il, vous voulez aller recueillir, pour les soigner, ces démons vomis par l'enfer!
—Ce sont des hommes, répondit doucement le prêtre.
—C'est possible, mais à aucun prix je ne consentirai à vous voir exposer votre vie en faveur de ces vipères.
Le Père Joseph dut se soumettre, mais ce ne fut pas sans une profonde tristesse.
—Maintenant, dit Dugal, il faut enterrer les morts, car le soleil va en hâter la décomposition.
Quatre aventuriers sortirent du camp, armés de pelles et de pioches, afin de creuser unc tranchée.
Pendant qu'ils se livraient à cette occupation, ceux de leurs camarades qui avaient survécu se tenaient sur le retranchement, prêts à tirer sur les sauvages à la moindre tentative d'hostilité.
Quand la tranchée fut creusée, les cadavres y furent étendus, amis et ennemis, sans distinction, car devant la mort les dissentiments disparaissent, et la haine fait place à l'humanité.
Au moment où un aventurier s'apprêtait à jeter la première pelletée de terre sur ces corps déjà rigides, le Père Joseph s'approcha de la fosse et récita les prières des morts, d'une voix dont la gravité triste produisit une vive impression parmi les témoins de cette scène si grandiose dans sa simplicité.
Les prières terminées, le prêtre leva le bras et bénit les morts en traçant dans l'air le signe de la rédemption, tandis que les aventuriers, tête nue et le front courbé, admiraïent cet homme qui personnifiait si bien la charité et le pardon.
La tranchée fut alors comblée, et tous se retirèrent dans le camp.
Le Pare Josoph #'approoha de la fouse,