PROLOGUE
IiES TROIS IiARMES«
Le jardin du Pidais-Royal était gai, vivant, rempli de la foule bariolée des promeneurs, des fl&neurs, des bonnes d'en&nt, des acteurs sans engagement , des convalescents et des étrangers.
Les promeneurs devisaient entre eux, parlaient politique, et consultaient parfois, pour donner plus de poids à leurs assertions, le journal loué au cabinet de lecture de la TerUe ou à l'une de ses succursales.
Les flâneurs, avec Toisive curiosité des badauds^ de l^aris, regardaient les petites filles sautant à la corde, les évolutions des pierrots classiques se disputant une miette de pain, ou les combats de deux roquets.
Les bonnes d'enfant guettaient au passage le tour^ lourou galant, auquel elles avaient peut-être donné rendez-vous devant le fameux canon-horloge , et veil
8 LES AMOUBS d'uM FOU.
laient le moins possible sur les enfants confiés à leurs soins.
Les acteurs en disponibilité parlaient d'engagement, de succès, de couronnes, et trop souvent hélas ! aussi de pommes cuites, et surveillaient Tapparition de quelquesuns de leurs iUustres confrères du théâtre du Palais- Royal, espérant obtenir au passage une poignée de main de Ravel, de Levassor ou de Grassot, commémoration touchante des camaraderies de prq\j|ioe, et peut-être bien encore l'offre plus substantielle d'un dîner.
Les convalescents humaient, étendus sur deux chaises et enveloppés de douillettes ouatées, les rayons vivifiants du soleil.
Les étrangers, enfin, et les provinciaux inarchaient le nez en l'air, la mine naïve et ébahie, s'arrètant à chaque boutique, posant le pied sur la queue des chiens ou tur les ballons des enfants , regrettant de toute leur âme les célèbres galeries de bois , avec leurs provoquantes modistes et leurs courtisanes décolletées, et commentant, enfin , dans leur for intérieur ces deux vers du Menteur de Corneille :
Et rimiTors entier ne peut rien voir d*égal Aux superbes dehors du Palais-Cardinal 1
Tout ceci se passait par une belle matinée du mois de janvier 1847.
Naturellement les cafés se ressentaient de cette affiuence, et l'estaminet de laRotonde^ s^tfiécon^me chacun sait à l'une des extrémités du jardin^ presque eji face du Passage du Perron, qfii conduit d^, galeries à la rue de Beaujolais, était rempli de monde.
LES AHPU^S I}!ipf. FOP. 9
A Tune des 1^1ç3 4e, c^ 4^!^ ôU^ilî^s^^^^;' savourant lentemei^t iipe demi-t^^ tout eu lisant, le. Siècle , était assis, ua xuQUsieur d'uu certain àg^ et, d'une s^parence i^^j^ctablç.. Le mb^içi d^ la, Lé^^ou-df ^P^^eur sortait à demi d^ J^ lK)i^to]>|[^|,$);e dgB spa, amp}^ pac-dessus couleur. djç.mari^n^ II tau^ijt^ sa nauue entre s^s jambes, et il avait placé sur une chaise à côté de lui son chapeau de feutra, biias,d^. fonpQ et àilarg^ ajl^s.
De tfipip^ à, autre, ée personiwg^.i»tpri?oii®ai^, sa. lecture p9]gir r^i^garder avefi a*îj?n^iQn,(iapPi le. jardin. dw»I!alais-Roy^J ^%. du(^Jé,dQ.l^,galeri«. d'QrJ^ai^
Nfeis saps dfiitfj ilf ne. voyait, r^en vçair , ett- il riRver nait ii929édi9k|qio§nt, à^ sa. petite cvuller eL è^sQU journal.
Enfin apparut à l'horiison celui (|u-ilatten^iti du moins nous avons le droit de le supposer, oar il frâi)pa.l^èrement sur la table, et dit au garçon.:
— Une seconde demi-tfi^s^e.etle.Coni^jt^V^Mwwa^^»
Puis il reprit son, chapeau qu'il av^t po^^ sur un siège, et disposa le tabouret de manière à ce que celui qui y prendrait place fût assis précisément en f^çe de lui.
Â.U moment où il a/chev^it ce petit manège un nouveau venu entra dans le café, regarda autour de lui, et reconnmssant notre premier personnage , s'avança, dans sa direction le sourire sur les lèvres.
G' état un veiUard vert encore et bien conservé, ppiais de très-petite taille ; sa . figure , jauniq.. pa^p le. tçmps comme un ivoire légèrement enfumé, avait une expression fine et spirituelle. Ses cheveux , si blancs, qu'on les aurait pu croire poudrés , descendaient , rou.lés à l'ancienne mode, presque jusque sur le collet de son vête-
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ment , en tont semblable, quant à la fonne et à la couleur , à cdui de l'autre Tieillard, et différent seulement en cela qu*il n'était iUusiré d'aucune décoration.
— C3ier monsieur de Beaucourt , dit le monsieur assis après avoir serré la main de Farrivant et codsulté sa montre , vous êtes en retard de huit minutes pt demie.
— Ma foi, c'est bien possible , mon cher monsieur Laval, reprit M. de Beaucourt: c'est ^ue, voyez-vous, j'ai rencontré ^ur la place^u Palais-Royal , presque en fsfx le café de la Régenee, une si jolie petite grisette, à tel point agaçante et verdissante, comme dit Figaro, qae je n'ai pu résister au désir de la suivre pendant une minute... Il parait du reste, ajouta-t-il en riant, que cette minute en a duré huit !
— Ah ça, vous serez donc toujours mauvais sujet?
— Le plus longtemps possible. Que diable voulezvous? mon été de la Saint-Martin ne peut pas finir! je n'y puis rien et je le laisse foire.
— Asseyez-vous vite et dégustez votre café , sinon il sera froid , et, comme le disait notre ami Brillat-Sayarin, le café froid est un véritable poison !
Un mot sur chacun de ces deux personnages.
M. de Beaucourt, le plus âgé, car il atteignait presque sa soixante-neuvième année, remplissait des fonctions importantes au ministère de l'instruction publiqie. C'était un homme dont l'égolsme sec et froid se cachait sous des dehors pleins d'aménité et de bienveillance. Il n'avait point été marié et il faisait partie de l'espèce malheureusement trop nombreuse des vieillards libertins.
M. Laval, son cadet de quelques années , appartenait
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la magistratiire. Un sentiment de convenance nous blige à ne point dire ici quelles étaient ses attributions u parquet du procureur général. I)*une meilleure nature ne M. de Beaucourt , il avait cependant trois défauts •rindpaux : la gourmandise , une extrême loquacité , et amour de la médisance.
n avait un fils unique, ftgé d'une trentaine d'années , rès-remarquable sujet et capitaine de spahis.
M. de Beaucourt et M. Laval , jouissant tous les deux ie quelque aisance, n'étaient cependant riches ni l'un li l'autre.
— Il s'est passé une chose bien extraordinaire au paais, hier matin, dit M. Laval après quelques minutes de «Dversation insignifiante.
— Et hier au soir, une chose bien étrange à la soirée le mon ministre, interrompit M. de Beaucourt.
^ Justement il s'agît de quelqu'un que vous connaissez, reprit M. Laval.
— Vous voyez tous les jours le héros de mon histoire , continua M. de Beaucourt.
— Ce qui n'empêche pas que vous ne devineriez ja- ^s de qui il est question ! fît avec une extrême volubilité le premier des interlocuteurs.
— Ni vous ! répondit le second.
— Figurez-vous qu'il s'agit de Marc-Henry !
— Ah bah I s'écria M. de Beaucourt. Marc-Henry l c'est justement de lui que j'allais vous parler. Voyons votre histoire, la mienne viendra après. Je vous la garde pour ^s bomie bouche.
— Voici...
— Seulement, soyez bref.
\t LES AKOITBS D*1^ FO0.
— Si vous m'interrompez» je ne dirai plus rien !
— Allons. donc! vous mourez d*envie de n«rr«r. J'écoute.
— T.Qut. lebajrreau est eu rumeur. Vous savez à merveille que Marc^Henry passe à^hoQ droit ppurTun de nos meilleurs avocats. On lui reicoopi^U gé^èralemant une singulière facilité d'é^locution, un ev»pnt logique , un jugement drpij;, un^s^as^ ipçrveiUeux pour flairer dans une procédure longue et, embrouillée llendroit précis où peut et doit, s'.appliquer tel ou tel ar^e du code; de plus...
— Passons, interrompit,]!. deBeaupoujrt, ^ Bref; il était: chargé d'un» affaire d'u]ie>gvaiiâeim« portance , une supposition de testanenfc^ I^ft héritiers de la ducbe^a de. Trêmefi^Gariman cfinti» le marquis de Pimpadec... mie bagatdiledequinfiece&tjmiiie francs. Il faut vous dire que ce procès, perdu en.preiaière instance à Amiens et en cour royale à Reims, v^^ait en cassation à Clause...
— Passons encore , interrompit > de.- nouveau M. de Beaucourt,
— Bref, Marc-Henry plaidait |]saur le. marqujs; il était en verve, il était en voix, et sa- phrase hardie atteignait l'éloquence. Chacun croyait sa cause gisi^née- et l'avocat de la partie adverse baissait la, tète d'un air confus. Le moment décisif arrivait, un dernier argument spirituel et railleur allait réduire en poudre les prétentions des héritiers frustrés^ quand tout-à-coup Marc-Henry change de figure, pâlit, s'arrête, met son mouchoir sur sa figure éclate en sanglots , quitte l'audience et s'éloigne, quoi qu'on puisse faire pour le retenir. Le président a été
LES AMOURS d'uN FOU. 13
obligé de remettre raffdrfe à huitaine. Jftgez quel tapage cela fait au Plalhis !
— Cela est en efiTet fort étrange, dit M. de Beadcourt , mais pas pfïtis que ce qui me reste à Vous cbntér.
« C'était hier jour ou plutôt soir de réception chez mon ihinistre. Marc-ll'enry ne manqué guère de se trouver *au!x soirées du mfeSstèïè flè l'ih'struction publique , et presque toujours il y Vient acfcompagnê de sa femme.
» SaVez-vous, par parenthèse, que c'est une délicieuse créature que sa femmie : Vhigt-huît ans à peine, fine , souple , dunhrée , de VœU, de la dent, une distinction extrême, dès formes pleines, sans Tètre trop, la désirwoiiure ^spagïiorlè unie à la morhiâezza italienne...
— Plufsôtos, dit à son tour M. Laval , hetii'eux de tirer une petite vengeance bien innocente dés nombreuses in l^rniptions de M. de Beaucourt.
— Halte-là ! répliqua ce dernier, je n'è vous reconnais pas le droit dem'arrèter dans cette circonstance. Tout-àl'heure Vous entriei: dans une foule de détfitoinfiïiiment prolixes sur je ne sais quel grimoire de procès, d'appels, de jurisprudence , dédale où vous vous égariez si bien que vous n'en auriez pu sortir. Moi, c'est différent, je vous parle d'une femme jeune , d'une jolie féttittte , et je n'en saurais en vérité dire trop long sur de sujet, qui ne peut d'ailleurs, dans aucun cas, passer pour ennuyeux !
Et M. de Beaucourt, en achevant cette tirade, cligna de l'œil et passa voluptueusement sa langue sur le ^rd de ses lèvres, comme un gourmanél qui rêve les
sensuelles délices d'une poularde de Bresse ou d'un cha pon du Maine largement truffé, amplement bardé et cuit à point.
— Soit, dit l'homme de palais en se résignant , je me reconnais débouté de mon opposUiorif passez !
— Or, reprit M. de Beaucourt qui ne voulait pas! abuser de son triomphe, Marc-Henry, par extraordinaire, était venu seul hier au soir.
» Je le vis au moment de son entrée dans le premier salon, et je ne pus m'empèchér de le remarquer , tant son air était étrangement préoccupé et distrait. Il laissait errer son regard autour de lui, comme s'il avait été en quête de quelque chose ou de quelqu'un.
» Je ne sais d'ailleurs s'il trouva ce qu'il cherchait, car je le perdis bientôt de vue et j'allai m'asseoir à une table d'écarté , où j'eus pour adversaire le comte de tîanillac, vous savez, ce jeune officier d'état-major dont toutes le? femmes raffolent:...- j
-"Je ne le connais pas, dit M. Laval.
~ Eh ! qu'est-ce que ça fait ? reprit M. de Beaucourt avec impatience, ça n'étaitpaslapeinede m'interrompre pour ça !
— Je me mis donc au jeu. En un tour de main je perdis un napoléon, et je me levais pour céder ma place à quelqu'un de la galerie, quand je vis... devinez qui, s'asseoir à cette place que je quittais?...
— Le ministre ? fit M. Laval.
— Non pardieu pas !
. — L'archevêque de Paris ?
— Plus fort que ça !
— Mais enfin, qui donc ?
— Marc-Henry ! Marc-Henry en personne ! lui qui de notoriété publicpie n'a de sa vie touché une carte ! lui qui professe pour le jeu la plus salutaire et la plus sainte horreur ! Quelques parieurs s'engagèrent de son côté , je fus du nombre ; en moins de cinq minutes je perdis mon second napoléon , et franchement j'avoue que je le regrette , car je crois que mon argent n'a pas été défendu ! '
— Et après ? fit M. Lavai.
-^ Après, selon l'usage , Marc-Henry devait quitter la partie. 11 n'en fit rien et demanda sa revanche , puis il attendit que le jeu fût fait du côté de son adversaire , et, profitant alors de son droit d'une façon plus rigoureuse que polie, il fît retirer l'argent des parieurs de son côté et tint à lui seul les vingt-cinq louis, ou environ, pontés pour M. de Ganillac.
» Après ce coup de tête, qui parut bizarre et de mauvais goût à tout le monde, la partie s'engagea.
» Marc-Henry joua-t-il bien, jouâ-t-îl mal, c'est ce que je ne saurais vous dire, cai; il s'arrangea de façon à ce que la galerie ne pût voir son jeu. Toujours est-il qu'il allait continuellement aux cartes et n'avait jamais un aloiU dans la main. Vous devinez que M. de Canillac ne tarda pas à gagner cette fois-ci comme la première ?
— Mais, interrompit M. Laval, je ne vois rien de bien surprenant à...
— Patience ! patience ! homme immodéré que vous êtes! nous y voici. — Monsieur, dit Marc-Henry d'une voix singulièrement émue, si je n'étais hçmme de bonne compagnie et si je ne respectais pas le salon dans lequel j'ai l'honneur de me trouver , je vous jetterais les
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cartes à la figure et je vous dirais tpie Vdus êtes un fripon, car c'est en note volant, oui , ïtfoïiSîeûr, en me volant, que Vous avez gagné'1
— Âli ! bah'î il à dit celai s*ècria ^. ï-aval stupéfait.
-^ Je vous répète textuellement ses expressions , répondit M. de Beaucourt. "Le premier inouvement du coînte de Ganillac fut de se lever et de s'élancer sur Marc-Henry, mais on le contint, de sorte que tout se passa sans bruit et presque sans^càndalè. En même temps Marc-Henry sortît. Ehbieùl mon cher monsieur Laval, que pensèz-vous de cela ?
— 'C'est prodigieux î -^ "N'est-ce pas ?
— Mais que va-t-îl en résulter ?
— Un duel, pardieu! et je ne donnerais pas un deminapoléon de la vie de Aarc-'Henry , ca^ le comte de Ganillac, qui tire lé pistolet àe première force, est aussi la meilleure lame dé Pans.
— 11 Aôît y avoit à tout ceci quelque raison que nous ignorons...
— Laquelle ? Marc-Henry est l'être le plus complètement heureux que je sache. Bnfant du peuple et fils de ses œuvres, il a fait lui-même sa position, qui est belle et enviée. Par le talent il est arrivé à la fortune. Mari d'une femme ravissante et qu'il adore, père de deux charmants enfants, que peut-il lui manquer i que peut-il désirer ? Les grandes catastrophes, ies profondes douleurs donduisent seules à la folie, et l'existence de Marc- Henry est un livre dont toutes les pages contiennent une joie, un triomphe, im bonheur !
— C'est vrai, mais alors quel peut être le mot de i'ém'gme ?
— Nous le saurons sans doute un jour. En attendant, c'est un homme mort! voilà sa femme veuve... et...
— Chut I interrompit M. Laval ; chut ! le voici !
En effet, à ce moment précis, Marc-Henri entrait au café de la Kotonde.
Marc-Henry était un homme de quarante-trois ans à peu près. Sa figure était pâle et distinguée, ses traits beaux quoique irréguliers. Au-dessus de son front large et penseur se bouclait naturellement une épaisse chevelure noire dont quelques mèches commençaient à grisonner. Son regard avait un charme extrême, et sa peXite bouche, aux lèvres rouges et un peu épaisses, dénotait une bienveillance et une douceur' infinies. Des rides précoces, causées sans doute par les veilles et par le travail, se dessinaient çà et là aux tempes, et à l'angle externe des yeux.
Marc-Henry était de haute taille. Ses membres ro bustes, ses épaules bien attachées, son cou puissant, sa poitrine carrée, témoignaient de sa force et d'un tempérament vigoureux.
Cependant une certaine maigreur du visage et des extrémités trahissait l'affaiblissement de cette vaillante nature.
Marc-Henry poi*tait le costume sévère qui convenait à sa profession, c'est-à-dire que, sauf la cravate blanche, il était tout en noir. Malgré la rigueur de la saison il n'avait d'autre vêtement qu'un habit large de basques, boutonné jusqu'au haut sur. la poitrine et laissant passer
à Vune de ses boutonnières le ruban négligemiïient noué de la Légîon-d'Honneur.
L*avôcât s'approcha deô deux personnes que nous connaissons déjà, et, aprèl^ avoir salué M. de Beaucourt de la façon la plus naturelle, connne si ce dernier n'avait pas été la veille Tun des témoins de la scène étrange que nous venons de lui entendre raconter, il dit à M. Laval en lui tendant la main *:
— Je viens ici tout exprès pour vous voir, mon cher Monsieur, car je connais vos habitudes et je savais vous rencontrer à cette heure.
— Que puis-je faire pour vous être agréable ? demanda M. Laval.
— Me donner un renseignement.
— Lequel ?
— Je suis , comme vous le savez , fort lié avec votre fids...
— Sans doute !
— Et je le tiens en grande estime. Malheureusement son départ pour Farmée d'Afrique a rendu nos relations bien rares. Or, j'ai entendu dire dans un salon que le capitaine Charles était arrivé à Paris il y a trois jours, est-ce vrai ?
— C'est exact, mon fils est ici depuis âamedi.
— Voulez-vous avoir la bonté de me donner son adresse !'
— Rue de Seine-Saint-Germaiiif numéro cfn^antecinq, hôtel (te Maroc.
— Je vous remercie. A quelle teure penséz-Vôus qu'il me sôit possible de le rehconti'er "^
— 'Qomme tous gens qui né îsont à Parts '^xi^ea pas-
LES AHOURS D*tJîf FOU. ' 19
saDt, il n'a pas d'heures fixes. Je suppose qu'il sort le matin et ne rentre que le soir. Mais il dtnp aujourd'hui chez moi à six heures, et, si vous voulez vous donner la peine d'y venir, vous serez sûr de l'y trouver.
— J'ai besoin de le voir chez lui et avant six heures. Je vais donc passer les ponts et tenter la fortune.
Et Marc-Henry sortit du café après avoir pris congé de M Laval et de son compagnon.
— Pour un homme qui se bat demain, il a l'air bien calme ! fit observer M. de Beaucourt après son départ.
—•Les avocats ne se battent pas souvent ! l'afiaire s'est peut-être arrangée...
— Arrangée, une affaire de cette nature-là avec le comte de Ganillac ! avec un officier ! allons donc ! c'est impossible ! !
-- Que diable peut-il vouloir à mon fils ? -- Vous le saurez ce soir.
— S'il rencontre Charles , ce qui n'est guère probabll
— Je vais faire un tour aux Tuileries avant de gagner mon ministère, dit M. de Beaucourt; le temps est magnifique ; il doit y avoir des avalanches de jolies femmes !
— Moi je vais au palais.
— Allons, au revoir, et à demain 1
— Au revoir, et à demain !
Et les deux vieux camarades se séparèrent après s'être donné une cordiale poignée de main.
En quittant le café de la Rotonde j l'avocat gagna la rue BeaujolaiS; où l'attendait un cabriolet de remise. Le
20 * LSB AMOUBB d'UN FOU.
dieval haletant et baigné de sueur témoignait de courses longues et rapides. Le cocher sommeillait enveloppé dans la couverture de son cheval et son brûle-gueuk éteint entre les dents. ^
Marc-Henry abattit le tablier et sauta dans la voiture.
— Où allons-nous, not' bourgeois ! demanda le cocher réveillé en sursaut.
— Rue de Seine-Saint-Germain, cinquante-cinq, répondit Marc-Henry.
Le cheval, vigoureusement fouetté, partit rapidement.
Le visage de Tavocat, au moment même où ce dernier venait de quitter M. Laval et M. de Beaucourt, avait instanément perdu son expression calme et presque insouciante. Maintenant le front contracté se plissait violemment, et le ^regard errait soucieux et perdu dans le vagiie...
Pendant toute la durée de la course, depuis la rue de Beaujolais à la rue de Seine, Marc-Henry fut livré à une si profonde rêverie qu'il tressaillit quand le coch^ arrêta son cheval et dit :
— Nous sommes arrivés, bourgeois, et pour quelqu'un qui marche à l'heure, je prétends que c'est crânement mené ! avons-i ous le temps de manger l'avoine ?
L!avocat ne répondit point à cette question, dont le sens collectif po'iVait s'appliquer à l'homme et à la béte. et, sautant à ba.j du cabriolet, il s'enfonça sous la voûte de la porte cochère.
, Par un singulier hasard, le capitaine Laval était chez lui. Mai*c-Henry se fit indiquer le numéro de sa chambre et monta.
t LES AMOURS d'uK FOU. 21
— Quelle charmante surprise ! 8*écria le capitaine en reconnaissant l'avocat; et comme c'est gracieux à vous de me prévenir, mon ami! je comptais justement vous aller voir aujourd'hui. Asseyez-vous et prenez un cigarre.
Marc-Henri refusa les cigarres qu'on lui tendait et se laissa tomber sur un siège.
— Qu'avez- vous ? demanda vivement le capitaine en remarquant la pâleur de son ami. Qu'avez-vous ? êtes vous malade ?
— Non ! répondit l'avocat. Ce n'est rien... Il garda le silence un moment, puis il ajouta d'une voix émue :
— Vous êtes mon ami, n'est-ce pas, Charles?
— Sans doute ! répondit le capitaine fort étonné de ce début. En avez-vous jamais douté ?
— Non, et je viens mettre aujourd'hui votre attachement à l'épreuve, je viens vous demander un service...
— Un service ! quel qu'il soit, comptez sur moil
— Puissiez-vous dans un instant vous rappeler ces paroles! Maintenant, écoutez-moî...
— J'attends, dit le capitaine...
— Je me bats demain !
— Un duel !... et pour quelle cause '^
— Une querelle au jeu.
— Une querelle !... vous, l'homme calme et patient par excellence!... au jeu!... vous, l'ennemi acharné du jeu ! c'est impossible !
—Pourtant cela est.
— Alors cette querelle n'est qu'un prétexte.... il doit y avoir un autre n^tif que vous ne me dites pas.
— 11 n'y en a point d'autre ! s'écria Marc-Henry en
pÂlîssànt encore davantage, il ne peut pas... il ne doit pa:; y en avoir d'autre 1
— Venez-vous me demander d'arranger cette affaire '^
— Arranger l'affaire !... s'écria Marc-Henry d'une voix sombre, tandis que de sa prunelle jaillissait un éclair voilé, cette affaire-là s'arrangera sur le terrain, par du sang versé !
— Quel est votre adversaire ?
— Un ojffîcier d'état-major — le comte de (janillac.
— Mais, malheureux ! M. de Canillac a dans toute Tannée la réputation d'un bretteur, et quand je vous ai connu, vous ne saviez pas tenir une épée...
— Je n'en sais pas plus aujourd'hui.
— Alors vous êtes perdu !
— Je l'espéré...
— Vous l'espérez ! que dites-vous là ? mon ami, devenez-vous fou ?
— Peut-être !
— Où et quand ce duel a-t-il lieu ?
— Au bois de Vincennes, demain à huit heures du matin.
11 y avait dans les brèves réponses de l'avocat l'empreinte d'une si terrible et si énergique résolution, que le capitaine demeura u i instant muet et songeur, regardant Marc-Henry dont le front était penché et le regard indécis.
— Enfin , que voulez-vous de moi ? dit tout*à-coup M. Laval.
— Vous prier de me servir de témoin.
— Ah ! ah ! fit le capitaine avec un soubresaut.
LES AMatrits d'un FpU, ?3
— Vous acceptez? demandaT TiyejpQent Marc-Henry, dont un rayon de joie illumina le regard.
— Pas du tout ! je refuse.
— Pourquoi ?
— Pour une foule de raisons.
— Lesquelles ?
— La première, c'est que je regarde un duel d<mt les chances ne spnt point égales de chaque^cdté pomme un combat immoral, impossible, déloyal, enfin coipme uii assassinat 1
— I^e péril étant tout entier pour moi, em me ter garde seul. Après?
— La seconde , c'est que vous vous dev^ à voim femme, que vous aimez et qui vous rend heureux...
Marc-Henry sourit tristement sans répondre.
— A vos enfants gui ont be«5pin de IfijçiT ^èpp,,. contrtinua le capjitainp.
Même sourire e^ pièn^ie sîleji.çe.
— A la société, jque ypus sprye? par \qU:^ Pfy^çlp ^ par votre cpnduijtp...
— Après ? dit l'avocat de nouveau.
Snfin, continua M. LayaU, si toutes c^s^ai^Oins sont
sans f^i^i^ur vçus, j'^horderaifraiid^pRejjt )e ffit^ f^ la question^i m!e§t p^rsaTO6l, ,et je vous dii:^i, fie giie vous saveidu rpst^e à n^erveille, que }^ PQpy/çJJe jurisprudence sir le duel est sévère et implacable, qu'çJUe atteint les Jémoins aussi bien que les combatt^^its, que j'ai b^sgjp de mon état, que je ne piiis qnvipager ?iygc le ma carrière violemment rompue par un procès criminel, et que pour une querelle de jeu, qui cache v^n secret que vous ne jugez pas à propos de me révéler.
24 LEfi Aifoniis D'im fou.
je ne puis et ne yeux point risquer de perdre mon avenir !
— J'en étais sûr! dit Marc-Henry se levant.
— Vous m'en voulez ? demanda le capitaine d'une voix affectueuse.
— Moi ? nullement ? pourquoi vous en voudrais-je ? Depuis longtemps... depuis bien longtemps, je sais que je n*ai pas d'ami ! Je suis allé chez dix de ceux à qui je donnais ce nom, tous m'ont reçu comme vous venez de me recevoir, le sourire aux lèvres, mais l'indifférence au cœur! tous m'ont donné les mêmes raisons, les mômes défaites que vous venez de me donner ! En ce monde rien n'est facile! rien, pas même de mourir! Adieu...
— Diable d'homme! dit le capitaine, il me remue! Voyons, Marc-Henry, voyons, mon ami, ne vous en allez pas comme ça ! soyez franc avec moi , dites-moi tout, ayez confiance, et quand je saurai pourquoi vous voulez vous battre demain matin, je verrai ce que j'aurai à faire.
— Mon àmi ! répondit l'avocat en serrant affecta^sement la main du capitaine, je ne puis rien voy^^^î^ ei d'ailleurs ce mystère que vous soupçonnez nlaxiijt^pas! Adieu encore une fois ! adieu pour toujours ! J^t^pénsez à moi quelquefois... f a-
Marc-Henry sortit de la chambre et descoMt^rapidement l'escalier, tandis que !e capitaine essajwit une larme furtive, qui, après avoir roulé sur ses joues brûlées par le soleil d'Afrique, se suspendait aux crocs de sa moustache.
LES AtfonM d'un fou. ?5
Marc-Henry paya largement son cocher et, au lieu de remonter en voiture, il descendit à pied la rue de Seine dans la direction de Tlnstitut, marchant lentement, se laissant heurter et coudoyer par les passants, dans cette attitude enfin de Thomme gravement et profondé" ment préoccupé.
Abandonnons-le pour un instant et rejoignons, s! vous le voulez bien, le jardin du Palais-Royal.
Parmi les groupes de promeneurs et d*oisifs dont il était peuplé, on remarquait, nous l'avons déjà dit, un certain nombre d'acteurs de province en disponibilité, et parmi ces derniers une petite réunion de trois personnages méritait de fixer plus particulièrement Tattentinn de l'observateiu*.
Le premier de ces individus était un gros petit homm^, à la figure joyeuse et rubiconde. Les pommettes de ses joues soigneusement rasées étaient restées , malgré Tabns dj fard et l'atmosphère huileuse et poudreuse dos coulisses, roses et poHpardès comme celles d'un enfant ou d^in abbé du dix-huitième siècle. A la manière dont ce petit xomme portait sa canne à pomme de cuivre, jadis urgentée par le procédé Ruolz, à la façon surtout dont il prenait son tabac dans une boîte en buis ronceux, il devoiait évident qu'il remplissait parmi la plèlie tMtcale Innploi des financiers , des Mandors et des pefTugft0rà marteaux.
i3e second , chétif personnage , grêle de visage , grôlo de corps, grêle de jambes, grêle de voix, devait, àen jug^rpar son anguleuse et grotesque personne, et par so i
organe criard et faussé, jouer, non sans quelques succès, les seconds comiques et les queues rouges.
Le troisième , enfin , et sans contredit le plus remarquable , était un grand et gros garçon dont la figure , quelque peu flétrie , autant par les années (car il appro. chait de la quarantai le) que par l'abus des petits verres et des bonnes fortunes au théâtre et à la ville, exprimait l'insouciance, la bonne humeur et le laisser aller.
Sa toilette assez bizarre ne manquait pourtant pas d'une certaine prétention à l'élégance et à l'efifet.
Au mois de janvier, il portait un chapeau gris légèrement graisseux sur les bords , mais ses cheveux étaient soigneusement lissés, frisés et pommadés.
Au lieu de pardessus , il avait une soubi^eveste de velours incarnadin miroité, uno^ polonaise verte, à brandebourgs noirs et à olives, de ces polonaises dont l'espèce est presque aussi bien perdue que celle des carlins.
Cette polonaise avait un splendide collet en fourrure de chat noir ; une fourrure semblable doublait les pans et les revers.
Un pantalon collant de Casimir gris perle, légèrement maculé par des taches de tous genres, dessinait leg. formes robustes de l'artiste. Sur ce pantalon montofeitiusqu'un peu au-dessous du genou des bottes ericuir jaune, garnies de fourrures comme la polonaise. /
Ces bottes , évidemment empruntées aJ magasin de quelque théâtre, avaient dû faire le plus »1 effet dans Yvan le Mougick , ou dans tout autre vaudev^H^russe,
L'une des mains de l'artiste, serrée dans un gant««T trop étroit et qui craquait de partout , jouait machinalement avec une petite canne en bois peint. L'autre main .
LES AMOURS d'uN POU 27
veuve de toute espèce d'ornement, Fe cachait, honteuse de sa nudité, dans la poche en entonnoir delà polonaises Un lorgnon d'écaillé, suspendu à un large ruban moiré, se balançait sur la poitrine rembourrée du comédien, lequel , pour achever ce portrait , fumait un cigarre d'un sou et laissait s'échapper du coin de sa bouche les bouffées de vapeur mal odorantes , de l'air de béatitude du gerUleman-rider savourant son panatellas sur le boulevard italien.
— Bref, pour en finir, mes enfants, disait le gros petit homme poursuivant une narration commencée , figurezvous que ces imbéciles , ces bêtes brutes , ces crétins , n'ont su ni me comprendre ni m'apprécier ! Je leur ai joué un Sainville , oh ! mais là, un peu bien ! ils m'ont jeté des peaux d'orange. Je leur ai joué un Moessard avec un chic ! quel chic ! ! ils m'ont distribué des pommes cuites. Je leur aï joué un Lepeintre jeune , ils m'ont décerné des œufs durs, à telles enseignes que dans la masse il y en avait un de cru, qui , ni'atteignant entre les deux sourcils , a failli m'aveugler ; quant aux autres , je ne m'en plains pas, je les ai mangés en salade après le spec" tacle. Mon directeur m'a donné cinquante francs d'indemniié, a payé ma place de banquette aux Royales , et me voilà!
— C'est comme moi 1 dit alors l'artiste à la voix faussée , je leur ai joué , à ces imbéciles de Carpentras , le duc Hercule, dans la Nuit aux soufflets, un rôle où j'enfonce Levassor ! Eh bien ! mes pauvres amis , on aurait dit que tous les aspics du monde s'étaient donné rendez-vous dans Id salle. On appelait Azor sur tous les tons: les uns sifflaient sur l'air du tra, d'autres sur celui
de larifla ! C*est une indignité ! Les autorités municipales âe soutiennent pas les artistes. J'en écrirai à la chambre des pairs; M. Pasquier , qui a exécuté jadis Grimou , ou le Portrait à faire (un bien joli vaudeville, que J'ai joué à Brives-la-6aillarde sans aucune espèce de succès!, viendra très-certainement en aide aux entreprises dramatiques dans la débine ...
'- Sur l'air du tra, la , la, la.
interrompit Thomme à la mine joyeuse et à la polonaise verte. Croyez ça, mes enfants, et buvez de Veau, ça vous fera du bien. Toi, Saint-Léger , ajouta-t-il en parlant au financier , et toi , Fol- Amour , dit-il au comique , vous avez eu des désagréments , parce que vous ne savez pas empaûmer votre public avec ce truc qui me caractérise! M'a-t-on jamais sifflé , moi qui vous parle ? lira-t-on jamais distribué des oranges , des pommes cuites , des œufs durs et autres légumes ? Jamais ! jamais ! au grand jamais !
- — Tiens! pourquoi, donc alors que tu es ici, Philidor? demanda le financier.
— Oh ! c'est un autre genre , répondit Philidor d'un air singulièrement prétentieux, histoire d'amour , mes chers bons! Je mérite d'être mis au^ban de l'art dramatique. J'ai déserté avec armes et bagages , c'est à-dire avec ma voix de ténor léger et tous les costumes de l'emploi, pour suivre une fâme! une fâme! idole de mon âme ! une créature huppée et cossue, qui me chérit et qui me le prouve, malgré le plus barbare, le plus jaloux et le plustyiannique des époux ! Je vous conterai l'aven-
ture un jour que j'aurai le temps. Qui est-ce qui paie à dîner ?
A cette demande provocatrice, Saint-Léger et Fol- Àmour se regardèrent d'un air inquiet et portèrent simultanément la main à leur gousset, qui ne rendit au cune espèce de son. métallique.
— Pas de monnaie ! fit le ténor avec une grimace.
— Aucun monaco î répondit Saint- Léger.
— Fichtre! d'est comme moi , ajouta Philidor, j'ai oublié ma bourse.... il y a six mois.... chez une grande dame, qui n'a pas pensé à me la renvoyer.... franc de port : depuis ce teinps-là je l'attends !
— La grande dame ? demanda Fol-Amour.
— EHi non ! la bourse ! répondit le ténor. Puis il fredonna :
, Et mou gousset, moins b«ureux que les Gaules,
Appelle eu vain l'invasion des Francs ! (bi$).
comme chantait mon ami Arnal dans le vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne. Ah ! mes pauvres enfants! il était comme moi, celui-là : riche d'amour , mais sans le sou!
— Gomment diable allons-nous faire? demanda le -financier.
— C'est terriblement embarrassant ! fît Fol-Amour.
— J'ai une idée ! riposta Philidor. Je vais aller attendre là-bas la sortie de la répétition du Palais-Royal ; j'a^ joué avec Grasset, dans les temps , à Pithiviers ; je l'aborderai, mon portefeuille à la main, et , après cinq minutes d'entretien, je lui demanderai s'il n'aurait pas sur lui , par hasard, la monnaie de cinq cents francs : il comprendra la banque et me prêtera cent sous !
— Bravo! s'écrièrent Pol-Amour et Saint-Léger au comble de la jubilation ; bravo ! bravo ! il est plein d'esprit cet imbécile-lâ!..
— Eh ! eh ! mes enfants, répondit Philidor d'un air de condescendance, on n'est pas ^^nor léger par organisation, premier râle par goût et grande tUilité par occasion, pour ne pas savoir conduire un peu sa frêle nacelle et douUer les caps dangereux de l'existence!
— Nous t'attendons ici ! -
— C'est ça ; je file, et si je rapporte cinque francs, comme j'en ai le séduisant espoir, nous nous livrerons incontinent à un festin de Balthazar, à une nopce de Sardanapale ou de LucuUus, dont nous aurons le droit de nous pourlécher les babines pendant au moins quinze jours !
Et le ténor, tournant sur les hauts talons de ses bottes russes avec la grâce et l'agilité d'un PetUpas, s'éloigna rapidement en chantonnant :
Hélas 1 je m'enfais comme une ombre, En murmurant : je m'en vas r'venir 1
Le ténor léger n'avait pas lait dix pas dans la direction du théâtre du Palais-Royal, quand, tout absorbé par le point d'orgue d'une roulade qu'il exécutait sur un motif de Guido et Ginevra, il heurta avec force quelqu'un qui venait à lui distrait et la tête baissée.
— Sacrebleu ! faites donc attention ! s'écria-t-il vivement.
Puis, ayant- mieux regardé celui auquel s'adressait cette hrusquo apostrophe il recula de deux pas en s'écriant avec une intonation comique :
LES AMOUAS d'UK FOU. 31
— Oh ciel ! oh ciel ! en croirai-je mes yeux ? ^'homme distrait ne répondit point, tourna à droite et
sembla disposé à continuer son chemin.
Mais ce n'était pas là l'affaire de Philidor, qui, se plaçait devant lui avec obstination, reprit d'une grosse voix :
— Serait-il donc bien possible que vous me méconnussiez ? ^
— Je ne vous connais pas, répondit le passant d'un ton bref.
— Moi ! moi T ton PhiUdôr murmura l'ai-tiste d'une voix tout à la fois émue et indignée.
— Philidor! répéta l'inconnu en qui ce nom parut réveiller quelques souvenirs. Philidor ! dit-il une seconde fois en fouillant sa mémoire.
— Car je ne me trompe pas ! je ne peux pas me tromper, poursuivit le ténor; tu es bien Marc-Henry, toi?
— Sans doute, répondit l'avocat que nos lecteurs n'ont peut-être pas deviné.
— Marc-Henry, reprit l'artiste ; Marc-Henry l'étudiant de Dijon..
L'avocat passa la main sur son front comme pour en chasser une vision importune.
— Marc-Hrnry, poursuivit l'acteur avec une verve imperturbable, le joyeux camarade du joyeux Philidor le ténor léger, le ténor à roulades, le bijou du public, l'enfant chéri des dames; tu es bien enfin Marc-Henry, l'amant de notre folle Psyché?
—PSYCHÉ ! dit l'avocat en serrant convulsivement le poignet de l'artiste; silence! oh! ne prononcez pas ce nom
3'i L£S AMOURS D'UM FOU.
Et le regard de MaroHenry prit une soudaine expression de vague égarement. %
— Tiens! tiens! tiens! dit le ténor en frottant son poignet meurtri ; il paraît qu'il y a eu du grabuge depuis le temps ! Car sais-tu bien que voici vingt ans q^e je ne t'avais vu, mon pauvre vieux ! Ça n'a pourtant pas empêché que je t'ai reconnu tout de suite, rien qu'eu te l'egardant! Mais comme te voilà ficelé l Plus que ça de genre! tout en noir, cravate blanche, bottes vernies et chaîne de montre ! Fichtre ! tu es au moins huissier ou commissionnaire au mont-^e-piété? Tiens, que je suis bète! tu es décoré... Serais-tu pair de France?...
Et voyant que Marc-Henry ne répondait pas à cette aviilanche de paroles saugrenues, Philidor ajouta :
— Msiis je me mêle là comme un imbécile d'une d'affaire qui ne me regarde point! Je rengaine ma langue ! N'importe, vois-tu, je suis crânement bien aise de te V jir ;
£t puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle!
déclama-t-il en finissant.
— C'est la Providence qui t'a jeté sur mon chemin! dit tout-à-coup Marc-Henry , dont l'esprit sortit soudain comme d'un nuage des réflexions qui l'absorbaient.
— La Providence en personne! répondit le ténor; n'en doule pas, mon ami, n'en doute pas!
— Tu vas me rendre un service.
— Dix, si tu veux.
— Un service immense !
— Tant mieux.
— Demain. .
, — Aujourd'hui ou denjain, à ton choix.., tout mon temps m'appartient !
— Jp me hats.
— Toi ! hon^me en cravate blanche ! en habit noir ! en chaîne de montre ! et décoré ! tu te bats ! ! ! Et à quoi te bats-tu !
— Je n'en sais rien encore.
— Très-bien ! de plu^ fort en plus fort! comme chez Nicoleti
— Tu me serviras de témoin.
— Avec plaisir, c'est-à-dire avec plaisir s!il ne t'arrive pas malheur. J'aurais mieux aimé toute autre circonstance... moins solennelle... un déjeuner, par exemple... Mais enfin, s'il faut se battre... on se battra... c'est-à-dire on te verra battre.
— Merci, mon ami.
— Il n'y a pïis de quoi !
— Ainsi, je puis compter sur toi ?
— A la vie, à la mort!...
Et le ténor fredonna :
Qu'il scat d'amour ou bien qu'il soit de guene, De Pbilidor, le Berment est sacré I
— Peux-tu me procurer un second témoin ? demanda l'avocat.
— Pardieu! un témoin excellent; un superbe financier, tout neuf, qui n'a jamais servi... à ça...
— Ton adresse?
— Mon adres^. Tu veux dire mon domicile?...
-Oui.
34 LB6 Aifouns d'un fou.
— Ah! voilà! C'est que, voîs-tu, j'en manque un peu de domicile pour le moment. Je te dirais bien : le trdsihne arbre à gauche, dans les Champs-Elysées ; ou Vhdtel Meurice, rue de ifiroh; mais ça serait tïndtitrc... I^ feit est que Je couche un peu partout, de ci, de là, chez des anciennes!
— Enfin, où me sera-t-il possible de te trouver demain matin, à six heures et demie précises?
~ Ah! voyons ça... Tu dis demain matin... à six heure? et demie. . . oui . . . c'est cela. . . juste. -Eh bien?
— Rue Git-k'Cœur, nimiéro 17, au sixième, au-dessus de deux entresols, la porte à droite, aucun cordon de sonnette; te rappelleras-tu la. topographie delà chose?
— Tu dis?... demanda Marc-Henry en prenant son portefeuille et un crayon pour mettre en note le renseignement du ténor.
Ce dernier répéta le nom de la rue, le numéro, l'étage et les signes particuliers.
— - Tu seras là avec ton camarade? demanda l'aTOcat.
— C'est convenu.
•— Tu changeras, n'est-ce pas, ce chapeaulgris ^^ ^ vêtement?
— Oh! certainement... c'est-à-dire, je les changerais volontiers... mais.
— Mais quoi ?
— Figure-toi... j'ai un guignon I oh! mais ce qui s'appelle un guignon.., guignonarUt II y a eu une erreur... au roulage... ce qui Mt que mes malles sont allées... je ne sais où, et reviendront... je ne sais quand! A propos, mon cher, ajouta le ténor en tirant son portefeuille,
liEâ AMOURS d'un POU. 35
aurais-tu sur toi, par hasard, la monnaie de cinq cents francs?
Marc-Henry regarda Philidor et comprit tout.
— Âs-tu besoin d'argent , mon pauvre ami ? lui demanda-t-il d'une voix émue.
— Extrêmement besoin ! et si tu pouvais me prêter cinq francs pour... oui, c'est bien cela, pour onze jours; }e touche des fonds à cette époque... chez mon notaire.
— Tiens, mon ami, interrompit l'avocat en mettant sa bourse dans les mains du chanteur, prends ceci, tu me feras plaisir !
— Tu t^ trompes, mon cher, dit le ténor en voyant briller des napoléons à travers les mailles de soie verte de la bourse.
— Non, je ne me trompe pas... tu me rendras cela... plu8*tard... un jour... quand tu pourras... quand tu voudras... si je suis encore là pour te le redemander.
— Tu y seras, saperiotte ! tu y seras, s'écria le comédien avec feu.
— Allons, mon ami, je compte sur toi...
— Et tu as raison... je suis là. . bon pied! bon œil ! ^ A demain.
— A demain, mon pauvre vieux !
Et Marc-Henry s'éloigna, après avoir affectueusement serré la main de Philidor, qui, deux minutes après, rejoignit ses camarades.
— Eh bien! demanda le financier avec anxiété; as-tu dnque francs*^
— Voyez 1 répondît le chanteuren montrant la bourse. f- Qu'est-ce que c'est que ça ?
— De Vor.
— Pas possible!!!
Beaucoup d'or! vingt-cinq louis! ajouta Philidor en coDiptant les napoléons.
— Et tu n'es pas fou de joie? et tu ne danses pas une polka monstre, sur la tête, les jambes en l'air?
— Non. Je suis triste ! biftn triste!
— Drôle de corps ! il rit dans la panne, il se réjouU dans la débine, et il a l'air d'un crogueniort quand la fortune lui sourit î
-^ J'ai mes raisons.
— Lesquelles?
— Eh bien! je viens de voir un homme... pour qui je 91e jetteçais au feu! c'est bête! mais c'est corfime ça!... Pauvre garçon! il était si joyeux.., si insouciant... si amoureux... si fou autrefois!... et maintenant quel re. gard!... J'en aile cœur serré!., et demain matin... Ah! brrrrt!... Allons dîner! ^
Et les trois artistes, quittant, bras dessins bras dessous, le jardin du Palais-Royal, allèrent s'attabler au restaurant du Bcmf à la biode, oif le chablis, le inâcon vieux et le beaune première (style de la carte) eurent bientôt chassé les idées noires de Philidor.
11 était près de quatre heures de l'après-midi au momentoù Marc-Henry se sépara de Philidor.
L'avocat traversa le jardin d'un pas lent et irrégulier, J gagna la rue de Richelieu et s'achemina vers la rue de Ménars, où il demeurait. ^
Mais sans doute ses pensées étaient bien confuses et sa préoccupation bien profonde, car il passa sans s'arrêter
'f^r' LES AMOURS D*UN FOU. 37
devaftfta-Saajson qu'il habitait, longea la rue de GrammoatrJJâ|liqB!î)oulevards à gauche, lés suivit dans toute leur longueur, traversa le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Elysées, sortit de Paris par la barrière de PÉtoîle et s'enfonça dans le bois de Boulogne.
Pendant cette course sans but, l'allure de Marc-Henry était celle d'un liomme qui n'a point la conscience de ses actes et qui obéit pour ainsi dire à l'impulsion d'une volonté étrangère. Telle doit être la marche du somnauibnle cédant à son insu à l'entraînement magnétique.
Le regard de l'avocat était fixe , vitreux; il ne regardait rien, il ne voyait rien.
En hivre, chacun a pu le remarquer, la nuit ne succède point au jour par des gradations insensibles et crépusculaires comme dans les autres saisons, elle arrive brusquement, presque sans avant-coureurs, et l'obscurité couvre la terre d'un seul jet, ainsi qu'un voile noir tombé du ciel.
Le passage subit d» la lumière aux ténèbres réveilla Marc-Henry, car le mot réveil est le seul qui nous paraisse applicable dans cette circonstafice.
11 regarda tout autour de lui et fut profondément étonné de se trouver , sans savoir comment il y était venu, dans des lieux qu'il ne connaissait pas.
Que se passait-il donc d'étrange et de mystérieux dans cette tète si noble et si intelligente, poiït en anéantir à ce point toutes les facultés ? — Peut-être le saurons-nous plus tard.
Marc-Henry continua sa marche au hasard, mais cette fois avec la ferme résolution de revenir vers les lieux habités. Or, le hasard le guida mal, car il s'enfonça dans
38 LBS AMOURS o'UN FOU.
les ténèbres au plus épais du bois, et peut-être eût-il passé la nuit entière à errer dans des labyrinthes inextricables, si l'un des gardes du parc de Boulogne , qui se croisa par bonheur avec lui, ne lui eût appris qu'il tournait précisément le dos à Paris.
L'avocat, remis dans la bonne voie , ne tarda point à se trouver en vue de T Arc-de-Triomphe , et là, rencontrant une citadine attardée, il y monta et se fit conduire 4 son logis, où il arriva sur les huit heures du soir.
— Madame a attendu Monsieur pour dtner, lui dit un domestique en venant lui ouvrir ; puis, voyant que Monsieur ne rentrait pas, elle a fait atteler et elle est sortie, il y a à peu près une demi-heure.
— Faites du feu dans mon cabinet de travail et allumez la lampe.
— Le feu est prêt, la lampe est allumée.
— C'est bien.
— Monsieur veut-il dtner ?
— Non , apportez-moi seulement un bouillon et du café à l'eau. Puis, envoyez-moi Justine, j'ai à lui parler.
— Oui, Monsieur; mais qu'a donc Monsieur ?... comm? Monsieur est pâle! dit le domestique en regardant Marc- Henry avec étonnoment.
— Je n'ai rien ! un peu de malaise... Allez, et n'oubliez pas de m'envoyer Justine.
Justine était la fille de chambre de la femme de Marc- Henrj^
L'avocat entra dans son cabinet de travail, qui n'était séparé de sa chambre à coucher que par une portière en damas de couleur foncée.
Marc-Henry se tint debout un moment près de la cheminée , réchauffant ses pieds glacés.
Justine entra.
— Savez-Yous où est Madame ? lui demanda Tavocat?
— Je crois que Madame est à FOpéra.
— Vous l'attendrez, n'est-ce pas?
— Sans doute, Monsieur.
— Vous lui direz, quand elle rentrera, que je me trouve un peu soutfrant, que j'ai la migraine , que je suis Êitigué d'avoir beaucoup parlé au palais, que je vais me coucher presque imtnédiatement et que je la prie de ne pas entrer dans ma chambre ce soir...
Marc-Henry s'arrêta et reprit :
— Vous lui direz d'embrasser pour moi les enfants avant de s'endormir.
— Oui, Monsieur.
Et la femme de chambre sortit.
Aussitôt après son départ, Marc-Henry passa dans sa chambre à coucher dont il ferma la porte au moyen d'un verrou intérieur. Il en fit de même pour celle de son cabinet de travail, puis il revint s'asseoir à son bureau , où il resta quelques instants accoudé cachant son visage entre ses deux mains.
-~ Allons ! se dit-il en se levant tout d'un coup et en regardant la pendule qui marquait neuf heures et demie ; du courage ! Je touche au but ! — maintenant ce sera bien court !
Marc-Henry alla à la bibUothèque, dérangea quelques massifs in-folios, et, dans une cachette habilement pratiquée derrière eux, prit une petite cassette
40 LBS AMOURS d'uN FOU.
en acier âamasquîné , de forme carrëe et d'un précieux travail.
II remit alors les livres à leur place et ptea la cassette sur le bureau.
Parmi les diverses breloques qtû i^ètiâfitientàsa chaîne de montre, il y avait une petite clef.
Marc-Henry la dégagea de Vahmaù brisé qui la soutenait, puis il fit jouer un rèsëort qui démarquait une serrure microscopiquOi et, après uïie seconde d'hésitation, avec la petite clef, il ouvrit la cassette.
Elle paraissait vide. '
Avec quelque peine, car sa mdn tremblait violènunent Marc-Henry souleva un double fond dans lequel il prit un papier de moyenne grandeur.
C'était une aquarelle peinte sur velin.
Cette aquarelle, admirable de composition, de fini et de détails, représentait le groupe ue l'Amour et Pysché, au moment où la jeune fille, demi-nue et tremblante, penche au-dessus de l'Amour endormi son œil curieux et la lampe fatale d'où va tomber la brûlante goutte d'huile qui doit réveiller son amant et tuer tout son bonheur.
Le peintre avait su donner une beauté céleste et une expression ravissante aux traits de Pysché.
Marc-Henry contempla cette aquarelle pendant quelques minutes.
Ses traits exprimèrent une émotion profonde; mais ses yeux ne se mouillèrent point.
Il marcha lentement vers la cheminée et jeta le velin dans lès flammes qui le dévorèrent en utie seconde.
L'avocat regarda les étincelles courir en fusées capri-
LES AMOURS D'UN FOtJ. 41
cieuses sur la cendre noircie, puis il revint au bureau et prit un second objet dans la cassette.
C'était un très-petit poignard, à lame triangulaire et à manche ciselé,
Marc-Henry essaya la pointe de ce poignard sur son doigt.
Une rouille épaisse avait, dans une longueur d'un pouce à peu près, rongé profondément cette pointe.
Marc-Henry Retourna à la cheminée et jeta l'arme dans le brasier.
Le petit poignard, chauffé à blanc, après avoir passé par les tons rouge brun et fouge cerise, ne fut bientôt plus distinct au milieu dès tisons qui l'entouraient.
Marc-Henry revînt à la cassette.
Elle était vide.
11 la referma, la posa à l'une des extrémités du bureau, s'assit, plaça devant lui une grande feuille de papier et écrivit en tête ces quatre mots sinistres :