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Aubry à son compagnon, —que j'ai appelé il y ajuste un mois?
— Je ne sais si tu m'as appelé, — répondit Romain.
— le bruit de la mer m'a empêché d'entendre mon nom,
— je sais seulement qu'un homme venait grand train de mon côté, et, de peur que ce ne fût un autre que toi, je me jetai k la nage entre deux vagues et j'allai me cacher derrière la roche de Cauquet, — Là, j'étais bien sûr que l'on n/avait perdu de vue.
Aubry se reprocha intérieurement la superslitieuse faiblesse avec laquelle il avait cru d'abord à une apparition surnaturelle.
Mais il n'en parla pas à Romain.
Les deux hommes gagnèrent le Banc des Fontaines et montèrent la brinque de galet qui se trouve en face la Cavée à Aubry.
Là ils s'assirent et Romain pour satisfaire à la curiosité de son compagnon, raconta comment il s'était installé dans la falaise. •
— J'avais entendu parler à des fraudeurs, — dit-il, — d'une excavation qui se trouvait dans la falaise, au dessus du Bauc des Fontaines, à une hauteur de cent ou de cent cinquante pieds, et dont l'entrée n'était visible ni de la mer, ni du haut de la falaise.
» On y pouvait cacher, — ajoutaient-ils, — une bonne quantité de marchandises de contrebande.
» La nuit qui suivit le départ des conscrits, je me munis d'une corde neuve de cent brasses au moins et d'un fort pieu, bien pointu par un bout.
» Je montai sur la falaise, à l'endroit qui donnait directement au-dessus du Banc des Fontaines.
» J'enfonçai mon pieu dans la terre, à l'aide d'une grosse pierre que je trouvai sur les lieux.
» J'attachai ensuite le double de ma corde ^ mon pieu
LB TftOO A ROMAIN SSo
et, par le moyen de ma grosse pierre, j'envoyai les deux bouts en bas de la falaise.
» Cela fait, je courus descendre à la vallure de Bénouville, et, parvenu à l'endroit où nous sommes, je trouvai mes deux bouts de co de qui pendaient le long de la roche.
» Je saisis celte corde, j'attachai mon pic à ma ceinture, et, grâce à mon agilité, je me hissai en peu de temps au lieu désigné par les fraudeurs.
» Ils ne m'avaient point trompé.
» Je trouvai là une caverne assez agréable et qui ne demaudait que bien peu de travail pour devenir une habi!ation fort commode.
» Je lâchai un'bout de ma corde, — je tirai sur l'autre et j'ornai ainsi ma nouvelle demeure d'un meuble de cent brasses de long.
» J'ai assujetti cette corde à un autre pieu, placé à rentrée de ma grotte, et elle me sert d'e calier pour ihonter et pour descendre.
» Pendant une quinzaine de jours, je travaillai avec acharner. ent, à l'aide de mon pic, à élargir et à orner ma demeure, et j'ai to jours à ma disposition les moyens d'empêcher qu'on me donne un assaut, car j'ai laissé à ^Ventrée de la grotte tous les débris de roche que j'ai retirés de la voûte et des parois, et ils me serviraient de mitraille si l'on cherchait à me dénicher.
» Petit à petit mon père m'a apporté les principaux instruments dont j'avais besoin pour faire ma cuibine, et quelques bottes de paille qui sont devenues n;on lit.
» Je paâse fort bien mou temps et je ne m'ennuie jamais.
» 1^ ncH, je vais à la pèche.
» Le jour, je veille quand la marée est basse, et je uors quand les passeux bont fermés, — ou bien je m'oc^
^^^ tti TIlÔO A ftOMAm.
cupe k écrire, rar je tiens compte jouï" par jour des moindres incidents de ma vie moitfé ^uterr.ine moitié aérienne.
» Mon père fa prié de Tm'apporter «ufelquéfôis àfipain SI tu 38 cette complaisance, comme je n*en doute pas, lu déposeras ce pain, par terre, contre cette grosse roclie que tu vois en face de nous.
» C'est là que mon père a l'babitude de cacher <* qu'il m'apporte, en ayant soin de Je recouvrir d'un peu de galet, — mais cette précaution n'est guère utile, car aucun pêcheur ne connaît et ne visite ce treu-là.
» Voilà, mon cher ami, de quelle fnçon je vis, à une centaine de pieds au-dessus du niveau de la mer.
» Maintenant tu sais mon histoire toute entière.
» Je suis sûr qu'elle est entre bonnes mains, car je te connais pour un ami.
» Je ne te propose pas de monter chez moi, — l'escalier n'est pas assez facile, mais je te prie de m'alteodre un instant ici...
Romain avait à peine achevé de parler, qu'il saisît une corde qui tombait verticalement du haut du rocher, et que, sautant d'abord sur un mamelon de la falaise et grimpant ensuite avec une agilité prodigieuse, il franchit en quelques secondes une espace énorme et il disparut.
Pierre Aubry avait a peine eu le temps de réfléchir sur l'horrible danger que courrait son compagnon si la corde venait à se rompre, quand il le vit redescendre plus vite encore qu'il n'était monté.
— 11 y a cela d'agréable dans une maison comme la mienne, — dit Romain en riant, — qu'on n'a jamais peur 4le perdre la clef, ni besoin de frapper à la porte..
Tout en parlant, il lira de sa chemise une bouteille qu'il déboucha et qu'il présenta à Aubry en lui disant ;
— Goûte ceci, c'est du vin d'ermite ! . . .
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Les pêcheurs ont l'habitude de boire a môme la bouteille.
Âubry ne se fit pas prier.
II approcha de ses lèvres le goulot de la bouteille et il oe la rendit à Romain qu'âpre s avoir épuisé, en deux ou irois gorgées, une bonne partie du. liquide.
— Comnaenl le trouves-tu ?
Aubry fit claquer sa langue.
— Excellent! — fit-il ensuite.
— N'est-ce pas?
— Où diable t'es-tu procuré ce vin-là?... je parie que le commissaire de la marine n'en boit pas de meilleur...
— C'est aux gros vents que je le dois...
— Gomment celai ?
— 11 n'y a pas encore quinze jours que ma cave est garnie de ce précieux liquide. — Un soir, j'allai à la llamèqîie, — je fus assez heureux pour trouver ce petit bùnDieu,.. (1) — C'est à celle trouvaille que je dois le plaisir de pouvoir rrgaler un ami... — compte bien que conserverai ce vin pour les jours où tu viendras inc voir...
Aubry tendit la main à Romain qui la prit et qui la serra.
(1) Nom que donnent les pécheurs U de petits barils qui peu- >!ent contenir douze k quinze litres.
vu
Déeoaverte.
— Vuici, dit Aubry après avoir achevé la bouteille, — Voici qu'il commence à faire jour par le uord, et les portes vont bientôt se fermer... — mon retard pourrait te compromettre, — je pars.
— A demain, — dit Romain.
— A demain, — répondit Aubry.
Kt, tandis qu'il se dirigeait vers les passeux des fontantes, Romain s'elancait dans l'espace qui le séparait de Sun trou.
l)e retour daus sa demeure aérienne, notre pêcheur alluma du feu, — prépara son repas, — le prit et se jeta sur les bottes de paille qui lui servaient de lit.
Nous avons déj:i dit qu'il ne veillait jamais quand les psseux étaient fermi s.
Trois ou quatre heures de sommeil le reposaient assez pour lui permettre de retourner à ses occupations journalières.
Celle \ie n'était pas sans attraits pour un p cheur" fel <*ueRoi:;;iin.
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SouYent il avait le plaisir de contempler ces nuées de poissons qui viennent frétiller le long de nos côtes, et qui, bien que l)eaucoup plus rares aujourd'hui, n'en offrent pas moins encore quelquefois le sujet d'une véritable pêche
miraculeuse.
Chaque soir il assistait au coucher du soleil, qu'il voyait descendre d'un ciel embrasé, pour se noyer dans une mer
de feu.
Dans les jours de tempête, il était le seul témoin des
convulsions des vagues en furie, incessamment foudroyées. et qui semblaient, par leur choc, ébranler la falaise jusque dans ses profondeurs.
Un temps assez long se passa sans que Romain eût autre chose à noter que des grands vents, des orages, et les visites de Pierre Aubry.
Il pensait souvenUàson ami le mendiant dont U ne recevait aucune nouvelle.
Un jour, cependant, le tacleur rural vint apporter au père de Romain une lettre adressée h son fils.
Mais le vieillard, craignant toujours qu'on ne lui tend I quelque piège, crut prudent de ne pas accepter.
— Hélas 1 — répondit-il au facteur avec de feintes larmes, — j'ai tout lieu de croire que celui à qui s'adresse cette lettre n'est plus au nombre des vivanîs !...
Cependant on ne parlait plus de Romain à Étretat.
Comme tant d'autres il était complètement oublié, mais l'heure de sa résurreclion approchait.
Lorsque soufflent les grands vents du sud-ouest ou du nord-ouest, qui rendent la mer houleuse et dure, les pécheurs au rocher ont l'habitude, avant de commencer leur marée de pêche, de visiter la ligne de la pleine mer, dans l'espoir de trouver quelques débris jetés par la mer
sur les bords. ^ :, *
Un jour le père Brindel , qui était du nombre des pê-
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cheurs qui visitaient la plage, s'arrêta sur le banc des foiiUines, pour attendre que la marée, en se retirant, lui livrmît de passer de l'autre côté.
il était assis sur une roche et fumait tranquillement sa pipe, quand il entendit un léger bruit qui semblait venir du ciel.
Il leva la tête, et ne fut pas médiocrement surpris de voir, à une centaine de pieds de haut, un homme qui tenait entre ses mains le bout d'un cordags, et qui se disposait à s'en servir pour descendre.
A la vue du pêcheur, cet homme rentra précipitamment da.js une excavation de la falaise.
Le père Brindel avait parfaitement reconnu Romain.
Hàt(jns-nous d'ajouter qu'il ne parla de cette mystérieuoe circonstance qu'à deux ou trois amis intimes et en leur faisant promettre le plus grand secret.
Un autre jour, — ou plutôt une autre nuit — l'équipage (l'un petit bateau de pêche avait vu de la lumière au milieu de la falaise, dans la direclion du banc des fontaines.
Ces pêcheurs ne crurent pas mal faire que de raconter ce qu'ils avaient vu.
On en parla beaucoup.
D'un autre côté , ks amis du père Brindel avaient bavardé.
Une foule be- bruits et de rumeurs se répandirent dans le pays.
Ces bruits finirent par éveiller l'attention de l'autorité.
On prit les mesures nécessaires pour s'assurer si efifeclivement Romain était caché dans la falaise.
On observa — on veilla jour et huit.
Bientôt les soupçons se trouvèrent changés en certitude.
Romain était parfaitement au courant de ce qui se disait à son sujet dans le village.
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Il se doutait bien qu'on essayerait de le dénicher, et il se mit en mesure de répondre à la force par la ruse.
L'aulorité locale, représentée parle maire d'Étretat, par le capitaine Gentil, commandant la milice, et par le lieutenant de la douane, se rendit chez le père de Romain.
Les trois fonctionnaires avertirent le vieillard du sort rigoureux qui serait réservé à son fils s'il ne se constituait pas volontairement prisonnier.
Le vieillard ne répondit que par ses larmes. . Mais il s'adressa intérieurement à Dieu, et, dans une fervente prière, il le supplia de le prendre en pitié et de veiller sur Romain qui n'était coupable que d'un excès de piété filiale.
Le capitaine Gentil et le maire écrivirent à qui de droit.
La réponse ne se fit pas attendre.
Elle était explicite et renfermait Tordre de se saisir, à tout prix, du réfraclaire.
Le même jour où l'ordre en question arriva, le capitaine fit prendre les armes à une douzaine de canonniers et à une partie de la brigade de douane et, se mettant à la tête de cette petite troupe, il gravit la côte avec eux et descendit la vallure de Bénoiiville afin d'aller assiéger Romain.
Une fois arrivé sur les lieux , le capitaine cria : — halte !
Un brigadier de la douane s'approcha de lui d'un air assez narquois et lui dit : '
— Capitaine, est-ce que vous comptez ordonner l'assaut?...
— Hais, sans doute, — nous ne sommes venus que pour cela.
— J\t, hcra-ce pour aujourd'hui?...
— C rlaii'eajoiil.
— Ah ' fort bk'fi — c'est qu'il me semWe que quelque chose a été oublié.
— Quoi doîMî?
— Des ailes de Marnes ou de Corneilles pour monter là-haut... -
Le capitaine lit la grimace.
-- Diable ! — dit-il — je n'avais pas pensé à ça L..
— Vous voyez...
— Mais, avec de bonnes échelles, on viendra à bout d'escalader la falaise.
-^ Où sont-elles, ces échelles, capitaine?...
— A Étraat, pardieu!... — répliqua l'officier de fort mauvaise humeur— nous reviendrons demain...
Le brigadier retourna à son rang eu riant sous cape de la rare imprévoyance de son supérieur, et ce dernier s'apprêtait à commander :
— Portez armes! — présentez armes l — armes bras ! — demi tour à droite, — par le flanc droite î... - arche!...
Mais il se ravisa aussitôt et ne voulut pas avoir perdu son temps et sa promenade!
11 résolut de faire connaître à Thabitani du rocher le motif de sa visite.
En conséquence 11 commença j)ar lirer hors du fourreau son sabre inoffensif et, l'agitant au-dessus de sa tête, de l'air du monde le plus belliqueux, il grimpa sur le banc des fotitalnes, aussi haut qu'il lui fut possible d'atteindre, puis, se servi nt de ses deux njtins comme de porte-voix, alin de se mieux faire entendre, il prononça ou plutôt il cria la formule suivante :
— Romain 1 au nom de la loi, je vous somme de vous rendre à l'instant même et sans résistance.
Trois fois de suite il prononça les mêmes paroles.
Trois fois de suite l'écho seul répondit à sa voix.
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il fallait se décider à partir, sans avoir obtenu le plus léger résultat.
Le capitaine Gentil donna donc Tordre du départ en se promettant bien d'être plus heureux le lendemain.
Romain avait entendu à merveille la sommation qui venait de lui être adressée.
Mais il n'avait fait qu'en rire.
Du haut de son. observatoire il s'était bien vite aperçu que ses adversaires ne se trouvaient point en mesure de le venir attaquer.
Après leur départ, il dîna et passa en revue ses différents moyens de défensQ.
Ensuite il adressa à Dieu une prière fervente et il se sentit parfaitement tranquille, car la prière donne du cœur et ranime le courage dans l'adversité.
La nuit descendit au ciel, lumineuse et étoilée ; — Romain en tira un favorable augure.
Il passa quelques heures à pêcher et à monter dans sa grotte des tourteaux et des homards, au lieu de les laisser au réservoir.
Il contempla ensuite, avec une sorte d'extase, cette partie splendide du firmament qui lui laissait voir la voie lactée, la grande ourse et l'étoile polaire.
Enfin le sommeil vint l'avertir qu'il lui fallait quitter cette contemplation pour |frendre un peu de repos.
Il s'endormit.
Pendant son sommeil il eût un songe.
Il lui sembla qu'un être au doux visage et aux grandes ailes blanches, bon ange ou bon génie , venait le visiter.
Cet esprit bienveillant lui parlait d'une voix mélodieuse.
U l'exhortait à agir avec prudence et sagesse pendant
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le Jour qui allait suivre, et à respecter la vie d'hommes qui, aux yeux de Dieu et à ceux de l'État, valaient mieux que lui...
Ce rêve avait un si étrange cachet de réalité qu'à son réveil Romain se demanda si ce n'était qu'un songe — ou si c'était une vision venue d'en haut.
Quoi qu'il en soit, le songe ou la vision laissèrent dans son esprit des traces profondes: et ineffaçables.
Mais le soleil se levait derrière les falaises — la mer baissait — et le temps manquait à Romain pour la réflexion, c^r l'ennemi allait sans doute bientôt arriver.
Le pêcheur fit sa prière du matin.
Une heure après ce moment, la marée était complètement descendue et le f osseux des fontaines offrait une voie facile.
Pour la première fois sans doute, depuis la naissance da monde, le bruit belliqueux d'un tambour se fit entendre sous les falaises dont les échos répétaient le son d'une façon bizarre.
L'ennemi approchait.