I.BS CHBTALIBRS DU LAN8QUBHBT
— Il me semble pourtant...
— Il vous semble mal... Qu'il vous suffise de savoir que j'ai sur Esther des droits incontestables, et que je ne suis nullement disposé à les abdiquer en votre faveur. La démarche que je fais en ce moment doit, ce me semble, en être pour vous une preuve plus que suffisante!
Ou voit que Georges, dont la barque venait encore une fois d'échouer si près du port, essayait d'arriver à son but en procédant par intimidation vis-à-vis d'un vieillard qu'il supposait faible, craintif et impressionnable.
— Au moins, Monsieur, — répliqua le prince, — puis-je savoir de quelle nature sont ces droits dont vous parlez?..
La voix de M. de Falckenberg était, en prononçant ces mots, oâoins émue et moins altérée : aussi Georges fut frappé comme d'un souvenir vague, et se dit qu'il avait déjà, autrefois, entendu cette même voix ; mais il ne put, dans ce moment, préciser le lieu, l'époque, ni les circon^ tances.
— Je veux bien vous répondre, — fit-il, — que je m'oppose à votre mariage, parce .que je suis l'amant de mademoiselle de Ghoisy.
— Scn amant... heureux? — demanda le prince, sans paraître autrement étonné de la proposition qu'avançait M. d'Ëntragues.
— Tout ce qu'il y a de plus heureux , — répondit ce dernier avec un sourire intraduisible.
Le prince venait de prendre un parti : quelques minutes d'examen attentif lui avaient permis de reconnaître M. d'Entragues; et il voulait à tout prix se débarrasser de ce dangereux visiteur, dont il ne pouvait d'ailleurs s'expliquer la présence, se doutant bien que le jeune homme n'avait
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point pénétré dans le château, à une heure du matin, dans le sevl hut d'avoir une explication avec lui.
— Je reconnais, Monsieur, — répliqua-t-il aussitôt, — que des droits semblables à ceux dont vous parlez sont imprescriptibles; mais pensez-vous que telle soit l'opinion de M. de Choisy, et qu'il consente à vous accorder la main de mademoiselle Esther, que vous me paraissez disposé à obtenir par des procédés un peu lestes?
— Je n'en doute pas, — répondit Georges, enchanté de la tournure que prenait l'entretien. — Le seul obstacle à cette union, c'est vous; faites-moi place, et j'arrive au but.
— Vous avez une façon de demander les choses qui n'admet gu. re de refus, — dit le prince en désignant le couteau -poignard que Georges tenait toujours, —et je regrette d'avoir l'air, dans ce moment, de céder à la violence et à la menace, tandis que je ne fais qu'obéir à une délicatesse toute naturelle. Je vous r pète donc que je reconnais vos droits sur mademoiselle de Choisy, et que, dès ce matin. Je dégagerai ma parole vis-à-vis de son père, vous laissant ainsi le champ libre.
— En vérité? — fit Georges d'un air peu couvaincu. Une facilité si grande ne lui paraissait, en effet, pas
très-naturelle : il lui semblait que son rival prenait trop vite son parti.
— Croyez-vous donc, Monsieur, — répliqua ce dernier d'un air de hauteur merveilleusement jouée, — croyezvous donc que le prince de Falclcenberg consente jamais à épouser avec connaissance de cause la maîtresse du comte d'Entragues!
Certes, le prince avait été bien loin de prévoir l'effet de celle dernière phrase : cet effet fut foudroyant.
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— Mon nom ! — s'écria Georges, — mon nom !.. Vous savez mon nom!.. Et moi, je vous connais... je me souviens... je vous ai vu... mais où?... mais quand?... Qui êtes-vous, enfin... Monsieur?
-- Ce n'était pas moi ! ce n'était pas moi !... — balbutia le vieWard, qui perdait la tête, épouvanté des suites terribles que pouvait avoir son imprudente phrase.
Mais Georges ne l'écoutait pas. Il avait appuyé ses deux mains sur les épaules du prince^ et il regardait avec une fixité dévorante ce visage bouleversé.
Soudain, une lueur se fit dans le cahos de ses souvenirs ; il lui sembla qu'on déchirait un voile, qu'un coup de pinceau magique rendait toute sa ressemblance à un portrait presque effacé ; et il se frappa le front, en s'écriant d'une voix étouffée par l'émotion et la colère :
— Le comte de Fly ! le comte de Fly!
— Non!., non!., non!., jamais... non... ce n'est pas moi... je le jure!.. — murmurait le prince, éperdu de terreur sous l'étincelle sinistre qui jaillissait des regards de Georges.
— Le comte de Fly ! — répéta le jeune homme en croisant ses bras sur sa poitrine, et en devenant calme tout à coup, mais d'un calme plus effrayant encore que sa fureur. — Vous voilà donc, enfin... là... sous mon pied... vous qui fuites pour moi le génie du mal ! Vous voilà donc, vous, dont les leçons m'ont amené peu à peu jusqu'aux derniers degrés du crime et de l'infamie!.. Vous voilà, vous qui m'avez perdu, qui m'avez volé, qui vous êtes joué de moi, qui vous êtes moqué souvent, bien souvent, de ma crédulité stupide, et qui vous trouvez encore aujourd'hui
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sur mes pas, poar achever de perdre ma vie et de briser mon avenir !.. Comte de Fly ! comte de Fly ! je ne sais pas si c'est le ciel ou si c'est l'enfer qui vient de nous mettre en face l'un de l'autre ; mais je sais bien que je vais me venger!..
— Grâce! grâce! pitié!.. — criait le prince, presque agenouillé devant Georges, — pardonnez-moi... ne me tuez pas!.. Je suis bien faible... bien vieux... bien usé... toute ma fortune sera pour vous... toute... tout entière... après moi... et je suis riche... bien riche... riche de beaucoup... beaucoup de millions!
— Mensonge ! — répliquait Georges. — Tes titres sont faux... ta fortune n'existe pas... tu n'es que ruse et fourberie... mais tu ne me tromperas plus ! Comte ou prince, pour toi, tout est fini!
— ^^ Au secours! au secours! hurki le vieillard, qui vit d'Entragues marcher sur lui, le couteau levé.
Georges s'élança pour arrêter ces clameurs ; le prince eut le temps d'arriver'auprès de la fenêtre, qu'il ouvrit, et il se jeta en dehors, ^ur le balcon, en "criant plus fort que jamais :
— Au secours! au sec...
Il n'eut pas le temps d'achever. D'une main, Georges lui ferma violemment la bouche ; de l'autre, il lui plongea dans la poitrine son couteau jusqu'au manche.
Le corps du prince se roidit dans un suprême effort; puis, abandonné à lui-même, il bascula par son propre poids, et de l'appui de la fenêtre tomba lourdement sur le sol.
D'Entragues eut, en ce momeqt, l'incroyable présence
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d'esprit de saisir sur la table la bourse et la montre du prince, qu'il lança dans le jardin, afin de faire croire à un vol ; puis, se suspendant au balcon par les deu\ mains, il se laissa rouler le long de la muraille, loucha terre à deux pas du cadavre, et s'enfuit, ne laissant derrière lui aucune trace de sa présence qui pût attirer un jour sur sa tête la responsabilité du meurtre.
FL>' DE LA l'KhHitiKB PAUTIB.
OEUXIÉME PABTIE.