‹ Les Chevaliers du Lansquenet (volume 2)Chapitre 21 sur 33 · CECI EST MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI EST MON TESTAMENT

Puis il se leva de nouveau, alla à son secrétaire, y prit une liasse de papiers domil déchira l'enveloppe, et qu'il parcourut rapidement du regard.

Cela fait, il mit ces papiers dans la cassette, écrivit une lettre fort courte, qu'il ploya en quatre et qu'il plaça sur les papiers dans la casse l te qu'il referma.

11 fit ensuite tourner deux fois la clef dans la serrure, fit jouer le ressort qui masquait cette serrure, enveloppa le tout d'une épaisse feuille de papier gris, ficela, cacheta, et mit cette suscription :

A Monsieur le vicomte de"**, rue de Bourgogne, n^'Zi» Pour lui être remis à son retour d'Italie,

42 LIS AMOUBS d'un FOU.

Et plus bas :

Cette ccusette ne doit être ouverte qu* après ma inori.

Tous ces préparatifs terminés, Marc-Henry reprit la gi*ande feuille en tète de laquelle étaient ces mots : Ceci est mon testament, et ajouta ce qui suit :

M Au moment de me battre pour la cause la plus futile, une querelle au jeu , dans laquelle je dois avouer loyalement que je suis l'agresseur, j'exprime ici mes dernières volontés.

» Je n'ai plus que quelques heures à^vivre. Je vais mourir, je le sais. Le doigt glacé de la mort est posé sur mon front. Il y a là sur ma tempe une place toute prête pour la balle de mon adversaire. Il y a là sur mon flanc une place \oute prête pour la pointe de son épée.

» Dieu le veut ainsi ! que la volonté de Dieu soit faite!

» Je remercie ma fenune de tout le bonheur qu'elle m'a donné en ce monde.

La main de Marc-Henry trembla violemment en écrivant ces mots. Il s'arrêta un instant , puis il poursuivit ^'une écriture plus ferme :

» Je lui laisse tout ce que je possède.

» Je veux que mes enfants, lorsqu'ils auront l'âge de penser à embrasser une carrière , choisissent celle vers laquelle la vocation les poussera. j

Je demande que la cassette qu'on trouvera sur mon bureau, et qui ne renferme que des papiers sans valeur pour ma succession, soit remise à M. le vicomte de^, mon ami, aussitôt après sonretoiur d'Italie.

» Je demande que le jour de mon enterrement « dans

l'église Saint-Roch, tendue de noir, TROIS LARMES d'argent brillent isolées au-dessus du cata£dque.

» Je demande que ma pierre tumulaire , au cimetière du Père-Lachaise, ne porte pour épitaphe que mon nom : MARC-HENRY ; et que TROIS LARMES soient creusées, au-dessous, dans la pierre.

» Je demande une prière à ceux qui m'ont connu.

» Un souvenir, un seul, à ceux qui m'ont aimé.

En écrivant ces derniers mots, la main de Marc-Henry tremblait de nouveau convulsivement.

» Je demande enfin à Dieu de me pardonner ma mort et de me recevoir dans un monde meilleur.

» Fait à Paris, sain de corps et d'esprit, le 10 janvier

» Marc-Henry. »

Après avoir achevé ce testament, l'avocat Je mit sous enveloppe , le cacheta et le plaça bien en évidence au milieu du bureau.

Puis il se leva et regarda la pendule ; elle marquait quatre heures du matin.

Marc-Henry ranima le feu qui s'éteignait, car le froid, pénétrant peu à peu dans la chambre, le faisait involontairement frissonner de tous ses membres.

Ensuite il traîna un fauteuil auprès de la cheminée , g'y laissa tomber plutôt qu'il ne s'y assit, et cacha sa tète dans ses mains.

Tout dans la maison était silencieux. On n'entendait d'autre bruit que le monotone pétillement du foyer, et le vent qui s'était élevé pendant la nuit et sifflait au dehors.

Cinq heures sonnèrent.

Marc-Henry tressaillit , passa la main sur son front plissé et quitta son fauteuil.

Il ouvrit un des tiroirs du bureau , et prit quelques pièces d'or qu'il mit dans la poche de son gilet. Passant ensuite un paleîot par dessus l'habit noir qu'il portait , il le boutonna jusqu'au cou, il ramassa son chapeau qu'il avait laissé tomber sur le tapis en rentrant, et allumant un bougeoir qui se trouvait sur la cheminée, il se disposa à sortir.

Au moment de dépasser le seuil de cette pièce, dont ^1 avait ouvert la porte avec une précaution infinie et de manière à ne faire aucun bruit, Marc-Henry s'arrêta pendant un instant et jeta sur tous les objets qui l'entouraient un triste et long regard , le regard d'un dernier adieu.

Il traversa d'un pas lent et furtif la salle à manger et l'antichambre.

Il fit jouer sourdement les verrous intérieurs de la porte de cette dernière pièce, éteignit son bougeoir et se trouva sur l'escalier.

L'obscurité était profonde.

Il descendit rapidement, quoique à tâtons, jeta son nom, en passant, au concierge à moitié endormi qui tira machinalement le cordon, et il se trouva dans la rue de Ménars, marchant dans la direction de la rue Richelieu.

Ainsi que nous l'avons dit, le vent s'était levé vers 'e milieu de la nuit durant laquelle se passent les

LES ilMOURS d'un POU. 45

événements dont nous sommes l'historien, et le ciel, si pur encore la veille au soir, laissait tomber un brouillard épais et fétide, qui se changeait sur les pavés en une boue grasse et gluante.

L'avocat n'avait nul espoir de rencontrer sur son chemin une voiture quelconque, cabriolet ou citadine ; aussi hâtait-il le pas pour terminer le plus rapidement possible la course énorme qui le séparait de la rue Gît-le- Gœur, rue dont il ne savait d'ailleurs qu'à peu près la position.

L'avocat traversa le Pont-Neuf, et, longeant le quai des Augustins, il se trouva par hasard arrivé juste en face jde l'endroit où commence cette rue, dont l'autre extrémité aboutit dans la rue Saint -André-des Arts. Restait à trouver le numéro dix-sepl.

Oeci n'était point une petite affaire, eu égard à l'épaisseur des ténèbres à peine éclairées de place en place par le gaz expirant.

Après avoir erré quelque temps de numéro en numéro, Marc-Henry arriva enûn devant la maison désignée.

Aucune lumière ne brillait derrière ses fenêtres chassieuses.

On devinait seulement, plutôt qu'on ne pouvait la voir, une faible lueur à la lucarne d'une mansarde tout en haut.

Marc*Henry chercha fort longtemps un cordon de sonnette. -- Cette recherche fut vaine.

Il se décida à frajpper.

Au premier coup la porte céda sous sa main et s'entr'ouvrit.

Elle n'était pas fermée. Il n'y avait même point de clef dans la serrure.

Marc-Henri pénétra dans une longue allée, et son odorat fut aussitôt saisi par la senteur fétide et nauséabonde de puanteurs croupies et d'émanations malfaisantes.

Il avança au hasard, et, au bout d'une vingtaine de pas, son pied heurta la première marche d'un escalier tortueux dont les échelons en bois étaient recouverts de callosités boueuses.

En même temps sa main rencontra l'extrémité d'une corde gluante qui, retenue à la muraille par des Cftopous de fer, devait le guider dans les sinuosités de l'escalier.

Il monta. \

V , — Le sixième étage, au-dessus de deux entresols, lui avait dit Philidor la veille en le quittant.

Il tâcha donc de calculer le nombre des étages, et cela n'était point aussi facile qu'on peut le supposer, car chacun des ca%;rés n'était guère plus large que les marches par lesquelles on y arrivait.

Enfin, après avoir gravi cette montée ardue pendant un temps qui lui parut énorme, et ^voîr risqué dix fois des chutes dangereuses, Marc-Henry vit une faible lumière briller par<Hiessous une porte mal jointe, et il entendit des voix joyeuses qui chantaient en chœur :

Vive le vin, Vive ce jus divin, Je veux jusqu'à là fin Qu'il égayé ma vie*

— C'est ici ! pensa Marc-Henry, — et il heurta deux fois à la porte.

— Qui va là, et qu'est-ce que vous voulez ? demanda uue voix que Tavocat reconnut aussitôt pour celle de Philidor.

Marc-Henry se nomma.

La porte fut ouverte, et le nouvel arrivant put contempler un spectacle, sinon fort étrange, du moins frappant par le contraste qu'il offrait avec sa situation présente et ses dispositions d'esprit.

La pièce dans laquelle il entra était une petite chambre*iOTnsardée, dont les murs étaient recouverts d'un pâj/ier conunun à dix sous le rouleau, fort endommagé par endroits.

Sur ce papier, de grosse épingles et des pains à cacheter attachaient de plac^n place diverses lithographies du Charivari (les Lorettes et les Fourberies des femmes en matière de senitmeni), lithographies évidemment achetées dans quelque estaminet borgne, où les numéros du journal n'arrivaient que de sixième ou septième main, ainsi qu'auraient pu l'attester au besoin de nombreuses taches de graisse, de tabac, de bière, de vin, de café et d'eau-de-vie.

Dans l'un des coins de cette mansarde un lit sans rideaux étalait son désordre.

Dans lia cheminée brûlait un grand feu.

Devant ce feu charUait (nous aimons ce mot popu laire', chantait une bouilloire de fer-blanc remplie de vin chaud. #

Sur la chambranle de pierre étaient posées deux chandelles presque consumées^ Tune dans un flambeau de

cuivre rongé par le vert-eje-grig, l'ajxtre fichée dans le goulot d'une bouteille vide. — Devant la. chemiAéç une petite table ronde et boiteuse, calée avec une bohitiCj supportait un grand saladier tout ébréché, rempli de vin fumant sur lequel nageaient des fragments de cannelle et des tranches de citron. — A côté de ce saladier trois verres, du tabac dans un sucrier, des pipcîs, des cigarres et des allumettes chimiques. — Autour de cette petite table, trois chaises de paille, — par terre, à côté du lit, les restés d'un souper.— Pâté de Lesage cptamé, veau froid, assiettes cassées, fourchettes dq fer et huit bouteilles vides.

Voilà pour le décor. — Maintenant les personnages.

Deux d'entre eux sont nos anciennes connaissances. Philidor et Saint-Léger ; mais, grâce à la bourse bien garnie que lui avait remise Marc-Henry, le ténor n'était en réalité plus reconnaissable, tant s'étaient opérées dans sa toilette d'heureuses et importantes modifications.

Un habit bleu à splendides boutons de métal guillochés avait remplacé la soubreveste de velours incarnadin.

Un paletot gris de souris aux revers de soie pareille, avait été substitué à la polonaise verte oméç de sa peau de chat et de ses brandebourgs noirs.

Enfin un pantalon large à carreaux écossais suppléait avantageusement la culotte collante de couleur tendre, et les bottes jaunes à'Yvan le Moiigick,

L'ensemble de ce costume n'était, sans contredit, pas de très-bon goût, et donnait à Philidor un faux air de commis-voyageur dans l'exercice de ses fonctions. — Mais, par comparaison, c'étaif incontestablement magnifique.

LIS AMOURS d'un FOUj 49

Saint*Léger, lui aussi , avait beaucoup gagné, car la munificence de Philidor Tavait enveloppé dans une vaste douillette de soie puce, de tous points digne comme couleur et comme forme ds l'abdomen d'un financie'^.

Le troisième hôte de la mansarde était une jeune fille de vingt et un à vingt-deux ans, grande brune aux formes pleines et bien découplées, dont les traits assez réguliers eussent été beaux, dont les joues eussent été fraîches et les lèvres vermeilles, si les plaisirs et les fsitigues des' orgies et de la débauche n'avaient imprimé leurs stigmates sur ce jeune visage, et mis dans ces yeux jadis doux et purs une assurance provoquante, effrontée et libertine.

Fort débraillée dans une vieille robe de soie noire décolletée à outrance, qui laissait voir en l'absence de tout fichu des épaules brunes et rondes, et la naissance d'une gorge encore ferme, cette créature fumait un cigarre de cinq sous avec Taplomb d'un sportman émérite, et fredonnait, elle aussi, à demi-voix :

Vive le vin, Vive ce jus divin, Je veux jusqu'à la fin Qu'il égayé ma vie...

En face d'elle, Saint-Léger sirotait voluptueusement un .grand verre de bischof en clignant les yeux d'un air recueilli.

La troisiâne chaise, enfin, avait été abandonnée par Philidor quand il s'était levé pour ouvrir à Marc-Henry.

Il était évident que les deux artistes et la jeune femme avaient passé la nuit tout entière à boire, à bx-

50 LE» AtfOURS B'im FQU.

Le regard allumé de PhiKdor, son nez rou^ et 8a démarche chancelante annonçaient une ivresse presque complète.

Ces symptômes n'échappèrent point à Marc-Henry, dont le front se plissa douloureusement.

— Le voici donc ! le voici en personne véritable et naturelle ! s'écria Philidor en jetant ses bras avec effusion autour du cou de l'avocat ; le voici, ce roi des bons enfants ! ce Ùieu des vrais amis ! Saint-Léger, lève-toi et salue ! Sémiramis, ma fille, levez-vous et faîtes la révérence !

Tout en terminant ce burlesque discours, le ténor prit la main de Marc-Henry, et, bon gré mal gré, lui faisant traverser la mansarde, le força de s'asseoir sur la chaise qu'il avait lui-même quittée l'instant d'auparavant.

— Tu ne sais pas, gros financier, reprit Philidor en s'adressant à Saint-Léger au moment où Jklarc-Henry allait prendre la parole, tu ne sais' pas que c'est à la munificence de ce vieux camarade que tu dois les frtisques splendides qui recouvrent ton obésité !

Et il serrait les mains de favocat avec une effusion d'ivrogne.

— Tu ne sais pas, Sémiramis, mes amours, oontinuat-il en s'adressant à la jeune fille, que c'est à Pinépuisable gousset de ce particulier-là qiie tu dois les belles boucles d'oreilles que tu vas acheter avec les deux napoléons neufs que je t'ai donnés hier soir, ou plutôt ce matin I Ainsi donc, mes enjoints, levez-vous et saluez, je vous le'réitère! Et quant à toi, Marc-Henry, monpau-

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vre ami, empoigne-moi ce verre de vin chaud et trinquons à la santé de nos souvenirs d'autrefois !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria l'avoQat d'une voix sourde^ ce dernier malheur, cette dernière honte m'étaient-ils réservés ?

— De quoi ? de quoi ? demanda le ténor, qui n'ayant pas bien saisi le sens de l'exclamation de Marc-Henry, n'avait vu que le refus de celui-ci de prendre le verre qu'il lui tendait ; de quoi ? de quoi ? est-ce que tu bouderais au feu par hasard? est-ce que tu te serais perverti depuis le temps? sac à papier! je voudi*ais bien voir cela ! Allons, chaud ! un toast à la Psyché î à Corna' Une! à la Fomarinal à toutes nos anciennes enfin, et vivement sur la ritournelle ! une... deux !...

— Philidor ! dit tout-à-coup Marc-Henri en se levant avec indignation, ce que tu as faut est bien mal !..

— Qu'est-ce que c'est? demanda l'artiste épouvanté, malgré les effets du bischof, de l'accent terrible de l'avocat.

— Tu es ivre, malheureux !

— Tu vois double ! parole sacrée ! Ivre ! moi I par exemple !! si on peut dire! à peine ému!...

— Ivre ! reprit Marc-Henry avec un redoublement d'énergie, ivre au moment où j'ai besoin de toi ! ivre au moment d'un duel où je vais être tué !..

— Un duel! interrompit Philidor, est-ce qu'on se bat!! Tu n'es pas vieux, tu n'es pas cacochyme, ni infirme d'une manière I tu n'es pas laid, tu n'es pas bête! tu as de l'argent dans tes poches pour toi et pour les autres, puisque tu flanques gentiment cinq cents balles d'un coup à un ami dans la débine, et tu irais risquer de

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te fure détériorer la tienne par une idem, de n'importe quel calibre (1) ! Laisse-moi donc tranquille ! je ne le souffrirai pas ! nous nous y opposerons, hein les autres? — Allons Sémiramis, ma fille, rossignole-uous n'importe quoi, pourvu que ça soit gai, afin de lui remonter le moral à ce drôle de particulier-là !

Et Sémiramis, obéissante, commença d'une voix quelque peu rauque une ronde qui débute ainsi :

A la Chartreuse^ Vive polkeuse, Connaissez-vous Rosine aux yeux charmants, Leste viveuse, Franche amoureuse, , A sa bottine attelant dix amants ?

Rien qu'à la voir danser, l'enchanteresse, Souple bacchante en robe de satin, ^ Rien qu'à la voir, battent avec ivresse

Les jeunes cœurs du vieux quartier latin 11

Mais elle n'eut pas le temps d'entamer le second couplet, Marc-Henry l'interrompit d'une voix stridente où vibrait la colère, et s'écria en prenant le bras du ténor et en le secouant avec une fureur convulsive :

— Ah ! c'est infâme ! des amis je n'en avais plus ! pas un... pas un !,.. je Uî rencontre .. toi.... un vieux camarade à qui je croyms du cœur ! je té demande un service... un dernier service ! de m'aider à mourir! c'était facile! bien facile! je compte sur toi !... j'arrive., et je te trouve... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! te soUiani

(1) Pour mettre nos lecteurs à môme de comprendre ce stupide jeu de mots, 11 est indispensable de leur dire que le mot balle signifia tite dans l'argot des coulisses.

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