CHAPITRE IV
Sauvé !
Après le première attaque, les Sioux avaient regagné précipitamment les bois, en proie à une rage folle! Lorsque Changora et Cerf-Agile s’élancèrent à leur suite pour scalper les morts, des cris de fureur ébranlèrent les airs; aussi fut-ce avec une véritable joie qu'ils virent le jeune Pied-Noir s'aventurer jusqu’à la lisière du bois où ils s'étaient réfugiés.
Sans se soucier des balles qui pouvaient leur être envoyées par les aventuriers, plusieurs bondirent sur Cert- Agile et l'emportèrent avec la rapidité du tigre s'enfuyant avec sa proie.
Les Peaux-Rouges les attendaient à peu de distance, et lorsqu'ils les eurent rejoints, toute la troupe s'enfonça plus avant sous les arbres.
Cert-Agile fut attaché au tronc d'un pin, et ses ennemis l'entourèrent en l'accablant de menaces et d'injures, mais il ne leur répondit que par un froid mépris. Certain de mourir, il s'était de suite résigné à sa mort, avec ce fatalisme qui caractérise les Indiens.
En ce moment suprême, il ne songeait qu'à une chose : endurer les plus horribles tortures sans qu’une plainte sortit de ses lèvres, afin que ses bourreaux ne puissent dire qu'un Pied-Noir était mort en lâche.
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Après s’être livrés pendant quelques minutes à cet exercice, les Sioux s’éloignèrent de quelques pas, et les chefs s’assirent pour délibérer, non sur la mort du prisonnier, car elle était résolue par le fait même qu'il était en leur pouvoir, mais bien sur la manière dont on règlerait son supplice.
La délibération ne fut pas longue; les sauvages allumi rent un feu près du Pied-Noir qu'ils entourèrent afin de ne pas perdre de vue un seul détail de son agonie.
Quand toute la troupe fut rangée autour de lui, un profond silence régna dans l'assemblée.
Cert-Agile vit alors que deux guerriers préparaient des éclats pointus de racines de pins; il savait que c'était pour les lui enfoncer dans la chair et les allumer. Un Sioux attisait le feu afin de préparer des tisons enflammés, et ses compagnons passaient leurs doigts sur le tranchant de leur tomahwak pour voir sil avait le fil, ou s’assuraient que leur couteau n'était pas retenu dans sa gaîne; tous semblaient impatients de commencer leur atroce besogne.
Les sauvages ont coutume, en pareilles occasions, de mettre à l'épreuve la force morale de leur victime, dans l'espoir de lui arracher quelques signes de peur. Cerf-Agile connaissait cet usage, aussi ne fut-il nullement ému en voyant plusieurs guerriers se placer devant lui, à quelques pas, en brandissant leur tomahwak; leur but était de le lancer de manière qu'il s'enfonçât dans l'arbre après lequel était attaché l’Indien, mais sans le toucher.
Cet exercice est si hasardeux que les chefs ne le permettent qu’à ceux dont ils sont sûrs, car un tomahwak mal dirigé peut tuer le patient et priver les spectateurs du plaisir qu'ils attendent.
Un jeune sauvage, renommé pour son adresse, commença le jeu. Après avoir pris différentes attitudes pour se donner de l'importance, il langa son tomahwak qui, mal dirigé, passa à peu de distance de la joue du prisonnier, et s'enfonge dans un arbre qui s'élevait un peu plus loin.
C'était un coup manqué; un ricanement général l’ac-
eo Las ŒEROMEURS D'OR DES ROCENUERS
cueillit, mais il s'éleva aussi un murmure d'admiration, quand on vit la fermeté avec laquelle le Pied-Noir avait attendu le coup.
La tête étant le seule partie de son corps qu'il pût remuer, on s'attendait à le voir la tourner d'un côté ou de Vautre pour éviter le coup, ce qui aurait autorisé les sauvages à lui en faire un reproche et une honte. 1 les désappoin- £a par une force de volonté qui rendit sa tête aussi immobile que l'arbre auquel il était attaché. I n'employa même pas l'expédient ordinaire, qui consiste à fermer les yeux, pour ne pas voir le menaçante trajectoire que décrit l'arme.
Un autre guerrier succéda au premier. I prit son aplomb et, portant rapidement un pied en avant, lança son tomahwak. Cerf-Agile vit arriver l'arme en tournant et pensa qu'elle lui apportait le coup de la mort. L'instrument fatal ne le toucha pourtant pas, mais il fa la tête à l'arbre en s’y enfonçant avec une touffe de ses cheveux,
‘Un troisième entra defs l'arène, car c'était une véritable lutte d'adresse; il lança son tomahwak, qui partit en tournoyant et se fixa dans l'arbre, après avoir effleuré la joue du jeune Indien, dont le visage gardait toujours son impassibilité méprisante,
Les Sioux ne pouvaient s'empêcher d'admirer le stoï. cisme de leur victime, et ils allaient passer à un autre genre d'exercice, quand le Corbeau eut une inspiration.
Faisant cesser le jeu du Tomahwak, il se retira un peu à l'écart avec les chefs, et leur soumis son idée.
Tous ayant asquiescé à la proposition qu'il leur avait faite, il ordonna qu'on coupêt les liens du prisonnier, mais en l'entourant de manière à l'empêcher de prendre la fuite.
Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles, mals l'ordre fut néanmoins exécuté.
Cerf-Agile s'avença au milieu du cercle de ses ennemis, et se campa fièrement le pied droit en avant ot le bras croisée.
Cert-Agfe ne détourne pes même la tète.
Son costume se composait d’une peau de daim qui lui serrait la taille et descendait jusqu’au genou, son buste vigoureux se dessinait dans toute la beauté de ses lignes sculpturales.
Imposant silence à sa haine, le Corbeau l'appela le sourire sur ses lèvres et prit la parole en ces termes:
—Pourquoi mon frère at-il pris le parti des Faces- Pâles? 11 est, comme les Sioux, un enfant du Grand-Esprit, et c'est avec’eux qu'il devrait marcher dans le sentier de la guerre.
Ne recevant aucune réponse, il reprit, toujours souriant :
—Mon frère est jeune et son inexpérience est seule coupable; les Sioux ont ie coeur grand: ils sont prêts à pardonner. Si le Cerf-Agile le veut, il peut sauver sa chevelure et éviter les tortures qui l'attendent. Qu'il s'engage à nous introduire dans le camp des Visages-Pâles en nous en facilitant l'entrée, et il est libre. Eh bien, mon frère ne men tend:il pas?
Le Pied-Noir se redressa, et un éclair de fierté ft étinceler ses yeux noirs, puis il dit d'une voix mordante:
—Les oreilles de Cerf-Agile sont ouvertes pour entendre les paroles d'un guerrier, mais elles se ferment lorsque retentissent les hurlements d’un chien.
Et sans paraître entendre les cris de colère qu'il suscita par sa réponse, il promena autour de lui un regerd dédaigneux.
Le Corbeau était trop astucieux pour abandonner son projet aussi se contenta-t-il de dire:
—Liez le prisonnier il a jusqu’à demain pour réfléchir.
Cerf-Agile fut aussitôt ligotté et couché à terre, et cha cun s’écarta sans plus s'occuper de lui, le Corbeau ayant recommandé qu'il ne lui fôt fait aucun mal.
Les Sioux savaient parfaitement que les aventuriers ne les attaqueraient pas, car, pour cela, À leur eût fallu soetir du camp qui faisait leur force; mais ils pensait aussi que,