LK TROU A ROMAIN
un yieux pêcbeur, — le père Gérôme, --qui denf>eurait îi l'autre extrémité du village.
— Gérôme, lui dil-il en l'éveillant, — j'ai besoin de toi...
— Bon.
— Tu sais qu'on traquait Romain dans son trou comme UD loup dans son terrier?...
— Je ne le sais que trop, le pauvre garçon!...
— Eh bien! Romain n'est p'.us à la falaise...
— Bah!...
— Il s'est échappé...
— Quand ?
— 11 y a une heure.
— Que Dieu en soit béni !... — où est-il maintenant ?
— Chez moi.
— 11 n'y peut pas rester, c'est là qu'on viendra le chercher d'abord.
— C'est justemeni ponr ça que j'ai compté sur toi. -^ Et tu as bien fait! — tu veux que je le cache !...
— Oui.
— Eh bien ! amène-le, — il sera plus en sûreté chf z m/i que partout ailleurs...
— Je vais le chercher.
— Je l'attends...
— Merci, — dit simplement le père de Romain.
Il s'éloigna, et, au bout d'un quart d'heure il revint avec son fils que Gérôme installa dans une petite chambre où personne n'entrait jamais.
- Reste-là, mon garçon, — fit-il ensuite, — et je te réponds bien que, taiit que tu n'en bougeras pas, pci^sonne ne viendra t'y chercher...
Au jour naissant le père Gérôrae descendit la vallure de Bénouvilie et se dirigeait vers le passeux des 'Fontaioes.
316 LB Trou a ftOMAii!(
Nous avous asMsié à la petite comédie qu'il Jugea convenable déjouer et dont nous connai^'sons les résultais.
L'autre comédie jouée par une vieitlc tante qu'on avait mise dans le secret, était destinée à persuader à tout le monde que Romain avait péri, et, par conséquent, à couper court aux recherches.
Pendant ce temps Ronain dormait d'un profond sommeil, car ses forces av..ient été mises à une rude épreuve durant la nuit précédente.
 son réveil, il repassa dans sou esprit tous les évé nemcnts qui venaient de se succéder.
11 se reprocha d'avoir répondu peut-être un peu brutalement par une mitraille de cailloux à la sommation da capitaine Gentil.
-— Qui sait! — se disait-il, peut-être, sans celte agreGsiou de ma part, n'aurait-on point tiré sur moi comme s r uncbète fauve!..
jtfais il se consolait d'autant plus facilement, qu'en r sumé, personne n'avait éie blessé pai se^ projectiles.
11 se mit ensuite a réfléchir sur le passé, et il regreUa, non sans amertume, de n'avoir point suivi ses compatriotes au cha;n.. d'honneur où l'appelait la voix du devoir.
Mais il se répondait qu'il n'était point coupable puisque, comme son ami le mendiant Derviche, il n'était resté à Étretât que pour fane vivre son père.
Cependant plusieurs jours se passèrent sans que Romain quittât un seul instant la retraite dans laquelle il était enfermé.
il connut alors toutes les douleurs, tons les ennuis de la captivité.
Sa prison, à la vérité, ('tait volontaire, mais ce n'en était pas moins une prison et il ne pouvait la quitter sans courir au devant d' ne autre prison plus pénible encore.
LB TnOU A IlOMÂlN. 317
Combien re devaîMl pas soiififrir, le pauvre Romain, accoutumé à la libre existence du pêchenr des grèves.
— Mais, ne pensons pas à toul cela, puisque me vo1à vif et pu ■, tout impré né des senteurs marines de l'algue et du varech!..
La pêche au rocher, — c'étût sa vie!..
Et, mainte-^ant, il lui fallait . renoncer à tout jamais à cette industrie dont les fatigues mêmes lui semblaient des plaisirs, — il lui fallait mener, dans un sombre réduit, une existeiK e ans mouvement, sans air, sans soleil !..
Qu'était ce qu'une ie pareille, inon une mo.t d cLaquejour!.-
xr
Notre-Dame-de-Fécamp.
Enfin, au bout de quelques semaines, cette misérable existence eut une fin et, ainsi que nous l'avons dit plus haut, Romain se trouva libre.
En haut de la côte de Fécamp, il existe une chapelle de la Vierge.
iA sainte iiuage de la mère du Christ est l'objet d'une dévotion particulière pour tous les marins des côtes de Normandie, — elle a fait de nombreux miracles, — c'est à elle qu'on s'adresse de préféience dans les périls et dans les tempêtes, et, à certains jours de l'année, on va processiounellement adorer son image.
Nous savons déjà que Romain était un vrai croyant.
Il ne manquait jamais, avant de s'exposer à un danger quelcom|ue, de s'adresser à la bonne Vierge pour lui deiraDder sa protection, et il s'en était toujours bien trouvé.
Il alla donc à la chapelle de Fécamp, remercier Notre- Dame, qui 1 avait si visiblement sauvegardé. ^ A côté d'un bienfait il y a, ou Uu moins il devrait toujt^ui'b y avoir une reconnaissance.
320 LB TROU A ROMAIlf.
Les mendiants ne l'ignorent pas.
Aussi les Yoit-on groupés le long du sentier qui monte en serpentant la côte jusqu'à la chapelle de la Vierge.
Ils comprennent que ceux qui vont implorer pour euxmêmes doivent se montrer charitables envers les aulrt-s.
L'uD vous tend la main en vous disant :
•— Bon chrétien, ne m'oubliez pas...
Un autre vous dit :
— Ayez piiié de moi, Marie aura pitié de vous... Quelques-uns se contenteùt de balbutier d'un air
plaintif :
— La charité, s'il vous plaît, pour l'amour de Dieu... D'autres enfin, murmurent avec componction :*
— Si vous montez la côte, chrétien, je vais prier pur vous...
Et ils commencent en effet une prière, fervente en -^y parence, qu'ils interrompent bien vite pour faire une autre demande à l'arrivée d'un autre pèlerin.
En redescendant la côte il faut bien se garder d'oubher de donner quelque chose à tous ces mendiants, car, d: ns le cas contraire, ils vous enverraient au diable d'auî^si bon cœur qu'ils priaient pour vous un instant auparavai.i.
Romain, revenant de faire sa prière à la chapelle de la Vierge, regardait avec une grande attention chacun des pauvres auxquels il faisait l'aumône.
Mais il ne voyait pas celui qu'il cherchait :
Enfin il s'arrêta devant un cul> de-jatte, de la plus souffreteuse apparence.
—Mon ami, —lui dit-il, connaîlriez-vous, par hasard
le mendiant Derviche ?...
— Certainement, je l'ai connu, et je le connaîtrais bien encore s'il était dans le pays...
— Il n'y est donc pas?...
—Non, — et nous ne le reverrons plus jamais.
U TROO A ROHAllf. 3S4
^Pourquoi donc?
—Les Prussiens l'ont tué.
Cette réponse étonna Romain.
-EntCDdons-nous bleu, dit-il, —je vous parle de Derche le borgne...
-Ehî ouï, —Derviche le borgne... Derviche l'aveugle, imme il vous conviendra de l'appeler, quoiqu'il ne fut is pins borgne et pas plus aveugle que vous et moi... -Eh bien'?...
-Eh bien ! il a quitté le bâton d'aveugle, il a »rra<!hé > baodeau de borgne, — il a jeté la besace à tous les iables... et il s'est fait soldat.
Soldat ! ... — s'écria Romain .
-Oui.
-Vous en êtes bien sur ?...
- Je l'ai vu en uniforme.
Cette nouvelle, qu'il était impossible de récuser en oute, produisit une telle impression sur Romain qu'il uitta le cul-de-jatte sans même penser à mettre un sou ans la main qu'il lui rendait, et qu'il s'éloigna sans eniudre les malëdictious dont le mendiant désappointé l'acïblait.
Sa tète était bouleversée et son cœur déchiré. Il ne pouvait se faire à cette pensée que son ami l'avait Qblië,^ qu'il était parti sans lui dire adieu, sans l'avoir ^erti de son départ, et qu'il ne le reverrait plus... ^ pêcheur se rappelait bien cette lettre qui lui était dressée et que çon père avait refusée par prudence. M doute que cette lettre ne fût de Derviche, mais main- ^Dant, il n'était plus possible de se la procurer, l^omaiu, alors, commença à regretter plus amèrement (ue jamais sa vie passée et le fatal parti qu'il avait pris II déplora amèrement de n'avoir point suivi ses cama- ^<^fô qni, bientôt, allaient rentrer dans leurs foyers,
322 LE TROO A ROMAIN.
après avoir glorieusement payé leur dette à la France...
Cest en proie à toutes ces pensées qu'il fit le trajet de quatre lieues qui sépare Fécamp d'Ëtretat.
D rentra chez lui pâle et changé, comme s'il valait d'avoir à subir une longue maladie.
Un singulier désordre semblait régner dans sa tête et dans ses idées, et c'est à peine s'il répondait aux questions qu'on lui adressait. — Ses réponses, d'ailleurs, étaient vagues et incohérentes, comme s'il n'avait pas entendu ou pas compris.
Son père ne pouvait deviner ce qui avait amené un changement si étrange et si subit dans le caractère de son fils et il s'en désolait tout bas.
Cependant il fallait vivre, et Romain continuait à aller chaque jour au rocher.
Mais, là, il recherchait la solitude et n'adressait plus la parole aux autrtô pêcheurs.
Tout au plus répondait-il de temps à autre quelques mots à Pierre Âubry, qui lui avait été si utile pendant qu'il était caché dans la falaise.
Lorsqu'il passait sur le banc des Fontaines, c'était toujours avec une vive douleur qu'il regardait l'endroit où était située sa grotte.
—Malheureux ! — se disait-il — c'est là que Je me suis caché pendant le temps que j'aurai dû employer à servir mon pays!...
Et il ne pouvait retenir ses larmes.
Cette vie de regrets dura quelque temps.
Un jour, un sous-officier et un capitaine vinrent frapper à la porte de la chaumière du pêcheur.
Son père s'y trouvait seul,
Romain est-il là? demanda le sous-officier.
— Non, — répondit le père un peu inquiet de cette visite, — mon fils n'est pas ici...
LE TROU A ROVÀUf. 323
-Où donc est-il ?
—Je ne sais pas.
—Ah!— dit le sous-oflQcier en souriant «vous pouez nous répondre franchement ; je suis un des bons amis e Romain — je suis Derviche...
Ces paroles dissipèrent toute la défiance du vieillard,
—Mon fils vient de partir pour aller faire la pêche au ocher, — répondit-il —il ne reviendra que dans quatre leures au plus tôt...
Tant mieux — nous allons aller le rejoindre.
Les deux militaires prirent congé du vieux pêchenr.
Ils montèrent la côte et descendirent la vallure de BéiûQYille.
Arrivés au banc des Fontaines, ils regardèrent autour 'eui et virent un pêcheur dans les parages de Vaudieu.
Ils se dirigèrent de ce côté et Derviche ne tarda point acquérir la certitude que ce pêcheur était Romain. #
Ce dernier, profondément absorbé par sa besogne, ne était pas même aperçu qu'on venait de son côté.
Les deux hommes purent donc arriver aune portée de isilde/lui, sans avoir attire son attention.
Alors le sous-officier cria :
Eh bien ! pêcheur, la pêche est-elle bonne ?
Romain tourna aussitôt les yeux du côté d'où était enuela voix, et, malgré l'uniforme, il reconnut du prelier coup-d'œil le mendiant Derviche.
U accourut auprès de son ami et U le serra dans ses ras avec effusion.
— Mon cher Romain,— dit ensuite le sergent,— je ous présente mon frère, le capitaine Banville —car vous avez que notre nom de famille est Hauville
Homain salua, et au grand étonnement de son ami. se lit k fondre en larmes.
— Pourquoi donc pleurez-vous! — demanda le soldat.
314 LB TBOn A ROMAIlV.
Cest du bonheur de vous revoir, — on m'avsdt dtt qa3 vous étiez mort à Tarmée, — j'ai prié lon^mps pour vous et, en vous voyant ensuite, ça ma fait un si grand plaisir qu'il me semble que ma poitrine est trop petite pour tenir mon cœur.
Le sergent ne répondit qu'en serrant la main de Romain.
Ce dernier se bâta d'achever la pèobe, et ensuite on se mit en route vers le banc des fontaines.
Ce dernier endroit est le point d'arrivée et le lien de départ des pêcheurs. — Cest au-dessus, nous le savons, qu'était situé le Trou à Romain.
Arrivés sur le galet, le pêcheur demanda au soldat pourquoi il l'avait oubli . au point de partir sans le prévenir.
— J'ai bien pensé à vous avertir de mon projet, — répondit le sous-ofBcier, — j'ai même été au moment de le faire, le jour où je vous ai dit que je voulais jeter là-bâs les haillons du mendiant pour me faire berger ou pécheur... — Mais j'ai été retenu par la pensée de la peine que vous causerait mon départ, — je craignais aussi qne vous ne vous décidassiez à me suivre, et que vos parents ne fussent ainsi privés d'un fils qui les soutenait. — Mais ne pensons plus à tout cela, puisque me voilà de retour, et dites-moi ce que vous êtes devenu pendant ma longue absence...
— Moi, — répondit Romain avec amertums, — pendant que vous défendiez votre pays, ^ je me suis caché!..
— Caché!
— Oui.
— Comment ?
— Là, — dit le pêcheur en désignant la falaise qui s'élevait au-dessus d'eux. — Ma tête était mise à prix, ofl
LB TftOD A ROMAI^f. 325
me traquait comme une bête fauve, et l'ordre était donné de s'emparer de moi^ mort ou vif!,.
— Mort ou vif!.. — . répéta le sous-officier avec stupeur.
— Oui, — dit Romain.
Et il raconta en peu de mots l'histoire de sa vie sonterraine.
P»avre Aornaln.
Après avoir achevé son récit, Romain ajouta, avec l'expression d*un véritable désespoir :
— Voilà ce (lue j'ai fait, et maintenant que je' suis libre. je ne puis plus vivre!... — H me semble que tout le monde me regarde avec dédain... — il me semble que toutes les lèvres s'entr'ouvrent pour me crier : — lâche!.. — Un remords continuel me ronge et me reproche de n'avoir rien fait pou^ mon pays...
L'exaltation de Romain était extrême tandis qu'il parlait ainsi, et ressemblait presque à de la démence. Les deux frères eurent toutes les peines du monde à lui faire comprendre que sou courage n'aurait pas suf& pour empêcher la chute de Napoléon, mais que, du moins, ses regrets prouvadent un noble cœur.
Leurs paroles consolantes calmèrent un peu le pêcheur.
Elles n'eurent point à la vérité le bonheur de chasser à tout jamais la sombre monomanie dont le germe était