‹ Les Chevaliers du Lansquenet (volume 2)Chapitre 18 sur 33 · LB TROU A ROMAIN · texte numérisé non relu

LB TROU A ROMAIN

en lui désormais, mais du moins elles apportèrent à ses chagrins un adoucissement momentané.

Romain couduisit le capitaine et le sergent à la vieille cabane qu'il avait pratiquée dans une cave de la falaise et où, jadis, il avait bien souvent reçu le mendiant Derviche.

Il présenta des escabeaux de bois à ses hôtes, —il alluma du feu et se mit en devoir de faire cuire sa pêche.

Pendant ce temps le capitaine l'interrogeait avec curiosité sur les détails de son métier de pêcheur.

Mais il répondait qu'à peine et d'une façon vague et distraite, aux questions que lui adressait le frère de son ami.

[ Enfin les tourteaux et les homards furent cuits.

Romain avait du pain, du sel et un peu de cidre.

On mangea de bon appétit, ~ les soldats du moins, — car Romain ne toucha presqu'à rien.

— Êtes-vous donc malade?... souffrez-vous?... -r demandait le sous-officier.

Et Romain répondait d'un ton lugubre qu'il se portait le mieux du monde.

En remettant son couteau dans sa poche, ^Derviche fit tomber une croix de la Légion-d'Honneur, attachée à on ruban rouge.

Romain tressaillit.

— Est-ce donc à vous? — fit-il d'une voix à peine distincte.

— Oui, — balbutia le sergent avec embarras.] Romain n'ajouta pas un seul mot, et, pendant qodqnes

minutes, il se renferma dans un profond silence.

Derviche, connaissant la susceptibilité d'impression de son ami, avait ôté sa croix avant de venir le trouver. —

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Mais le hasard avait voulu que Romain y'xtl'éMle des braves dont était décoré son ami.

On resta au Banc des Fontaines aussi longtemps que la marée montante le permit, puis on se mit en route pour regagner le village.

Les deux frères reconduisirent Romain Jusqu'à sa maison.

Ils lui firent promettre qu'il viendrait passer quelques semaines avec eux, à Gaudebec, aussitôt qu'ils y seraient re?enus.

Romain en prit l'engagement.

Ils demeurèrent enseml)le pendant tout le reste de la journée, puis ils moptèrent en voiture en disant à Romatin :

— Au revoir!,..

— Au revoir!,., — répondit le pêcheur.

Hélas! c'était un (0ieu qu'ils auraient dû se dire !

Ils ne devaient plus se rencontrer en ce monde.

Romain, resté seul, alla se coucher.

3a tristesse habituelle était devenue une sorte de véritable désespoir.

Uoe pensée déchirante venait sans cesse interrompre son sommeil,

— IL me quitta couvert de haillons!... — se disait-il, — et IL revient couvert de gloire!...

U n'avait plus aucun plaisir à penser à Derviche.

&a présence, au lieu de le soulager, n'avait fait que fouiuir un nouvel aliment à son chagrin.

u oe trouvait plus de consolation sur la terre, — alors il se tourna complètement vers le ciel.

11 se Jeta Jusqu'au cou dans la dévotion.

Mais ce n'était point cette dévotion calme et confiante, douce, éclairée, qui guérit les blessures du cœur et donne de la force aux faibles.

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CéUit nn Êmatisme saperstitiem, — sombre, — farouche, — inintelligent.

Pour tout dire en un mot, c'était une véritable folie, car Romain devenait fou.

L'aliénation bizarre qui s'empara de Im consista k lui persuader qu'il avait commis de si grandes fautes qu'il ne pouvait espérer de pardon ni en ce monde ni en l'autre.

n se regarda comme condamné sans ressource et sans espoir à la damnation éternelle.

n prit la phyâonomie et les allures farouches d'un désespéré.

Bientôt Romain ressembla davantage k un spectre poursuivi par les remords qu'à une créature humaine et vivante.

V Ses vêtements étaient en lambeaux — ses cheveux hérissés— ses joues creuses et hâves, — ses y«ix rouges et hagards.

Il ne reconnaissait plus personne, pas même son père, — à plus forte raison ceux qui avait été jadis ses amis.

Il recherchait les lieux les plus sauvages — il fuyait tout le monde, et il devenait lui même un objet d'effroi pour les habitants d'Étretat.

Romain ne péchait plus, et comme il ne damandaitpas l'aumône, on ne savait, bien souvent, de quoi il vivait.

Parfois il disparaissait pendant plusieurs jours, saos que personne pût deviner ce qu'il était devenu pendant ce temps-là.

Un matin, des pêcheurs, en arrivant au Banc des Fimlaines, trouvèrent un cadavre brisé étendu sur le galet.

C'était le corps de Romain.

Le pauvre fou avait été conduit la nuit sur la falaise par son instinct de pêcheur, et il avait fait ainsi son dernier pas dans la vie.

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II foi enterré en terre sainte.

Dieu ait son âme i

Pêcheurs d'Étretat, — prions pour lui !

Ainsi finissait le manuscrit de Goquerel que je viens de mettre sous vos yeux, clier lecteur, sans y changer un mot, — une syllabe, une virgule.

Depuis l'époque où ce manuscrit fut remis entre mes mains, ]'ai pris des renseignements auprès des personnes qui, dans le pays, se trouvaient en position d'être le mieux renseignées.

Ces renseignements m'ont apporté la conviction que tous les faits relatés dans le manuscrit de Ck)querel sont de la plus rigoureuse exactitude.

Plusieurs témoins oculaires des événements qu'on vient de lire vivent encore à Ëtretat.

Parmi ces témoins, je citerai le père Pierre Aubry, âgé de près de cent ans, — et le capitaine Gentil.

L'un fut l'ami de Romain, — l'autre ne fut son ennemi que par circonstance, — et ne lui fit d'ailleurs pas grand mal.

Tous deux sont les plus honnêies et les plus excellentes gens du monde.

Maintenant, puis-je me permettre de dire mon opinion sur les causes delà folie et de la mort de Romain?

D'abord, il me parait prouvé que le pêcheur réfractaire était d'un caractère extrêmement exalté et impressionnable. — A de tels caractères la solitude et la méditation ne valent rien.

L'isolement absolu de Romain dans sa caverne aérienne le prédisposèrent fatalement à cette hypocondrie lugubre qui devait s'emparer de lui un peu plus tard.

331 LB TROU A BOMÀfH.

Si Romain eût vécu au milieu des autres lionnes, il n'aurait certes pas succombé à une monomaDie de remords absurdes et bizarres, car jamais dans aucun pays da monde, on n'a considéré les réfractaires comme des hommes déshonorés.

Quant à sa mort, on l'attribue généralement à un accident.

Un suicide me paraît plus vraisemblable, — surtout en raison de l'endroit choisi pour la chute.

Entre ces deux suppositions, que le lecteur choisi^'ie.

Je m'arrête ici, — et Je dis en terminant :

— Que Dieu ait son âme!... — Pêcheurs d'Êtretat, priez pour lui.

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