‹ Les Chevaliers du Lansquenet (volume 2)Chapitre 16 sur 33 · LE T:.OU A ROMAIN · texte numérisé non relu

LE T:.OU A ROMAIN

grotte et que sans doute en ce moment Romain était occupé à l'éteindre.

On fit part de cette supposition au capitaine.

Il hocha la tète, -- il réfléchit longtemps, et, après une mûre délibération, il déclara qu'il regardait comme loutà fait impossible que le simple choc d'une bnlle ait mis le feu chez Romain.

On s'aperçut alors seulement que le bout de la corde avait été brOlé, ce qui avait causé la chute de l'échelle.

Ceci expliquait parfaitement bien cette fumée que les assiégeants avaient aperçue au momeni où ils cessaient de tirer.

Il fallfU se décider à rejoindre Élretat, avec la moitié des hommes de l'expédition, tandis que l'autre moitié occuperait les deux postes indiqués par le chef.

Le capitaine ne voulut cependant pas laisser sur le terrain les débris, gages de sa défaite.

il ordonna de ramasser, ou plutôt il ramassa lui-même les morceaux d'échelle et le bout de corde.

Tandis qu'il se livrait à celte désagréable occupation, il avait grandement peur d'une nouvelle, nûtraille. '

Mais rien ne tomba.

Uien, du moins, qu'une grêle ironique de pelures de pommes de terres et de queues de poireaux.

Romain faisait sa soupe!...

Le capitaine Gentil avait quitt(^ ^etai, tout bouffi d'orteil de commander une expédition aussi importante que celle dont il avait la direction.

Conduire cinquante hommes contre un seul, il y avait 1^ en effet, matière à s'enorgueillir!...

Et, maintenant, il lui fallait revenir l'oreille basse et tout couvert de poussière et de honte! ... — Franchement D'y avait-il pas de quoi se jeter la tête la première, du baut de la falaise!...

Mais le capitaine Gentil tenait à la vie.

Voyons, cependant, ce qui se passait pendant ce tempslà dans la demeure aérienne et souterraine du pêcheur.

Romain, dans un but que sans doute nous connaîtrons bientôt , s'occupait à mettre en bon ordre tout son petit mobilier.

Il fit différents [laquets.

11 mit dans un sac de toile cirée une liasse de papiers, et il s'apprêtait à y joindre un petit Christ, mais une réflexion l'arrêta.

30 k LB T.iOO A ROMAiN.

Il posa d'abord ce Christ devant lui, — il s'agenouilla et pria.

Sa prière étant achevée, il baisa le Christ et le réunit aux autres objets contenus dans le'sac de toile cirée.

Ces préparatifs étant achevés, il regarda longuement la mer qui se brisait avec force sur le rivage, et il dit tout haut :

— La marée les chasera bientôt!... les portes vont se fermer pour eux et s'ouvrir pour moi!...

Redescendons cependant sur le banc des fontaines, et voyons ce qui se passait.

À mesure qutt la marée montait,*^ à mesure que chaque flot venait jeter son écume un peu plus haut que celui que l'avait précédé, le poste placé par le capitaine Gentil, avait reconnu l'impossibilité de tenir dans la cave à Auhry,

Canonniers et douaniers furent forcés de revealr sur leurs pas pour aller se poster dans une autre excavation de la falaise, qui offrait une sûreté complète, à cause de sa position au-dessus du niveau des pleines mers.

Les vingt cniq hommes du poste se trovèrent donc forcés de rester dans ce trou pendant les deux heures que la mer les y tenait enfermés.

Cependant la nuit tomba et étendit sur les grèves et sur les falaises son manteau de ténèbres épaisses.

On était bien certain que, si on ne pouvait retourner au-dessous du trou à Romain, celui qui habitait ce trou ne pcuvait pas davantage pa^^ser sans être vi ou sans s'exposer à une mort à peu près-certaine

La vague, en se retirant, ne faisait que découvr r par intervalles uu chemin qu'on ne pouvait tenter de suivre saUd démence, car, de sei onde en seconde, la pla^e etail

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recouverte par des vagaes écumaDtes et d'une force :erri« ble, qui c'aurait pas laissé le temps de franchir un espace de cinq ou six pas, sans être enlevé violemment et bris ! contre les écueils.

Enfin la mer se retira comme d'habitude et laissa la plage libre et belle.

Le poste franchit alors le périlleux détroit, et reprit sa position dans la cave à Aubry.

\jQ reste de la nuit s'écoula sans amener le moindre in* cident digpe de trouver place en ce récit.

Seulement, au bout de dix heures, il fallut de nouveau lever le siège, comme on l'avait fait la veille au soir.

Le jour parut.

Le capitaine Gentil et le lieutenant de la douane revinrent trouver leurs soldats et demandèrent un rapport sur ce qui s'était passé pendant la nuit.

On leur donna les détails insigniflants que nous avons avons rapportés plus haut, et on leur affirma que personne n'avait passé.

Lp capitaine Gentil se frotta les mains et dit :

.— Âh! mon gpillard!.. mon gaillird!.. nous te tiendrons bientôt!..

Au moment où la mer commençait à descendre, on vit arriver, du côté de la vallure de Bénouville, un vieux pêcheur qn'on appelait le p^re Gérôme.

I' portait, comme d'habitude, sa manne sur l'épaule et sa gaffe à la main.

Il arriva, sans hâter son pas, Jusqu'au près du poste.

— Eh bien ! mon capitaine, — dit-il, y a-t-il du uouveai?.. aurez-vous bientôt Romain?..

— Oui, parbleu ! — répondit le capitaine, — ça ne peut

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pière tarder maUitenaDt, — il est imi ossible qu'il ait làhaut des proTisions pour bien longtemps, et, quand il se ▼erra tout à fait affamé, il se rendra.

-:- Pourquoi donc que tous n'envoyez pas tout bonnement quelqu'un pour causer un peu avec lui et lui faire comprendre ça tout de suite?..

— Envoyer quelqu'un ?.. — répéta le capitaine.

— Oui.

— Où donc?

— Là-haut, à son trou...

— Et, comment voulez-vous qu'on y arrive, père Cérôme?..

— Au moyen d'une corde qu'on amarrerait en haut de la falaise.

— Et, s'il coupe la corde?..

— Dame!., c'esi une chance...

— Et, s'il se défend, — s'il éventre à coups de gaffe, ou s'il assomme à coups de pierres le parlementaire?..

— Dame! ça se pourrait bien tout de même...

— Je suis sûr que pas un de mes hommes n'y voudrait aller!..

Ganonniers et douaniers furent en effet unanimes pour déclarer qu'ils refuseraient de tenter l'ascension.

— Vous voyez, dit le capitaine.

— Eh bien ! — répliqua le pêcheur, — qu'est ce que ça prouve?., que c'est tou<; un tas de capons, voilà toat...

L'officier se récria.

Gérôme reprit.

— Et, la preuve, c'est que j'irai bien, moi...

— Vous, père Gérôme !..

— Oui, moi qui vous parle.

— - Eh bien! alors, allez-y.

— Seulement, je ne veux pas qui soit dilquej'aami ' risqué ma peau pour rien...

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— Vous voulez qu'on VOUS donîie quelque chose ?... -Oui.

— Quoi?— parlez, père Gérôme...

— D'aboni, je veux un petit écu...

— Vous l'aurez, — et ensuite?...

—Ensuite, il faut qu'on me prête une couple de pistoets, afin de pouvoir me défendre, si Romain n'entendait pas la raison...

— C'est trop juste, — on vous donnera des pistolets, — mais, jamais, au grand jamais, père Gérôme, vous ne viendrez à bout de monter là-haut...

— Vous croyez Ça, capitaine ?...

— Ma foi, oui...

—Et, pourquoi donc ?...

— Dam I vous n'oies plu3 de îa première jei:nesse... —C'est vrai, — soixante-cinq ans, \ienoe la Saial-M -

chcl, — m is ça n'y fait rien, —j'ai été mousse et matet lot dans la marine de l'État et j'ai encore des muscles solides, — vous verrez que j'arriverai...

Lo capitaine expédia tout aussitôt un homme au poste qui se trouvait en haut de la falaise.

Cet homme portait l'ordre d'enfoncer un pieu et d'amarrer à ce pieu un cordage qui descendrait jusqu'au banc des fontaines

Ou se souvient que tel avait été le moyen employé par Romain, la première fois qu'il avait voulu se hisser à sou trou.

Une fois les préparatifs ai'hevés, le père Gérôme ajusta une ceinture autour de ses reins,— mit les pistolets dans cette ceinture, ~ saisit le bo t de la corde et commença à grimper péniblement.

Gérôme avait dit vrai.

Malgré son âge, sa vigueur était encore surprenante.

Jl avançait teniemtnt, mais il avançait.

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Enfin, il parvint à la hauteur du trou à Romain.

Tous les regards le suivaient avec épo?ivante. — Tous les cœurs battaient, — tous les esprits étaient émus.

On tremblait pour la vie du vieillard.

A chaque instant on s'attendait à voir la corde coupée ou brûlée, et un cadavre mutilé rouler le long de la falaise et rebondir, brisé, snr le galet.

Enfin Gérôme posa le pied sur une anfractuosité du roc et disparut.

Il était arrivé.

Pendant une ou deux secondes, chacun pensa qu'on allait entendre la double détonation de ses pistolets...

Rien de tout cela n'arriva.

Au bout d'un instant, le pêcheur reparut au bord du trou et cria :

— Le nid est vide!... l'oiseau s'est envolé!...

Qu'on juge de l'effet que durent produire ces paroles.

La consternation la plus profonde régna parmi les soldats. — • La fureur se peignit en traits de feu sur le visage des chefs.

On essaya de douter d'abord de la bonne foi du vieux pêcheur. —On chercha à se persuader qu'il voulait favoriser l'évasion de Romain en rendant la surveillance moins active.

Mais quand on le vit redescendre et affirmer sous serment que le-trou était vide, on fut bien forcé de commencer à le croire.

Un douanier excité par les promesses du capitaine Gentil, se décida à monter à son tour.

Son témoignage vint confirmer celui du vieillard.

Le doute n'était plus, désormais, ni possible, ni permis — il fallait se rendre à la désolante évidence.

Le plus désespéré de tous éta-t le capitaine Gentil.

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II avait juré sur son épôe vierge, qu'il s'emparerait On fugitif, mort ou vif.

Et maiutenant. il ne savait pas même ce qu'il était devenu i...

Âh ! pauvre capitaine Gentil ! . ..

Le bruit se répandit bien vite au village que Romain D'élaii plus dans sou trou.

Une quantité de curieux accoururent alors sur la plage —moins pour s'assurer que Romain avait effectivement

disparu que pour s'égayer un peu sur le compte des canon niers et de leur capitaine.

oa cuit BoBuio.

Voilà où en étaient les choses quand un vieille femme arriva tout éplorée sur ta plage.

C'était la tante de Romain.

— Ah! malheureux! —cria- iroUe, — malheureux que vous êtes!... vous l'avez tué!... vous avez tué mon pauvre Romain qui n'avait jamais fait de mal, ni à vous, ni à personnel... ^

Tout en parlant ainsi, elle sanglotait amèrement et laissait pendre sur ses épaules les longues mèches de ses cheveux gris.

Ensuite elle ramassa sur le galet une paire de gros sabots.

— Ces sabots appartenaient à Romain, — dit-elle, — le malheureux garçon s'est noyé cette nuit, et c'est vous qui êtes cause de sa mort !...

Et elle pleurait avec un redoublement d'amertume. A la vue de cette vieille femme tout en larmes, les officiers et les soldats ne purent s'empêcher de s'adresser

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iolérieurement les mêiiies reproches que la tante de RomaîD leur adressait tout haut.

Ils s'accusaient d'être en effet la cause de la mort du pêcheur.

Mais il était trop tard et rien au monde ne pouvait désormais modifier quelque chose aux événements accomplis.

11 devenait inutile de monter plus longtemps la garde sous la falaise. — On reprit donc tristement le chemin du village.

La nouvelle de la mort probable de Romain r pandit dans Éiretat et dans toute la vallée un véritable chagrin.

Mais on finit, au bout de quelque temps, par oublier le pêcheur comme on eu avait oublié tant d'autres et l'on se mit à s'occuper beaucoup de la paix, qui, selon toute apparence, n'allait point tarder à être conclue.

Enfin le jour tant souhaité arriva.

Un nouveau soleil se leva sur la France, — Napoléon, écrasé par le nombre de ses ennemis, fut obligé de s'avouer enfin vaincu, et, eu même temps que la paix, une amnistie générale fut proclamée pour tous les réfractaires.

Un matin on vit arriver à Étretat un pêcheur, — la mânue sur le dos et la gaffe à la main.

Ceux qui le rencontraient poussaient à sa vue un cri de surprise et de joie.

Ce pêcheur était Romain.

Les canonniers et les douaniers ne pouvaient en croire leurs yeux, — ils entouraient le revenant qui riait beaucoup de leurs exclamations d'étonnement.

Le dimanche suivant, afin de bien prouver à tout le monde sâ résurrection, il se rendit à l'église à une heure très-avancée de la messe, et il eut soin de se placer dâ//5 un endroit où. il était en vue de tout le monde.

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Le soir il alla à la promenade dans la passée, 11 dansa en rond avec les filles et les garçons du village et il chanta lui-même sa chanson.

Retournons cependant en arr ère, et voyons ce qu'était devenu Romain pendant cette nuit qui passait pour avoir été la dernière de sa vie.

Le pêcheur, aif moment où la pleine mer venait de mettre en fuijte ses gardiens, descendit de sa demeure aérienne en emportant sur son dos une partie de son bagage.

Son mobilier, quoique peu important, le mit dans la nécessité de faire plusieurs voyages consécutifs.

Au dernier, il cappela le double de sa corde au pieu d'entrée de sa grotte el il descendit.

Une fois en bas, — le cœur serré el les larmes aux yeux, - il lâcha un bout de la corde, tira sur l'autre et rompit ainsi tout moyen de communication avec sa chère demeure.

t^iisuite, il s'élança k la mer et traversa trois fois de su te à la nage l'espace qui le séparait des éboulements de Yaudieu.

Après le troisième voyage, il s'assura qu'il n'avait rien oublié et il mit en sûreté tout son bagage en le cachant dans un creux de la falaise et en le recouvrant de galets.

I^nsuite il côtoya la falaise et gagna la vallure de Bénouville dont nous avons parlé bien souvent.

Il savait qu'une bonne partie de la brigade de la douane devait être en faction à l'issue de cette vallure.

H courait donc un véritable péril en passant à côté du poste, mais le mal était sans remède,

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Romain monta doucement et avec des précaoti^ms infiBîes, car un cailloux roulant sous son fied et tombant de rocher en rocher aurait suffi pour donner f é¥âl.

ArrîTé en haut, il s'arrêta et prêta l'oreille.

Il n'entendit .aucun bruit suspect et il supposa que tout le poste dormait et que l'homme de garde avait succombé lui mène au sommeil ou était allé allumer sa pipe.

Il passa donc auprès du corps de garde, marchant i a pieds, retenant son haleine, — et, ce mauvais pas une Cois franchi, il s'achemina le plus vile qu'il put ve s ËtreUt.

La nuit était Sort noir, ^ nous l'avons d^à dit — et il arriva sans avoir été vu de personne.

Au lieu d'aUer droit à la porte de la chaumière de son père, il prit par les derrières, franchit une haie de clôture et alla frapper doucement à ua6 fenêtre qui donnait sur un petit jardin.

Le vieillard s'éveilla en sursaut.

U sauta en bas de sou lit, vint à la fenêtre l'ouvrît, et, avec une prudence instinctive, il demanda tout bas:

— Qui est là ?

— Moi... — répondit sur le même ton la voix de Romain.

Le pêcheur s'élancça dans la chaumière et tomba dnns les bras de son père ivre de Joie en le revoyant.

Rom in mourait de faim.

Le vieillard apporta le peu de provisions qu'il avait chez lui, et, pendant le souper, le père et U fils avisèrent aux moyens de mettre le réfractaire en sûreté.

Lorsqu'on a des amis parmi les pauvres, il est rare que l'adversité les détache de vous.

Le père de Romain ne manquait donc pas d'amis toujours prêts à lui rendre service.

Il sortit immédiatement de chez lui, et il alla trouver

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