‹ Les Chevaliers du Lansquenet (volume 2)Chapitre 24 sur 33 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

JflAHIE DE CHAIiAIVS.

i«a Cbanson.

Une contrée agreste et digne d'attirer le regard et de fixer l'attention des touristes, est à coup sûr cette partie de la vieille Franche-Comté où commencent les montagnes du Jura, et qui rappelle les plus beaux sites de la Suisse, sa voisine.

Même sauvage nature en effet, même végétation grandiose. Des rochers, ' de nautes montagnes sur la croupe desquelles s'échelonnent des forêts de chênes à la base, de frênes et de bouleaux au milieu, de sapins plus haut ; amphithéâtre d'une triple couleur aux approches de l'hiver : teintes rougeâtres et brunes, verdure argentée et jaunissante, enfin vert sombre et presque noir.

Cette contrée est chère aux paysagistes, que l'on rencontre de loin en loin, coiffés de larges chapeaux de paille, la boîte de couleur, le parasol et le pliant sur le dos, le bâton ferré à la main, tantôt gravissant des cimes escarpées, tantôt esquissant, ici quelques rochers d'une forme hardie et pittoresque, là un tronc d'arbre

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blanchi par le temps, rongé par la mousse et les lichens, et brisé par la foudre dans sa partie supérieure.

C'est aussi le pays des légendes bizarres et des traditions surnaturelles, croyances tout à la fois naïves et poétiques, qui survivent, comme en Bretagne, avec les mœius d'un autre âge.

Ce n'est plus la France du dix-neuvième siècle, ce n'est pas non plus la Suisse. Grâce aux impressions de voyage (nous ne parlons point, bien entendu, de celles d'Alexandre Dumas), grâce surtout aux Anglais, la patrie de Guillaume Tell est devenue banale; on n'ose plus s'aventurer dans les profondeurs de l'Oberland, ni sur les bords du lac de Brientz, dans la crainte de se voir en proie à quelque avalanche de longues et blondes ladies, ornées de voiles verts et de robes écossaises, et flan, quées de messieurs leurs fils, grands gaillards de dixhuit ans et de cinq pieds six pouces, en veste ronde et en. cols de chemise rabattus sur des cravates nouées à la

Colin.

Les Anglais ont tué la Suisse et ont enlevé le caractère de leur race aux paysans des chalets les plus perdus des Alpes lés moins fréquentées.

Dans les profondeurs des montagnes du Jura, au contraire, vivent des populations ignorantes de tout ce qui se passe autour d'elles hors de leurs forêts.

Dans tels villages que je pourrais citer, un seul homme, le curé, s'est éloigné du clocher à une distance excédant un rayon de quelques lieues.

De temps â autre, à de longs intervalles, passent dans ces villages des colporteurs qui vendent les petits objets nécessaires à la vie. Leur arrivée est un événement.

l,^ AMOURS d'çn fou. 83

Là le siècle n'a rieu epcorè envoyé de sa science et de sa corruption. Les paysans sont bons, parce qu'ils sont simples.

Ils vont à la messe, ils vont à vêpres; ils craignent les sorciers qui peuvei^t jeter des sorU à leur bétail et à eux-mêmes.

Les jeunes filles sont sages, ou du moins le mariage vient légitimer presque toutes los fautes, en faisant sanctionner par le prêtre des unions que l'amour avait rendues un peu trop hâtivement complètes.

Lés jeunes gens ignorent de la façon la plus absolue le doublé, le carambolage et les délices de la poule, et cela par la raison toute simple qu'il n'y a dans le pays ni cafés, ni billards.

Le dimanche seulement les hommes se rassemblent dans quelque cabaret bien sombre, pour y boire, de l'eau-de-vie de genièvre et pour y fumer le tabac de contrebande qui arrive là, de tous les pointa de la Suisse.

Plus loin encore, et p'us isolées que ces villages, quelques maisons sont répandues parmi les. sapins. Des familles enti(»res y passent lei^ vie presque- sans rapports avec le r«}te du mond^ f

Quand la conscriptiol dppelle les jeunee gens sous les drapei^ux, bien souvent ils désobéissent et ne partent point. Les montagnes du Jura sgnt peut-être la partie de la France où l'oi compte le plus de réfraetaires.

Si ces fils des montagnes quittent au contraire leur pays pour devenir soldats, il est rare qu'ils reviennent. Us perdent vite l'habitude de cette existence sauvage et isolée et ils y renoncent pour toujours.

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On doit supposer, au premier abord, que tous ces paysans montagnards vivent dans la misère la plus profonde et la plus soiâide. — Il n'en est rien ; dans les plus pauvres chalets (les maisons affectent, dans cette partie de la Franche-Comté, la forme des habitations

suisses ainsi nommées), on remarque une sorte de bienêtre et de luxe rustique. Ceci tient à ce que la plupart des familles vivent de la contrebande, qui, en échange de dangers sérieux et réels, leur offre des bénéfices considérables.

Rien n'est bizarre et accidenté d'ailleurs conrnie ces existences remplies de périls, de drames, de scènes terribles et sanglantes. C'est à quelques-unes de ces scènes que nous allons faire assister nos lecteurs, en les priant (après leur avoir demandé pardon de ce long préambule) de vouloir bien remonter avec nous jusque vers le milieu de l'automne de l'année mil huit cent vingt.

Dans l'un de ces chtiets dont nous parlions tout-àl'heurè, situé à une lieue et demie à peu près de la douane des Brennets, trois personnes s'apprêtaient à prendre le repas du soir.

C'était dans la plus grande pièce de l'humblQ habitation. Il était huit heures un peu passées, et la flamme du foyer placé au milieu de la chambre et dont la fumée s'échappait par une ouverture pratiquée dans le toit, éclainiit cet intérieur conjointement avec une petite lampe fumeuse, posée dans un coin gur un support placé aà hoc contre la muraille, ^

Les solives du plafond étaient toutes noircies et comme vernissées par l'incessante fumée des pipes et du feu. Quelques jambons, et trois ou quatre larges quartiers de lard pendaient suspendus auprès de Touverture du toit, pour acBever de se sécher à la chaleur et au courant d*air. Dans les dressoirs de sapin étaient symétriquement rangées quelques douzaines d'assiettes de faïence commune, étalant leurs grossières enluminures. A côté du dressoir, et clouées au mur, se voyaient plusieurs de ces prodigieuses gravures coloriées si connues dans les campagnes : Crédit est mort, les mauvais payeurs Vont tué^ le Monde renversé ^ les quatre fils Àymon, la Complainte du Juif-Errant, la ballade de saint Hubert, etc... Une horloge à gaine haute et à lourd balancier faisait entendre dans un coin son tic-tac monotone, et plusieurs carabines au canon merveilleusement poli avec de l'huile et de la peau souple, étaient suspendues contre la muraille, dans un endroit bien sec, par de petits crampons disposés à cet effet.

Sur une table en bois de chêne bruni et luisant, mais sans aucune espèce de nappe, fumaient un énorme plat de pommes de terre et une marmite pleine de cette bouillie faite avec du lait et de la farine de maïs, que 1 on nomme gaudes et dont l'usage est aussi journalier en Franche-Comté que celui du pain. Une épaisse tranche de lard grillé et une miche de pain noir, plate, large et toute crevassée, complétaient ce repas substantiel (^ue trois convives, nous l'avons dit, s'apprêtaient à partager.

Il y avait une fenune et deux hommes.

La femme, qui se tenait deI)out, était âgée déjà, maigre

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et de hante taille. Sa figure, encadrée dans les mèches grisonnantes de ses cheveux qui s'échappaient en désordre de dessous sa câline d'indieniïe, aVait lïne remarquable expression de force, mais était pâle et flétrie. Elle se nommait Jeanne. Son costume était celui de toutes 1rs paysannes montagnardes: une jupe en fut aine rayée en long, une camisole d'indienne rayée en travers, autour du coù un fichu également d'indienne rayée en long, des bas bleus à côtes et de gros souliers.

Pierre Maugars, son mari, assis sur une escabelle à côté du foyer et présentant à la flamme pétillante la semelle de ses lourds sabots, semblait avoir, comme sa femme, de quarante-cinq à cinquante ans. A voir sa charpente 0£»seuse et ses membres énormes, on conjecturait à bon droit que sa force devait être athlétique. Son visage, large et court, et ses épais sourcils, (rèsrapprochés l'un de l'autre, annonçaient d'ailleurs un caractère audacieux, résolu, presque brutal.

Le troisième personnage, enfin, était un jeune homme, gros garçon, petit et trapu, à la figure fortement enluminée, aux cheveux d'un blond ardent et coupés en brosse. Ce jeune homme s'appelait Baptiste et il était le fils légitime de Pierre Maugars et de Jeanne. Debout contre la muraille, il introduisait une goutte d'huile, à l'aide de la tigtB d'une plume de perdrix, dans la batterie de l'une des carabines.

De l'autre côté du foyer, deu^ énormes chiens des montagnes, au poil rude et noir, aux yeux féroces, à la gueule hargneuse, étaient couchés, la tète appuyée sur leurs pattes de devant, mais suivant du regard les moindres mouvements de Pierre, de Jeanne ou de leur fils.

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— Tonnerre l dît tout-à-coup Pierre Maugars d'union brusque et en levant la tête, Marc n'arrive pas, j'ai faim, le souper froidit, à table !

— Â table, répéta Baptiste en se hâtant de quitter la carabine qu*il tenait et de venir s'asseoir en face de son père.

Les deux chiens se levèrent et fixèrent sur les convives leurs yeux intelligents.

— Tant pis pour Marc si ses gaudes sont trop épaisses, il est toujours Içs soirs à rôder je ne sais où, dit Pierre Maugars en remplissant les trois assiettes, à l'aide d'une pauche en bois, de la bouillie âavolireuse et dorée.

— Je lui mettrai sa part tiédir sur les cendres, dit Jeanne.

En ce moment on entendit dans le lointain une voix jeune et fraîche qui chantait un air du pays.

— Voici Marc, fit Baptiste.

— Le diable emporte sa chanson î dit Pierre, il chante toujours et c'est toujours la même !

— Je crois que c'est lui qui l'a faite soi seul, hasarda Baptiste.

— Ah! ouiche! répondit Pierre, est-ce que c'est des gens comme nous qui pouvons mettre des mots comme Çàsur des turlutaines? 11 l'aura dénichée dansqueuque vieux bouquin où il est à lire des grimoires de toutes sortes quand il pleut.

La voix s'approchait toujours, et voici ce que la voix

chantait :

Qu'U pleuve, qu'il vente, Rt que sur les bois Siffle la tourmente A la forte voix,

Dans chaque demeure Descend le sommeil; Pour moi sonne l'heure, .

L'heure du réveil !

L'air, en dehors peut-être de toutes les règles de la composition et de l'harmonie, avait cependant un certain cachet agreste et original.

La voix reprit :

Je pars le pied leste, L'oreille aux aguets, Et j'ai sous ma veste De bons pistolets !

Silence I... silence!

Car dans le bailler Voici que s'avance Le contrebandier!

Les quatre derniers vers de ce couplet furent chantés avec une intonation sourde et pour ainsi dire mystérieuse qui ne manquait point d'effet dramatique et d'inattendu. La voix continua :

Quand la nuit s'étoile.

Je dors à mon tour.

D'un plus sombre voile J'attends le retour. .

J'aime lès nuées Aux flancs pleins de bruit, Mes belles journées Sont les noires nuits!

Le chanteur continuait sa ballade en marchant, et la voix, lointaine d'abord, se rapprochait toujours, tandis

que Técho redisait, note après note, la musique du couplet suivant :

Mais l'ombre est profonde.

Et les gcibelùusy * Quand la foudre gronde, Ronflent dans leurs trous- Alors à ma bande Je donne l'essor, Et la contrebande Arrive à bon port !

Le chanteur n'avait plus qu'un couplet à dire, mais il n'avait plus que vingt pas à faire pour arriver, de l'endroit où il était, au chalet de Pierre Maugars ; aussi se hâta-t-il de terminer, m ralentissant sa marche et en hâtant la mesure, ce que comportait d'ailleurs l'allure leste des derniers vers :

Narguant la régie, J'ai du bon tabac, De ^horlogerie, Du rhum et du raC' Au diable la clique^ Douane et commis :

Moi je fais la nique Aux Droits réunis !

Puis le chanteur poussa du pied la porte du chalet et entra.

Le nouvel arrivant était un tout jeune homme , il paraissait avoir à peine seize ans. 11 était grand et mince, la coupe de sa figure ne manquait ni de distinction ni

d'intelligence Ses yeux noirs, lumineui et doux, lançaient un regard pénétrant; ses cheveux noirs, un peu longs, se bouclaient naturellement et avec grâce autour de sa tête, encadrant un front haut et rêveur. Pour tout dire en un mot, ce jeune paysan ^il portait un costume rustique en tous points semblable à ceux de Pierre et de Baptiste), ce jeune paysan avait Tair du fils d*un gentilhomme, et d*un gentilhomme de bonne race.

Car (et nous avons là-dessus une opinion très-fondée et parfaitement arrêtée) la pureté traditionnelle du sang peut seule donner la pureté et la distinction des formi's; un plébéien, bien légitimement plébéien, quelque beau qu'il soit d'ailleurs, n'aura jamais cette "finesse d'attaches et d'extrémités particulière aux hommes et aux chevaux de race : pied long et étroit, flexible et cambré, main efQlée et nerveuse, avec des ongles ovales et transparents. Dans tous les cas exceptionnels on trouverait, en cherchant bien, quelque alliance plus ou moins clandestine entre une jolie aïeule et quelque grand seigneur.

Or, le jeune homme en question se nommait Marc- Henry et passait pour le fils de Pierre Maugars et de Jeanne. Nous disons, passait. Jamais l'idée d'un doute à ce propos n'était venue à qui que ce fût; nous saurons plus tard nous-mêmes à quoi nous en tenir et si nous devons nous ranger à l'opinion générale.

Marc-Henry ferma la porte, posa son fusil dans un coin, caressa les chiens qui venaient joyeusement se frotter contre ses jambes, s'assit à table et prit son assiette de gaudes, après avoir dit :

— Bonsoir, mère; bonsoir, père; bonsoir, frère.

LES AMOUBS D'ÙM FOU. 91

— D'où viens-tu? demandé Pierre.

— Du côté desBrennets...

— Il n'y a rien de nouveau par-là?

— Ma foi, non...

— Ils ne bougent donc pas à la douane ?

— Ah ! dame, père, je ne vous dirai pas, je n'ai point pous>'é jusque-là.

Pierre cessa ses questions, et pendant un instant on n'entendit que le bruit de quatre cuillères de bois qui allaient des assiettes aux lèvres des convives, et des lèvres revenaient aux assiettes.

Les gavdes sont de leur nature un aliment fort pâteux et trèf^-étouffant, aussi Pierre ne tarda-t-il pas à dire :

— A boire, femme, en tendant à Jeaime son verre qu'elle remplit d'eau-de-vie.

Il le vida d'un trait, puis, après s'être essuyé la bouche du revers de sa main, il se toun a vers les deux jeunes gens et dit d'une voix rauque et joyeuse :

— Eh bien, mes gars, la poule aux œufs d'o^ a pondu cette nuit I

11 fit, en disant ces mots, retentir dans sa poche un certain nombre d'écus de six livres, puis il continua :

— Tout a joliment marché, hein? Point de bruit, point d'alarme, pas seulement un pauvre petit coup de fusil ! Les chiens se sont conduits comme de braves bêtes qu'ils sont. Çà, faut le dire. Ici, Serpeht, ici. Caillou ! venez, mes bonnes bêtes, venez vite lui dire bonsoir à ce maître!

Et les deux chiens se levairt atfèsitôt et mettant dans leur sanglante prunelle une étincelle intelligente, vinrent poser leurs grosses tètes sur les genoux de Pierre,

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avec les grognements les plus tendres et les frétillements de queue les plus caressants.

— A boire, mère, dit Baptiste à son tour, en tendant son verre qu'il vida d'un trait, comme l'avait feit son père l'instant d'auparavant.

— Et toi, tu ne bois pas, petiot? dit affectueusement Jeanne à Marc-Henry en mettant à porlée de sa main la cruche de grès pleine d'eau-de-vie.

Marc-Henry, depuis une ou deux minutes, semblait avoir envie de parler et paraissait retenu par quelque secret motif.

Il ouvrait la bouche, mais il ne laissait échapper qu'un son vague et inarticulé. Enfin, au moment où Jeanne lui adressa la parole, il hocha la tète d'un air décidé et dit:

— Père...

— Quoi? fît Pierre voyant que Marc-Henry ne continuait pas.

— Père, j'ai besoin d'argent,voulez-vous m'en donner?

Ceci fut dit rapidement et tout d'une hideine : — sachant où était le péril, le jeune homme s'y jetait la tète

baissée.

— Besoin d'argent, mon gars ! répondit Pierre d'une façon tout-à-fait débonnaire; besoin d'argent! ah! diable! et pourquoi faire?

Marc-Henry ne répondit point tout d'abord. Pierre répéta sa question et cette fois plus haut et avec un commencement d'impatience.

Même silence de Marc-Henry.

— Pourquoi faire ? demanda Pierre une troisième fois, en fronçant les sou nuls et en serrant les poings.

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Jeanne et Baptiste prévirent un orage.

— Répondras-tu, failli garsl cria le vieux paysan en frappant sur la table, ce qui fit bondir les verres, les as^ siettes et la cruche.

En présence de l'ouragan près d'éclater, Marc-Henry avait repris tout son sang-froid ; aussi répliqua-t-il presque avec calme et sans hésitation, tandis que son père le couvrait d'un regard irrité.

— J'en ai besoin pour aller à la ville, où je veux acheter un chapeau de paille avec des rubans de toutes couleurs, une veste de velours avec des boutons d'argent, et un pantalon de toile à grandes raies blanches et bleues. Voilà !

Pierre, pendant un instant, regarda Marc-Henry de bas en haut et de haut en bas, avec une sorte de ricanement. Baptiste et Jeanne avaient l'air profondément étonnés.

— Est-ce que tu n'as pas deux vestes et deux pantalons, comme Baptiste et comme moi, une pour tous les jours, une pour les dimanches ? dit Pierre après un silence.

— Je les ai, répondit Marc-Henry.

— Est-ce que ça te tient trop chaud l'été, pas assez l'hiver?

— Non, père.

— Est-ce que, quand ta veste et ton pantalon sont troués, on ne te les racommode pas?

— Si fait j père.

— Est-ce que quand il sont usés, on ne t'en donne pas de neufs ?

— Si fait, père.

— Pourquoi diable alors veux-tu de Targent pour acheter d*autres habits ? Est-ce que tu t*es mis dans la caboche de n'avoir plus Tair d*un paysan, par hasard ! Est-ce que tu veux quitter la montagne! Est-ce que tu yeux t*en aller à la ville faire le mirliflorl... et peut-être bien Rengager dans les gabdous!.. est-ce que...

— Oh! père !... interrompit ^arc-lien^, ipdigfié de cette dernière supposition.

— Tonnerre ! voilà déjà longtemps que tu ^ trouves les mains trop fines pour notre état, et tu iç*a3 Vout l'air, sais-tu bien, dé rougir de ton père et de top frère Prends-y garde , Peiiot, prends-y garde, un l)eau jour ton père et ton frère rougiront de^ toi et te renier^t ! et d'ailleurs.. C'est bon, femme, c'est bon, paie j[)9s p«ur, je n'en dirai pas plus long !

Pierre répondit ainsi à Jeanne, dont un ge^te rapide et inquiet l'avait arrêté court, ainsi que nous vepons de le voir , au milieu de sa dernière phrase, fin bout d'une minute il continua plus doucement :

— Enfin tu demandes de l'argent ; tu as seize ans, tu travailles, tu dois en gagner, c'est juste ? aux prochaines courses tu auras ta part comme Baptiste, et tu en feras, ma foi tout ce que tu voudras !

Marc-Henry qui ne s'attendait point à une victoire aussi facile, remercia vivement Pierre Maugars, et Baptiste demanda :

— Quand repartirons-nous, père ?

— Dans deux jours. Voilà trois nuits que nous passons dehors, je suis rendu, et les chiens aussi, pauvres bêtes ! D'ailleurs, je n'attends le père Jacob qu'à la fin de la semaine. A propos, fpmme, ajouta Pierre d'une

USS AMOURS d'un FOU. 95

façon incidente et pour ainsi dire entre parenthèse, astu su comment allait le gabelou à qui j-ai logé une balle dans les côtes la semaine passée ?

— 11 est mort, répondit Jeanne tranquillement.

— Dieu ait son âme !

— Amen dit Jeanne.

— C'est un de moins reprit Pierre. Race maudite ! comme si le bon Dieu n'avait pas fait le tabac, les bonnets de coton et l'horlogerie pour tout le monde ! pour les Français aussi bien que pour les Suisses !) Holà ! qui vient ici ?

Les deux dogues s'étaient levés et aboyaient ou plutôt giondai^i^t sourdement.

— Qu'est-ce, Serpent ? qu'est-ce. Caillou ? Voyez, mes braves ! coQtinu£^ le contrebandier en ouvrant la porte delà chauipière.

Les chiens se précipitèrent au dehors avec des hurlements sauvages, qui bientôt se changèrent en une sorte de grognement caressant.

— Ils le reconnaissent, dit Pierre ; c'est un ami. Mais qui ? je n'attends personne à cette heure... enfin nous allons bien voir !

En ce molnent un nouveau personnage entra dans la maison.

C'était un homme de quarante ans à peu près, petit , maigre, quelque peu courbé par la balle de colporteur que des courroies solides retenaient sur son dos. Sa figure pointue avait une expression matoise et cupide, et ses petits yeux gris, clignotants, indiquaient une inquiétude et une.défîance continuelles. Son visage et sa tournure présentaient enfin tous les signes caractéristi-

qye^ de la race juiye, à laquelle il appartenait eSectiveiBent.

— Salut, mes enfants ! Comment vous va ? dit-il en se servant de cette dernière phrase usitée en Franche- Comté, et en portant la main à sa casquette de peau de loutre, ornée d'un vieux galon en or tout fané.

Tiens ! c'est Jacob ! s'écria Pierre, je ne vous attendais pas sitôt. Par quel hasard venez-vous aujourd'hui, mon vieux ?

— Ah ! voilà ! le commerce donne, l'industrie prospère ! nous sommes dans le coup de feu, comme disent mesdames les cuisinières ! il faut absolument faire trois voyages dans le même espace de temps que nous mettions poureji faire deux. Vousallez gagner desécusdesii livres gros comme vous ! Je viens aujourd'hui expédier le plus de marchandises possible. J'ai mon petit neveu Nathan qui sera ici dans une heure pour m'aider. Enfermez vos chiens, ils ne le connaissent pas, ils le dévoreraient : et vous, la nuit prochaine, il faut que vous retourniez à, la provision, car je reviendrai dans trois jours.

— Mais nous sommes morts de fatigue, père Jacob . fit observer Pierre Maugars.

— TMt pis ! ça ne ne me regarde pas, interrompit le juif aVec ce merveilleux égoïsme, vertu première de tous les Israélites. Vous savez que vous vous êtes engagé à me fournir dos marchandises de contrebande aux époques qui me conviennent le mieux et que je désigne moi-même ; je ne suis pas libre de vous accorder un délai: parole d'honneur, j'y perdrais ! D'ailleurs, si votre métier est rude, vos bénéfices sont proportionnés ;ainsi ne vous

plaignez pas ! Quand tous &&t^ assèas rkhe, tous vous retirerez du c6iiunérce \

— D'ailleurs » ajouta Jacab, et! désignait Baptiste et Marc-Henry, à Tàge de ces gaillards-là on doit être sdîde. Moi qui suis un vieux, j'ai passé et je plisse encore ma Tie à parcourir les grandes routes et les petits chétnins avec ma balle sur iè dos et je you9 assure que je ûé m'en porte pas plus mal... au* contraire j'accepterais volontiers un petit verre, la nuit est fraîche.

-- Nous partirons cette nuit, dit Pierre après aVoir versé de l'eausie-vie à Jacob ; j'aime autant que nous nous reposions un jovnf là-bas, ça vaudra rmeiit que de feire l'allée et le retour d'un seul trait.

Jacob fit un signe de tête approbatff.

Pierre ajouta en s'adressiriFt à Jeanne, puis mx deux jeunes gens :

— Tu vas livrer les marchandises au pèi^ Jac^ et à son neveux tu entends bien, femme ? et vous tiaes gars, apprêtez-vous, nous partons. N'oublie pas, Jeanne, de mettre de l'eau-de-vie dans les gourdes.

Les jeunes gens eurent bientôt revêtu l'équipement dont ils se servaient dans leurs expéditions, c'est-à-dire une sorte de blouse large, d'une étoffe épaisse et chaude , mais souple et pouvant facileméfût se prêter à tous les mouvements du corps. De gros souliei*s ferrés, des guêtres de cuir lacées et montant jusqu'au genou, enfin sur la tête un large .chapeau de feutre gris, recouvert de toile cirée.

Une valise de cuir qu'ils portaient sur le dos, une gourde et une carabine en bandoulière formaient, avec un long bâton ferré , le complément de leur équipe-

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ment. Une poche profonde, pratiquée dans la blouse, renfermait de la poudre et des balles, des cordelettes assez fortes pour supporter le poids d'un homme, un sifflet en corne et une sorte de couteau-poignard très aigu et fort tranchant.

Cette toilette terminée, Pierre donna le signal du départ; puis il dit en s'adressant à sa femme :

— Garde les chiens pour cette nuit, tu les eoyerras demain soir. Prie la sainte Vierge et nos saints patrons de nous préserver des sortilèges des sorciers, des balles des gabelous, et fais vœu, conmie à l'ordinaire, de brûler 4eux cierges à la chapelle de Notre-Dame des Epineifuries, si l'expédition est heureuse !

Adieu, femme ! Au revoir père Jacob !

Jeanne, sans nul témoignage d'émotion, embrassa les jeunes gens. Tous deux s'éloignèrent avec Pierre et disparurent bientôt dans la nuit à travers les sentiers de la montagne. Pendant un instant encore on entendit la voix de Marc-Henry qui chantait :

Quand la nuit s'étoile, Je dors à mon tour; D'un plus sombre voile J'attends le retour.

J'aime les nuées Aux flancs pleins de bruit, Mes belles journées Sont les noires nuits I

Puis, après le bruit de la marche, s'éteignit le bruit de la chanson, et le silence régna seul avec l'obscurité.

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Pendant un quart de lieue à peu près, Pierre Maugars, Baptiste et Marc-Henry marchèrent rapidement et silencieusement dans des sentiers bien connus d'eux. Peu à peu Marc-Henry ralentit son pas.

— Eh bien ! qu'est-ce que c'est que ça? dit Pierre en se retournant. Est-ce que tu ne peux pas marcher ?

Marc-Henry s'arrêta tout-à-Mt.

— Non, je ne peux pas marcher, ré[)ondit-il.

— Pourquoi''

— Mon soulier me blesse. J'ai le pied en sang.

— Tu ne pouvais donc pas t'apercevoîr de cela avant de partir! Allons, retourne à la maison et change de souliers...

— J'y vais.

— Nous t'attendrons ici en fumant une pipe.

— Oh ! il est inutile que vous m'attendiez, je vous rattraperai bien.

— A ton aise. Si tu ne nous an pas rejoints à la roche de la Dent du loup, nous ferons halte.

— C'est ça.

Marc-Henry s'éloigna lentement d*abord et sembla marcher avec une peine infinie, mais, arrivé à une certaine distance, il s'agenouilla et posa son oreille contre terre. Le bruit dçs pas de Pierre et de Baptiste n'arriva jusqu'à lui que vague et presque indistinct. Alors il se re-

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lera» mit sous aon bras la carabine qu'il avait jusqu'alors portée en bandoulière, et, jetant ses cheveux en arrière, courbant sa taille souple, comme pour remplir d'air sa jeune et large poitrine, il se mit à courir rapidement. Le chemin qu'il prit n'était point celui du diâlet de Pierre Maugars.

Baptiste et son père continuèrent leur loute.

La nuit était obscure et froide. De grands nuages voilaient la lune et reflétaient à peine sur leurs boids une pâle clarté. Le vent soufflait à travers les cimes des sapins et leurs branches, en s'entre-choquant, rs^pelaient ' vaguemœt le bruit de la mer dans le lointain. U allait toute l'adresse et surtout toute l'habitude des contrebandiers pour mardier d'an pas assuré dans les sentiers difficiles que suivaient le père et le ils. iJes chemins à peine indiqués, inclinés parfois sur des pentes rapides, suspendus souvent au-dessus des abimes profonds, étaient hérissés d'obstacles de toute nature, coupés par des ravins, obstrués par des fragments de rocs, par des buissons épineux, et tout autre pied qu'un pied montagnard n'aurait pu, même en plein jour peut-être, les suivre avec sécurité.

Une heure et demie se passa; nulle parole n'avait été échangée. On entrevit tout-à-coup au milieu des sapins une pierre haute et pointue se dessiner gris&tre sur les ténèbres.

— Voilà la Déni du loup, fit Baptiste.

^ Halte 1 dit Pierre.

Ils s'arrêtèrent tous les deux.

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— Nous allons attendre Marc» reprit Maugars; bats le briquet, mon gars, avaloDS une gorgée d'eau-de-vie et rallumons nos pipes.

— Voici, dit Baptiste etk tendant à son père la gourde qu*il avait à sa ceinture et un morceau d*amadou enflammé, puis il continua :

~ C'est dréle tout de même, père, que men frère ne nous ait pas rattrappé: nous marchions pourtant, sans vous offenser, comme des colimaçons «pràê la pluie...

«— C'est que ta mère Taura retenu un petit peu plus longtemps qu*il ne fallait, il va arriver... Chut ! baisse toi et Foreille à terre ; j'ai entendu quelque chose comme un coup de fusil...

Les deux hommes appliquèrent leur oreille contre le sol.

— Bah ! fît Baptiste, c'est un levraut ou un renard qu'on tire à Taffût à quelque coin de bois.

— Deux! trois! quatre! cinq! s'écria Pierre après avoir écouté pendant une minute encore. Tonnerre! on se bat là-bas! je distingue le son de la carabine des ca* marades, et des fusils de munition des gabelous. Sacrebleu ! quel malheur que nous ne soyons pas assez près pour donner un coup de main aux amis!^

Le bruit cessa et, dix minutes après, le hurlement d'un chien retentit dans réioignement, mais du côté opposé, et se rapprocha peu à peu.

— Il paraît qu'il y en a par là aussi, dit Pierre ; silence et attention !

Les deux hommes se tinrent debout, immobiles, leur carabine toute armée sous le bras. Le même hurlement se fit entendre, mais plus fort, plus rapproché, et fut

102 LB8 AMocms d'un fou.

suivi au bout de quelques instants d'un léger bruit de pas; puis les broussailles s*écartant à quelque distance sur Yun des côtés du chemin, Ton vit surgir une figure d'homme que l'obscurité empêchait de distinguer, et briller le canon d'une arme à feu. Pierre et Baptiste couchèrent à la fois cette figure en joue avec un remarquaquable ensemble, et Pierre cria :

— Halte-là!

— Ami... dit une voix.

— Qui ètes-vous *^

— Voyageur du commerce {{), répondit l'arrivant. En même temps un énorme chien, de la même espèce

que Serpent et Caillou les dogues de Maugars, sortit du taillis et vint se ranger en grondant devant son maître.

— Voyageur du commerce^ répéta Pierre en baissant peu à peu son arme, vous êtes des nôtres... Tiens! c'est vous, Loriot!

— Ma fine, ouil

— La nuit est si noire, qu'on ne se reconnaît pas à sii pas!

— Ma fine, non I

— Avez-vous entendu le feu de file tout-à-rheure?..-

— Ma fine, oui.

— Il paraît que ça chauffe là-bas, et dur !

— Je le crois ma fine bien 1 c'est ma bande qui se buchaii avec les gabelous!

— Pas possible !

— Ma fine, si ! Nons arrivions, moi, mon beau-frè'^»

(1) Les contrebandiers du Jura se servent quelquefois, pour m désigner les uns les autres, de cette expression : wtfagwf^ ^ commerce.

mes deux cousins, Gomillard, Maricot, Rougeot et le père Jeannine; nous avons été traqués, cernés, pourchassés, en sortant de la Combe aux moines, par ces enragés gabelous, que Dieu damne ! Nous en avions par devant, nous en avions par côté : il a fallu jeter la marchandise et filer... Pendant ce temps-là, Picoret, Bazu le chantre et Nicot, avec Ma'thieu et le grand Ficelle, tombaient dans le traquenard à un quart de lieue f^ur la gauche, et frottaient les habits verts,

— Tiens! tiens! tiens!

— Heureusement encore que nos chiens avaient le vent; sans cela, ma fine, nous donnions tète baissée, et en plein, an milieu de l'embuscade !

— Et vos gens ?

— Ils n'ont point eu de mal.

— Vous croyez?

— Je ne crois pas, ma fine, je suis sûr.

— Gomment?

— J'écoutais...

— Eh bien ?

— Eh bien, voici la chose: il n'y a eu que deux coups de fusil des douaniers... Vous suivez?...

— Parfaitement.

— Une minute après, six coups de nos carabines ont répondu... donc, puisque nos gens ont tous fait feu et que les gabelous n'ont plus tiré, c'est que nos gens n'avaient pas trouvé leur maître... c'est-y clair ça?

— Oui, oui !

— Ah ! ma fine, pour peu que j'aie le vent, je ne me trompe pa& au son, quand même je serais à une bonne lieue ; maintenant ne restons pas tant seulement une

minute de plus id, Tair est malsain pour cette nuit ! Vous alliez à la provision ?

— Oui, comme vous.

— Nous , nous revenions , et chargés, ma fine, bien chargés, voilà le pire! fameux tabac, premier choix!

-Ah! diable! • *

--Qu'est-ce que vous voulez?.,, la chance n'y était pas! Mais vous, vous ne pouvez pas continuer aujourd'hui ; dans une heure , tout sera en révolution aux Brennets... rentrons vite chacun chez nous , couchonsnous, ronflons si ça se peut, et à supposer que quelques-unes de nos balles aient porté et qu'on vienne faire une visite cette nuit dans nos maisons, notre aiibi sera aux trois quarts et demi prouvé.

— Vous êtes un homme de tète, père Loriot, dit Pierre !

— Ma fine y oui! répondit celui auquel s'adressait ce compliment.

— Et savant...

— Oh ça ! ma fine, non...— fit Loriot avec modestie.

— Je dis que si ! répliqua Pierre, savant à en remontrer à M. le curé et à not' fils Marc, qui est en tout temps à lire des bouquins dans des grimoires; aussi il sera fait comme vous conseillez... Puis, se tournant vers Baptiste, Pierre ajouta:

— Allons, mon gars, retournons ; nous attendrons pour partir que les gabelous se tiennent un peu tranquilles ; et si le père Jacob n'est pas content... ma foi... qu'il aille au diable!

LÉS AMOURS d'un FOU. 105

--Ma fine, oui ! fit Loriot, chacun pour sa peau, et le diable pour ces brigands à'YotUres (1).

' Les trois hommes reprirent alors silencieusement et avec une vitesse extrême le chemin des chalets. Les deux habitations de Maugai*s et de Loriot étaient voisines , et les deux propriétaires, comme on a pu le voir dans les pages précédentes, exerçaient le même métier.

En arrivant près de sa maison, Pierre entendit les deux chiens saluer son approche par un aboiement joyeux et sourd, aboiement qui redoubla d*intensité au moment où il frappa ^ à la porte.

— Qui est là ? demanda Jeanne en s^avançant à l'intérieur, mais sans tirer les verrous.

— Moi, Pierre, ouvre vite, femme.

Jeanne ne put retenir une exclamation d'étonnement et ouvrit.

— Qu'est-il arrivé? demanda-t-elle.

— Je te le dirai tout-à-l'heure... Jacob est-il parti?

— Depuis une heure...

— Et les marchandises ?

— Enlevées...

— Et Marc-Henry?

— Qu'est-ce que tu veux dire ? Marc-Henry est parti avec toi...

— Sans doute... mais il est revenu.

— Alors il est resté en route, car je ne l'ai pas vu*

Pendant ce dialogue, Pierre, Jeanne et Baptiste étaient rentrés dans la maison.

(1) Youtres, expression franc-comtoise pour désigner les Israélites-

Pierre rouvrit la porte pour regarder, pour écouter au dehors. Un pas rapide retentissait dans le silence de la nuit..

— Le voici, dit Pierre.

Un homme arriva, haletant, essoufflé.

Ce n*était point Marc-Henry , c'était le beau -frère de Loriot.

— Vite... vite... couchez-vous... dit-il d'une voix entrecoupée, et auparavant jetez les marchandises dans le puits. Les gabelous me suivent... ils sont là... sur mes talons.., je n'ai pas cinq minutes d'avance sur eux.

Puis le paysan, laissant Pierre et Jeanne stupéfaits, reprit sa course rapide et s'en fut donner le même avis dans un chalet voisin. Les contrebandiers du reste, profitant de l'officieux avertissement , fftent disparaître en un clin d'oeil, non point les marchandises prohibées . nous savons que Jacob et son neveu Nathan les avaient emportées , mais les guêtres humides qui auraient pu prouver une absence nocturne. Trois minutes après tout le monde était couché, la lumière était éteinte et chacun paraissait endormi dans la maison.

Bientôt un coup de crosse de fusil retentit contre la porte. Les chiens répondirent par un hurlement furieux et prolongé.

— Passez votre chemin, cria Pierre; ce n'est pas l'heure de venir déranger d'honnêtes gens qui dorment.

— Ouvrez, dit une voix...

— Passez votre chemin, répéta Pierre, ou je lâche mes dogues !

~ Ouvrez, au nom de la loi ! fit la voix avec un nouvel accompagnement de crosses de fusil.

LES AMOURS o'UN FOU. 107

*— . Ah! ah I c'est autre chose ! répondit. le paysan en sautant à bas de son lit. Attendez un moment que je me lève et que j'allume la lampe.

Et comme les chiens se livraient à un vacarme de plus en plus assourdissant , Pierre leur dit en allant ouvrir :

— Paix ! paix ! mes bonnes bêtes, taisez-vous !

Un officier de la douane se présenta, posa en sentinelle à la porte deux de ses hommes à qui il donna la consigne de ne laisser sortir personne, et entra dans le chftlet. L*offi<*ier parut étonné à la vue de Pierre, qui de son côté joua merveilleusement la surprise.

— Qu'y a-t-il pour votre service , mon officier? demanda-t-il.

Au lieu de répondre à cette question , le douanier promena un regard défiant tout autour de la (chambre et dit enfin :

— Avez-vous passé le commencement de la nuit ici ?

— Je n'ai pas l'habitude de courir les grands chemins au lieu de dormir !

L'officier hocha' la tête en signe de doute.

— Ainsi vous prétendez n'être point sorti cette nuit ?

— Certainement.

— Vous avez deux enfants ?

— Oui.

— Où sont-ils '

— L'un d'eux est là qui dort dans son Ht.

— Et l'autre ?

— L'autre est depuis hier chez son oncle, à trois lieues d'ici, dans la montagne.

— Décrochez ces carabines , dit l'officier à l'un des

108 LES AVOUBS d'un POV.

douaniers en lui montrant les umes pendues à la muraille.

Cet ordre fut immédiatement exécuté, mais Texamen le plus attentif du bassinet et du canon des carabines prouva qu'elles n'avaient point servi depuis qu'elles avaient été nettoyées intérieurement, opération fort longue et fort minutieuse ^ qui ne pouvait avoir été improvisée en rentrant.

Pierre Maugars regardait faire avec toutes les apparences du calme le plus parfaitement désintéressé, mais son œil narquois exprimait par instants , quand il était sûr de n'être point observé , une vive satisfiiction intérieure.

— Où sont vos souliers? demanda TofOder.

— Là, répondit Je paysan en indiquant une large a^ moire.

Cette armoire fut ouverte. Elle contenait effectivement plusieurs paires de chaussures, mais toutes parfeitement sèches et soigneusement enduites de graisse.

— Vous pouvez vous recoucher, dit l'offider.

— Ah! vous avez fini... fit Pierre.

— Oui, nous partons.

— Il ne fallait pas vous déranger , répliqua le paysan avec un sourire moitié joyeux, moitié ironique.

— Je vous engage, d'ailleurs, à prendre garde à vous pour l'avenir.

— Et à cause?. .

— Vous êtes fortement soupçonné...

— Et de quoi, mon officier... de quoi ^

— De &îre la contrebande, pardieu!

— C'est-il, Jésus mon Dieu, bien possible !

— Deux de noa hommes ont été tués cette nuit dans .une rencontre avec les fraudeurs...

-— Ah I bonne saitUe Vierge, quel malheur! -— Il parait que, cette fois du moins, vous ne fiiisiez point partie de Fexpédition...

— Pas plus cette fois-d que les autres, mon of&der ! interrompit Pierre.

— Enfin, quoi qu'il en soit, prenez garde à vous, je vous le répète encore.

— Et il n'y a pas de garde que j'y manque 1

— En route, nous autres ! ajouta l'officier en s'adres* sant à ses gens.

Ceux qui se trouvaient dans l'intérieur pivotèrent, et ils allaient sortir quand on frappa violemment à la porte.

Par un geste rapide comme la pensée, l'offîcier imposa silence à tout le monde, et, repoussant rudement à sa place Pierre qui s'avançait , il ouvrit la porte luimême. Marc-Henry parut sur le seuil. Il était p&le. Ses vêtements, déchirés et tachés de sang, étaient dans le plus complet désordre.

Il fit deux pas dans l'intérieur de la chaumière, puis, à la vue des douaniers, il voulut se jeter en arrière. Mais il était trop tard ; il trouva l'officier entre lui^ et la porte.

Dans ce moment l'intérieur du chalet présentait un tableau étrange. Une lampe que Pierre avait allumée éclairait faiblement les ténèbres et faisait saillir, dans le clair obscur du premier plan, la figure bouleversée du jeime homme, immobile et frappé de stupeur au milieu des douaniers qui l'entouraient. Plus loin, Pierre Maugars, ce paysan robuste, aux formes athlétiques, vêtu

110 • LES AMOUnS D*UN FOU.

seulement d'une chemise et d'un pantalon qu'il avait passés à la hâte, laissait se peindre sur ses traits bouleversés l'expression de Tétonnement le plus complet , et cette fois le plus vrai.

— Quel est ce jeune homme ? demanda l'officier à Pierre.

— Marc-Henry, mon second fils, répondît ce dernier.

— D'où venez-vous ? fit l'officier en s'adressent au jeune homme.

— De chez son oncle, à trois lieues d'ici, je vous l'ai dit tout-à-l'heure, se hâta de répliquer Pierre, craignant d'entendre donner par Marc-Henry une explication différente, ce qui n'eût point manqué de paraître infiniment suspect.

L'officier ne fut pas dupe de cette ruse.

— Emmenez cet homme dans Lf pièce voisine, et qu'il soit gardé à vue ! dit-il en désignant Pierre, puis il répéta :

— - D'où venez-vous ?

Marc-Henry ne répondit point. Son regard errait autour de lui avec une expression incertaine et comme égarée.

— D'où vient ce sang? demanda l'officier en montrant du doigt les taches rouges qui souillaient la blouse et la chemise de Marc-Henry.

— C'est le mien, dit le jeune homme d'une voix sourde. *

L'ofQcierlui prit des mains sa carabine et l'examina. Le chien était abattu et le bassinet noirci par la fumée. JSvidemment, on s'en était servi peu d'instants auparavant. Devant un pareil faisceau de preuves accablantes, *a complicité de Marc-Henry au crime commis peu au-

paravant par les contrebandiers, ne pouvait paraître un seul instant douteuse à Toflicier. Aussi ce dernier n'hésita-t-il point à dire au jeune homme qui baissait la tète d'un air accablé :

— Vous êtes prisonnier.

Marc-Henry releva les yeux.

— Puis-je dire adieu à mon père et à ma mère, et les embrasser ? demanda-t-il.

— Oui, répondit l'officier, d'autant mieux que je ne sais quand vous les reverrez, mais faites vite. Vous autres, veillez sur le prisonnier.

Ceci fut dit à deux douaniers subalternes.

Marc-Henry entra dans la chambre où l'on avait mené Pierre, et où Jeanne s'était enfuie dès le commencement de cette scène, enveloppée seulement dans un jupon passé à la hâte et Éans les couvertures de son lit.

Deux dofuaniers se placèrent en sentinelles à la porte. Deux autres se tenaient l'arme au bras, au fond de la pièce.

Le père et le fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et Pierre profita de cette rapide étreinte pour glisser dans l'oreille de Marc-Henry quelques brèves paroles qui firent tressaillir ce dernier. Puis, tandis que le jeune homme parlait tout bas à Jeanne, de laquelle il s'était rapproché, Pierre, par une habile gradation de mouvements insensibles et sans but apparent, gagna la fenêtre et l'ouvrit. En même temps Marc-Henry prit son élan, et, faisant un bond prodigieux , sauta sur l'appui de la croisée, et de là dehors où il disparut dans les ténèbres.

Lt diâtcftv M ^ttlUti^

Tous les témoins de ce coup h&rdl tëstèïent pendant quelques secondes immobiles et cOmnlë pâridysés par Tétonnement ; puis Toffîcier de la douane, reprenant avec la conscience de sa position le sentîmcfnt de ses devoirs, fit signe à deux de ses agents de s'élancer à la poursuite du fugitif, et, s*appfû6hant de Pierre dont la figure restait gravé, nidgf^ le sourire intérieur que faisait naître le désappointement général, il lui dit :

— Vous venez de Mre échapper ^n hûmtiie arrêté sous prévention de meurtre. Vous aurez à répondre de vaut la justice de ôette complicité criminelle !

— Il est faux que j'aie fait évader qui que ce soit, répondit Pierre résolument.

-^ Gomment, vous met révidcttce "^ N*est-ce pas Vous, qui/ là, devant nôsf yeuï, venez d'ouvrir Cette fenêtre? --*Ocd, (fest itioi.

^ Eh bien?

— Eh bien 1 j'otivrais potir avoir uû peu d*air. Vous comprenez... l'éniotion, le bouleversement... c'est bien naturel!...

— Vous, ému! botfleversé! Allons donc! répliqua l'officier en toisant du regard la carrure herculéenne des membres de Pierre. Vous avez ouvert la fenêtre pour donner à votre fils la possibilité de s'enfuir.

LB» AMOURS d'un FOU. 113

— C'est ce qui reste à prouver. C'est ce que je nie, c'est ce que je nierai toujours.

La première intention de l'officier avait été de s'assurer de la personne de Pierre Maugars et de le rendre responsable de la disparition de Marc-Henry, mais il réfléchit bien vite qu'il ne pouvait agir rigoureusement dans cette circonstance sans une apparente illégalité.

En e£fet, n'avait-il pas trouvé tout le monde couché et endormi dans le châlet au moment de son arrivée, et pouvait-il imputer au père les actions du fils, obscures encore d'ailleurs, sauf le fait de l'évasion qui elle-même n'avait point paru préméditée et pouvait à tout prendre être mise sur le compte du hasard ? Il résolut donc de ne rien faire avant d'avoir pris des ordres supérieurs, et les deux douaniers qui s'étaient mis à la poursuite de Marc-Henry, étant revenus peu d'instants après sans avoir découvert la trace du jeune homme, la troupe entière des gabelotM quitta le châlet de Pierre Maugars, y laissant tous les esprits confondus et tous les cœurs bouleversés.

Suivons maintenant, s'il vous plaît, Marc-Henry dans sa fuite.

Après le bond prodigieux qui, lui faisant escalader la fenêtre, l'avait remis en liberté, le jeune homme s'était pris à courir d'une course insensée jusqu'au moment où l'haleine lui manquant et ses jambes ployant sous lui, il fut obligé d'abord de ralentir cette rapide allure, puis enfin de s'arrêter tout-à-coup.

Il arrivait en ce moment à l'issue d'un bois de sapins qu'il venait de traverser. Le croissant de la lune dans son second quartier sortait à demi des nuages, et ne ré-

114 u» JOtowBA p*vn mo^

pandait qu'une lueur vftgue et inoeitdne. Le tableau £ûblement éclairé qui s'offrait Bux^yeux depui^oet enéroît ne manquait point d'une certaine grandeiu: sauvage et

ûntasttque.

Bans le fend, on entrevoyait une vieille mai^oili, aux

toits gigmïteaques et piûntus couronnés de gmmetttt criardes. Un jardin presque en friche entourat cette maison, dxmt les murailles étaient noires %t lA .ouvertures petites et irrégulièrement disposées. A ^Iroile, tout auprès d'un mur d'enceinte à demi croulant, ae trouvaient quelques rociies peu élevées et d'une temte' sombre; à leurs pieds une sorted'abimeeirciriairetrèB-profond se creusait à pic dans le roc, dis^mulant à demi sa béante ouverture sous les tiges pressées et verdoyantes des plantes de toutes sortes et des arbustes parasites qui croissaient ^à son orifice dans les fentes de la pierre. Quelques grands sapins au feuillage sombre, aux Inanches longues et pleurantes, à l'jïttituâe désolée, s'élevaient à l'extrémité du chemin creux qu'avait suivi Marc-Henry, et servaient pour aiiisi dire de cadre é ce tableau.

Cette vieille maison s'appelait dans le pays le ^lAAteau de Ghftlaas.

Marc-Hairy, wms l'avôfis -dit, ^wnéU un instant, puis reeoB&aissant le lieu où il se trouvait, car il avait jusqu'alors marché au hasard et pour ainsi dire sans avoir la conscience de ses aetes, il jeta tout autour de lui un regard empreint d'une profende terreur. Devant ses pieds, depuis l'entrée du diemin creux |usqu*é l'abtme dont nous -avtAs parlé, s*étmd«t un terrain crayeuX; couvert d'herbes jaunies et de tiges de broyé-

UM AMOimS D*!n« fOV. 115

res chétiTes. Au milieu de ce lerrtin on entreroyait, comme un point plus sombre, une nmee noire et informe, étendue et immobile.

L*GBil égaré de Marc-Henry s'attacha sur -ce point noir -^ et sefnlbla ne plus pouvoir s*en éloigner; «n 'fmson passa éanB tout son corps et une sueur firoide, perlant à la raehie de sestheyeux, vint mouiller i9on front sur iequd à deux ou trois reprises il passa sa main contractée, oomme pour en éloigner un songe ou une vision higubre. Enfin, entraîné par une sorte de finscination, Marc-Henry s'avança parmi les bruyères à pas lents et inégaux, et se trouva bientôt auprès de l'objet dont nous parlions, il n'y a qu'un instant.

CSet objet était le corps d'un bomme, d'un douanier, évanoui, mort peut-être , car une balle avait troué son front, et le sang, après avoir longtemps coulé, s'était durci sur sa figure qu'il couvrait d'un masque hideux. Â dÔté de ce cadavre un fusil de munition gisait dans les hautes herbes.

MarC'^enry se pencha, saisit ce torps -inerte 'et «voulut le soulever dans ses bras. Mais le corps était lourd et roidi, l'émotion d'ailleurs paralysait les forces du jeune homme, il ne put l'enlever de terre. Il prit alors le cadavre par les épaules et le traîna jusqu'au bord du précipice; arrivé là, Marc-Henry fit un violent effort, un effort désespéré, il arc-bouta ses membres, tendit ses muscles, et, saisissant son funèbre fardeau, il parvint à le soulever, s'apprétant à le suspendre au-dessus de TablHie et à le laisser retomber.

En ce moment ses yeux s'agrandirent et roulèrent convulsivement dans Iburs orbites, il détendit ses bras^

116 UtS AMOUBS d'un fou.

un cri rauque sortit de sa bouche entr*ouverte et le corps de rhomme assassiné, s'échappant de ses mains, retomba lourdement sur la terre avec un bruit sourd, à deux pouces à peine du gouffre. C'est que, sous son étreinte vigoureuse, Marc-Henry venait de sentir le cadavre se ranimer et tressaillir. En même temps une lumière brilla comme une lueur fugitive derrière les vitres da Tune des croisées du château de Ghâlans et Ton entendit une fenêtre- qui s'ouvrait.

Marc-Henry, fou d'étonnement et d'épouvante, reprit sa course sans but et s'enfonça dans les bois, 8*effrayant du bruit de ses pas et du sang qu'il voyait sur ses mains.

La lumière entrevue un instant au premier étage du château, disparut bien vite , interceptée par un corps opaque, et la demi-clarté du ciel permit d'entrevoir la forme d'une femme en robe blanche s'accoudant au petit balcon de fer qui s'avançait hors de la fenêtre. Cette femme était jeune, on aurait pu le conjecturer du moins en entendant sa voix souple, fraîche, mélodieuse, qui pendant quelques secondes égrena les fusées d'harmonie de trois ou quatre roulades, puis se mit â chanter dans le silence de la nuit les deux premiers couplets d'une romance, fort en vogue à cette époque.

Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se souvenir que les événements que nous leur racontons se passent en 1820 , et nous citons les deux couplets en question pour les mettre â même de comparer la liUéralure chantante des romanciers d'aloi*s (traduire romancier par faiseur de romances) avec les Yeux bleus, les Non, monseigneur, les Zambinella, lesDors, mon enfant, les Soleil de

LES AMOURS d'un POU. H7

ma Bretagne, et autres chefs-d*œuvre de nos modernes febricants (1).

Il est bien entendu que nous citons textuellement et que nous ne nous permettons point d'ajouter ou de supprimer une syllabe.

Pour guerroyer sur la terre infidèle,

Je vais partir, disait un chevalier;

J'ai la devise et le nom de ma belle^

Gravés au cœur, et sur mon bouclier I

Puisse le ciel, comblant mon espérance^

Me faire enfin retrouver au retour,

Malgré le temps, le péril et l'absence,

Un cœur pour moi brûlant du même amour 1 (6ïa).

Nous ne pouvons donner une idée du charme infini que la chanteuse nocturne sût donner à cette phraséologie creuse et insignifiante, à cette poésie commune, et à la musique décolorée qui recouvrait le tout.

Après quelques trilles éblouissants elle reprit :

Tu vas partir, répond la châtelaine^ Tu vas combattre un féroce étranger.

C'en est donc fait, de longtemps dans la plaine Je ne verrai ton panache briller I

Prevx chevalier j va, car l'honneur t'appelle.

Sois un héros, et songe qu'au retour, Tu trouveras un cœur aussi fidèle.

Toujours pour toi brûlant du même amour I {bis).

Puis la jeune femme, ou la jeune fille, craignant sans doute de fausser sa voix charmante à Tair froid de la nuit, quitta le balcon et referma la fenêtre, sans se douter que, ces touffes de bruyères qu'elle regardait d'un œil distrait cachaient, à cent pa^ d'elle, un cadavre sanglant.

(t) La première édition de ce livre a paru en 1847. Nous le rappelons à nos lecteurs. '

En s*éloignant du gouffre de Gbftlans, Marc-Henry était en proie à un véritable délire. Il courait à travers les bois, ne s'inquiétant en aucune façon de suivre les chemins battus et laissant aux branches des taillis et aux épines des buissons les lambeaux de sa chevelure et de ses vêtements ; enfin ce qu*on devait prévoir arriva, il ne s'aperçut point qu'il côtoyait de très-près un ravin assez profond, le pied lui manqua, il voulut se cramponner aux branches des genévriers qui bordaient le ravin, elles cédèrent sous son "poids et il roula rudement jusqu'au sol. Heureusement les talus gazonnés et bien fournis en bruyères amortirent quelque peu sa chute, qui fut rude cependant, car il arriva sans connaissance an fond de la ravine, où il resta jusqu'au matin* Le froid piquant qui ne manque jamais d'accompagner la naissance de l'aube ranima Marc-Henry ; il se leva pénible* ment et s'aperçut bien vite qu'il n'avait d'autoe mal que quelques violentes contusions.

— Que faire? se demanda-t-il.

En effet, sa situation était embarrassante. Il ne pouvait songer à retourner au chAlet de Pieire Maugars, ni même à rester dans le pays, et déjà , malgré ou peut-être à cause des événements de la nuit, il commençait à ressentir les atteintes d'une faim dévorante.

Tandis qu'il se consultait relativement au parti à prendre, il entendit marcher dans le taillis au-dessus du ravin, et, se cachant derrière une touffe d'arbres, il vit apparaître la figure ronde et joyeuse d'un petit pâtre de douze à treize ans, futur contrebandier, par consé*

quent élevé dans U haine des gabelous et dans les principes d'une discséyon à toute épreuve;

Marc-Henry Tappela. L'enfanjt accourut avec empressements Le bruit des évènem^ts de la nuit s'était déjà répandu- de chaumière- en chaumière et avaU viviranent excité la curiosité générale*

— Benoit, dit M&iM>HeiK7 au petit pteè, va chez mon père, mon garçon, demande-lui pour moi de l'argent et ma carabine que j'ai laissée au cbâjiet.cette nuit,, et apporte-moi tout cela à Ollioles, près à&lckhuJUe aux chèvres. Tu t'ififonneras aussi si la maison, de Loriot est surveillée. Si elle ne Test pas., dis à mon père que c'est là que je porterai, les marchandises les nuits prochaines.

— J'y vai^i. liftofi ré];K>ndit l!mfant, et tout, ça sera fait.,

MartoQeary m veoaitii e& rputov

Le chftteau de Ghâl^^j puisque c'est ainsi qu'on l'appelait dans le pays, affichait, comme d'ailleurs l'indiquait son nom, quelques prétentions seigneuriales.

C'était une construction carrée el disgracieuse, dans laquelle tout affectait une forme* irrégulière, même les ouvertures, car les croisées, placées à des distances inégales les unes des autres, étaient aussi de grandeurs différentes. Cette lourde bâtisse, ne se ralliant à. aucun ordre d'architecture, datait de la fin du dix-septième siècle ainsi qu'un grand nombre à* autres gentilhommières franc* comtoises.

Une cour pavée, assez vaste et entourée de murs éle-

120 LBS AMOÏDRS D'UR FOU.

vés, précédait la façade. Cette cour était fermée par une massive grille à fers de lance, jadis dorés, escortée par deux pigeonniers qui se donnaient, avec leurs toits pointus, des airs de tourelles féodales. Un perron, fonné de quatre marches disjointes et moussues, conduisait à la porte principale, dont le fronton vermoulu se couronnait d*un éciisson de pierre grossièrement taillé aux armes de la famille de Ghàlans (trois faucons d'or en champ de gueules).

Les paysans, par parenthèse, et les montagnards, s'étaient de tout temps obstinés à prendre les trois /aurons pour autant de poulets. C'était un peu la faute des paysans et beaucoup la faute de Fartiste.

Cette porte, prétentieusement nommée la porte d'honneur, parce que deux ouvertures plus humbles se voyaient à droite et à gauche, ouvrait sur un immense vestibule dallé en pierres polies, alternativement blanches et noires conmie les cases d'un damier. Ce vestibule d*une prodigieuse hauteur, quoique presque coupé en deux par un escalier de bois à degrés tremblotants et à lourde rampe qui montait à l'étage supérieur, n'en ressemblait pas moins à une grange beaucoup plus qu'à tout autre chose.

Outre la porte d'entrée, trois autres issues conduisaient depuis le vestibule, l'une dans la cuisine, la seconde dans 4a buanderie, la troisième enfin, celle du fond , dans une salle à manger, gigantesque galetas dont il est inutile de nous occuper. Les dessus de ces portes avaient été ornés de paysages, de marines et de bergerades, par un peintre franc-comtois, qui, s'il avait cru (ce qui est fort probablel rivaliser avec Watteau et Boucher, s'était fait une singulière illusion.

LBB AM0U1I8 D*UN FOV. 121

Une suite d'armoires aux panneaux uniformément §^s et poudreux occupaient tout un des côtés du vestibule, et renfermaient des provisions de ménage, des filets pour la pèche et des fusils de chasse.

L'escalier, dont nous avons dit un mot, aboutissait à une sorte de galerie de laquelle on dominait le^ rez-dechaussée, et qui menait à trois ou quatre pièces. Cette galerie servait d'antichambre à un salon sur le((uel il est indispensable que nous donnions quelques détails, malgré notre désir de sauver à nos lecteurs l'ennui d'une description, qui, quoi qu'on fasse, ressemble toujours plus ou moins au procès-verbal d'un commissaire-priseur (quand toutefois on n'a point la plume ou plutôt la palette de Walter-Scott et de Balzac).

Trois fenêtres fort, larges, donnant sur le jardin et sur le gouffre de GhâJans, éclairaient ce salon. Leurs embrasures, pratiquées dans l'épaisseur de la muraille, étaient infiniment plus vastes et plus spacieuses que nos modernes cabinets de toilette. ^

Trois poutres colossales, revêtues de moulures et d'ornements en plâtre, et devenues d'un jaune sombre grâce à la fumée et à la poussière, coupaient le plafond dans toute sa longueur. Une boiserie de chêne, fort maladroitement travaillée, recouvrait les murailles et supportait la plus étrange série de tableaux qu'il soit possible d'imaginer.

C'était d^abord, échappée au pinceau de quelque élève inhabile de l'école de Lebrun, la collection de toutes les sybillQS, de toutes les pythonisses et de toutes les propbétesses de l'histoire sainte et de l'histoire romaine. »— Les unes , vêtues de rouge , avec des figures d'énergu-

mènes et des gestes de possédées. — Les autres, eoTe- ]q>pées de long» vêtements blancs et se oouionnant des rameaux du chêne symMique. — - Toutes» tenant d'une main le livre des destinées, et de Tautre une banderoUe flottante sur laquelle étaient écrits leur nom, leur patrie et la. date de leur sacerdoce.

' Venaient ensuite des portraits de famille aux cadres blasonnés, r^roduisant les traits d*une vingtaine de barons4ie'Gbâlans, depuis les ancêtres guerriers» toutbardés de fer, aux visages rudes et aux longues moustaches, jusqu'au pore du baron actuel, pompeusement revêtu de 8on grand costume de conseiller au parlement de Besançon.

C'étaient enfin trois ou quatre tableaux de chevalet , dont l'un avait la prétention de représenter- ime ehaue aux canards sauvages, au milieu de roseaux d'un vert fentastique; le second, un débucher; le troisième, la défense d'un sanglier forcé par les chiens dans sa bau^ ; et l^ quatrième, enfin, un considérable attroupcanent de chevreuils, de lièvres, de perdreaux, Je béoasses, de bécassines^ etc.. etc... tous morts, attachés par les pattes et confiés àt la garde d'un fusil déchargé et d'un chien fidèle accroupi sur le premier pian. — Le chien et le fusil étaient des portraits.— Il parait que le fusil était très-ressemblant.

Et si l'on s'étonnait par hasard de la prodigieuse quantité de toiles ci-dessus mentionnées , nous répondrions tout simplement que le salon, ou plutdt la haUe dont nous faisons l'inventaire, avait environ quarante pieds de long sur trente-cinq de large. CSed nous paraît tout expliquer.

hÉB AMOUIIS D'Ù» fou. f ^

Oh ! nofr bons aïeux ny allaient pas de main morte! Il leur fallait leurs franches coudées, il leur fallait de Tespace autour d*eux, et leurs larges poitrines n'auraient pu se remplir à Taise dans les élégants m(2« à rats que nous avons la fatuité d'appeler appartements.

Ce n'est pas tout. Au-dessous des grands cadres qu'une population de eirons minait sourdement depuis un temps immémorial , il y avait assez de médaillons , petits pastels, trompe-l'œil, miniatures, gouaches, lavis, antique» dessins et vieilles gravures, pour faire la fortune d'un marchand de bric-à*brac du quai Voltaire ou du quai des Augustins.

Il y avait, de plus, des bois de cerfs , des couteaux de chasse, des épées, des pistolets, des carabines à rouet, des poires à poudre, et mille autres choses dont nous ne pouvons ni ne voulons nous souvenir.

Et tout cela n'avait point été rassemblé par quelque collectionneur passîonnéetintrépide. Il suffisait d'un coup d'œil pour en acquérir la certitude , car tout cela n'était ni «oîgneusement mis dans son jour , ni épousseié avec amour.

Ces divers objets restaient là , parce qu'ils y avaient toujours été. Personne ne se préoccupait de leur bon ordre et de leur cunservation.

Le meuble, en vieux chêne sculpté et noirci, était recouvert de housses grisâtres qui ne permettaient point de voir la couleur de son étoffe.

Un grand feu de chêne- et de sapin pétillait dans une haute cheminée, qu'ornait une pendule en ébène incrustée de cuivre et surmontée d'un petit amour, également en cuivre, brandissant fièrement sa torche.

124 LB8 AMOURS p'UN FOU.

C'est dans cette pièce que nous allons demander à nos lecteurs la permission de les introduire, après les avoir priés de nous pardonner les trop longs détails qui précèdent.

Dix heures du matin sonnaient.

Deux des portes du salon s'ouvrirent en même temps. L'une, celle qui donnait sur la galerie dont nous avons parlé, livra passage à un vieillard. Par la seconde issue, porte latérale conduisant à quelque chambre intérieure, entra une jeune fille qu'accompagnait un grand lévrier blanc.

Le vieillard, qui n'était autre que le baron de Gbàlans, pouvait avoir soixante-huit ou soixante-neuf ans. Il était de haute taille et paraissait robuste encore. Un front très-élevé et complètement chauve, des cheveux blancs comme de l'argent, tombant sur les tempes et sur le cou en longues mèches plates, des rides nombreuses et profondes, un regard doux et rêveur, tout cela donnait à sa physionomie une expression patriarchale et triste. Le costume du baron consistait en une veste de chasse à pans très-courts, en étoffe grossière de couleur sombre, avec des boutons bronzés représentant des tètes de loup et de sanglier. Des guêtres en cuir, lacées jusqu'aux genoux recouvraient ses jambes nerveuses et sèches ; il ne portait pas de cravate et laissait par toute saison son cou brun et hâlé en butte aux intempéries du soleil, de la pluie et de la neige.

La jeune fille, ou plutôt, disons-le tout de suite, Marie de Ghâlans l'unique enfant du baron, semblait avoir dix-

LBS AMOUIIS d'un FÔU. 125

neuf à vingt ans, à en juger par sa taille complètement développée et par la plénitude de ses formes. Il était impossible de trouver une femme qui réalisât mieux le marbre divin que nous a légué la statuaire antique , et qui s*appelle Diane ctiasseresse. C'était une beauté souverainement forte et puissante, confiante dans sa puissance et dans sa force, calme, tranquille, et qu'on aurait pu trouver trop majestueuse et trop imposante, si les lèvres humides et rouges comme du corail n'eussent dénoté une nature un peu sensuelle, si l'œil d'un bleu sombre, candide encore, mais tout chargé par instants de promesses voluptueuses, n'eût tempéré la dignité d'un profil de déesse.

Marie de Ghâlans, on a dû le deviner au portrait que nous venons de tracer, étiiit de taille plus que moyenne. Une robe de drap noir, taillée en amazone et légèrement usée, dessinait les merveilleux contours de son buste, mettait en relief les beautés du corsage et le vigoureux développement des hanches. Une chevelure d'une admirable opulence et d'une teinte brune à reflets dorés, encadrait dans des nattes épaisses et soyeuses un front blanc et rêveur, pour aller se réunir derrière la tête en une double et brillante couronne.

Quant au troisième personnage, si l'on veut bien nous permettre de désigner ainsi le grand lévrier entré avec Marie, il s'appelait Guido ; il était d'une stature gigantesque, d'une blancheur éclatante, et paraissait très-fier de son collier de velours rouge, portant gravé sur une plaque d'argent le nom et les armes de sa maîtresse. Dès qu'il aperçut le baron, il courut à lui avec un aboiement joyeux, en sollicitant par ses gambades et ses folÀtreries une caresse qu'il obtint sans conteste.

iî% LM AVômm ÔlMT FOU*

En même temps que te léviler, Mane s*ét&it approohéede M. de Gkâiaas ; eHe lai fxréMDtason ûmt 6iir If^qoel il appuya ses lèvres ffvec une Trve «xpresnon de tendresse, tandis que la jeune fille disait :

— Ckmmientaycfis^vous passé la nnit/avon *1bon père ?

— A m^^eille, mon enfant, quoiqire réyeâlé^è^nx reprises par des "coups de fusils.

— A deux reprises, diteS"»vons?

— Oui. Ifeûs toi, n*as-tu rien entendu ?

— PardonnesMnoi, mon père, jVi entendu iin*ooup de fusil, un seul.

— Loin d'ici ?

— Non, tout près, à cent pas tout au'pius.

— Dans quelle direction ?

— Dans celle-ci.

Et, tout en parlant, Marie indiqna de la main les fenêtres du salon qui donn»ent sur le goaffire de Gbâlans.

^ G^est bien cela, fit le iiafon. Tu domm, -^t la première fusfUs^e ne t*a pasTèreillée; elle -était lointaine et venait précisément du côté opposé, mais elle arrivait très-distinctement à moi, apportée par le rent du nord. D'ailleurs, ajouta le vieillard, les fenêtres de ma chambre donnent dû côté de la frontière suisse, et puis, à mon âge, le sommeil est plus légar qu'au tien.

— Ainsi, mon père, demanda la jeune filio, vous croyez qu'il y a eu combat entre les douaniers et les contrebandiers.

— J'en suis à peu près certain.

— Mais ce coup de fusil isolé et tout près du ehftteau? . •— Ça, c'est tmtre chose, et je* pense qu'il aura été tiré

tout simplement par quelque chasseur à l'affût.

LM AKOims m'tm fôu. 127

•— J'ai eu un peu peur, dit Marie. Je me sois levsée, j'ai mis un pcîgaeir et j'ai oairart àplusieursii^inseBia porie49iiôtre*qui donne Bur-mon balcon.

*- Tu n'a» rien tu, ni ri«i entendu ?

— Nén; tnaîs j'étaissingulîèïemeiït «gîtée et^ riHii pu mo rendea-Biir que presque au momeiit elù ie itmr allait paraître.

— J'ai envie d'envoyer quelqu'un aux Brennets pour savoirai dans la rencontre de cette unît il n^est pas arrivé d * malheurs.

— Faites, mon père.

Le baron sonna.

— Irez-vous à la chasse aujourd'hui ? demanda liarie.

— Oui, pendant deux ou trois heures, au ^ien d'arrêt, après déjeuner.

M. de Ghâlans prit sur un meuble un énorme volume à couverture formidable et à fermoirs de cuivre, puis il s'établit au coin du feu et se mît à feuilleter son ouvrage favori, qui n'était autre que le £saneux Traité de ta Vénerie, par messire Jacques du FouillouXi gentilhomme poitevin.

Pendant ce temps, Marie s'étant assise dans l'embrasure de l'une des fenêtres, auprès d'une petite table, avait ressemblé les pinceaux et les couleurs épars devant elle, et s'apprêtait à achever une fleur peinte à l'aquarelle sur vélin, fleur qu'elle avait commencée la veille et qui, nous devons le dire, ne témoignait que médiocrement en faveur du talent de la jeune fille.

Il est à crdre que les rideaux disposés eoirtfe le vitrage ne laissaient point arriver les rayons du jour d'une façon qui satisfit la johe artiste, car elle se leva our lei

écarter et resta debout pendant un instant, appuyant son front à la vitre et laissant son regard errer dans la campagne. Les yeux de Marie parcoururent, distraitement d*abord, les avenues fort négligées du petit jardin, les roches brunes amoncelées de l'autre côté du mur d'enceintCi et la gueule béante de rabtme, orifice ver doyant caché sous des végétations luxuriantes.

Mais tout-à-KM)up son regard prit une expression d'étonnement et presque d'effroi... ~ De l'autre côté du gouffre, sur le bord de la petite lande cra^'euse à peine couverte de bruyères rabougries et de maigres herbages, elle venait d'apercevoir une masse immobile, étendue, et qui semblait un corps humain.

Marie se tourna vers l'intérieur du salon, et dit brusquement d'une voix altérée :

— Mon père !

^ Hein ? fit le vieillard tiré en sursaut de sa lecture.

— Venez, je vous en prie, venez vite!

Le baron se leva et arriva près de sa fille qui s'empressa d'ouvrir la fenêtre.

— Eh bien ! demanda M. de Ch&lans.

— Regardez.

— Où?

— Là.

Et le doigt de Marie indiqua l'objet étrange qui causait sa surprise.

^ Diable ! fit le baron après avoir suivi du regard la direction du doigt de sa fille. Diable ! répéta-t-il en hochant la tète, qu'est-ce que cela veut dire ?

— Vous croyez donc comme moi, mcm père, que c'est

IiBS AHOURS d'un FOU. 129

un corps humain ? fit Marie, le cœur serré par une vive et naturelle émotion.

— Ma foi ! répliqua M. de Ghâlans, cela m'en a toutà-Mt l'air; d'ailleurs attends une seconde...

Le baron rentra dans l'intérieur du salon, prit sur une espèce de console une sorte de longue-vue en carton, dont il déploya les tubes et qu'il braqua sur le point suspect.

— Ëh bien ? demanda Marie à son tour.

— Eh bien ! reprit le baron, c'est un homme.

— Ah ! fit la jeune fille.

— Il porte l'uniforme de la douane.

— Cet homme dort peut-être... mon père?...

— Non, car, si j'en crois la position étrange et la roideur de ses membres, cet homme est mort...

— Un cadavre! répéta Marie avec terreur.

— Il s'est commis un crime près de nous, dit le baron d'une voix agitée ; rappelle-toi le coup de feu de cette nuit, le braconnier était un assassin !

En ce moment le domestique sonné par M. de Ghâlans entra dans le salon. C'était un grand et robuste gaillard, moitié valet et moitié paysan, portant gauchement sa petite livrée, qui consistait en un gilet rouge et une veste gris de fer.

— Si c'est pour déjeuner que Monsieur a sonné, dit-il, le déjeuner va Vêtre prêt.

— Eh non, ce n'est pas pour déjeuner 1 répliqua le baron. Viens avec moi, Claude , il y a là un homme mort!

Claude ouvrit démesurément ses gros yeux étonnés, puis il suivit son maître qui sortit du salon en sifQant

Guido le lévrier. Marie, toute tremblante et toute émue, resta appuyée contre le rebord de la fenêtre, les yeux toujours fixés sur ce corps immobile.

flelie ans avant.

Le baron, le domestique et le lévrier quittèrent le château par une porte du rez-de-chaugsée qui conduisait au jardin. Guido bondissait devant son mattre et remplissait l'air de ses aboiements joyeux. M. de Châlans et Claude escaladèrent fstcilement le mur d'enceinte à moitié croulant, et se trouvèrent au milieu des petites roches qui bordaient Tun des côtés du gouffre.

L'instant d'aprè's ils mettaient le pied dans les bruyères. Tout-à-coup Guido cessa de marcher. Ses flancs battirent, sa queue disparut entre ses jambes, il aspira l'air avec violence, ses ongles crispés fouillèrent profondément le sol, il leva la tête, en roidissant le cou, et de son gosier haletant sortit un aboiement plaintif, sinistre, désolé.

— Je ne m'étais pas trompé, pensa le baron ; c'est un cadavre!

Les deux hommes avancèrent toujours, le lévrier resta où il était, faisant retentir de nouveau sa plainte lugubre et prolongée. A son tour le baron s'arrêta. Il avait pour ainsi dire heurté du bout du pied le corps étgndu sur le soL

— Ah ! Jésus mon Dieu ! fit Claude, que de sang ! En effet, tout autour du douanier, les herbes étaient

rougies, et la terre imprégnée du sang qu'elle avait bu.

— Il faut l'emporter dit le baron, aide-moi.

'132 LBS AMOURS d'UN FOU.

La fiice du douanier était tournée contre terre. M. de Cbâlans le souleva et l'appuya contre un fragment de roche.

— Bonne sainte Vierge ! s'écria le valet après avoir considéré le visage livide et souillé du funèbre fardeau, bonne sainte Vierge! c'est Morand! Âh ! le pauvre b !

-^ Dieu ait son ^me ! fit M. de Chàlans , il était bien jeune et j'ai entendu dire que c'était un brave garçoi^

— Je crois bien, répliqua Claude, il n'avait pas son pareil! et puis, avec ça, la fine fleur des bons enfants!

En ce moment le baron, emporté par un instinct machinal plutôt qu'obéissant à un reste d'espoir, découvrit a poitrine du douanier et posa sa main sur le cœur.

— Ah ! s'écria-t-il tout^-coup.

— Qu'est-ce qu*il y a? demanda Claude en frissonnant; vous pouvez vous vanter, monsieur lebaron, dem'avoir fait une belle peur.

— 11 vit ! il vit ! répliqua le baron avec une exclamation de joie, je sens battre son cœur.

-^ C'est-il en vérité Dieu possible ! ah ! bonne sainte Vierge Marie ! oh 1 mon doux Jésus ! c'est vous qu'aves fait ce miracle-là, bien sûr, murmura le domestique.

— Hâtons-nous de le transporter au château, dit M. de Cbâlans. Dieu aidant, nous le sauverons peut-être !

Claude et le baron saisirent alors le corps de Morand, l'un par les épaules, l'autre par les jambes, et gagnèrent l'habitation dans laquelle ils entrèrent par la porte de la cour, évitant cette fois d'escalader le mur d'enceinte, afin de sauver au moribond des secousses qui pouvaient devenir fatales.

LB8 AMOims d'un fotj. 1S3

Des matelas furent apportés dans une salle basse, sur :res matelas on coucha le douanier, et Marie fut appelée pour présider au premier pansement.

D'amples ablutions d'eau tiède enleyèrent peu à peu le sang caillé et durci qui recouvrait, comme un masque, le sommet de la tète et la plus grande partie du visage. [I fut possible alors d'examiner la blessure et de se rendre compte de sa gravité. La balle sous laquelle était tombé Morand, avait labouré le sommet du crâne , déchiré les tissus capillaires et entamé la botte osseuse, mais peu profondément. Du reste la commotion avait dû être terrible , la chute instantanée et l'évanouissement aussi complet, aussi profond que la mort. La perte du sang et l'affaiblissement en résultant en avait empêché le jeune homme de reprendre connaissance, et, si l'on n'était venu le secourir, il aurait indubitablement succombé sans s'être ranimé un seul instant.

Des compresses imbibées d'eau salée, le remède le plus usité dans les campagnes, furent appliquées par Marie sur la blessure encore saignante. Cette médication produisit un résultat rapide et favorable. Le douanier fit un mouvement léger, poussa un profond soupir et entr'ouvrit les yeux. Audessus de sa tète il entrevit comme dans un songe le beau visage de mademoiselle de Ghâlans dont le regard était fixé sur lui! Un gémisse* ment r>ourd s'échappa de sa gorge , un tressaillement subit agita tous ses membres ; il referma les yeux et s'évanouit de nouveau.

Le moment nous paraît venu de dire à nos lecteurs ce que c'était que M. de Ghâlans, et pourquoi son front

134 LES AifOURS b'UN FOO.

se voilait toujours d'un nuage de sombre tristesse. Nous sommes obligés tout d*abord de remonter à une époque de dix-sept ans antérieure à celle où se passent les faits que nous racontons : c'est-à-dire que nous rétrogradons jusqu'au commencement de l'hiver de l'année 1803.

Le baron de Ghâlans ne menait point alors une vie uniformément isolée dans son vieux château des montagnes du Jura ; il passait tous les ans quatre ou cinq mois de l'hiver à Besançon, arrivant d'habitude à la vilie le i^^ décembre pour en repartir vers la fin de mai.

Le baron possédait dix à douze mille livres de rente, ce qui constitue encore aujourd'hui , en province, line fort confortable aisance.

Il avait deux filles ; l'une , Ësther de Châlans, atteignait sa dix-septième année. La seconde , Marie , était venue au monde treize ans après sa sœur aînée. La naissance de Marie avait coûté la vie à sa mère. Le baron s'était donc trouvé veuf avec une fille déjà grande et une enfant encore au berceau.

Quand Ësther eut seize ans accomplis, M. de Ghâlans dut quitter la retraite absolue à laquelle il s'était voué depuis la mort de sa femme, et il lui fallut renouer ses relations avec le monde pour y cpnduire la jeune fille.

Ësther était d'une beauté surprenante. — Nous renvoyons nos lecteurs au portrait que dans les pages précédentes nous avons tracé de Marie, la sœur atnée étant alors une vivante image de ce que la s eur cadette devait être plus tard. — Ësther était fièrede sa beauté, co^ guette, un peu légère, et l'on aurait pu dire d'elle

LES AMOURS d'un FOU. 135

comme de la jeune Espagnole qu*a chantée Victor Hugo :

Elle aimait trop le bal 1

Mademoiselle Ëstlier de Châlans fut conduite dans le monde par son père, nous le répétons, < /

Tout d'abord, la plupart des femmes éprouvèrent potir elle une aversion instinctive. Elle avait le grand tort, le tort impardonnable, de les éclipser complètement par son admirable beauté, et puis une jeune fille privée des conseils d'une mère pour se guider, pour se soutenir, ne pouvait point, au dire de ces dames, manquer de commettre toutes sortes de légèretés et d'inconséquences, et ce serait si bon d'avoir à déchirer à belles dents une réputation vierge encore !

Hélas ! la pauvre Esther devait réaliser et au-delà toutes ces espérances, et les plus fatals pronostics. A partir de ce moment , nous avons à raconter une bien triste histoire. Heureusement ces pages seront courtes.

Au nombre de quelques officiers que leur nom et leurs alliances Élisaient admettre parmi la société aristocratique de Besançon , il y avait un jeune sous-lieutenant de cavalerie, de grande maison, mais de mauvaise renommée, le vicomte de Pardieu. Ce vicomte, cadçt d'une famille ruinée par la révolution de 1789, s'était rendu presque célèbre , quoique bien jeune encore , par les scandales de ses dettes, de ses duels et de ses amours.

Avons-nous besoin de dire que les prudes les mieux

136 LÎEs AHOims d'un fou.

cuirassées raffolaient en secret du charmant vicomte de Pardieu ^

Il était tout naturel que Raoul remarquât la plus jolie personne des salons dans lesquels on le recevait et qu*il manifestât pour Ësther de Châlans une certaine sympathie ; il était tout naturel encore que cette sympathie, partagée par la jeune fille, se traduisit d'abord par un édiange de tendres regards, puis par un nombre exorbitant de contredanses accordées au beau cavalier, ou bien par 'une fleur malencontreuse qui ne manquait ptesque jamais de se détacher par hasard du bouquet •d'Ësther et d*ètre ramassée incontinent par le vicomte, lequel se trouvait là également par hasard. Plus que jamais il était naturel que la sympathie que nous venons de signaler se changeât rapidenjent en amour, et c'est ce qui arriva, sinon du côté de Raoul, du moins dans le cœur d'Ësther.

Mais, aussi bien que nous, les belles dames du grand monde avaient deviné quelle serait la marche progressive du sentiment tendre des deux jeunes gens. Elles avaient calculé scientifiquement le plus ou moins de calorique amoureux qui s'échappait de chaque regard; elles avaient compté les contredanses et suivi du coin de Tœil les fleurs furtivement tombées et ramassées sournoisement ; elles avaient enfin ( qu'on nous pardonne cette expression), elles avaient établi par doit et avoir le bilan de la passion d'Esther. Ce qui fait qu'un beau jour le baron de Ghâlans, qui ne se doutait de rien, reçut une lettre anonyme dans laquelle on lui racontait tout au long l'intrigue de sa fille, en lui conseillant charitablement de la marier au plus vite avec son galanl.

LES AMOUnS D^tm FOU. 137

M. de Ghâlans , qui méprisait, comme d'ailleurs elles méritent de l'être , ces honteuses délations , résolut cependant d'observer attentivement sa fille, et remarquant en effet dans le mondo que les assiduités du vicomte avaient un caractère alarmant, il crut couper le mal dans sa racine en repartant immédiatement avec Ësther et la petite Marie pour son château des 'montagnes du Jura.

Disons tout de suite que le baron n'admettait point la possibilité d'un mariage entre sa fille et Raoul de Pardieu, trop suffisamment déconsidéré aux yeux de tous* les pères de famille par certaines aventures plus que scandaleuses.

Or, il arriva tout juste ce que messieurs les auteurs dramatiques du boulevard du Temple mettent en scène quotidiennement dans leurs tragi-vaudevilles les mieux applaudis. Le vicomte Raoul devina fort bien que le baron de Ghâlans se défiait de lui et n'éloignait sa fille qu'à cause de cette défiance.

Il fut raillé de la &çon la plus spirituelle par ceux de ses compagnons d'orgie qui étaient impitoyablement exclus du monde aristocratique, et à qui il avait vanté outre mesure la merveilleuse beauté et les bonnes dispositions à son endroit de la jeune Franc-Comtoise. Son amour-propre 'de roué, sa vanité d'homme à bonnes fortunes furent piqués au vif, et, dans une joyeuse bacchanale, tout en décoiffant un flacon de vin d'Arbois dont la mousse blanche jaillissait sur la gorge à demie nue d'une belle fille, il paria qu'avant un mois il n'aurait plus à désirer quoi que ce soit de mademoiselle Ësther.

Le pari fut accepté. On fixa à cinq cents louis le chiffre de l'enjeu. Raoul ne se préoccupa point de la façon

138 LB8 AMOURS d'dM FOU5

^nt il pourrait payer s'il perdait : d'avance il était sûr du succès. Le surlendemaiii il obtenait de son colonel un congé de six semaines et s'éloignait de Besançon sans dire à personne où il allait : discret silence qui , comme on le pense bien, fut interprété, et commenté par toutlemondew

Huit mois se sont écoulés depuis le départ du baron, 'etnous sommes au château de Ghâlans le 20 août 1804.

Il est midi. La chaleur étouffante , le ciel chargé de grands nuages aux teintes cuivrées, présagent un ouragan. Ësther est assise dans Tune des embrasures du salon près de la fenêtre entr'ouverte, seule et tristement préoccupée. L'ouvrage de broderie auquel elle travaillait est tombé sur ses genoux et elle laisse errer dans l'espace son regard voilé de pleurs.

Un grand, un terrible changement s'est opéré dans la jeune fille depuis l'époque où nous l'avons connue si belle et si coquette. Elle est J)elle toujours , mais une pâleur uniforme et maladive, une expression souffrante et douloureuse ont empreint leurs stigmates sur son fier et beau visage.

C'est qu'en effet, depuis le printemps , Esther est dévorée par un mal inconnu. Sa gaieté de jeune fille s'en est allée d'abord ; puis le sommeil a disparu, et enfin la . pauvre enfant en est arrivée à verser dans chacune de ses nuits d'insomnie des larmes amères et brûlantes. Elle souffre beaucoup sans doute. Sa démarche si légère et si vive s'est alourdie peu à peu. Au moment où nous la retrouvons, elle ne quitte son lit qu'à regret, ou tout au

plus se tratne-i-elle jusqu'au fauteuil où elle passe des heures entières, immobile et les yeux humides.

Le baron s*alarme chaque jour davantage de ces symptômes effrayants. Ësther le rassure et sait retrouver en sa présence un doux et triste sourire.

Il est midi, disons-nous. M. de Châlans, sorti depuis le matin ne doit rentrer qu'à l'heure du dîner. Un domestique entr'ouvre la porte du salon, et ce bruit, quoique bien léger, fait tressaillir Esther et l'arrache à sa profonde rêverie. CSe domestique lui remet deux lettres revêtues du timbre de Besançon. Ces lettres portent tontes deux l'adresse du baron. Leur suscription est de la même écriture, écriture bizarre, contournée, évidemment contrefaite. Ësther les jette machinalement sur une petite table à cété d'elle et s'absorbe de nouveau dans ses pensées douloureuses.

Les heures passent, ou plutôt se traînent ; la journée avance, et le baron rentre au château au moment précis où le dîner vient d'être servi. Le repas est triste. Les saillies enfantines, les rires joyeux de la petite Marie ne trouvent point d'écho dans le cœur des deux sombres convives. Tout-à-coup Esther devient blanche comme un linceul, puis une rougeur éclatante succède à cette pâleur subite; le baron s'épouvante et se lève.

— Ce n'est.,, rien..., murmure Ësther d'une voix faible; mais... j'ai quelque chose... à vous demander... mon père...

— Parle, mon enfant, j'écoute.

— Je voudrais... ne parler... qu'à vous seul...

— A moi seul ! répète le baron surpris. Alors viens au salon.

{40 LEd Aiiouits D'un fou.

Ësther fait un effort pour quitter son siège , mais ses forces la trahissent, elle retombe.

— Tu souffres, chère fille, dit M. de Ghâlans, tu es faible, prends mon bras.

Et la jeune fille appuyée au bras du baron , quitte la salle à manger et regagne le premier étage.

Le temps est devenu de plus en plus lourd, Toragede plus en plus menaçant. L'obscurité descend rapide ; — du sein des nuages amoncelés s'échappe un bruissement sinistre, et pourtant pas un courant d'air, pas un souffle de brise ne viennent tempérer les ardeurs d'une atmosphère étouSkate.

Le valet de chambre du baron a placé deux bougies sur l'une des tables du salon et, quoique les trois fenêtres soient ouvertes , la flamme de ces bougies monte sans vaciller, calme et perpendiculaire.

— Assieds-toi, mon enfant, dit M. de Ghàlans. Ësther se laisse tomber dans le fauteuil que le baron

vient de lui présenter et murmure d'une voix à peine

distincte :

• — Mon père. . . je me sens mourir. . .

— Chère fille, dit le baron en s'asseyant à côté d'elle, et en prenant affectueusement ses mains firoides et tremblantes, chère fille, tu souffres beaucoup... Je le savais bien, mon Dieu, mais toi, toujours, tu me répondais comme tout-à-l'heure : « Ce n'est rien, mon père! ce n'est rien ! »

— Je vous trompais et je cherchais à me tromper moimême, car, c'est vrai, je souffre beaucoup...

LIS iMOURS D*UN FOU. 141

— Et dis-moi, d'où vient ff>n mal?... Gomment le guérir ? mais tu ne le sais pas, tu ne p^ux pas le savoir... Je vais, le plus tôt possible , dès demain , appeler des médecins, les premiers de notre province...

— Des médecins!... répond Esther dont les lèvres pâlies ébauchent un sourire amer... des médecins ne me guériront pas...

— Pourquoi cela? Voyons, sois raisonnable... ne va pas t'inquiéter, peut-être à propos de rien... ce que tu éprouves n*est sans doute qu'un malaise passager... facile à combattre... facile à détruire... la science est puissante, vois-tu...

— Mon père... interrompit la jeune fille.

— Eh bien, mon enfant ?...

— Ne me parlez pas de science... vous seul pouvez me sauver...

— Moi! et comment, mon Dieu ? comment ? Mon mal est là.

Et tout en parlant, Esther courbe la tête et appuie la main sur son cœur.

— Quoi'\.. que veux-tu dire?

— Oui, mon mal est au cœur... c'est au cœur que je souffre...

— Au cœur?... Esther, mon enfant, explique-toi mieux, je ne te comprends pas !

Esther cache son front dans la poitrine du baron pour lui dérober sa rougeur et murmure :

— Je l'aime !

Étrange et sublime mystère de l'instinct paternel! Jamais, entre Esther et le baron, le nom de Raoul n'avait été prononcé, et cependant une révélation subite écrit

144 LBS AMOuns d'un fou. ^

— £h bien ! demande le baron d'une voix inarticulée, avez- vous entendu ?

Ësther ne répond que par un faible -gémissement et tombe à demi morte sur le parquet.

— Un mariage l répète M. de Cbâlans, oui, maintenant ille faut! Ce sera! vous Tépouserez cet homme... si toutefois il veut encore de vous... et puis après... enfant perdue... enfant maudite... vous vous en irez... avec lui pour toujours... loin de moi... loin de ce toit que vous avez souillé!... Ah! mon Dieu: mon Dieu! mon Dieu !

Et le baron couvrant son visage de ses deux mains , étouffe ses sanglots déchirants. Au dehors Forage éclate et grandit. Le tonnerre gronde, entre les nuées d'éblouissants éclairs illuminent Thorizon. M de Châlans s'arrache alors à la crise violente qui l'a dominé pendant ' un instant, il prend l'autre lettre et rompt le cachet en disant :

— Et dans celle-ci qu'y a-t-il encore?... voyons! Et il lit :

« // est trop tard!

» Tout est fini, monsieur le baron, et décidément vous

serez grand-père d'un bâtard!

» Il y a une heure que le vicomte Baoul de Pardieu , votre gendre de la main gauche, a été tué en duel par un de ses camarades pour une fille du plus ba^ étage. »

Le papier maudit s'échappe de la main de M. de Châlans, il repousse violemment Ësther qui se traîne à ses genoux, et il s'écrie :

— Allez-vous-en ! allez-vous-en ! je vous tuerais, j'aime mieux vous chasser ! ^allez-vous-en ! je vous maudis !...

La jeune fille se relève. Ses longs cheveux dénoués flottent sur sa robe blanche, son regard fixe est celui d'un fantôme. Elle ne prononce pas un mot, elle marche ou plutôt elle court. Elle quitte le salon , elle quitte le château et s'enfonce dans la campagne. L'orage redouble. La foudre mugit et la pluie commenco à tomber comme si toutes les cataractes du ciel s'entr'ouvraient à la fois.

Une réaction naturelle et prévue s'opère en ce moment dans le cœur du baron ; de la colère il passe à la pitié.

— Esther, mon en&nt ! mon enfant! s'écrie-t-il.

Et il s'élance sur les traces de sa fille.

Mais où la chercher? où la trouver ?

Un éclair fulgurant illumine le ciel et montre vaguement une robe blanche bien loin déj^, sur le versantde la montagne. — Il bondit dans cette direction.

Dans la nuit du lendemain, le baron quittait le château de Ghàlans pour plusieurs mois, sans avoir prévenu qui que ce soit de son départ.

Au bout de quelques semaines une lettre de lui annonçait que sa fille Ësther venait de mourir à l'étranger sous ses yeux, d'une fluxion de poitrine...

Ne pouvant lui sauver la vie — il lui sauvait au moins l'honneur par ce pieux mensonge.

Quand il revint, il était en deuil, et rarement depuis cette époque, on l'avait vu sourire.

Mcrrc Mangan.

Nous avons laissé Marie de Châlans présidant avec une angélique charité au pansement des blessures de Morand le douanier.

Depuis longtemps Marie avait contracté Thabitude de ces soins si touchants. Depuis longtemps elle avait compris cette mission sainte de la femme, qui semble avoir été envoyée dans ce monde pour y secourir toutes les misères, pour y soulager toutes les souffirances.

Elle était bien petite encore que déjà son père la pi-enait souvent par la main et la menait dans la campagne

en lui disant :

— Tu vois cette fleur , mon enfant, elle contient des sucs piécieux qui guérissent telle maladie; cette autre plante recèle d'autres vertus merveilleuses ; la nicine de celle-ci renferme de souverains remèdes. Regarde bien ces fleurs et ces plantes, retiens les noms de tousces simples, car plus tard, grâce à eux, tu goûteras cette jouissance infinie* de faire du bien et d'être bénie.

Marie joignait ses mains mignonnes et promettait de se souvenir. Quand la jeune fille eut grandi, quand son intelligence se fut développée en même temps que son corps, M. de Ghâlans mit entre ses mains quelques livres élémentaires dans lesquels elle put puiser d'utiles notions pratiques sur les maladies les plus conununes et sur ce qu'il était à propos de faire, sinon pour déraciner le mal, du moins pour en entraver samarche et donner le

LES AMOURS d'uM POU. 147

temps d'appeler un médecin. Une petite pharmacie fut organisée pour mademoiselle de Châlans dans l'ancienne chapelle du château, et chaque semaine elle fit d'amples distributions d'une eau excellente pour les yeux , d'un vulnéraire sans pareil pour les blessures, et d'un onguent auquel les meurtrissures les plus teriibles ne songeaient point à résister.

Nous ne prendrions pas sur nous d'affirmer qu'un docteur-médecin de l'illustrissime faculté de Paris, doctor medicus parisiensis, eût approuvé sans restriction la formule de toutes les ordonnances do Marie, mais toujours est-il qu'on citait dans le pays nombre de cures miraculeuses attribuées aux savantes médications et aux blanches mains de la belle enfant.

Et, si nous n'avions peur d'être taxés d'exagération , nous dirions presque qu'aux firennets et dans les environs, c'était à qui se fêlerait la tête ou se déboîterait la cheville, pour expérimenter les doux sourires et les souverains vulnéraires du bon ange. — Ainsi la nommait-on.

Et cependant, lorsque Morand blessé, reprenant à demi connaissance, poussa un profond soupir et entr'ouvrit les yeux, alors qu'il entrevit au-dessus de sa tète le doux et beau visage de Marie de Ghâlans dont le regard était fixé sur lui, un gémissement sourd s'échappa de sa goi^e, nous l'avons dit déjà, un tressaillement subit agita tous ses membres , il referma les yeux et s'évanouit de nouveau.

Marie, de son côté , se sentit frissonner pour la première fois en croisant son regard avec celui d'un homme ; le cœur lui manqua et elle fut sur le point de le

trouver mal à la vue du sang qui tachait ses mains. Au reste, cette émotion puissante et inaccoutumée dura peu. Le blessé ne tarda point à reprendre connaissance, et Marie, laissant un domestique auprès de lui, s*en fut dans son laboratoire choisir quelques simples pour en composer une tisane réconfortante qu'elle se proposait de lui donner en attendant Tarrivée du chirurgien qu'on avait envoyé quérir à Morteau.

Le baron de Ghàlans était remonté au salon, et, préjugeant que le déjeuner était indéfiniment retardé, se plongeait de plus belle dans la lecture du savant et curieux in-folio de messire Jacques du Fouilloux, gentilhomme poitevin. £n ce moment, Claude, le paysan devenu valet de chambre, passa sa tète naïve entre les deux battants de la porte entr'ouverte, et dit :

— Hé ! Monsieur I

— Qu'y a-t-il ? demanda le baron, est-ce que le blessé va plus mal ?

— Dame! je ne sais point; mais ce n'est pas pour ça que je viens.

— Parle donc, alors !

— Eh bel Monsieur, il y a là un homme qui 1dit comme ça qu'il voudrait vous parler. .

— Un homme !.. Quel homme?

— Dame ! un bien brave homme, le père Maugars, le cousin à Jean-Louis Legoux, dont ^6 ma cousine Jeanne Antoine a épousé le beau-frère il y a deux ans, môme que je suis allé à la noce. Dites donc. Monsieur, faut-il qu'il entre, le père Maugars?

— Sans doute.

— Je vais le chercher. Je lui avais dit conune (a d'at-

LES AMOURS D'tJN FOU. 149

tendre un petit bout de temps en bas, attendu que j'al- Jais m'infonner si vous vouliez le voir.

Il est bon d'expliquer à nos lecteurs, pour la clarté de la scène que nous allons mettre sous leurs yeux, que M. de Ghâlans, en raison de son intelligence droite et élevée, de son instruction sérieuse et complète, et surtout de la sympathie bienveillante de son caractère, était devenu pour les paysans des environs une sorte d'encyclopédie vivante, d'homme d'affaires gratuit, de juge de paix sans écharpe officielle , et d'arbitre en dernier ressort dans toutes leurs discussions d'intérêt ou d'amourpropre.

M. de Ghâlans, inoccupé dans sa solitude et désireux de faire le bien, avait accepté ce rôle magnifique qui lui valait dans le canton une singulière influence. Tous ses rustiques voisins, quelles que fussent la rudesse et l'àpreté de leurs mœurs, lui avaient voué une affection et une vénération sans égales. Pour beaucoup il était à la fois, si nous pouvons ainsi parler, un notaire et un confesseur. Seul, pour ainsi dire, Pierre Maugars n'était jamais venu réclamer de lui , soit un bon conseil, soit une intervention officieuse dans quelque circons tance difficile. Aussi, nous devons le dire, la curiosité du baron fut vivement excitée par l'annonce de la visite inattendue du contrebandier.

Au bout de trois minutes, ce dei*nier faisait son entrée dans le salon. 11 portait une veste de droguet gris, sur une chemise de grosse toile Lise. Une cravate d'in, dienne à carreaux rouges et blancs, dont les deux extréuiités se réunissaient dans une petite boucle d'argent, maintenait un col de chemise d'une hautenr si prodi-

150 LES AlfOÛM d'UV fou.

gieuse qu'il retroussait violemment les oi^Ues de son propriétaire. Un pantalon de coutil à raies blanches et bleues tombait sur de gros bas drapés et sur de lourds souliers cirés avec du suif.

Pierre Maugars tenait de la main gauche un gourdin respectable et un petit paquet, et de la main droite un large chapeau de paille. Son allure était gauche , mais nullement embarrassée.

— Bonjour, notre monsieur, dit-il en entrant, çfl t?a-/-t7 comme vous voulez f

-- Je vou remercie, mon ami, répondit le baron, je me porte bien.

— Et votre demoiselle aussi ?

— Le mieux du monde.

— Dame 1 c'est jeune , ça ne demande qu'à pousser ^ comme les peupliers ; c'est le bon Dieu qui fait ça et c*est bien fait, car si les jeunes étaient maladifs et impotents, sans comparaison^ comme les vieux, ça serait bien malheureux.

11 n'y avait rien à répondre à ce naïf aphorisme de Pierre Maugars ; aussi le baron se contenta-t-il de sourire en faisant de la tète un signe affirmatif.

— Asseyez- vous donc, mon ami, dit-il au bout d'une seconde on voyant que 1" paysan restait debout. Et de la main il indiquait un siège de l'autre côté du foyer.

Pierre le prit sans façon, posa par terre à côté de lui son chapeau, son bâton et son petit paquet qui était ' enveloppé dans un mouchoir d'indienne à grandes fleurs. I

— Vous avez à me parler sans doute? demanda M. de Ghftlans, à qui une longue expérience des gens de la

campagne avait appris combien il était indispensable de les mettre sur la voie de ce qu'ils avaient à narrer, sous peine de les voir s'embarquer dans d'inextricables et in« terminables détours.

— Je vas vous dire, notre monsieur, commença Mau« gars; oui, que j ai à vous parler, et de choses fièrement intéressantes pour moi encore... même que vous ne me refuserez pas un conseil, et un bon, et que j'en ai bien besoin, je vous assure, car dans la position que je ma trouve, c'est si embarrassant pour en sortir, que j'en sais des plus malins que moi qui y resteraient bé tout de même...

-- Sans doute, fit le baron, je vous donnerai ce conseil et de tout mon cœur ; mais qu'y a-t-il ?

— Je vas vous dire, notre monsieur, mais avant je voudrais que vous me disiez si c'est que je ne suis point importun dans ce moment ici, parce que, voyez«vous, si c'était ça j'aimerais mieux revenir plus tard, quand ça vous conviendrait, dans un quart d'heure par exemple..»

— Je suis à vous tout de suite, et vous ne me dé* rangez pas, seulement expliquez-moi sans ]>lus tarder ce dont il est question.

— Je vas vous dire, notre monsieur...

— J'attends !

— M'y voici : Figurez-vous...

La porte du salon, en s'ouvrant vivement, interrompit la phrase commencée^

Marie de Ch&lans entra et s'écria sans faire attention au paysan :

— Mon père... je suis horriblement inquiète... le blessé vient de s'évanouir de nouveau, le sang s'est re-

152 LfiS AMOUftS d'un fou.

mis à couler et le chirurgien ne sera pas id avant deux heures au plus tôt. Je ne sais que £adre et je tremble que ee malheureux jeune homme ne meure entre nos mains.

Pierre Maugars s*était levé à Taspect de la jeune fille, n attachait sur elle un regard charmé, car jamais il ne Tavait vue d'aussi près, et sa prodigieuse beauté était véritablement éblouissante.

— Pardon, excuse, notre demoiselle, dit-il alors, sans laisser au baron le temps de répondre, vous avez donc un blessé id ?

— Oui, Monsieur, fit la jeune fille.

*— Ça sera une chute, bien sûr, ou quelque mauvais coup!

— G*est un assassinat, Monsieur.

— Un assassinat! répéta Maugars. Jésus mon Dieul c*est-il bien possible !

— Oui, Monsieur, le blessé est un douanier, firappé lâchement par derrière, cette nuit, à peine à deux cents pas d'ici...

— Tonnerre ! fit le paysan, en voilà un de malheur ! Il se gratta le front pendant un instant d'un air profondément soucieux, puis il reprit :

— Dites donc, notre demoiselle, les blessures, voyezvous, ça me connaît, et si vous vouliez me mener vers Vhommet peut-être bien que je trouverais le moyen qne le sang s'arrêterait. Dame! ça s'est vu...

— Venez avec moi, répondit la jeune fille.

Pierre Maugars reprit son bàtbn, son chapeau de paille et son petit paquet ; cela fait, il se tourna vers le baron et lui dit :

LBB AHOURS D'UN FOU. 153

— Je m'en vas revenir, notre monsieur, et je vous conterai mon affaire.

Puis il sortit avec Marie.

Mademoiselle de Ghâlans conduisit le paysan dans la salle basse où Morand gisait évanoui sur des matelas, la tête soulevée par plusieurs oreillers, la bouche entr*ou. verte, les yeux vitreux et le visage sillonné par de petits ruisseaux de sang qui filtraient à travers les cheveux sous les compresses imbibées d'eau qu*on avait posées sur sa blessure.

— Tiens, fit Pierre Maugars avec un sang-froid parfait, tiens, c'est Morand.

Et il répéta Ténergique expression de pitié que nous avons entendue déjà sortir de la bouche de Claude :

— Ah ! le pauvre b !

— Mon Dieu ! dit Marie, sans prendre garde à ce Zop^us îinguw quelque peu intempestif, mon Dieu ! si le sang ne cesse point de couler, vous voyez bien qu'il va mourir !

Elle se tourna vers le contrebandier en joignant les mains d'une façon presque suppliante..

— N'ayez pas peur, notre demoiselle, nous allons arrêter ça, reprit Pierre Maugars.

 son tx)ur il se pencha vers le blessé, dénoua rapidement les bandes de toile qui retenaient les compresses sur la plaie et les jeta au milieu de la chambre.

— Que faites-vous ? demanda la jeune fille étonnée et inquiète.

— Dame ! vous voyez bien, je le débarrasse de ces brinborions qui ne servent à rien.

— > Mais qu'allez-vous faire maintenant ? le sang coule plus fort 1 Ah ! mon Dieu ! j'ai peur ! j'ai peur !

154 LBs AMOinis d'un fou.

— Il ne &ut pas, notre demoiselle ! je réponds de la chose ! Donnez-moi seulement un paquet d'amadou.

— Apportez ce que monsieur demande, dit Marie à Claude qui regardait cette scène avec ses gros yeux effarés.

Le valet sortit et revint au bout d'une minute.

— Voilà, Pierre Maugars ! fît-il ; voulez- vous un briquet à cette heure ?

— Imbécile 1 répondit le paysan.

— Merci, dit Claude en se grattant l'oreille.

PieiTe fit un tampon de l'amadou qu'on venait de lui donner et l'assujettit fortement sur la fracture du crâne avec de nouvelles bandes que Marie prépara aussitôt.

— C'est fait ! dit-il en se relevant ; maintenant lavezlui le visage et soyez tranquille ; je vous réponds, notre demoiselle, qu'il ne passera plus une goutte de sang.

— Mais, demanda mademoiselle de Châlans, ce pauvre jeune homme ne reprendra-t-il point bientôt connaissance ?

— Si fait, pardiau ! mettez-lui seulement sous le nez un chiffon de toile trempé dans du fort vinaigre de cuisine, et vous verrez.

On suivit qette prescription, et effectivement au bout d'une minute Morand faisait un mouvement léger, indice certain du retour à la vie.

A présent, notre demoiselle, reprit le contrebandier, je m'en rêvas vers notre monsieur qui m'attend làhaut.

Pierre Maugars sortit de la chambre. Marie resta près du blessé.

LBS AMOUIIS D'UM FOU. 155

— Je vous disais donc, notre monsieur, fît le paysan après avoir repris sa position à l'angle de la cheminée, en face de M. de Châlans, je vous disais donc , quand votre demoiselle est arrivée, ^e j'allais vous dire comment que les affaires faisaient que je me trouvais dans un embarras majeur...

— Je me souviens même, interrompit le baron, de vous avoir prié d'arriver au but par le plus court chemin.

— C'est juste, notre monsieur, aussi je vais aller drêl devant moi, comme une balle...

— Fort bien.

— Donc, notre monsieur, j'ai une femme et deux enfants... c'est-à-dire... mais ça viendra tout-à-l'heure. Eh bien ! figurez-vous que la nuit dernière voici ce qui s'est passé chez nous.

Ici nous croyons devoir supprimer la partie déjà connue de nos lecteurs de la prolixe narration de Pierre Maugars. Nous avons suivi dans tous leurs détails les événements de la nuit précédente, l'expédition des contrebandiers, leur retour précipité , l'arrestation de Marc- Henry et sa fuite, et c'est là justement ce que le paysan apprit au baron.

— Voilà la chose, notre monsieur, fit-il en terminant ; à cette heure vous en savez aussi long que moi.

— £h bien ! que craignez-vous ? demanda M. de Châlans.

Je crains d'être inquiété de quelque manière au sujet

156 Lfis AMOURS D'un fôu.

de Marc-Henry, si ce gas-lk a fiait la bêtise d*aller loger mal à propos une balle dans la tète d'un gabelou.

— Croyez-vous donc que cela soit ?

— Dame ! il avait l'air bien effaré, le gas, et sa carabine était déchargée. Ah ! notre monsieur, je ne suis guère tranquille !

— Je le comprends ; il est affreux de voir son fils sous le poids d'une accusation aussi grave.

— Voici justement où j'en voulais venir et vous demander si c'est que vous me conseillez d'aller fiure ma déclaration à la justice.

— Quelle déclaration?

— A propos du petiot, —1 Marc-Henry ?

— Juste. Figurez- vous, notre monsieur, qu'il ne m'est de rien, le petiot.

— Gomment cela ? Ne passe-t-il point pour votre enfant ? et ne m'avez-vous pas dit vous-même que vous aviez deux fils ?

— Dame ! oui, puisque c'est Thistoire !

— Quelle histoire ?

— Voici, notre monsieur... je m'en vas vous dire...

Pierre Maugars défit les nœuds du mouchoir d'indienne enveloppant le petit paquet posé à côté de lui avec son chapeau et son bâton.

Il en tira deux objets : d'abord une gi'ande feuille de papier pliée en huit, toute jaunie, cassée aux angles et couverte d'écriture dont l'encre avait blanchi ; puis ensuite un mouchoir d'une batiste très-fine, richement brodé et garni de dentelle.

Le baron étendit la main pour prendre ces objets. Le contrebandier les retira en disant :

— Tout-à-l'heure, notre monsieur, d'abord l'histoire, ced viendra à son moment.

— Voyons donc l'histoire ! fît avec une résignation mêlée d'impatience M. de Ghâlans dont tous ces retards aiguillonnaient la curiosité.

— Il y a seize ans... commença Maugars.

— Il y a seize ans ! répéta le baron en tressaillant. On sait pourquoi cette phrase si simple éveillait dans

l'âme du pauvre père de déchirants souvenirs.

— Oui, notre monsieur, reprit le paysan, nous venions de quitter depuis quelques jours le village d'Ollioles, à huit lieues d'ici, et nous étions venus, ma femme, Baptiste, mon gas et moi, nous établir dans le cbâiet où nous demeurons encore aujourd'hui. Nous ne connaissions donc personne dans le pays et personne ne nous y connaissait. Nous avions aussi chez nous, dans ce moment là, le frère de ma femme, lequel était un jeune abbé sortant du grand séminaire; on allait Y ordonner l'année d'après et il était venu nous voir pendant une senudne. Au jour d'aujourd'hui il est curé en Savoie, et bon curé, et très-savant, et joliment considéré par monseigneur l'évèque d'Annecy. C'était vers la fin de l'été...

— Ah ! fit le baron.

— Oui, notre monsieur, au mois d'août.

M. de Ghàlans tressaillit de nouveau.

Pierre continua.

— 11 faisait une chaleur épouvantable. Le ciel pesait sur la montagne comme du plomb fondu, on rôtissait au

158 LB8 AllOimS D'un FOC.

soleil et on étoaiTait à l'ombre, même que je me souviens que je dis à ma femme :

« — Dis donc, Jeamie, si on mettait des œu& dehors sur une pierre, sais-tu qu'ils cuiraient?... » Et qu'dle me répondit :

« — Dame! ça se peut!

La nuit vint, et le tonnerre commença à gronder, et bientôt un orage éclata ; mais un orage, notre monsieur, comme je n'en avais jamais vu auparavant et comme je n'en ai point vu depuis !

— Moi aussi, interrompit le baron, moi aussi, mon Dieu, je me souviens de cet orage !

Il cacha sa tète dans ses deux mains qui Tétreignirent convulsivement et quelques larmes roulèrent entre ses doigts.

— Est-ce que vous ne m'écoutez plus, notre mon* sieur? demanda le paysan qui s'aperçut de ces symptomes de douleur.

— Si, mon ami, si, je vous écoute, continuez.

— La nuit devenait plus noire, le tonnerre augmentait, si c'est possible, et le vent aussi, et la pluie ! c'était épouvantable l Le chalet tremblait conune une feuille; à chaque minute nous nous imaginions que le vent allait le jeter à bas et nous écraser dessous. Ma fenome pleurait, mon gas criait, moi je n'étais pas trop rassuré, n n'y avait que mon beau-frère l'abbé qui n'avait pas du tout peur. Ça se conçoit, il priait le bon Dieu. Tout-àcoup j'entendis à la porte comme qui dirait un grand gémissement, puis un bruit pareil à celui que ferait un corps lourd en tombant.

« — Je vas ouvrir, que je dis.

» — Je ne veux pas! répond ma femme.

» — Pourquoi donc ça?

» — C'est peut-être V esprit du mal! j*ai peur! j'ai peur!

» — C'est bête, ce que tu dis-là ! » que je réplique, et je me mets en devoir de marcher vers la porte. Mais alors voilà que ma femme, qui était comme folle, s'attache à moi et m'empêche de passer. Tandis que nous nous disputions, mon beau-frère l'abbé avait ouvert, et en même temps il entra dans la chambre un si furieux coup de vent, que la lampe s'éteignit et que nous ne vîmes plus rien.

Cependant l'abbé s'était aperçu qu'il y avait un corps humain étendu par terre sur le seuil ; il le prit, l'entra dans la chambre, referma la porte et ralluma la lampe. C'était une femme évanouie, toute jeune, en robe blanble, et aussi mouillée que si elle avait été trempée dans la rivière...

Depuis quelques instants, M. de Châlans semblait en proie à une effrayante surexcitation nerveuse. 11 rougissait, il pâlissait, son regard était tantôt fixe et morne, tantôt étincelant. Aux dernières paroles prononcées par Maugars il «e leva en disant d'une voix sourde :

— Et c'était il y a seize ans?...

— Oui, notre monsieur, en 1804, sans vous commander.

— Et c'était au mois d'août?...

— Oui, notre monsieur, dans la nuit du 20 août.

— C'est cela! mon Dieu! c'est cela!

Et un gémissement déchirant s'échappa de la poitrine oppressée du baron.

160 LBS AMOURS d'UN FOU.

•— Est-ce que vous ne voulez pas que je continue, notre monsieur? dit Pierre Maugars.

— Je vous le demande, au contraire, au nom de tout ce qu'il y a au monde de plus saint; mon ami! continuez ! continuez ! répliqua M. de Ch&lans.

Le contrebandier reprît la parole.

—Cette pauvre jeune dame était belle comme une sainte Vierge, continua-t-il, mais si froide et si roide, que nous nous figurions tous qu'elle était morte... •

— Et cependant elle ne l'était pas'' interrompit le baron, en fixant sur Pierre Maugars un regard avide et anxieux.

— Non, elle ne l'était point, notre monsieur, mais elle n'en valait guère mieux. Ma femme jeta dans la cheminée un gros fisigot de fascines et y mit le feu. En sentant la chaleur, la jeune dame reprit un peu de connaissance; ' elle ouvrit les yeux et regarda autour d'elle de l'air d'une personne qui ne sait point ce qu'elle voit, et ça se comprend, car en vérité elle ne pouvait pas deviner où elle était.

Ma femme essaya de lui faire avaler une petite goutte pour la ravigoter, et je vous assure, notre monsieur, que c'est un fameux remède, mais elle repoussa si violemment le verre où était l'eau-de-vie qu'il tomba par terre et se cassa! Elle paraissait tout-à-fait folle. Elle parlait toute seule, mais trop bas pour qu'on pût l'entendre, ou bien, si elle prononçait quelques mots un peu plus haut, c'était si embrouillé qu'on ne savait point ce que cela voulait dire.

Ma femme nous fit passer dans la chambre à côté, mon beau-frère l'abbé et moi, pour pouvoir déshabilla' et

Lfi6 ▲UOÛRS d'un TùVi 161

coucher la Jeune dame. Mais voici que tout d*un coup j'entendis ma femme qui criait :

« -^ Ah ! Jésus, mon Dieu !

» — Quoi que tu as donc? que je lui demandai au travers la porte.

Et alors elle me répondit qu'elle venait de s'apercevoir que la pauvre dame était enceinte.

Une fois qu'on l'eût mise dans le lit et qu'elle fût bien couverte, elle se calma petit à petit, et enfin elle eut l'air de s'endormir; mais bientôt elle se réveilla et se mit à pousser des cris si aigus, que, malgré la pluie et l'orage, on entendait ses pledntes par-dessus les sifflements du vent...

— C'est affreux ! murmura le baron.

— Oui, notre monsieur, appuya Pierre Maugars. Et il reprit :

— C'étaient les douleurs de l'accouchement qui commençaient. Deux heures après, ma femme reçut un garçon bien vivant, mais si petiot et si chétif que c'était une pitié !

Après ça, la jeune dame se tint tranquOle pour tout de bon, et Jeanne, qui était épuisée de &tigue, ne put point résister davantage et s'endormit à cété du lit. Quand elle se réveilla, le lit était vide... La pauvre dame, qui bien sûr était tout-à-&it folle, s'était levée sans faire de bruit, avait remis sa robe mouillée et était sortie pieds nus...

— * Pieds nus! interrompit M. de Ghâlans.

— Oui, notre monsieur, car ses souliers étaient restés dans le coin de la cheminée où on les avait posés pour sécher. Nous nous mimes à sa poursuite, mon beau-

16} 19» :A|f9faB8 B^im fou.

frère,, ma femme et moi; nous. Goorâmes dans toutes les directions, mais bast! imposable de la retrouver; et depuis...

— Et depuis?... eh bien?

— Jamais, au grand jamais, nous n'en avons plus entendu parler. Nous sommes bien près du Saut-du-Doubs, notre monsieur, et un corps qui disparait là ne reparaît point !

, ^ Mais reniant ! s'écria M. de Ghâlans, qu'est devenu l'enfant?

— Pauvre petite créature î il était là ! il dormait sans se douter de rien. Mon beau-frère l'abbé le baptisa, ensuite il écrivit et il signa une sorte d'attestation de ce qui venait de se passer chez nous pendant cette nuit, et il me recommanda de bien garder ce papier, ainsi qu'un mouchoir de poche sur lequel il y avait des lettres.brodées, et que la jeune dame avait laissé tomber près du lit, parce que, disait mon beau-frère, tout ça serait des preuves en cas de réclamations des parents de l'enfant. —Voici le papier et le mouchoir, notre monsieur...

Le baron de Ghàlans saisit avidement les deux objets que Pierre Misiugars lui présentait, et que cette fois il lu^ laissa prendre sans conteste. Il les examina, et ses doutes, à supposer qu'il pût lui en rester encore^ se trouvèrent complètement dissipés. La vérité apparaissait lumineuse. Le mouchoir portait à l'un de ses angles les deux initiales £. C. .C'étaient bien celles de sa fille atnée, de la pauvre Esther de Ghàlans. La déclaration du jeune prêtre était nette et précise, et éonfirmait jusque dans ses moindres détails le récit du contrdiNmdîer.

M. de Ghftlans releva la tète et murmura dé nouveau d'une voix indistincte :

— Et l'enfant? l'enfant?

— Dame ! notre monsieur, répondit Pierre, j'ai peutêtre eu tort, je ne dis pas non, mais je ne l'ai point déclaré à la mairie, et nous avons préféré, ma femme et moi, le faire passer pour notre petiot, afin d'éviter les désagréfhents d'une enquête des gens de loi à laquelle aurait bien sûr donné lieu la disparition de la jeune dame. Nous ne demandions d'ailleurs pas autre chose que de rendre le pauvre gas à sa famille, si elle se présentait ; mais dans le cas où elle ne se présenterait pas, nous croyions qu'il vaudrait mieux, dans son propre; intérêt, que le petiot fût regardé comme notre fils, que non pas comme un bâtard, sauf votre respect, notre monsieur. Donc, nous l'avons élevé, soigné, nourri et habillé, ni plus ni moins que notre gas Baptiste. Au jour d'aujourd'hui, il a sei2e ans, il se porte comme un charme, et c'est lui que la justice va peut-être bien tourmenter, sous prétexte qu'il aurait démoli un gabelou...

Pierre Maugars s'interrompit, mais il ajouta vivement :

— Âh ça! qu'est-ce que vous avez, notre monsieur? qu'est-ce que vous avez donc ?

En effet, M. de Ghftlans avait pâli ; en proie à -une émotion trop violente, il semblait près de perdre connaissance et s'affaissait dans son fauteuil.

— Voulez-vous que j'appelle du monde, notre monsieur ? voulez- vous que l 'aille prévenir votre demoiselle? demanda le contrebandier.

Le baron fit un signe négatif, et au bOujt de quelques instants il vint à bout de triompher de ce trouble puis-

164 IMB AHOURS d'un POU.

sant, mais passager. Et certes, quelle émotion pouvait être plus terrible et plus légitime que celle qu'il éprouvait dans ce moment^ Après avoir pleuré pendant tant d'années la perte d'une fille chérie dont un sombre mystère entourait la disparition, il se trouvait tout d'un coup remis face à face avec le souvenir de cette nuit du 20 août, nuit maudite, cauchemar incessant de ses longues insomnies. Pour la première fois, depuis seize ans, il entendait parler d'Ësther, et voici qu'il apprenait en mémo temps et les dernières souffrances de cette triste victime, et l'existence de son fils, et la fatalité terrible qui faisait peser sur la tète de ce fils une accusation cri* minelle 1

 tout prix, du reste, M. de Ghâlans voulait éviter de mettre un étranger dans la confidence des liens du sang qui l'unissaient à Marc-Henry, car c'eut été révéler la tache déshonorante imprimée à son nom par la faute si chèrement expiée d'Esther. C'est donc d'une voix presque calme qu'il reprit avec le contrebandier la conversation interrompue.

— Et ce jeune homme, demanda-t-il , qu'est-il devenu?

— Il est à l'abri, notre monsieur.

— Vous en êtes sûr?

— Oui, notre monsieur.

— Vous savez où il est?

— Dame! oui.

— Vous l'avez donc revu?

— Je m; l'ai point revu, notre monsieur, mais Benoit» le petit pâtre, Ta rencontré ce matin; il est venu chez nou9 de sa part chercher de l'argent et une carabine, et

LES AMOVIIB d'un FOV. 165

il a dit que Marc-Henry se cachait à OUioles, près de la btUte aux chèvres,

— Et vous croyez qu'il ne court aucun risque dans cet endroit ?

— Il n'y a pas de garde que les gens de justice s'y hasardent, les chemins sont trop mauvais, et un homme s'y défendrait tout seul et à son aise contre cinquante gabelous.

— Vous voudriez sans doute que je fisse quelques démarches pour assoupir cette affaire et écarter autant que possihle les graves conséquences qu'elle pourrait en* traîner '

— Tout juste, notre monsieur; seulement, je n'osais point vous le demander.

— Vous aviez tort ; mais, dites-moi, ce jeune homme, Marc-Henry, mérite-t-il l'intérêt que vous semhlez prendre à lui ?

— S'il le mérite, notre monsieur?...

•— Parlez-moi franchement.

— Ah ! Jésus mon Dieu ! je le crois hien I II n'a pas son pareil, ce garçon, et je crois, une supposition, si ça se pouvait, que je le troquerais de grand cœur contre notre gas Baptiste, qui est bien bon, mais qui ne vaut pas tant seulement la moitié autant que Marc !

— Ainsi, vous l'aimez comme votre enfant?

— Dame ! oui , notre monsieur, quasiment autant!

Il est si doux et si gentil ! et n'était qu'il aime mieuxjire dans les bouquins que lui prête monsieur le curé, que de travailler dur comme moi et Qaptiste, je dirais que ce garçon-là n'a point un défaut.

166 LB8 AMOUBS d'uN FOÙ.

— Vous dites qu'il aime la lecture par-dessus tout. Il est donc instruit ?

— Trop, notre monsieur , douze fois trop ! il en femontrerait quasiment au maître d'école, et si ça n'avait été la dépense, et qu'il faut garder le peu d'argent que nous avons, puisque le bon Dieu a voulu que nous ayons à nourrir deux enfants au lieu d'un, je crois que je l'aurais peut-être bien envoyé à la ville, afin qu'il étudie pour devenir curé.

— Ce que vous me dites de ce.., jeune homme, me décide à faire tous mes eflbrts pour venir en aide à lui et à vous...

— Ah! notre monsieur , que le bon Dieu vous bénisse !

— n serait afiEreux, à son âge, de se voir atteint par une condamnation, peut-être imméritée...

— Pauvre petiot t je le crois bien !

— Voici ce qu'il faut faire.

— Dites, notre monsieur, je vous écoute comme si c'était le pape.

— Vous allez à l'instant partir pour Ollioles.

— Oui, notre monsieur.

— Vous veillerez à ce que Marc-Henry se tienne rigoureusement caché. Il est jeune , par conséquent imprudent, et une imprudence peut tout perdre.

— Et après, notre monsieur?

— Quelques affaires m'appelaient à Besançon d'ici à peii»de jours. J'avancerai mon voyage, je partirai aujourd'hui même , je verrai là-bas le procureur général qui est. l'un de mes anciens amis, et j'espère que tout pourra s'arranger.

LB8 AMOVnS D'VN FOU. 167

— Que Dieu vous entende, notre monsieur !

— A mon retour, si les choses marchent comme je Tespère, vous m'amènerez Marc-Henry... Je serais bien aise de voir ce jeune homme... il serait même possible que je vous demandasse de me le laisser... J'aimerais à cultiver le goût pour l'étude dont vous me parliez tout à l'heure... Gonsentiriez-vous à vous en séparer , ditesmoi? ' ;

— Dame! notre monsieur, çasersdtunrude coup pour ma femine et pour moi , car nous l'aimons toiU plein le petiot ; maïs comme finalement ça serait pour èon bien , nous ferions à votre idée.

— Eh bien ! mon ami , nous causerons de ceci plus tard ; maintenant , je vous en prie , ne perdez pas une minute et allez le retrouver.

— Je m' en y vas. Allons, notre monsieur, à revoir, en vous remerciant bien de Vos bontés!

Pierre Maugars quitta le château.

Deux heures après, M. de Ghâlans se mettait en routé pour Besançon, après avoir embrassé Marie qu'il laissait seule et profondément surprise de ce brusque départ.

woluptéê et Aonleon.

Il est temps, ce nous semble, de donner à nos lecteurs la clef des événements que nous avons fait passer sous leurs yeux depuis le commencement de ce récit. Ils ont deviné déjà que Marc-Henry était bien réellement coupable de la tentative d'assassinat à laquelle le douanier Morand n'avait échappé que par un miracle. Nous allons leur apprendre comment le fils d'Ësther s'était trouvé fetalement condidt à commettre ce crime. Quelques mots d'abord sur notre héros, que nous n'avons jusqu'ici connu qu'imparfaitement.

Dès son enfance, Marc-Henry se signalaitpar un caractère bizarre et singulièrement inégal. Tantôt bruyant et presque emporté , tantôt rêveur et mélancolique, passant d'une tristesse sans cause aux éclats d'une joie folle, le jeune garçon faisait cependant preuve en toute circonstaiice d'une intelligence précoce bien au-dessus de son âge et de sa condition apparente. Envoyé à l'école avec les enfants du petit village de Talant, il les dépassa bien vite et triompha, comme en se jouant, des difficultés tant arrosées de pleurs de la vgrammaire et du catéchisme. Avons-nous besoin de dire que les quatre règles n'eurent point pour lui de problèmes insolubles, et qu'il étonna plus d'une fois le magister en personne par l'aplomb de ses soustractions et la merveilleuse exactitude de ses divisions les plus compliquées?

 peine âgé de onze ans, Marc-Henry fut admis à feire

LB8 AMOURS d'UN FOU. 169

sa^r^niêre communion, fiaiveur qui remplit d'orgueil le cœur de Maugars et de sa femme, et leur valut de nombreuses jalousies parmi les parents moins favorisés du village et des chalets voisins.

Le curé de Talant était un bon vieux prêtre, instruit et simple tou' à la fois, qui se prit d'affection pour Marc- Henry, l'attira chez lui, en fît l'un de ses enfants de chœur et rendit un peu plus complètes les études élé* mentaires de son protégé. .

Qu'on n'aille point conclure de ceci que le fils d'Ësther devint un demi-savant, race funeste et justement détestée , loin de là ! Il acquit quelques notions d'histoire, il connut les grands hommes, gloire du monde entier et surtout de la France ; il eut enfin à sa disposition les volumes peu nombreux qui dormaient sur les modestes rayons de sapin de la bibliothèque du vieux prêtre. Voilà tout !

Ces livres, presque tous relatifs à la théologie , traitaient de matières abstraites singulièrement arides pour un enfant (Marc-Henry n'avait pa? quinze ans), et cependant il les dévorait avec ardeur. L'un d'eux surtout, poudreux in-folio, la Légende dorée , recueil de miracles et d'anecdotes sur la vie des saints, plongeait Marc- Henry dans une extase profonde.

Muni du bouquin vénérable (qu'on nous passe cette expression qu'autorise la vétusté et le piteux état du volume), il s'enfonçait dans les hois, et là, couché sur le gazon, il lisait et relisait les récits merveilleux et les chroniques plus ou moins apocryphes, ne s'interrompant que pour jermer les yeux, se recueillir dans une contemplation intérieure, et vivre pendant des heures entières

170 LBg AMÔUB8 D'Oir TOU.

parmi les nuages d'un monde idéal. Et la nuit, Fen&nt voyait passer dans ses songes les blanches figures des saintes du Martyrologe portant au iront le m'mbe étincelant de la virginité, suivies des apôtres et des confesseurs couronnés d*auréoles, et soutenues par les archanges et les séraphins.

Sans une circonstance bien futile, peut-être Marc- Henry fût-il devenu à son tour Tun des flambeaux et Tune des gloires de TEglise. Mais le ciel, ou plutôt le diable , en avait décidé autrement. En furetant sur un rayon non encore exploré de Thumble bibliothèque du presbytère , Mar&'Henry découvrit, derrière des liasses de parchemin qui l'avaient caché jusque-là, un volume dépareillé d'une traduction de Vart d'aimer.

Gomment ce livre profane se trouvait-il là en sainte compagnie? Voilà ce que nous ne pourrions dire. Il est probable que le bon curé n'en savait pas plus long que nous, et qu'il ignorait l'existence dans sa maison du dangereux in-18. Toujours est-il que Marc-Henry le saisit, l'emporta et le lut, nous devrions dire, le dévora,

A partir de ce moment, tout changea pour lui. La chaste et complète ignorance s'enfuyait à jamais, et déjà les pensées de l'enfant s'égaraient dans le vaste domaine des voluptés inconnues. Marc-Henry devint plus rêveur. Il s'isola davantage» encore dans la solitude des grands bois. Son firent devint pâle et ses yeux perdirent leur innocent éclat.

Les saintes, les martyres et leur pompeux cortège désertèrent les rêves de son sommeil troublé. A leur place arrivèrent demi-nues de belles courtisanes romaines, dénouant leur chevelure parfumée, buvant dans

LÈS AMOUBS d'un FOU.' 171

des vases d'or le Falerne qu'embaumaient des roses, ouvrant leurs bras à des amours d'une heure et leurs lèvres à d'intarissables baisers.

Qu'on devine, si on le peut, les ravages causés dans une imagination vierge et brûlante par ces lascives peintures de la voluptueuse antiquité ! Une profonde soif d'amour s'empara de l'être tout entier de Marc-Henry, et cette soif fut d'autant plus terrible qu'à la violence de ses vagues désirs se joignait en lui une insurmontable timidité, et qu'en raison même des ardeurs de son âme et de ses sens il n'eût point osé, nous l'affirmons, lever les yeux sur une jolie fille. D'ailleurs, les jolies filles étaient rares, et puis, nous l'avons dit déjà, dans les montagnes de la Franche-Comté on ne s'aime guère que pour le bon motif.

Or, Marc-Henry avait quinze ans et l'on ne se marie point à cet âge.

Cependant il souffrait beaucoup. Une teinte livide remplaçait uniformément le coloris de ses joues hâlées par le soleil. Un amaigrissement général débilitait ses membres et peut-être allait-il périr de cette maladie si commune aux en&nts trop précoces, quand son instinct vint lui révéler l'unique et infaillible remède. Il devina que la fatigue du corps pouvait seule triompher des hallucinations insensées qui tourmentaient son intelligence, n coupa court à ses longues rêveries dans les bois, et, cédant enfin à un désir bien souvent exprimé par Pierre Maugars, il se joignit à lui et à Baptiste pour les expéditions habituelles de leur état de contrebandier.

A mener cette vie de labeurs et de fatigues, il eut

17S LMB AM0YJII8 o'UH PQU.

bientôt regagné et la tranquillité de son esprit et les fraîches couleurs de son visage, enfin, et pour tout dire en deux mots, la force et la santé. Le moment approchait où il allait devenir la proie d*un de ces terribles amours qui jettent des racines si profondes dans un cœur encore neuf et dont, pour lui surtout, les suites devaient être terribles.

A dix minutes à peine du chftteau de Ghâlans se trouve une vallée délicieuse, sorte d*oasis verdoyante jetée par un caprice de rarchite(*te du monde au milieu des âpres montagnes qm Fentourent de toutes parts. Au fond de cette vallée passe une petite rivière, ou plutôt un ruisseau, baptisé de ce doux nom : la Lys, et dont les flots 'tranquilles et purs roulent en clapotant sur un sable blanc et fin. Ses rives sont recouvertes d*un gaiEon épais et verdoyant, et de vieux saules pleureurs, au tronc creusé par Tâge , mouillent dans Teau limpide leur feuillage argenté.

Dans un endroit où la vallée fait un coude brusque, la rivière se brise contre une grande roche tombée de la montagne et couverte de lichens et de mousse. En ce lieu la Lys s'élargit tant soit peu et forme un bassin circulaire de six ou huit pieds de large sur trois ou quatre de profondeur. Des saules plus touffus entourent ce bassin d'un impénétrable rideau et complètent une salle de bain naturelle que la mythologique Diane eût enviée afin de s*y laisser surprendre par le pauvre Actéon.

A la fin d*une belle soirée de Tété qui précéda les

LB8 AH0UR8 D'uM FOU; 173

fiiits déjà racontés par nous, Marc-Henry, revenant de la frontière suisse, marchait lentement et la carabine sur Tépaule le long des sinuosités de la Lys,

Il pouvait être dix heures. La journée avait été chaude, l'atmosphère était tiède et chargée de parfums. La lune brillait pure dans un del sans nuages, lés phalènes décrivaient en bourdonnant, de grands cercles dans Fair ; les sauterelles et les grillons répétaient sous les herbes leur petite chanson monotone.

Marc-Henry, dont les pas s'assourdissaient sur le gazon, arriva tout auprès du bassin que nous avons décrit quelques lignes plus haut. Il lui sembla que des voix de femmes murmuraient derrière le rideau formé par les saules. Il s*arrèta pour mieux écouter. — Il ne se trompait point. — Sans doute il y avait là des jeunes filles au bain. — Marc-Henry sentit son cœur battre plus vite. 11 posa sa carabine à terre, et, se couchant sur le sol, il rampa dans la direction des arbres. A me» sure qu'il approchait, les voix devenaient plus distinctes. Enfin il entendit ces mots :

— Vous devriez sortir de l'eau. Mademoiselle, il se fait tard et vous allez prendre froid.

Une voix douce et mélodieuse répondit:

— Encore un moment, ma bonne Louise, il &it si boû ici ! cette eau est tiède comme si on l'avait feit chauffer tout exprès pour moi !

Marc-Henry touchait aux saules. Il écarta quelques branches avec des précautions infinies et il entrevit un de ces spectacles qui laissent dans la mémoire et dans le cœur une ineffaçable et dévorante impression. • Sur la rive opposée, entre deux troncs d'arbres, était

174 IrBS AMOURS n'VH Fop.

assise une jeune fille, la femme de chambre de Mademoiselle de Châlans. A côté d'elle Guido, le grand lévrier blanc que nous connaissons, couché sur des vêtements en désordre regardait les étoiles d*un air indifférent, et, comme il n'avait pas le vent, le fidèle animal ne soupçonnait point la présence d'un étranger. Enfin, au milieu du bassin, Marie de Ghâlans debout, éclairée par la lune, blanche comme une statue de marbre de Parcs, tordait au-dessus de sa tête les masses opulentes de sa chevelure magnifique.

L'eau de la Lys ne venait point tout-à-fait jusqu'aux hanches de la jeune fille. La fine toile de sa chemise mouillée adhérait étroitement aux formes de son corps, et dessinait, à la manière des draperies que les artistes d'Athènes jetaient sur leurs statues, les contours merveilleux de sa gorge de Vierge. L'eau qui ruisselait de sa chevelure étincelait sous les rayons caressants de la June, et l'on eût dit qu'elle égrenait des perles sur ses épaules fermes et pures.

Marc-Henry sentit sa tête s'égarer et mit sa main devait ses yeux pour ne plus voir Marie, qui, dans sa chaste ignorance du péril qui la menaçait, dévoilait à chacun de ses mouvements une grâce, une beauté de plus. Le sang montait avec une telle violence aux tempes de Marc-Henry qu'il lui sembla que tout devenait rouge autour de lui et que ses oreilles s'emplirent de bruissements... A la place de sa raison chancelante arrivait un de ces délires qui ne permettent plus de raisonner et qui poussent à tout, même à un crime.

Soudain la brise du soir tourna. Le lévrier se leva en poussant un grognement sourd, ses poils se hérissèrent, ses yeux devinrent féroces, et à ses premiers murmures succédèrent des aboiements éclatants. Mademoiselle de Ghâlans poussa un cri et s'élança sur la ,rive> où sa femme de chambre l'enveloppa dans un grand peignoir.

Au bout d'un instant, le lévrier se calma et se tut. Les deux jeunes filles crurent à quelque fausse alerte et regagnèrent le château en chantant un air villageois.

Dès le premier mouvement du lévrier, Marc-Henry, se t^royant découvert, s'était levé et s'était enfui.

11 courait au hasard, trébuchant à chaque pas, ivre, ^ haletant, en proie à un véritable vertige. Il allait, les yeux fermés, appuyant la main droite sur son cœur qui bondissait si éperdument qu'il avait peur de le sentir se briser. La sueur ruisselait sur son visage ; ce n'était plus du sang, c'était du feu qui coulait dans ses veines, car partout devant lui il revoyait le magique tableau de la jeune fille demi-nue, renouant ses cheveux au-dessus de sa tête.

Quand enfin sa raison lui revint & demi, il était encore au bord de la LySf qumqu'il eût fait envinon deux lieues avec une incroyable vitesse^ II se déshabilla et se plongea dans la rivière, espérant calmer ainsi ses ardeurs dévorantes. Mais soudain il se rappela que les flots qui le ^^^Hcnaient venaient de caresser le corps de Marie de Gh&lans> et il bondit hors de l'eau, car il lui sembla que cette eau était bouillante, et qu'elle le brûlait.

176 UBS AMOUBS d'un FOU.

Pauvre en&ntf il se serait plongé dans une mer ^e glace, sans éteindre le feu, car ce feu était dans son cœur !

Nous avons sous les yeux une vignette du dix-huitième siècle. Voici ce qu'elle représente :

Au premier plan, et sous un riant bocage, une jeune femme est endormie. Une rose magnifique s'épanooit au milieu de son corsage indiscret, et un petit chien griffon à longues soies repose sur le bord de sa robe. Un bel adolescent au costume moitié champêtre et moitié citadin s'éloigne en tournant à demi la tète pour voir plus longtemps la jolie dormeuse, tandis qu'un gueux d'amour rebondi et peu vêtu, orné de son carquois et de son bandeau classique, lui décoche sournoisement un long trait qui le perce de part en part et qu'il emporte dans sa chair.

Rien de plus ingénieux et de plus galant que cette estampe badine, qui ressemble à un madrigal parfumé de Dorât.

La position du bel adolescent de la vignette était précisément celle de Marc-Henry. Pour triompher de l'un comme de l'autre, il avait suffi d'un regard. Tous deux emportaient dans leur poitrine une flèche acérée. la mise en scène différait seule. Ici, les ruelles de Versailles et les bosquets de Trianon; là, les sites sauvages des montagnes du Jura. D'un côté Cupidon, le petit dieu malin; de l'autre, V Amour , l'amour sombre et jgro, fond. ^

 dater de ce moment, les habitudes de ICarwBooij

LËg AMOURS d'un FOU. 177

furent bouleversées comme son âme. Il passa presque toutes ses journées et parfois une grande partie de ses nuits à rôder aux alentours du château de Ghâlans, dans Tespérance d'apercevoir à une fenêtre le doux visage et la robe blanche de Marie. Et, quand la jeune fille sortait avec son père pour aller faire quelque promenade ou pour cueillir des simples dans les bois, Marc-Henry, qui la suivait de loin, se cachait dans les landes et baisait ardemment la trace de ses pas sur les bruyères hu« mides.

Bientôt à la fièvre d*amour qui dévorait Ten&nt se joignirent d'autres souffrances. Marc -Henry devint jaloux, car il s'aperçut qu'il avait un rival. Ge rival était le douanier Morand.

Morand, grand et beau garçon de vingt-cinq ou vingtsix ans, appartenait à une famille honorable du pays. Deux ans auparavant, son père, complètement ruiné par la faillite d'un négociant de Besançon chez lequel il avait placé sa modeste fortune, mourut de chagrin en lui laissant pour tout héritage une petite maison dis^ tante d'une lieue environ du château de Ghâlans et située un peu en deçà de la firontière, dans cet endroit où la largeur du Doubs sépare seule la Suisse de la France.

Cette maison et l'enclos attenant ne pouvaient suffire à faire vivre Morand qui se vit forcé d'embrasser un état. L'orpheUn, jeté par un coup de foudre de l'aisance à la pauvreté, se sentait quelque goût pour l'état militaire. Malheureusement il avait passé l'âge d'entrer dans les écoles spécifiées qui conduisent â un grade et il s'épouvantait de la vie maussade et abrutissante des troupiers en garnison.

178 LES AMOUBS D'UN FOO*

Il fallait cependant prendre un parti et, au profond étonnement de tous ceux qui connaissaient son ôduca* tion et ses habitudes, Morand choisit l'existence rude et périlleuse des soldats de la douane. Or, ce furent précisément les accidents et les périls de cette vie qui influèrent sur la détermination du jeune homme.

Chaque jour en effet, ou plutôt chaque nuit, sur les frontières de la Suisse comme sur celles des Pyrénées, un certain nombre de douaniers sont désignés h tour de rôle pour faire le guet dans les montagnes et mettre obstacle par leur présence à rentrée des marchandises de contrebande.

Chacun d*eux , en partant pour Tune de ces expéditions, emporte avec soi un large sac de grosse toile bise revêtue de cuir non tanné. Ce sac, lit et manteau tout à la fois, leur sert à s'envelopper, quand ils doivent passer de longues heures sur la neige ou sur la terre humide, à Tabri dé quelque roche ou de quelque buisson. Une large casquette en toile cirée, un fusil de munition très court, une paire de pistolets et une gourde pleine d'eau-de-vie complètent leur équipement.

Les nuits les plus obscures, les plus froides, les plus orageuses, sont celles où il doivent redoubler de zèle et de vigilance, car ce sont précisément celles-là que les fraudeurs choisissent pour conduire à bonne fin leurs coups les plus hardis, ainsi que l'attesterait au besoin l'un des couplets de la chanson des contrebandiers que nous avons entendu chanter à Marc-Henry :

Quand la nuit s*étoile, Jo dors à mon tour; D'un plus sombre voile

LBS AMOUBS D'UH FOU. 179

J'attends le retour...

J'aime les nuées AUX flancs pleins de bruit 1 Mes belles journées Sont les noires nuits !

Au moment où les ténèbres descendent du ciel, les douaniers se mettent en route isolément et se disséminent dans les campagnes, en ayant soin cependant de se rendre à des postes convenus d'avance.

Arrivés à Tendroit désigné, qui d'habitude domine quelque gorge ou quelque ravin, il se couchent enveloppés dans leurs sacs, . Toreille contre le sol, le fusil à la main, épiant le moindre bruit et prêts à crier :

— Qui va là?

Souvent pour toute réponse, ils reçoivent un coup de

fusil.

II faudrait de longues pages et la plume de Gooper

pour donner une idée exacte des ruses de Mohicans que les contrebandiers mettent en œuvre, afin de dérouter la vigilance des douaniers. Rien ne les arrête ; rien ne les effraie. On en a vu attacher une corde à deux troncs d'arbres, situés, l'un en deçà, l'autre au delà d'un précipice et, quoique chargés de lourds ballots de marchandises, franchir entre le ciel et l'abîme plusieurs centaines de pieds, en se laissant couler, supportés par les mains, le long de cette corde inclinée.

Quand ils suivent des routes moins périlleuses, ils sont précédés de leurs chiens, énormes dogues des montagnes, de la môme espèce que Serpent et Caillou les fidèles compagnons de Pierre Maugars , et qui, flairant de loin la présence d'un douanier, signalent le danger assez tôt pour qu'il soit possible de l'éviter,

180 LES AHOURS d'un FOU.

Enfin si, comme cela 'arrive fréquenmient les gens de la douane et ceux de la contrebande se trouvent en présence, il est trop commun de voir s'engager une lutte parfois sanglante, parfois mortelle, dans laquelle l'avantage reste souvent aux carabines des fraudeurs.

Certes, il faut autant et peut-être plus de courage réel pour porter l'uniforme vert et détesté de ces hommes que le peuple appelle par mépris Gabelous, que pour courir , musique en tête et drapeaux au vent , à la gueule des canons ennemis.

Or, Morand qui s'était épris pour Mademoiselle de Ghâlans d'un muet et violent amour, avait deviné la passion de Marc-Henry, comme Marc-Henry avait deviné la sienne, et, conséquence toute naturelle de cette rivalité, les deux jeunes gens qui n'avaient jamais échangé une parole amicale ou hostile, se haïssaient cependant du plus profond de leur âme.

Quant à Marie elle ne soupçonnait pas plus l'existence de Morand que celle de Marc-Henry. Pouf elle, le premier était un douanier et le second un ^paysan, c'est-àdire, deux êtres qui, ni de près ni de loin, ne pouvaient jouer un rôle dans sa vie.

Chaque fois que venait le tour de Morand de prendre dans la montagne une de ces gardes dangereuses dont nous parlions, il n'y a qu'un instant, il trouvait moyen de se faire désigner quelque poste peu éloigné du château de Châlans. Cela lui était d'autant plus facile que la vallée de la Lys qui, nous le savons, avoisinait le

LES AMOURS o'UN FOU. 181

domaine du baron, était Tun des passages de prédilection des contrebandiers. Là , tout en se pliant rigoureusement aux exigences de sa consigne, il était beureux de se sentir plus près de la jeune fille qu'il aimait, et à la sûreté de laquelle il lui semblait veiller.

Mais souvent aussi Marc-Henry venait passer au pied des vieux murs du Château de longues heures d'insomnie et de sombre découragement, doublement brisé, et par un amour qu'il savait être sans espoir, et par le fardeau de l'humble position pour laquelle il lui semblait vagi^ement ne point être né.

Peut-être nos lecteurs n'ont-ils pas oublié le premier chapitre de ce récit et l'arrivée inattendue de Daniel, le vieux colporteur juif, à la chaumière de Pierre-Maugars. Sans doute ik se souviennent aussi du brusque départ du contrebandier et de ses deux fils, aussi bien que du prétexte mis en avant par Marc-Henry pour se séparer de son père et revenir sur ses pas. Voici quel était le véritable but du jeune homme.

Poussé par une sorte de superstition du cœur et ne sachant point s'il reviendrait vivant de l'expédition pour laquelle il partait, Marc-Henry voulut, avant de s'éloigner, dire adieu aux vieux murs qui protégeaient le sommeil de Marie. 11 se dirigea donc rapidement vers le château. Déjà il touchait aux pierres croulantes de l'enceinte, quand un mouvement se fit dans les brous* sailles à vingt pas de lui et quand une voix lui cria :

— Qui va là ?

Marc-Henry, étonné, arma sa carabine et ne répondit point. Un homme sortit des buissons et répéta :

— Qui va là ?

Même silence de Marc-Henry'.

— Répondez ! reprît la voix, répondez ou je tire.

En ce moment un faible rayon de lune se fit jour entre deux nuages. Marc-Henry reconnut Morand. Un flot de sang jaillit de son cœur à sa tète et troubla sa raison. La jalousie, mauvaise conseillère, ne lui permit point d'attribuer à son vrai motif, c'est-àrdire aux devoirs de sa profession, la présence du douanier dans ce lieu. Il se dit qu'armé lui-même, il ne devait point s'attendre à être ménagé par son adversaire s'il laissait à celui-ci le temps de le reconnaître. Il mit en joue et fit feu. Morand tomba sans pousser un soupir.

Tout ceci s'était fait en bien moins de temps que nous n'en n'avons mis à le raconter. Marc-Henry s'enfuit. Il prit machinalement la direction du chalet de Pierre Maugars. Nous savons dans quelles circonstances il y arriva, et ce qu'il devint après s'être échappé des mains des douaniers confondus.

Et maintenant que nous avons , dans les précédents chapitres, payé trop longuement peut-être, notre dette au passé, renouons solidement le fil du récit commencé, et de notre plus vive allure marchons vers le dénoô* ment.

Premier amour.

En même temps que Pierre Maugars prenait le chemin d'Ollioles, le baron de Ghâlans se dirigeait vers Besançon, nous l'avons déjà dit, et Marie restait seule au château avec les domestiques et avec Morand, le doua* nier blessé.

Le lendemain du départ de M. de Châlans, vers le milieu de la journée, Marie descendit au rez-de-chaussée, ouvrit avec précaution la porte de la salle basse où reposait le malade et entra sur la pointe du pied dans cette pièce.

Le chirurgien, venu de Morteau la veille, avait complètement approuvé les premiers soins donnés par la jeune fille et la médication mise en œuvre par Pierre Maugars pour arrêter le sang. La blessure, selon lui, n'offrait d'ailleurs aucun danger sérieux et la guérison serait prompte.

Mademoiselle de Ghâlans entra sans bruit dans la chambre. Morand dormait encore, mais son sommeil était fiévreux et agité. Un rayon du soleil pâle de l'automne tombait d'aplomb sur sa tète souffrante et mettait en relief ses traits nobles et réguliers. Les taches sanglantes du bandeau qui lui serrait le front ajoutaient un prestige de plus à l'expresslbn belle et triste de son visage. On voyait que des rêves pénibles traversaient son sommeil ; par moments une contraction douloureuse

184 LBB AM0UB8 D'uN FOU.

feisait frissonner ses musdes, la pupille de ses yeux Irémissait sous ses paupières fermées, des gouttelettes de sueur perlaient à la naissance de ses tempes, et ses lèvres s'agitaient comme pour prononcer quelques mots, mais sans articuler un son net et distinct.

Marie debout à trois pas du lit, attachait sur Morand un regard empreint tout à la fois d'intérêt et d'anxiété; elle était retenue en cet endroit par une force invincible et son cœur recevait le contre-coup de chacune des émotions qui se succédaient dans l'âme du blessé et se peignaient sur son visage. Explique qui pourra ce sentiment bizarre. Mademoiselle de Qiâlans trouvait dans cette muette contemplation un plaisir mêlé d'effroi; elle se sentait complètement dominée et charmée par une sensation puissante et neuve.

Tout-à-coup un vif éclair de joie vint illuminer les traits de Morand : sa poitrine se gonfla, ime brûlante rougeur colora les ponunettes de ses joues, ses lèvres s'entr'ouvrirent, et cette fois il murmura distinctement ces mots :

— - Marie... oh ! Marie !...

Mademoiselle de Châlans ne put retenir un faible cri, Morand s'éveilla. Le regard qu'il jeta autour de lui fut d*abord vague et incertain, mais quand ses yeux s'arrêtèrent sur la jeune fille, l'expression de bonheur dont son visage conservait encore les traces se raviva et s'agrandit : il mit la main devant ses paupières comme pour s'isoler du monde extérieur, et il dit avec passion :

Oh ! mon rêve... mon bteurève ! encore !... encore !...

Puis ses yeux se refermèrent et il sembla s'absorber dans une extase contemplative.

LES AMOURS d'uN FOU. 185

Le silence qui suivit parut à Mademoiselle de Ghâlatis si embarrassant et si lourd, qu'elle se décida la première à le rompre et qu'elle demanda d'une voix entrecoupée:

— Souflfrez-vous . . . Monsieur ?. . .

Au son de cette voix, le blessé tressaillit comme s'il eût été touché par quelque étincelle électrique ; il se souleva brusquement, s'appuya sur son coude et dit de Faccent d'un homme mal éveillé et dont les idées sont encore confuses :

Qui est là ? qui me parle ? que me veut-on ?

— C'est moi, Monsieur, répondit la jeune fille, c'est moi qui, vous voyant singulièrement agité, vous demandais si vous souffriez davantage ...

— Oh ! pardon , Mademoiselle , mille fois pardon ! s'écria le malade. C'est qu'il n'y a qu'un instant, voyezvous, je dormais, je rêvais, et quand je vous ai aperçue près de moi, quand vous m'avez parlé, j'ai cru que la réalité n'était que la suite de mon rêve... Excusez-moi je vous en prie, ma pauvre tête est faible... faible...

— J'espère cependant. Monsieur, que votre blessure n'est pas devenue plus douloureuse?..

— Non, Mademoiselle. .. loin de là ! Grâce à vous, grâce à vos bons soins, je vais aussi bien que possible... Je vais mieux cent fois qu'on aurait dû l'espérer... Gomment, mon Dieu, pourrai-je vous remercier jamais de ce que vous avez fait pour moi, pour moi si humble, si pauvre, si inconnu...

-^ Me remercier, interrom|ttt Marie en rougissant, et pourquoi ? n'est-ce point un devoir sacré que de venir, autant qu'on le peut, en aide à -ceux qui souffrent? Ce

186 LES AlfOUBS d'un FOU.

que j'ai Mi pour vous« Monsieur, je Taurais £ait pour tout le monde...

Une expression de profonde souffrance se peignit sur les traits de Morand, qui balbutia :

— C*est vrai, Mademoiselle... et j*ai tort... pardonnezmoi de nouveau... et cependant, croyez-le, je con^prenais bien que votre angélique charité n*adressait le^. soins qu'elle me prodiguait, qu'à Tôtrc souffrant, au blessé, au premier venu enfin...

— Mais, Monsieur, ce n'est point là ce que j*ai voulu dire!., s'écria vivement la jeune fille: puis elle s'arrêta court, de plus en plus rougissante et ne sachant codiment continuer et terminer sa phrase dont nos lecteurs devinent à merveille le sens interrompu.

L'émotion de Marie ne pouvait échapper au blessé, qui fixa sur elle un regard si rempli d'étonnement qu'elle baissa les yeux et sentit redoubler son trouble. Pour couper court à une situation embarrassante, elle reprit au bout d'un instant :

— Je vais vous feire apporter de la tisane; n'oubliez pas, je vous en prie, monsieur, que le docteur a trèsexpiessément recommandé de vous en doi^er une tasse toutes les heures...

Et comme j'ai été votre premier médecin, ajouta la jeune fille avec une gaieté un peu forcée, mon amou^ propre exige que toutes mes prescriptions soient exactement suivies, afin que la guérison soit prompte et que la cure me fasse honneur !

Marie sortit alors de la salle basse sans attendre la réponse de Morand ; elle donna quelques ordres à Claude, puis elle monta chez el^ et ferma sa porte au Verrou.

LES AMOUBS d'un FÛU. 187

Que voulait elle faire ? — Elle voulait, assise auprès de la fenêtre, passer deux longues heures, immobile et rôveuse, le regard fixement attaché sur cette place où la veille elle avait la première aperçu le corps inanimé de Morand. Et, soit illusion, soit réalité, il lui semblait distinguer encore de larges taches d'un brun rougeàtre sur ^ la terre crayeuse et parmi les bruyères jaunies.

A quoi rêvait-elle ? Ceux de nos lecteurs qui n'ont jamais éprouvé les vagues émotions d'un naissant amour pourraient seuls nous adresser cette question.

Le lendemain matin d'assez bonne heure, la fomme de chambre de mademoiselle de Châlans vint la prévenir que Claude voulait lui parler.

— Eh bien ! qu'il entre, répondit Marie. Claude apparut aussitôt, sa casquette à la main.

— Dites donc, Mamzelle, c'est ça qui est drôle! fit-il, presque avant d'avoir franchi le seuil de la porte.

— Quoi donc ^ demanda la jeune fille.

— Dame! il paraîtrait qu'il ne se trouve pas bien ici.

— Qui cela?

— Le gabelou...

— Parlez-vous du malade ? depaanda Marie, souffrant, sans s'en rendre compte, d'entendre Claude se servir d'une expression méprisante pour désigner Morand.

— Et de qui donc est-ce que je parlerais, Mamzelle, s'il vous plaît? il n'y en a qu'un chez now^de gabclou... du moins à ma connaissance.

— Enfin, qu'est-ce qui vous fait supposer que ce jeune homme ne se trouve pas bien ici ?

188 LBS AlfOUBB B'DW FOU.

— Dame! Manuelle, parce qu'il Yeut s*en aller...

— Vous êtes fott, Oaade ! ^ ^ Je ne crois pas, Mamzelle... après ça, ça se pour-

«Bt encore...

— Expliquez-Tous, je yous en prie.

— Voici la chose. Tout-à-rheure j'entrais ven Morand pour lui porter une tasse de bouillon .. Je croyais le trouYer, ainsi que ça se devait, bien tranquille au lit, à ne rien £dre qu'à se soigner et se dorloter, comme je ferais, moi, si j'étais à sa place, ce dont le bon Dieu me préserve!..

— Eh bien?

~ Eh bien ! pas du tout, le gaillard était assis sur le bord du lit, tout habillé, et si pôle... si pâle... si pâle... qu'on aurait dit qu'il allait se trouver mal... « Tiens! que je lui dis, qu'est-ce que vous faites donc?

— Vous le voyez bie.i, qu'il me répond, je m'en vais.

— Vous vous en allez !

— Oui.

— Et pourquoi donc ça?

— Parce qu'il le faut.

— Mais vous ne pourrez seulement pas marcher!..

— On peut tout ce qu'on veut, qu'il me répond...

— Ah 1 non, que jp réplique, la preuve c'est que je voudrais bien avoir cent écus et que je ne peux pas!

» -^ Vous direz de ma part à mamzelle Marie, ajoute Morand sans me répondre, que je suis bien reconnaissant, bien... » Je ne me rappelle pas le mot, enfin, ça voulait dire qu'il vous remerciait de la tisane et des compresses... Et il se mit debout pour sortir, mais il ballotait sur ses jambes.

LES AMOUBS D'uM FOU. 189

Quand je vis ça, je n*en fis ni une ni deux : « — Minute, que je lui dis, comme vous me faites l'effet d'avoir la tète détraquée et de ne point trop savoir ce que vous voulez, je vous promets que vous ne mettrez pas une patte dehors sans la permission de mamzelle Marie, qui est aussi savante là-dessus que les médecins de la ville...

» — Mais, pourtant... qu'il veut me répondre...

• — Il n'y a ni mais, ni si, ni car. Je vas chercher Mamzelle, vous réglerez ce compte-là avec elle, et si elle me dit de vous laisser p^ir, bon voyage! Sinon, hernique !

» Le gsdtelou allait toujours vers la porte, le sournois ! mais, vu que je suis le plus leste dans ce momeni-ici, je suis sorti le premier, je l'ai enfermé à double tour et j'ai mis la clef dans ma poche. Est-ce que j'ai bien fait, Mamzelle ?

— Oui, mon ami, répondit Marie, qui n'avait pu s'empêcher d'écouter avec ime émotion très-profonde cette narration naïve.

*— Faut-il que j'aiUe dire à Morand que vous allez venir ?

— Ce n'est pas la peine, je vous suis.

En effet, Marie descendit immédiatement avec Claude^ qui, tout fier du tact qu'il avait déployé et de l'approbation de sa jeune maîtresse, se pavanait lourdement en franchissant deux par deux les marches du grand escalier. — Mademoiselle de Ghàlans était fort pâle, et le cercle d'azur qui marbrait le contour de ses beaux yeux témoignait d'une nuit d'insomnie.

Claude ouvrit la porte, dont il avait en effet la clef dans sa poche, et mademoiselle de CShàlans entra.

190 LES AM3UBS D UH FOU.

Morand, complètement vêtu, était à demi coaché sur le lit en désordre. En entendant Marie, il fit nn effort pour se relever, et la jeune fille put se convaincre par ses propres yeux que Claude n'avait exagéré ni la pâleur, ni la £ûblesse du malade. Une tdnte uniformément livide couvrait son visage et toute la vie semblait s'être concentrée dans le regard, qui brillait d'un édat singulier.

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Marie en marchant jusqu'au lit d'un pas ferme et rapide ; mais c'est de la démence! Vous voulez donc vous tuer. Monsieur!..

Morand baissa la tète et ne répondit pas.

— Vous lever, ^ble comme vous l'êtes, continua la jeune fille, vous lever seul et sans aide... c'est effrayant! Âvez-vous donc la fièvre et lo délire?

Morand secoua la tète d'un air négatif. Mademoiselle de Ghftlans, avec le chaste abandon d'une sœur de charité, releva l'extrémité de la manche du jeune homme et posa sur le poignet deux des doigts de sa main droite.

— Non, reprit-elle, après avoir interrogé le pouls et sans remarquer quelle ardente rougeur avait envahi soudain la figure du blessé; non, il n'y a pas de fièvre et

«le» battements sent à peine sensibles. Je n'y comprends plus rien!...

Elle s'interrompit pendant un instant, puis elle continua :

— Mais vous n'avez donc ni mère, ni famille, ni amis, Monsieur? vous n'avez donc personne au monde qui vous aime et pour qui vous veuilliez vivre?..

— Personne, murmura Morand.

— Et Dieu, Monsieur, ne le comptez-vous pas^ Dieu

UB8 AHOUBS D'UH FOU. 191

qui vous défend de jouer ainsi avec l'existence que vous avez reçue de lui !.. Si vous étiez parti dans Tétat où vous êtes, vous seriez tombé sans connaissance sur le chemin avant d'avoir fait cent pas...

— Je crois que vous vous trompez, Mademoiselle, répondit le blessé d'une voix faible, j'ai quelques forces encore et j'aurais pu marcher...

— Vous croyez ? dit Marie avec un sourire d'incrédulité.

— Oui, Mademoiselle.

— Eh bien ! je veux vous prouver le contraire.

— Gomment cela !

— Le ciel est pur, l'air doux, le soleil tiède ; vous allez venir avec moi dans le jardin pendant cinq minutes, et je parierais que vous ne pourrez point marcher seulement jusqu'au mur d'enceinte sans avoir besoin de vous asseoir.

— Je suis à vos ordres, dit Morand.

— Faut-il que j'aille avec vous, mademoiselle ? demanda Claude qui avait assisté à tout l'entretien précédent.

— Ce n'est pas la peine, répondit la jeune fîlle. Restez ici et remettez un peu d'ordre dans cette chambre, elle en a grand besoin.

Morand, qui depuis l'ai-rivée de Marie était resté assis sur le bord du lit et accoudé au traversin, fit un nouvel effort, se mit debout non sans peine et suivit d'un pas inégal et chancelant la jeune fille qui le précédait et qui répétait de temps à autre :

— Plus doucement, Monsieur , plus doucement, ne vous hâtez pas... vous voyez comme vous êtes Mbie ..

192 LB8 AJfOUBS d'un FOU.

Enfin ils atteignirent le jardin et s*engagèrent dans l'allée droite, mal entretenue et bordée de pommiers, qui le traversait dans toute sa longueur. Mais à peine avait-il fait quelques pas que le gprand air produisit sur Morand un e£Fet imprévu assez semblable au résultat d'une complète ivresse. Une sorte de tournoiement se fit dans son cerveau ; il lui sembla que les arbres et les murs exécutaient à qui mieux mieux une ronde gigantesque ; ses jambes ployèrent, sa pâleur parut encore s'augmenter et il serait tombé sans doute si Marie ne se fût empressée de le soutenir.

— Voyez-vous, lui dit-elle au bout d'un instant, voyezvous, conune c'était sensé de vouloir ainsi partir!... Où donc sont-elles ces forces dont vous étiez si fier ? vous n'avez pas fait vingt pas et déjà vous vous trouvez mal.

dette petite crise n'eut guère, d'ailleurs, que la durée d'un éblouissement. Le blessé revint à lui et continua sa lente promenade appuyé sur Marie. La jeune fille sentait trembler si violemment le bras qui reposait sur le sien, qu'elle ne pût s'empêcher de demander :

— Avez-vous donc froid, Monsieur ?

— Non, répondit Morand, oh ! non l >

Surprise de l'accent exalté avec lequel furent prononcés ces mots, la jeune fille regarda son compagnon. Une teinte écarlate avait remplacé de nouveau la pâleur de ses traits.

— Voici la fièvre qui vient, pensa mademoiselle de Ghàlans. —Voulez-vous rentrer ?demanda-t-elle à haute voix.

— Encore un instant, je vous en prie, Mademoiselle. Si vous saviez comme cet air pur me fait du bien !

LÉë AAI0t5BS d'un FOU. 198

-*- î^^s reslierons tant que vous voudrez ; seulement j'ù peur que la Migue n'augmente votre malaise. Voyons, âppuyêÈ-vous plus fort et promenons-nous plus doucement.

L'air était tiède, nous le répétons; une brise légère, tout imprégnée des suaves senteurs de Fautomne, jouait avec les cheveux de Marie, dont elle apportait le parfum jusque sur les lèvres de Morand. Une émotion terrible dominait ce dernier , et son visage bouleversé reproduisait les changeantes empreintes des péripéties d'une violente lutte intérieure. Tout d'un coup son bras se dénoua brusquement du bras de la jeune fille; il fit trois ou quatre pas sans soutien, comme pour essayer ses forces, puis, se rapprochant de Marie qui lui demandait avec anxiété :

— Qu*avez-vous ?

Il âÊt en joignant les mains et d'un ton bas et suppliant :

— Je veux vous adresser une prière, mademoiselle... une prière que vous trouverez bien étrange... et qui Test en effet... aussi, au nom de tout ce que vous avez de plus^cher... au nom du souvenir de votre mère qui est au ciel, je vous supplie de ne me faire aucune question à ce sujet et de m'accorder sans retard ce que je vais vous demander...

— De quoi s'agit-il ? s'écria Marie. Mon Dieu l vous me faites peur!...

— Tout^à-l'heure je voulais partii»... vous m'en avez . empèdié, mademoiselle... sans cela je serais déjà loin

d'ici... Ma faiblesse est grande, c'est vrai... mes forces trahissent ma volonté... et pourtant i4 i^i que je

194 LUS AMOUBfi d'un FOU.

parte !... il le faut, croyez-le bien ! Donnezrmoi donc quelqu'un. .. un domestique qui soutienne mes pas... une voiture qui m*emporte... ce que vous voudrez .. ce que vous pourrez... mais que ce soit tout-à-rheure... que ce soit tout de suite!... Vous m*avez recueilli, poursuivit Morand avec animation, vous m'avez soigné, comme un bon ange, comme une sainte... A tous vos bienfaits joignez un bien&it nouveau... faites que je quitte votre toit, œ toit sous lequel je voudrais n'avoir jamais reposé ma tête...

— Votre volonté sera faite, Monsieur, répondit la jeune fille qui sût conserver l'apparence d'une calme dignité , quoiqu'une secrète angoisse étreignft sourdement son cœur et que chacune des paroles de Morand fît en elle une blessure saignante et douloureuse; votre volonté sera faite ; mais aupararvant vous répondrez à une question , à une seule, cette question , mon père vous l'adresserait, s'il était à ma place, et je dois à loi comme à moi de vous l'adresser en son nom : « Que vous est-il arrivé, Monsieur, sous le toit de cette maison que nous croyons hospitalière ? que vous est-il arrivé qui vous force à la quitter ainsi sans une minute de retard ? dette hâte, offensante pour nous, doit avoir un motif bien grave; ce motif, dites-le moi !

— Vous voulez que je parle, balbutia Morand; vous le voulez, mademoiselle ?. . .

— Je le veux !

— Mais ensuite... oh! ensuite... vous ne hâterez plus seulement mon départ... mademoiselle... vous me chasserez...

-— J'attends.

Lxs AMOims d'um fou. 195

— J'obéis... mon Dieu! comment vous dire?... Je tremble... je n'ose... et pourtant vous le voulez... Écoutez. . . écoutez donc ! . . . Depuis longtemps. . . depuis le jour où je vous ai vue pour ]a première fois... -je vous aime... je vous aime comme un insensé... et c'est parce que je comprenais qu'aussi près de vous les forces humaines ne pourraient plus suffire à garder mon secret... c'est à cause de cela, mademoiselle... que je voulais... que je devais partir!!!

Marie avait écouté, les yeux baissée, le visage pourpre d'une pudique honte. La joie et la pudeur se disputaient son âme. I habile à feindre , elle ne savait point si elle devait témoigner à Morand une colère qu'elle ne resr sentait pas, ou lui tendre la main en murmurant ces mots qui débordaient dans son cœur : Moi aussi ! je vous

aime! *

La pudeur fut victorieuse. Marie ne prononça pas une parole, ne releva point son regard et fit quelques pas résolus po'.r s'éloigner du jeune homme et pour regagner le château. Mais, plus fort que l'amour, plus fort que la pudeur, un autre sentiment , la pitié, la força de s'arrêter.

— Tout seul! se dit-elle, que va-t-il devenir?

Elle tourna la tête à demi. Le malade, le front toujours ceint de son bandeau sanglant, ployait comme une fleur dont la tige est brisée. Encore une seconde et il n'y aurait plus sur le sol qu'un corps inanimé!

Marie s'élança jusqu'à lui, l'enlaça de ses bras, et pendant cette étreinte qui cachait une caresse aussi bien qu'un appui, elle murmura, presque sans le savoir:

— Ne partez pas!

I9i UB AMMn» 9'mi rov.

Un «Dhir et joie bréiMite étinceb éams ks yeux de li««ndi|Bi]époiMMt à €68 paroles par on cri de vidaiiitié fi 4ont les lèvres ardentes ckerchèrent les lèvres de Mark qui firissoniia soos scm baiser.

En ce mumeot un autre ai, un cri rauque et sourd , retffitit à vingt pas des deux jeunes gens, derrière le mur du jardin. Puis on entendit oe bruit sec et métallique que produit le ebien d*an fusil en frappant la platine, accompagné d'un frémissement léger d'une amoree Inrôlant dans le bassinet. Aucune détonation ne suivit.

Marie et le douanier s'étaient retournés brusqu^nent ; mais ils ne virent rien , si ce n*est un très-léger nuage de fumée bleuâtre dont les sjMrales se dissipaient dans Fair.

— Rentrons! dit Marie, rentrobs vite, j'ai peur.

Et eUe entrain» Morand dans la direction du ohàteau.

YIU

■A bmce aox cMvref.

Au moinenl où la jeune fille et le blessé allaient atteindre le vestibule, V\m des plus ancl^is personnages 4e eette histoire parut sur le seuil et s'avança vers eux, tenant d'une main son lourd bâton et de l'autre son grand chapeau de paille. C'était Pierre Maugars.

— Bonjour , notre demoiselle , dit il, comment vous va ?

— Je vous remercie, Monsieur, je vais bien, répondit Marie toute émue encore de la frayeur qu'elle venait d'éprouver.

— Allons, tant mieux , fit le contrebandier ; puis il ajouta : Tiens ! Morand ! eh bien ! ça-t-il raird*a//er comme vous voulez ^ mon pauvre gas? Dame, ça me fait assez cet effet là tout de même, et n'était que vous voilà encore un petit peup^o/, vous avez l'air d*un solide paroksien! Ah! voyez-vous, il n'y a pas à dire, la bonne amadou, c'est souverain pour couper le sang?

— Je sais que vous ave* employé ce remède pour moi et je- vous en remercie , répondit le douanier d'un ton presque froid.

Morand ressentait pour celui qu'il croyait le père de Mare-Henry tme répulsîoii invoiontaîre dont la cause est cMiflue de nos lecteurs.

•«^ Dites donc, notra demoiselle, poursuivît Maugars, je venais, comme ça, afin de voir notre motisieur à qui

198 LES AMOURS d'uN FOU.

j*ai à parler de choses conséquentes... mais je me suis laissé dire qu'il n'était point encore revenu...

— En effet...

— Et savez-vous quand est-ce qu'il reviendra, notre demoiselle ?

— Non... du moins je ne le sais pas d'une manière positive. Cependant je l'attends depuis ce matin et je crois impossible qu'il n'arrive pas aujourd'hui.

— Eh bien, notre demoiselle, avec votre permission, je vas l'attendre à la cuisine en fumant une pipe ; il sera content, voyez-vous, notre monsieur, vu les choses que je sais, de me trouver là en débarquant.

— Faites , répondit la jeune fille, la maison de mon père est à la disposition de tous ceux qui ont besoin de lui.

— Ah ! pour ça c'est bien vrai que c'est ici la maison du bon Dieu ! aussi vous méritez d'être heureuse, et vous le serez, notre demoiselle, aussi vrai que je suis un brave homme et que voilà Morand qui est un beau garçon. Allons, notre demoiselle, sans adieu.

Pierre Maugars gagna la cuisine, où il s'enveloppa bientôt dans un épais nuage de fumée.

Marie de Ghâlans quitta le blessé à la porte de la salle basse, puis elle remonta rapidement dans sa chambre, où elle s'enferma comme la veille, afin d'y vivre de nouveau seule avec sa pensée.

Deux heures après, le baron de Ghâlans arrivait de Besançon, et l'on pouvait lire un sentiment presque joyeux sur son vistige ravagé par les années et creusé par les douleurs.

LES AMOURS n*vn fou; 199

L*avant-yeille, en quittant le château, PieiTe Maugai^ était retourné à son chalet, d'abord pour prévenir sa femme qu'il allait s'absenter, ensuite pour chausser une paire de souliers à semelles vigoureuses et à clous formidables, car il y avait près de huit lieues du vil. lage des Brennets au hameau. d'Ollioles et les chemins étaient mauvais.

Donc, ayant au côté une gourde pleine d'eau-de-vie, suspendue par une mince lanière de cuir, tenant entre les dents un court brûle-gueule splendidement culotté, portapt pour toute arme son solide bâton de hêtre durci au feu et ferré du bout, Pierre Maugars s'enfonça d'un pas leste à travers la campagne.

Il n'avait pas encore fait une demi-lieue, quand, en se retournant machinalement, il aperçut sur la gauche un douanier qui marchait dans la même direction que lui, â une distance d'environ trois ou quatre cents pas. Ceci le préoccupa peu, il continua sa route en se retournant de temps en temps. Le douanier conservait militairement sa distance, mais les grands chemins et les petits sentiers appartiennent à tout le monde, peut-èti'e l'homme en habit vert allait-il à ses affaires ; il n'y avait rien à dire. Mais voici qu'au bout d'une heure et demie environ, un coup de sifQet sourd et voilé retentit soudain sur la gauche dans la direction du douanier.

Pierre Maugars, mis en défiance, coula son regard sans presque se retourner, avec la sagace habileté des chasseurs et des fraudeurs, et vit un second gabelou (celui-ci déguisé en paysan), sortir comme par enchan-

9M UA àMfm» D'mi fo9«

tement d*un buisson dans lequel il était embusqué, échanger quelques mots avec le premier douanier, qui touma sur ses talons et refait le chemin des Breiui?ls, puis régler sa marche ou plutôt sa poursuite cûmBie Tavait Mt son ooUègue» tout en affectant les aUixres dégagées d*un homme qui se rend à quelque joyeux repas de nooe ou de baptême.

— Âh ! mes gaillards ! se dit le contrebandier, vous flairez la piste et vous vous imaginez bonnement que la pie va vendre son nid! pas si bête, mes gas ! trottez donc, puisque c'est votre idée de trotter; je vas vous faire voir du chemin !

Pour gagner Ollioles^ Pierre Maugars deTait> depuis Tendroit où il se trouvait en ce moment, suivre une ligne à peu près directe, en obliquant légèrement à gauche. Dès qu'il s'aperçut qu'il était épié, il changea de direction et tourna à droite, de manière à s'éloigner de plus en plus à chaque pas de son but véritable. De cette façon, et toujours suivi par des gabelaus qui se relayaient sous divers déguisements, il fit à peu près cinq lieues et atteignit le petit village de Laroque où sa profession de contrebandier lui avait procuré de nombreuses connaissances.

Il entra dans la maison de l'un de set dienU et en ressortit bientét pour se diriger avec son hôte vers le cabaret du village, reconnaissable & la touffe de bruyères sèches qui pendait au^kesus de la porte. Les deux montagnards firent apporter divers brocs de vin à quatre soifts le Mtre et s'attablèrent comme de gais compares. Au bout de cinq minutes, tm douanier vôtu en co^r-

Lit AVBint «rvii Fts* lot

tmir fil uâè ctttiéd sifancieine ci se irat à boh« nltoi* l'émeut dans un coin.

La Boîrée tout entière se pissa eo de fréquente» libaiioiiBy et quand la nuh fut venue, Pierre Ifeugars, dent la tète solide ne s'ébranfeât pas pour si peu, sut cependant donner à ses jambes une apparence tUubantê et aTÎnée d'un naturel par&it, fcagnît de ne plue pouvoir se soutenir ei f\it reconduit au logis de son bote improvisé, ehes lequel il arriva tout en cbano^ant et en divaguant comme un homme ivre. On le monta ou gre-> nier et il s'enfonça dans le foin jusqu'au oou.

Un peu avant minuit il quitta clandestinement sa couche rustique, descendit dans la basse^cour sans réveiller qui que ce fût, escalada le mur d'enceinte, et, bien certain de n'être plus suivi, gagna les chamfis à grandes enjambées. Au bout d'une heure il atteignait les bois, passait le reste de la nuit dans une cahutte abandonnée» construite jadis par quelque bûcheron, rt au point du jour se remettait en marche, cette fois dans la direction d'OUioles où il arrivait vers midi.

Il se reposa toute la journée diez un ami et attendît le retour des ténèbres pour gagner la butte aux chèvres dont il ne se trouvait plus qu'à une demi-lieue en'viron.

La btUte aux thèvres, malgré son nom champêtre et presque bucolique, était l'endroit le plus sinistre qu'il fût posmble d'imaginer.

Fîguree-vous, au milieu d'une campagne désolée, coupée de ravins noirs et de blocs de granit aux angles menaçants, figurei-vous une ceiline bâtie de rocs énormes, entassés ks uns sur les antres dans un désordre

202 iM AXotTiui b'um ' fou;

gigantesque, et semblant menacer d'ensevelir sous un éboulement immédiat l'imprudent qui se hasarderait à une trop faible distance. Cette éminence s'entourait à sa base d'un fourré ténébreux, duquel s'échappaient pendant la nuit des hurlements de loups. Un peu plus haut» et répandus çà et là sur les versants de la colline, de vieux chênes, semés jadis par les ouragans, sortaient d'entre deux roches et tordaient dans l'air leurs troncs noueux, leurs bras difformos et leur feuillage sombre. Deux ou trois grottes, bien connues des fraudeurs montagnards et dont l'ouverture était soigneusement masquée, offraient, dans les flancs mêmes de la butte aux chèvres, des asiles impénétrables.

Pierre Maugars, arrivé sur la lisière du fourré, se coucha à plat-ventre, appuya son oreille sur le sol et écouta pendant quelques secondes, 11 n'y avait d'autre bruit dans l'air que les lointains clapissements d'un renard chassant au fond des bois et les clameurs de mauvais augure d'une orfraie effarouchée par l'approche du contrebandier

Pierre se releva, arrondit ses mains autour de sa bouche comme un porte-voix naturel, et poussa à deux reprises une sorte de chant doux et prolongé qui peut s'orthographier ainsi :

— Cou cou... ou... ou... Cou cou... ou... ou...

Ce chant, si faible en apparence, s'envola dans l'espace comme le cri d'appel du coucou dont il était la reproduction exacte. Au bout d'une minute, un cri semblable parut sortir des anfractuosités de la buUe atuc chèvres.

— Ohé!., hé! dit alors Pierre Maugars, en étouffant à demi le son de ses paroles ; ohé ! hé ! mon gars I

LIS AMOHM b'om pou; 203

— Ohé ! hé ! répondit une voix.

Puis on entendit un bruit de cailloux chassés par un pied hàtif sur le versant de la colline , puis les branchages du fourré se froissèrent et s'ouvrirent, et Marc- Henry se jeta dans les bras de Maugars, qui témoigna sa joie de cette caresse filiale par une rude et franche étreinte.

— Gomment, mon père! vous ici! s'écria le jeune homme.

— Dame ! oui, et, tonnerre ! ça n'a point été sans peine...

— Vous est-il donc arrivé quelque chose en route ?

— Je crois bien! il m'a fallu &ire au moins quatre lieues en plus, les gabdaus me suivaient à la piste.

— Mais qu'est-ce qui vous forçait à venir me trouver ?

— Joliment des choses, va !

— Il y a donc du nouveau, là bas ?

— Je crois bien, figure-toi, mon gars.,,. Mais d'abord, dis-moi donc un peu qui est-ce qui t'apporte à manger?

— Le petit garçon du père Gabasset.

— Braves gens ! je leur revaudrai ça. . Mais est-ce que tu n'as pas froid dans ton trou?

— Si fait, un petit peu.

— As tu de l'eau-de-vie, au moins?

— Non.

— En voici. Bois une goutte, ça te fera du bien... Marc-Henry prit la goutte et avala une gorgée de son

contenu.

— Vous disiez qu'il y avait du nouveau là-bas, demanda-t-il ensuite ; qu'est-ce que c'est donc, mon père ?

toi UBt AMtmB WWH FOT*

— Tu vas le savoir... qoÊDoà tu M»ft8 réfOt^hkvérilé vTAie à ce qut jet vas te demander... La dtas-tu, la vérité vréiêf

-^ Mais i«» dottle* . .

-^ D'abord, je ne !*€« voudrai pas du tout, j« t'en pré» viens.

— De quoi s*agit-ii ?

•^ De ceci : est-ce toi, ouion no% (^i as descendu Morand, près du château, il y a deux nuits '^ -^ Otti, c'est moi.

— Bon 1 je m'en doutais, et voilà ce que je vouJaîs si^ voir; mamtenanl écoule : Le kndeiiiara siaéni de ce beau coup de temp84ày après que Bâootl fui venu ebercher ta carabine et me dire où la étais, je m'en allai trouver notre Monsieur le baron pour lui deoDttider conseil à propos de ton affaite, et j'étais en train de lui expliquer la chose quand arriva sa demaisèUe.,.

>— Vous avea vu mademoiselle de Gbidans I interrompit Marc-Henry avec un accent impossible 4 rendre.

— Certainement que je l'ai vue ! môme qu'elle étut belle comme un soleil et qu'elle réclainait du secotirs pour le blessé qui se trouvait au plus mol... Brave fille tout de même et bien charitable !

— Le blessé!... dites-vous!... Quel blessé mon père?

— Pardieu ! Morand.

^ Morand est au château ! s'écria Marc-Henry.

— Oui, il y est et c'est la deraeie^le qui le soigne, et c'est moi qui ai arrêté le sang avec de la bonne amadou !

— Morand au château ! Morand près d'eUe I marnrara le îeune homme d'une voix sourde en senrant violemment les poings.

•<« li «n réciiAppeni, foîs lnM|uiliei laftia ^e n'est pas

rimportant de Taffaire. Donc, figure-toi...

Bt ^ierM Ifaugara contiBua son récit, qui ee borna, noue dev<ms le dire, à rapporter les promesses et les rc*> eoanaandatioDs faites par la iMiron de Ghâlans, sans ré* vêler à lloi^Henry ce que lui, Maugars, savait du secret de aa naissance. Mais Marc-Henry n'écoutait déji {rfuB ; l'image de Marie auprès de son rival, de Marie penchée sur le lit du malade, le toucfaani; de ses blanches mains, lui parlant, respirant son soufBe, cette image passait comme une vision terrible devant le regard troublé du jeune homme, et il se sentsût frémir tout entier de eolèi'e et de jalousie !

— Ainsi, tu m*as bien compris, répéta Maugars se résumant en quelque sorte : ne bouge point d'ici, tiens-toi tranquille, ne sors de ton trou ni le jour ni la nuit; o;i arrangera ton afTaire, tu reviendras là-bas , et si notre monsieur le baron te prend avec lui, comme il a dit qu'il le ferait peut-être bien, tu pourras tout à ton aise lire des grimoires dans des bouquins^ puisque c'est ton idée. Voyons, es-tu content?

— Oui, mon père, oui, répondit machinalement Marc- Henry tout à fait ab^rbé.

— Moi, je m'en reva^ ; sitôt que tu pourras revenir, je te le ferai dire par le petiot Benoît. C'est entendu, hein?

— Oui, mon père.

— Allons, au revoir, mon gars.

— Au revoir, père, au revoir.

Maugars secoua cordialement la main du fil& d'Ës. tbes«l B'âtoigna aa duntani i jpldn goiiar les couplets

206 I<B8 AMOUBS d'un FOU.

de la plus populaire de toates les ballades : la baUadedu

Juif errant.

Pendant un instant Marc-Henry resta debout, immobile, la tète basse, le front contracté; puis soudain il poussa un cri de rage, s'élança, traversa le fourré, gravit avec l'agilité d'un jeune chevreau les anfiraetuosités du roc, prit sa carabine qu'il avait laissée dans la grotte, et, redescendant la colline eaa quelques bonds impétueux, s'enfonça dans les ténèbres à son tour. — Il marcha toute la nuit.

Le lendemain matin il arrivait épuisé de fetigoe auprès du château de Ghâlans, sans avoir rencontré personne, et sa tète pâle apparaissait au-dessus de la muraille croulante du jardin, à ce moment précis où Morand et la jeune fille s'unissaient dans une étreinte passionnée. A cette vue, exalté jusqu'à la folie par cette ardeur de vengeance, fille terrible de la jalousie, Marc-Henry arma sa carabine, mit en joue son rival et pressa la détente. Mais l'amorce s'enflamma seule. Cette fois encore Morand était sauvé.

-Henry s'enfuit du côté du chalet de Maugars. Jeanne et ttcbel étaient absents et la porte était close. 11 brisa l'un des carreaux, ouvrit la fenêtre, sauta dans l'intérieur et se blottit dans un coin obscur où il cacha sa tète dans ses mains et se mit à pleurer. Ces larmes le soulagèrent un peu.

Gînq minutes après son arrivée, M. de Ghftlans demanda à COaude si Pierre Maugars était au cfaâteaut et«

sur la réponse affirmative du domestique, le baron donna i*ordre de le faire immédiatement monter.

— Bonjour, notre monsieur, dit Pierre en entrant dans le salon; avez- vous fait bon voyage?

— Oui, mon ami, répondit le baron, et j'ai d'heureuses nouvelles à vous apprendre...

— - Âhl doux Jésus! que la sainte vierge en soit bénie, et mon saint patron pareillement !

— Et vous, dites-moi, avez-vous vu Marc-Henry''

— Cette nuit, notre monsieur.

— Dans l'endroit où il est caché ^

— • À la butte aux chèvres ^ oui, notre monsieur.

— Dieu soit loué ! Je craignais presque que ce malheureux enfant ne se fût fait arrêter par quelque imprudence...

— Il n'y avait pa5 de garde! le gas est retors!

— C'eut été d'autant plus fâcheux, que j'apporte l'ordre formel de cesser contre lui toute espèce de poursuites...

— Vous avez obtenu cela, notre monsieur ! C'est-t-il possible ! s'écria Maugars étonné.

— Je l'ai obtenu, mais non sans peine, je vous le jure! Il m'a fallu invoquer les souvenirs de l'amitié d'enfance qui me lie au procureur général, et, de plus, affirmer sous la foi du serment que le jeune homme, compromis par de malheureuses, mais fausses apparences, était complètement pur ^u crime qu'on lui impute, et ajouter que j'avais entre les mains toutes les preuves matérielles de son innocence!

— Vous ne risquiez rien de jurer, notre monsieur, dit Pierre Maugars sournoisement, le gas n'est point coupable, c'est la vérité vraie l

Wè iSS AMOURS A'UN lOO.

•«< Ta0| mieux! oeat fus taÀt iitcaK!

— Qu'est-ce qu'il fout foire i présent, noire ximhicieur? i /

— Envoyez quelqu'un à MaroQe^ry pour le prévenir

qu'il peut se remontrer. L

— Et après? ^

~* 8îtôt qu'il sera de retobr^ àmenez-le-moi. J*ai réfléchi longuement à lia propo|ition que je vous ai foi te, il y a deux jours. Je prendrai oe jeune homme chez moi, je ferai compléter son éducation et, puisque ses goûts le poussent à l'étude, je lui donnerai les moyens de se créer, dans l'avenir, une existence heureuse et honorable...

"^ Dieu vous le rendra, bien sûr! s'écria Maugars tout attendri; va-t-il être heureux, lé pauvre gars! Allons, sans adieu, notre monsieur, je vas tout de ce pas envoyer le petiot B&àoit h la IfuUe ati^ chèvres, et Marc sera ici demain matin.

Pierre Maugars salua, sortit, et quitta le château.

Qu'on juge de son profond étonnement quand, en arrivant à son chalet, il y trouva Marc«Henry dont la présence lui sembla si extraordinaire, que, dans le premier moment, il n'en pouvait croire ses yeux. Cependant, comme il lui fut démontré bien vite qu'il n'était nullement le jouet d'une illusion, il dut se contenter des expli* cations plus ou moins plausibles données par le jeune homme pour motiver Bon brusque retour, et il mit Miro* Henry au courant des démarches du baron et de la vo* lonté exprimée par ce dernier de le recevoir et de le garder au château.

En acquérant la certitude qu'il ailatt dans quelques

LES ▲MQURS p*U1f FOU. 209

heures vivre sous le môme toit que mademoiselle de Ghâlans, Marc-Hemry ne put empêcher un éclair de joie^ de venir illuminer son regard.

— Partons, mon père ! fit-il d'une voix singulièrement émue, partons à l'instant!

— Dis donc, garçon, répliqua rudement Maugars, tu

ne t'inquiètes ni d'embrasser ta mère, ni de dire adieu

à ton frère Michel ! Est-ce que tu serais un sans cœur

par hasard? Ah ! vois-tu, par exemple, ça me ferait de la peine !

Le jeune homme comprit l'énergique justesse de ce reproche sous lequel il baissa la tète sans répondre.

Et n'est-ce point ici le lieu de faire remarquer combien l'amour, et surtout la jalousie, rendent durs et féroces, à l'endroit de toutes les autres afllections, même les cœurs les mieux placés! Ainsi, Pierre Maugars, ce paysan presque brutal, sachant parfaitement d'ailleurs que Marc- Henry n'était point son fils, ne se séparait que l'âme triste et les yeux humides de cet enfant qu'il avait élevé, tandis que l'enfant lui-même, tout entier à sa dévorante passion, n'avait pas un regret, n'aurait bientôt pas un souvenir pour ceux qu'il avait appelés et qu'il appelait encore ses parents. Et certes Marc-Henry ne manquait point de cœur; mais, hélas! quand parle l'amour brûlant des sens, l'amour filial n'a plus qu'à se taire

Amour! fatal amour! Depuis que le monde existe, depuis que les poètes chantent et que les écrivains noircissent du papier, combien de fois n'a-t-on pas dit et répété, sur tous les modes et sur tous les tons, que tu étais la plus noble des passions, et que comme le feu tu purifiais les cœurs! Moi, je dis et je crois que la moitié

taliit àb mémà des crinlM le» j^tas iloit^ m, éteâ pïc^ Mdeux Ibrfnfa^viiiuMÀI dff toi, fsul aSG^tùT/^ «ëB Mléurs insensées, de tes inspirations pStûôêÊ,

àmmtrtup^dU Ttoiéf et it p9^Tà^léiétàû&e\ Lisez Homère, lisez la Bibtey Mâéz tÈim(^le, \î&tai Vitgfkr, tt^ le hàVÈlB^ et lès bkitâSièiBs, <^ lé» nroralistes^ et? fe9 phiiosopbed ^ Itse^/ «*est là q^ sèM liies pFcnres!

Gc^dasl/ le soif de de rà&tm jOui^, Ifetrc-Hènty lut conduit alQ ehftteaa par MaiÉgârs. L'éïifc^Vc^ àvt harùA et du lètme koimne fut froide. La caiitenànce ^ UnSB> dlnix ét»t eonlraînte et embarrassée. M. de GbâJans, eraigpiant de laisser lire sur son YÎéage les éinéfkto^ violenlea que lui eanftô la Vue àù ûh ée te paaTfe Bsâier, %'Mki fût, à iMrcéi d'empiré suv ior^nèméy im tdA^ué inqiêtiétrablea 11 rMrmivatt ààHs lestfaits déJhir^Bêiirf tdtts les traita de sa fi^ ehéHe : c'était bien le Atêltie frcHit ]^ eiéievéy les mêmes yeux, te méim féfs^etû : seiUemeiit les prunelles du jeune homUxe étaieM plus aôiftbres et ses cheveux d'fàke téùki pdus foncée.

Et,) tandis que le baron sentait ses panures se mouiller en fixant céttd vivante imagé de la fille qu'il pteinKk encore, il forçait seii Regard ib éftre indififéren^ éiptëmiue glacial.

Mare-Henry tremblait de son côté que M. dé GhAlans ne devinât, &à le regardant, la cause de som trouble H de son émotiony car alors tout e^oir de se rapprocher de Marie serait à jamais perdu. Mais «di soijq>^Joa pouvail-il naître dsois Vâme du baroA qui eoB»idéraît pits-

que Marc-Henry comme un enfant, et qui ne savait même point que le jeune homme connût sa fille ?

L'en^yeticn fut couvt^ Oa décida d'un commun accord que dans deux jours Marc-Henry viendrait d'installer aa château dcMit il resterait le commensal jusqu'au moment où M. de £3iàlans l'enverrait à Besançoa pour y régula riser et y terminer ses études.

Le lendemain, malgré l'angoisse mal dissûnulée qui s« peignait »ur le beau visage de Marie , malgré le& presk sautes instances du baron, Morand^ qui venait d'eaten/* dre annoncer la venue de Marc-Henry au ehâtea«, voulut de nouveau partir et le demanda avec tant d'in&tanee et d'énergie que force fût de céder à son. désir ^ aoufi peine d'empirer gravement son état, qui du reste était beaucoup moins satisfaisant que la veille. La fièvre se déclarait avec violence et le médecin commençait à redouter ulïe congestion cérébrale, dangereuse à coup sûr et peut-être mortelle. On organisa donc, avec des perches, des plîtnchettes de sapin et des matelas, une sorte de brtttfCârf sur leqtîcï Morarid fut couché et qui servit à le tfsnïspoftér jusqu'à l'irtfirmerfe de la douane , aux Brenttéts.

Ufrer hmite après ce départ, Marc-Henry arriva.

MJadéflioJseîlé dé Châlans se prétendit souffrante , refusa dé descendre pour lé dîner, passa ïa soirée tout entière êwfiprméô dans sa chamire, le visage pâle, les che- ' retix détiotîéfl, éitfonçant sa tète dans les oreillers de scftt Fft qa'eHô baigtiaît de larmes amères.

fl y a éfeg faïîiillés où ramouf est funeste, et où toujours à «* stïhe il amène un malheur. — Celle de Ch4him éftiOit de tê nombre.

21? LES AMOURS d'UN FOU.

11 Tkudrait une plume bien autrement habile, bien autrement brillante que la nôtre, pour raconter, heure par heure, minute par minute , les premiers jours de Marc- Henry au château. Il faudrait l'infaillible scalpel de Rîchardson, de Fielding, ou de Balzac, ces sublimes anatomistes de l'âme, pour explorer l'une après l'autre les libres saignantes et douloureuses du cœur déchiré de Marc-Henry. Cette entreprise , nous l'avouons hnmblement, est au-dessus de n^s forces, et nous reculons, chétifs que nous sommes,^ devant une partie de la tâche que nous nous étions imposée.

Quelques lignes rapides suppléeront donc aux pages que nous n'osons écrire.

Marc-Henry marchait de supplice en supplice, de torture en torture. Voici pourquoi, voici comment.

A la vérité Morand était } arti, mais dans son absence même le fils d'Esther trouvait des aliments nouveaux pour sa déchirante jalousie. Chaque jour, en effet, Marie envoyait aux Brennets demander des nouvelles du malade. Et, dès le moment où le domestique se mettait en route, une agitation fébrile et nerveuse s'emparait de la jeune fille; elle allait sans motif, elle s'arrêtait sans cause ; le livre qu'elle essayait de lire s'échappait de ses mains, son aiguille se brisait entre ses doigts , puis des pâleurs soudaines succédaient à des rougeurs éclatantes, et quand enfin le domestique arrivait, si les nouvelles étaient bonnes les yeux de Marie étincelaient ; si au contraire elles étaient mauvaises, une sombre tristesse

l'absorbait entièrement et ne la quittait plus du reste de la journée.

Ce n'est pas tout. Nous avons parlé déjà de Finsurmontable timidité de Marc-Henry qui, dévoré par des ardeurs secrètes, n'aurait point osé cependant croiser son regard avec un regard de femme. Depuis qu'il vivait à cdté de Marie, cette timidité croissante s'était changée en une sorte de paralysie morale, laquelle, comprimant violemment la pensée et supprimant presque l'usage de la parole, donnait au malheureux enfant la triste apparence d'un véritable idiot.

Un soir, il entendit Marie, la douce et charitable Marie, dire à M. de Ghâlans cette phrase terrible qui s'incrusta dans son cerveau comme une vrille de fer rouge :

— Pourquoi donc, mon bon père, avez-vous fait venir auprès de nous ce jeune sauvage, à qui Dieu semble n'avoir donné la forme d'un homme que pour lui en refuser l'intelligence et la parole ? Gomment pouvez-vous songer à foire instruire ce pauvre garçon qui ne paraît pas même doué de l'intelligence nécessaire pour conduire les troupeaux dans les champs ?

M. de Chàlans ne répondit point.

Mais on devine quel ouragan de pensées tumultueuses gonfla le cœur et souleva la poitrine de Marc-Henry. — Il se sentait pris des vertiges les plus insensés. Il voulait mourir.

Non point en se tuant dans quelque coin obscur d'un coup de pistolet ou d'un coup de couteau, mais en s'ouvrant la poitrine et en y prenant son cœur pour le jeter tout sanglant s:ir la robe de Marie.

Il essayait parfois, à minuit, de contracter un pacteavec

ttl UM âmtfntm iita iwj.

hê dAmon, à qui iliMNii^t^Snr^^ flmnmrtrhii|ni*iiiir heure de volupté dans les bras de Marie. Il pensaiiàiDettn loi au chAtetn à& Châlims, à ise pisser penidaftt Tiacenàie dms la «hambre de ia jenaa iille fiit à ia posaMar, l«r la fons i^û le faiiait. ilaon9eaii enfift à la iu«r« «t i la violer marte, s^l fie pouvait Tavoir viiwiite.

il subissait par nument, dans ses longues Ânaoïmiies, âe (anîMM crises faystéiiqiMS qiM séchaient le aaogdaas ses 'yenies et toidaient isea imusdes H aes iv?rfa «mam» ae tord un sannent jeté sur un heasier. Ces cifees ae tei' minaient d'ordinaire par des Jaraoes aboiKkuM^ (fm ^ soulageaient pour un instant, ée môme que lea pluies #élé mvivevt peadant tme kaure fat nature eiBlbcasés. L'amour, poison )eart et subtil, le tuait -peu à peu , vani^ le tuait sûreoient.

Vninatii% (Hauâe, en revenant des Bueimets , amnoaçt à Marie que la eonvalescenœ de Mœand était en hoe train, qise la vdlle le jeuoe homme awat quitté f infirmerie de la douane et qu'il était aHé passer 4iueiqiie$ semaines dans la petite ««lison eituée àe d'autre côté du Donbs, sur la frontière suisse, et qi4 était, nous le sa- Tons, son unique ^Mtage«

Ce jour4ft, ponr la pi^emièiie fois depuiaqu^tl était aa château, Marc-Henry entendit la jeune fille .cshanter joyeusement nu refrain à la mode. Pendant le dinar elle parla ft M de Ghftians de son vif désir de iaire une lae* ^e promenade le lendemua, de traveraer le Uaubs et d'nllcr visiter les étangs de C9iaiileson. Le baron consentit.

Yft^ imiikmxw An sm, Ibi^-Heonr q^m 1» «Mimm 9( ^ngw> e^ wme ia côté des BremiM ça a» disant :

Le erépiumile touchait à sa fim «t ia lime, )^e ^ écbaacrée, apparaissaiit à liMirizcm, se levant ierrièreiei montagBesau oipinent où HarC'-fienry attei^ait la «¥# du Dottbs. il rcienta la iberge dans une espace 4e queique» ceaiaiaeR (}e |«6, et finit |>ar troufvev »m è^irquU , amarré par des cordes à MïfAiié pourries à vn goos pieu fiebédaoïa ie soi. Mase^Hspry n'eu|;poÎBtde peîa^a à disjainiijre^ee nœuds 4e ces amarres. Il sautadeas {eteiteau. La raoïe «était au jBoiid. tt te saifijt et ^çagna le iarge*

Le noufas, dansjoeite partie du luna/aù Hseitt de liQsiste entre k Fcanoe «i la Suiîsse, eet iariyiÂoe la plus Hu^r iueoise «t Aurtont la fdua pittorefique qu'il soi|; possihk d'imaginer. «Sesaïux, lai^ges et ptrofiMules» roulent dane uoe'wllâe 8auTage<qu'eneaÎBfi0ikt desroekee gigantesques Cduffono^ide aoiises cepioières, ^t leur takite jest d'uia bleu eombi» ot changeait, fi/aBsouoB Tasur du oielqiiWUas reflètent*

Botn^ Ut» nvoslentepient minées et les parois rnehevAes é» val .ç'ôteindeiit des piwrie&î, boites m^s IwtU^» f^ù fMÔMieut en tout tes^ dladmisaUes «vadias mw» 4^1 plaisent au ^regapcd par laïur peIagel>laoe nua*bi:é de tsàm &uy^, et .qui aurpreiuieBt ^ cbaruient rordUe ^v k» nettes jAipnérues des doc^ttfis soeones suspendues 4 leur mm et hriancées à chacun ôe leurs raeuvcanenl^.

En un endi^t dont ie nom nous éobappe» la vallée s'é-

216 j:.e8 amoubs o'im fou.

largit tout-à-coup et le Doubs, abandonnant son lit pri. mîtif, fonne trois immenses bassins qu'on appelle dans le pays les étangs de ChaiUeson,

Sur la rive gauche de ces bassins et au milieu d*un amphithéâtre de rochers s'élève, supporté par une sorte de piéde&tal naturel, un colossal bloc de granit jeté là par quelque bouleversement de la nature en travail et affectant de loin l'apparence d'une figure humaine. Cette gigantesque ébauche a reçu le nom de Tête de Calvin. A cette appellation se rattache une légende, fort curieuse sans contredit et par&itement inédite, mais beaucoup trop longue pour trouver place en ce rédt.

Lorsque, par une splendide journée d'automne et sous les tiédes rayons du soleil du midi, on visite pour la première fois les étangs de Chaillesonf on est étrangement surpris d'apercevoir àims la direction de la fuite du fleuve une colonne de brouillard planant sans cesse sur la vallée , et estompant les arêtes de la montagne sous les flocons d'une brume étemelle. En môme temps et du même côté arrive un bruit bizarre duquel il est impos^ sible de se rendre compte. C'est une sorte de grondement sourd, monotone et continu, quelque chose de sombre comme une menace et de triste comme une plainte. Si l'on continue à descendre la rive, on ne tarde point à s'apercevoir que ce bruit augmente à chaque pas que Ton fait en avant. Le Boubs, à peine échappé des bassins de ChaUleson, se resserre de nouveau entre des riv&< qui s'escarpent de plus en plus, car les parois de la vallée se rapprochent. Déjà ses flots perdent leur teinte bleue uniforme et se sillonnent de longs filets blancs. Ils sont encore paisibles pourtant, mais avancez encore...

'ff

LBB AMOUHS fi'UN FOU. 21*7

Voyez-vous?... Voyez-vous maintenant? L*eau ne coule plus, elle glisse ; elle bondit le long des rives et leur jette en passant son écume. On dirait un cheval de course que presse un ardent éperon et que sollicite un but inconnu. Point de vagues, mais des rides profondes creusées dans les eaux par la prodigieuse rapidité de leur élan. — La colonne de vapeur entrevue dans le lointain devient une trombe écumanle.— Le sourd murmure grandit et se fait mugissement. ~ Puis le sol manque tout d'un coup à la nappe impétueuse, qui vient s'engloutir avec le fracas d^ tonnerre dans les abîmes d'un gouffre béant.

C'est le zaui du Doubs, j

La place où Marc-Henry îàvait trouvé le b&teau dont nous l'avons vu s'emparer, n'était point tellement distante de la cataracte que la violence des eaux ne s'y fit déjà sentir. Cependant , comme le jeune homme était vigoureux et bon rameur, il vint à bout, sans trop d'efforts, d'empôcher les flots de l'entraîner à la dérive, et il aborda de l'autre côté. 11 attacha sa barque à une racine noueuse et saillante et s'avança d'un pas rapide dans la direction d'une lumière qui brillait à mi-cûte, car, pendant la traversée, la nuit était tout-à-fait venue. Cette lueur étincelait derrière l'une des croisées de la maisonnette du douanier Morand.

En peu de minutes , Marc-Henry eut franchi la distance qui le séparait de l'enclos, dans lequel il entra. La porte de la maison était fermée. Marc-Henry frappa légèrement.

— Levez \e loquet, dit une voix dans l'intérieur, la /porte cédera.. . . . : cr. y * . ^

kow ••-n?'-

soupçon devienne impossible et que le hasard seul paraisse avoir tout fait...

— Ce moyen, l'avez-vous ?

— Oui.

— Quel est-il ?

— Je vais vous le dire ; mais avant que je réponde à votre question, répondez à la mienne. Quand serez-vous assez complètement guéri pour pouvoir reprendre vos habitudes et quitter cette maisoB ?

— Dans trois jours. L*ardent désir d'arriver à un dénouement me rendra des forces.

— Eh bien! dans trois jours nous en finirons.

— A votre tour de me répondre... Comment en finirons-nous ?

— Le bois de la Combe au diable est infesté de loups ; je vais organiser une chasse à Taffût. — Gomme moi vous serez de cette chasse , nous nous placerons à cinquante pas Tun de l'autre avec nos carabines ; le premier loup sortant du bois sera salué par dix coups de fusil ; nous aussi nous ferons feu, mais, au lieu de tirer sur le loup» nous tirerons l'un sur l'autre.

— Soit.

— Ainsi, c'est convenu ?

— Oui.

— Dans trois jours ?

— Dans trois jours.

— Mo.and, dit alors Marc-Henry en tendant la main à son rival, vous êtes un brave garçon, vous avez du cœur!... Pourquoi Dieu a-t-il voulu que nous aimions la même femme ? Je crois qu'au lieu de nous haïr, nous nous serions aimés.

LES AMOURS d'uN FOU. 221

/ — Peut-être, répondit le douanière!) touchant la main f- de Marc Henry, peut-être !... mais nous nous haïssons... \ ainsi, finissons-en ^

— Soyez tranquille, Morand 1 mes balles voient clair / dans la nuit !

\ — Je le sais, fit Morand d'un ton calme en arrêtant / sur le fils d'Ësther un regard profond dont celui-ci ne

put soutenir la lumineuse fixité, car il crut lire dans ce V regard que le douanier n'ignorait point que c'était lui,

Marc-Henry, qui, si peu de jours auparavant, avait voulu

l'assassiner deux fois.

Le jeune homme quitta la petite maison, regagna sa

barque et, deux heures après, il rentrait au château de

Châlans. ^ y ^

li'aimt.

Le projet dé coat&e art été ettU*ô MaU*i0 ^ dkâfens H gôn père, projet dont hovlé atons déy&M (fOcAcftféft Moto, fût mid à exémUéii le leoâtimaài^ L» jëutie fiUe «i le bttTôift ^ttittèr^Ht )0 chèteatu ausdtôi ^règ dé[|^tHief èl s'enfoncèrent pédestrement dans la €itapfagîm 4m ft^ nant lé mèm& ehetràtt qae MaiV-Henry svàit soivi la veillé m ÉfAr.

Marie était ravissante dans sa fraîche et simple toilette. Une robe de Percale légère, à mille petites raies roses et blanches, dessinait de la façon la plus gracieuse les charmants contours de sa taille , laissant deviner les lignes ondoyantes des épaules et du sein. Un large chapeau de paille à la paysanne , couvrait sans les cacher ses beaux cheveux d'un brun doré, qui n'avaient pour tuut ornement qu'une rose naturelle posée négligemment du côté droit. Son petit pied semblait frémir d'impatience. Elle tenait à la main une ombrelle mignonne à manche d'ivoire et recouverte d'un taffetas vert mordoré.

Marie avait contracté l'habitude des marches longues et fatigantes. M. de Ghâlans était chasseur, c'est tout dire. Le père et la fille arrivèrent dcmc très-promptetement dans la vallée du Doubs.

Le baron héla un pécheur qui fouillait avec sa iruble les ajoncs qni bordaient la berge. Ce pécheur fit aUérir

sfuâm(6t ^ bbr^tië ( k thème àmï nthx^ âv^tà VU llarc- Henry se servir), et prit à bord les deux profttcflèiM»^ pour les transporter sur la riVe éppùêèë,

— Mm Hîéu ? tkoti père, dit tout-à-cfoùp Marié, fatrdis qné le bateau gargnait te latfge, comïMe c'est beati! Biais comme c'est effrayant ! ! !

— ÈffràysCfit 1* répondît le baron âVéc un souMi^, en vérité, je te croyais plus brave ! !

-^ ftâiô êcdiutéÈ donc le briiit sOutd de là chute du Doiibs...

— Il est ïôintaiîti eûdorè.

-*- Mais voyez doftc cé cottrant, comme il è«l déjà i'apidè et côihmè l€is èAnt ItltleM en fj^émissiart coâtm I^ parois de notre bàr^tié...

^ Bàûb &cmé, Hâai^ci'éstM je» d'eilftint qne âe triem- ^et de (5ëtle i^ètuO^tfé ^tii t'é|»ouva»t(yh«

— Ah ! notre monsieur, interrompit le pécheur en se mêlant falilifièl»eiïv^# à h m^ermtiotÊ, il ne faudrait p(ta fl*y fk^ Si qimtë tiûn\xt/eÉ àe chemia d'ici...

— Vraiment ?

^^Daâieî 6ui^ noitre fitonsreur ; de l'autre edtèdu toUrnùirU que vous yofei là-bais, ça s'est pas nims qui serions les maîtres, alle2 1 f

^ Vduâ èi^^yéa ?

— Que la bonne sainte Vierge prèBê^tef le barfuot d'y ôti^C^, et M\iâ âéàm» !

— Aîâfti, ditMlorî^^y si vOtfe i>afiîe d& brisait...

-^ Qh f n(Hrë d^oidè^ne, U n'y a pm dé gafdéf et pois en voilà uiie autre de rechange...

•^ Mais enfin, si voue n'eti avie» qu'une ëi qu'elle vMt à se tàïhpte, r6u» séridn^ éootà pétàoê ?

-— Que non, notre demoiselle, nous nous ensauirerions à la nage...

— Vous, oui, mais moi ?

— Àh Ile fait est que ça ne serait pas commode de retirer quelqu'un par ici, car on aurait déjà bien des maux de se retirer soi seul...

Durant cette courte conversation, Marie avait légèrement pâli.

Le bateau toucha terre. M. de Ghàlans prévint le pécheur que lui et sa fille ne tarderaient point à revenir et le pria de les attendre, ce qui fut convenu.

Après une promenade d'une heure sur les rives gazonnées du Doubs, un souvenir subit sembla s'éveiller dans l'esprit de Marie et elle dit au baron :

— N'est-ce point près d'ici, mon bon père, que demeure le douanier blessé que nous avons recueilli au château.

— En effet, je le crois, répondit M. de Ghàlans.

— Si nous demandions des nouvelles de ce pauvre jeune homme?

— Faisons mieux, informons-nous du lieu de sa demeure et allons jusque chez lui; il sera sensible, je n'en doute pas, à cette preuve d'intérêt.

— Je le veux bien, mon père, répondit Marie qui rougit et baissa les yeux.

Un berger, dont le troupeau paissait dans la vallée, indiqua à M. de Ghâlans la maisonnette de Morand. Le père et la fille revinrent sur leurs pas et gravirent la colline.

Marc-Henry, debout sur la rive opposée où il se cachait parmi des saules, put voir alors, avec une rage in-

dieîMe et ub0 îdoUse angoisM, Maria ta iè Ineon dispà» raitre deraôre le mur d'eUoemlé àé l'humble endos de soa rival. Depuis Iik veiUe il 90UpQûmiatt que eettte viaite était le bQt seoreti loaip unique, âe la proeaenade de mademoiselle de tihàlans. Maiul^siaiit il ne doutait pluâ^ ■^ U avait vu — il était aûr.

Les trds j&ors s^'étalont écoulés. Mar<yHeiiry fttak organisé lâchasse à l'affût sur laquelle â ibndait sa dernière espérance. Â cette dmsse â avait eènvié tous les jeunes gens des alentours, paysans et conturitoi^lers, avec qui il vivait sur vm fieà d^égalité avant son installation au châtean.

L'heure convenue était huit heures du soir et le lieu désigné l'angle d« bois de là Combe m diaMe. Les chasseurs, au nombre de vingt oti vingt^dnq^ étaient déjà réunis et l'on sciik^sait à là distribution das postes, quand on vit arriver quelqu'un que certes personiie n'attendîdt. Pei*scmne... excepté toutefois MjGffc-âenry. Ce nouveau venu était Morand. Il avait mis de eûté son uniforme pour ce jour-là et portait un costume entièrement semblable à celui ées paysans.

Un m général de surprise s'éleva à son aspect.

— Tieûftî c'est Moraoïd !

•^ Par quel basalrd donc qne vous voilà par ici ? -^ On vous disait mort...

— Ou si mal arrangé que vous n'en valieti ^pmHmmt guère plus!

*^ finfin, puisquie çi va bien, tant mieux !

Et toutes les mains> sauf eepesdant celle au fila cTfis-

226 LBB AMOUnS I>*UM FOU.

ther, 80 tendirent pour serrer la maindujeunQbomnie. Rien de plus facile à expliquer à nos lecteurs que cette bienveillante réception. Morand , nous le savons, était un enfant du pays; chacun le connaissait, il était doux et facile dans l'exercice de ses fonctions de douanier et n'avait attiré sur sa tête aucune haine particulière. Si d'ailleurs, parmi les assistants, quelques contrebandiers l'englobaient dans leur animadversion générale contre tout ce qui appartenait au corps détesté des gabelous, ils jugeaient d'une bonne politique de feindre en cette occasion une cordialité qu'ils n'éprouvaient pas.

Marc-Henry, qui s'était arrogé la direction de la chasse» coupa court à ces démonstrations irritantes pour lui.

—Mes gars! s'écria-t-il, songeons à notre affût! l'heure se passe... postons-nous !

— Il a raison, répondirent unanimement les chasseurs : silence donc et en place.

Marc-Henry fit ranger tous les jeunes gens sur une seule ligne, puis il commanda : Par file à droite, et, prenant la tète de cette petite colonne, il s'avança vers la lisière du bois. De cinquante pas en cinquante pas il détachait un des chasseurs, et ce dernier, le fusil armé, s'accroupissait aussitôt dans le fossé qui bordait la forêt, où s'effaçait derrière un tronc d'arbre. Bientôt tous les hommes furent à leur poste. Il ne restait plus que Morand et le fils d'Ësther.

<— Venez, dit ce dernier.

Au centre de l'espace cerné par les tireurs aboutissaient deux étroits sentiers qui, serjpentant à travers les

bois» se croisaient à quelques centaines de pas de la li< sière s'.ir laquelle ils débouchaient tous deux, affectant ainsi la forme d'un grand X. --. Les extrémités inférieures de cet X se trouvaient à une portée de fusil Tune de Fautre. — Selon toute apparence quelques loups sortiraient des bois par cette double issue.

— Votre carabine est à un seul coup ? demanda Marc- Henry.

— Oui.

— Et chargée '^...

— De deux balles.

— Comme la mienne. C'est bien. Occupez la tète de ce sentier, je descends à l'autre... un peu plus bas. Celui de nous qui le premier verra sortir la bête fauve, criera : Garez-vous l Nous nous dresserons tous deux alors, aQn de nous mettre en vue, et... et, à la garde de Dieu !

— C'est dit, répliqua Morand.

Marc-Henry gagna son afiTût et se courba derrière un buisson.

La nuit était magnifique.

Des myriades d'étoiles scintillaient dans un ciel d'une incommensurable pureté. Aucun bruit humain no venait troubler le calme silence de la nature endormie, et seulement, à de longs intervalles, la grande voix de la cataracte, amoindrie par la distance, arrivait avec le souffle de la brise comme un murmure à peine distinct.

Pendant la durée de quelques minutes qui s'écoulèrent ainsi, qui pourrait dire quels torrents de pensées tumultueuses, quels ouragans de regrets et de souvenirs vinrent s'agiter dans l'âme de ces rivaux qui, si jeunes

398 tÊê idr<nji« D'tm fût;.

touftf deux «I destinés à t)«s années^ «i loiïgtteâ et si I ptoînes, n'avaient peu^hètre plus cependant qu*iine sMonde à yivre chacun ?

Soudain Marc-Henry tressaillit. Il venait d'entendre on vif froissement dans le feuillage, et bientôt, à dix pas à peine, il vit deux yeux ardents qui brillaîent eomme des ludokm. C-'était un énorme lonp, immolMle et inquiet à sa sortie du bois, et aspirant Tatmesphèrp toute chargée d'émanations hostiles.

Marc-Henry se dressa en criant :

— Garez-vous !

En môme temps on rayon de la lune vînt étînceler sur le canon brillant de la carabine de Morand, debout aussi à rissue de l'autre sentier.

Au cri de Marc-Henry le loup avait bondi en avant. Trois coups de fusil retentirent ensemble. L'animal blessé sans doute et éperdu de terreur, s'élança dans les champs. Les deux rivaux visaient toujours.

Enfin, et tous deux à la fois, ils pressèrent la détente de leur arme. Le double coup de feu se perdît en une seule détonation. Marc-Henry sentît tomber sur son Visage de menues branches que les balles du douanier venaient de couper à un pouce environ au dessus de sa tête. Il n'était pas blessé.

Quand la fumée se fut dissipée, et quand il devînt possible de distinguer la place où, l'instant d'avant, Morand se tenait immobile, cette place était vîde.

Cependant deux eu trois tireurs s^empressaient autour

LBS ÀMOmS B*W FOI?. 220

du loup qui se débattait dans lesconvulsion^de l^agpnie. Mae baUe lui arait oaeeé les reii^s.

Marc-Henry profita de ce mouvement et de rattwtk» QénénliB pour ae couler Sftrtivcfflaefit  tmverolasarbi^s et les bsouBuilleft jusq^i'aupste du poste de Monaud*

Là, «on attente ne f^ point trompée. Le douanier ^s«it en efi^t sur le mA, évmoui et la faoe tournée contre terre. Marc-Henry revîïkt à son poînt de déqpwt avec les mêmes précautions, puis «e joignit à ceux de sQfr eonai^agnons qui venaient d'achever le loup en lui bcisiiiit la tète à coups de crosse de fu»l.

H élMt urgent, av«m de regagner Taffût, d'éloigner le cadavre de la hôte fauve. Les loups ont rin^inct dM péril, et fadeur du sang fraîchement versé d'un des leurs aurait suffî pour les éloigner durant tout le veste de la naf t. On recouvrit doue les traces sanglantes avec de la terre froîehement remuée» et sur cette terre on jetta quelques touffes de thym et de lavande <9ux par- Ains pénétrants. Ensuite on lia ensamMa les quatre pieds de l'animal, et une gaule assaez forte pour supporter le poids de ce larJeau fut coupée dans le taillis, Maic-Henry s'offrit- pour emporter, (avec l'aide de l'un des chasseurs) Je cadavre du loup et le fa^re diaparaHre jusqu'à nouvel ordre dasts la (hmèe la plus voisine^ Mais, avant de s'éloigner, il dit à un jeune honune, fils de eofatRebandior et voism des M«Qgars :

— Prends ma place, Lonot, elle est horvQ0.

^ Qa va, Marc, répondit le paysan, et je tâotierai d'y Eure honneur eomne toi, mon gars, car c'est de ta canbine, bm sur qu'est partie hprunfi qu'a été /«^^ du p^i0^ ^ ce }).,« U 1

230 LES AMOVBS D'UH FOU.

— Je le cTfHs.

— Oh ! c*cst certain... d'ailienrs t'étais le plus proche.

lian>Heniy ne répondit point et s*éloîgna avec le jenne garçon qui s*était joint à lui. Quand il revint, au hont d'un quart d'heure, il eut soin de prendre position dans l'angle du bois le moins rapproché du lieu sinistre où gisait son rival.

Quelques heures se passèrent ainsi. Le fils d'Estber. machinalement appuyé sur le canon de sa carabine qu'il avait oublié de recharger, était bien loin sans contredit, de tout ce qui se passait autour de lui, et certes dis loups eussent pu sortir de la forêt à ses pieds sans qu'il en eût pris le moindre souci. Sa tête était brûlante, ses mains tremblaient, une violente fièvre nerveuse agitait tout ses membres, et en proie à une sorte de délire, il se demandait vainement s'il était bien éveil.'é, ou s'il Élisait un rêve étrange.

Par moments, des détonations se succédaient sur quelque point de la lisière, et Ton entendait retentir det^ exclamations de dépit ou de triomphe, selon que 1p résultat des coups de fusil était heureux ou nul. Alors Marc-Henry tressaillait et regardait autour de lui d*uii air égaré. Puis l'instant d'après il retombait dans sa douloureuse atonie.

Mais soudain un bruit lugubre et inattendu traversa les airs et vint retentir jusqu'au fond du cœur de notre héros. C'était un cri, un seul, mais si rempli d'épouvante et d'horreur, que, pour Marc*Henry, la cause qui l'avait fait pousser ne pouvait être un instant douteuse.

— On sait tout, pensa-t-il, on a trouvé le corps ! !

LBft AMOURS d'un FOU. 231

Cette secousse, en ébranlant violemment ses organes lui rendit toute l'énergie qu'il semblait avoir perdue. II sUt prendre assez d'empire sur lui-même pour songer ie sang-firoid à se retrouver en iiace du cadavre de sa victime, victime après tout d'un duel loyal et non pas d*un assassinat. Il se joignit donc aux autres cbasseurs qui, désertant leur afTût, couraient à l'endroit que la clameur de mauvais augure semblait désigner comme le théâtre de quelque malheur.

Quand il arriva, presque tous les jeunes gens étaient groupés autour du corps de Morand. Quelques uns lui lavaient le visage avec de l'eau-de-vie qu'ils avaient apportée dans leurs gourdes. D'autres déchiraient ses vêtements afin de juger de la gravité de la blessure.

Loriot qui, se souvenant d'avoir tiré deux fois dans cette direction, se croyait coupable du meurtre involontaire, se frappait le front avec désespoir et sanglotait amèrement.

-> Quel malheur ! murmurait-on.

— Le pauvre gars ne réchappe donc d'un mauvais coup que pour en aveindre un autre !

— Encore si ça se trouvait que ça lui fusse venu en faisant son métier de gabelou, 'on dirait : Dame! c'est la chance I

— Mais pas du tout ! faut que ça soye en s'amusant entre camarades...

— Ah ! oui, qu'en voilà un de malheur !

— N'y a pas moyen... faut qu'on lui eusse jeté quelque mauvais sort !!

— Y a tant de méchants gas dans le pays ! *- C'est qu'il est mort, pour de bon, ben sûr !

338 LBi AXOtmg d'cw F«t?.

•^ Dame 1 «m affaire m*a tout Tair d*ètre /l9»<to.

^ Cfè nom 1 Lcnioe peut se taateir d'avoir &ît là un fier «mp de maMbr^se !1

Tandis que ces phnses sans Btiité et entreeoitpéee se enismnt et se lienrtaiei^, Marc^Henry, seul, restait sileneieux et morne. Mois vcôei qv^na espoir soudain se fémontra sur tous les visages. On avait achevé de mettre à nu la poitvine et 1m épaules du donoiiar, et l'on avait enlevé, avec un moodioir de grosse toile iflibîbé d*eau<4le*viei le sang qm les sooiilait. Cette sorte de pansement s'achevait à pdne, quimd le paysan qm. s'en dtait dmrgé e'écrki :

— Oré fum d'un nom ! il n'est pas mort... et il ne mourra pas ! la Messuve n'est rien de rieni Voyes-vous mes gas ! voyez«vous ! la balle est entrée sous k bras gatuehe et est ressortie de Tautre côté sans casser la moindre dos choses ! Dame ! un petit peu plus à droite il la gobait en travers du cœur., mais commet est, c'est un vrai bobi^ et dans quinze joniB il pourra reeommenoer !

Une joie unanime succéda comme ]iar enskantemeat à la désoktion géaérale, et un des paysans se prit à dire avec une conviction naïve et profonde :

— C'est le bon Dieu, la bonne sainte Vierge et tous les saints, ^'ont permis ce mirade*là ! Si vous m'en croyez, mes gas, nous porterons dimandie piochain un cierge de quatre livres àNotre-Daime*des^piaes^Fleuries.

*-«« Oui ! om ! oui ! répondirent aussitôt les jeunes gens, s'associant d'un commun accord à la pieuse ré* solution mise em avant par un des leurs. Nous oirirons deux derges et nous £bi9Q9 dise ^«atts nMses I

L10 Avmilts i>'in> FOU. 233

— Il 6P( vivaal ! a^tit piurmaré Hai^Heiury au mlieu de ses ttansporl^ il est vLvmat I tout est perdu !!

Et il s'éloigna rapidement sans que personne prî garde à son brusque départ.

Il élaîl à peu pr^ une heuire du n:iatin quand le fils d'Esther rentra au château. Espérant cabaer par le sommdl son agitation dévorante^ U se jeta tout habiUé sur son ist, maÎA vainement il appela le repos, le repos ref^^a de Tenir. Au^î, dès le point da jo^r, Marc^Henry quitta sachambiB et s'^pConça de nouveau i^m la^eampagne, sans autre but que celui de fuir sa propre pensée, et surtout d'éviter les questions qu'on m manquerait poy^t de lui adresser à propos de sa chasse noetumne»

An moment où lesdernièces étoiles p&liameot 4 Toc* cident, tandis <fiie l'aube naissante jetait à rhori^pp ses premièi*es clartés, le ciel pendit tout-à-conai) «on édat et sa transparence ; de gcands nuages pous^ par le vemt du nord se rapprochèrent du sol et, s'abaissant peu i peu, enveloppèrent bientôt la naiure euitière dans un y€ih brumeux et lourd. Un épais brouillard &it la epnséquence naiunelle de cette variation atmosphérique» ^ ce brouillard lui^ipèiine se changea rapidement en une pluie koiie et p^étrante.

La tête nue saus cette pluie glaciale, les pieds dans la bo4^ des ch^mios, l'Ame bouleversée, lajièvre au çiCQax, tel était l'état de Marc-Henry tandis qu'il errait à travers les vallées et les collines, sans s'inquiéter de la direction ^^ ie hasaiTd donnerait 4 pa eourso rapide.

Abfuidam(N;is*le pour m iQ9(90t. î(pv^ to refiwverf»^

234 l'Es AMOUM d'un F0t7.

bientôt dans Tune des situations les plus terribles où le mauvais destin puisse placer un homme.

Quand vint l'heure du déjeuner, M. de Ghâlans s'étonna de l'absence du fils d'Esther.

Marc-Henry n'est-il donc pas rentré cette nuit? de-

manda-t-il à Claude.

Oh ! pour ça, si ! répondit le rustique valet. 11 est

rentré pour sûr, vu que son lit est tout défait, mais il sera ressorti dès le coup de cinq heures, car il n'y avait plus personne dans sa chambre quand fy suis été à six heures.

Le baron pensa que quelque conséquence imprévue de la chasse à l'affût avait rappelé le jeune homme dans les bois dès le matin et il ne s'en inquiéta point davantage. Quant à Marie, que lui importaient vraiment et la présence et l'absence de Marc-Henry*'

Dans l'après-midi, M. de Ghâlans s'en alla faire sa partie de tric-trac chez le bon curé de Talant, son part^Miire habituel, lequel, retenu momentanément dans son fauteuil par un violent accès de goutte, ne pouvait venir au château. Marie, restée seule, s'occupa à repasser dans sa mémoire, ou plutôt dans son cœur, les moindres détails de la courte entrevue qu'elle avait eue trois jours auparavant, et en présence de son père, avec le douanier Morand dans la maisonnette des bassins de Ghail-

leson.

La journée se passa ainsi.

Le baron rentra d'assez mauvaise humeur, il avait perdu coup sur coup, huit parties de tric-trac, ce qui

l'homiliait d'autant plus qu'il se regardait comme de beaucoup supérieur en force à son vénérable adversaire. Cette petite contrariété, jointe aux fâcheuses influences d'une température humide et froide, lui procura une notable atteinte de ses douleurs rhumatismales et périodiques. Il dtna peu, se.plaignit fort, tempêta contre Marc-Henry qu'on n'avait point revu, et fut se mettre au lit presque aussitôt.

- Le temps était devenu de plus en plus mauvais. À mesure qu'approchait la nuit, le vent, s'élevant avec violence et soufflant par ra£fales impétueuses, ithassait des torrents de pluie contre les hautes croisées du château, tout en faisant gémir les girouettes rouillées sur les pignons du toit gigantesque. Marie, presque efl^rayée de se trouver seule dans le vaste et tris:e salon que nos lecteurs connaissent, ne tarda point à monter dans

son appartement. 11 était en ce moment huit heures du

soir.

li^ftMelre rwM mit.

Maâenioiselle de GbèlaBs rentrait à peine dans ia chMXOr bre, quand un bruit léger la fit tout-à-coup treasailitr. On ent dît qu^un très-pelit eaillou, lancé depuis le jardin, venait de henrter les jcarreanxde aa fenêtre.

Marie se figura d'abord q«ie Taiie de4[udfae oiseau de nuit, eiOeurani le eriatal de la vitre dans les Eîf^-zagsde son vol irrégulier, étaU runique cause de oe bruit. Mais, après un intervalle de deux ou trois minutes, le même ohoe se renouvela. Il n'y avait plus à en douter, qoeiqu'un, diiis un but encoee inconnu, Perchait à attiier l'alteniÂon de te >8iHie fiUe.

Marie, élevée loin des villes, vivait dans la plus ooo^ plète ignorance de ce qu'on appelle les convenances. Une fille de son vge, façonnée aux usages et rendue défiante par le contact incessant du moade, eût fait la sourde oreille à cet appel mystérieux, avant-coureur de quelque message galant ou de quelque amoureuse prière.

Mademoiselle de Ghâlans, naïve parce qu'elle était sunple, et confiante parce qu'elle était pure, alla droit à la fenêtre, l'ouvrit, et s'avança sur son petit balcon de fer aux balustres contournés.

Les sifQements de la tourmente ressemblaient aux gémissements lugubres d'une âme en peine ; la pluie tombait toujours à flots.

Marie se pencba en avant. Au-dessous d'elle elle dis-

lïtigtfâ yagnement Itt forme d'un heiimie âcAottsé à ht mutante. En même temps, eUe entendit une voix qui disait:

— ^ Mamzelle Marie, est-ce (pie c'est vous^

— Oui, répondit la jeune fille.

— Il faut que je vous parle, poursuivît la voix; êtesvous seule ?

— Je suis seule... Mais d'abord qui êtes- vous et que lïié voulez-vous?

— Je viens de la part d'une personne que vous connaissez...

— Entrer au château, fit Marie, et, si vous avez en eïfet quelque chose à me dire, je vous écouterai.

— Ça ne se peut pas.

— Pourquoi ?

— Parce que celui qui m'envoie m'a fait jurer de ne parler qu'à vous, et surtout de ne me pohît montrer.

— Celui qui votw envole!., lièpéta Marie avec étoftnettient.

^ Oui... «t j'apporte une lettre de lui...

— De lui ! dites-vous ; de qui ?

*-* De Morand...

— Donnez ! donnez ! s'écria impétueusement la j«une fille, sans songer qu'il y avait entre elle et son interlocQteur une distanœ de trente pieds au moins, et sans réfléchir q[ùe son ezelatoation im^midente livrait à \m étranger le secret de son amour,

— Donnez ! répéta^Velle, donnez vite !

— Comment faire? demanda la voix.

-^ Attendez, dit la jeune fille.

Elle regagna l'intérieur de sa chambre, prit tme eor-

beille à ouvrage dont elle répandit au hasard le contenu sur le plancher et, joignant bout à bout tous les rubans qu'elle trouva sous sa main, elle en fit une cordelette assez longue pour descendre jusqu'au niveau du jardin cette boîte aux lettres improvisée. L'instant d'après la corbeille remontait, apportant un billet grossièrement cacheté et sans suscription.

Marie l'entr'ouvrit avec une terreur instinctive et ne put retenir un en d'i.ngoisse et d'épouvante, même avant d'en avoir déchiffré le contenu. C'est qu'à l'un des angles de ce billet il y avait une petite tache de sang, à demi effacée mais cependant visible. Les lignes, courtes et irrégulières, étaient hachées, tremblantes, presque illisibles. On devinait que la main qui les avait tracées luttait, en écrivant, contre une effroyable souffrance.

Voici ces lignes :

« Mademoiselle^

» Un accident imprévu me rejette sur le lit de douleun n que, grâce à vous, grâce à vos soins angéliques, fait vais enfin quitté,,, depuis si peu de temps.

» Je suis blessé,

n Onme dit que ce n*est rien.,, moi je crois que je vais » mourir.

» Que la volonté de Dieu soit faite!

» Si je ne dois plus vous revoir. Mademoiselle, je veux » du moins vous dire que jusqu'au dernier battement de » mon cœur je n'aurai dans l'âme qu'une image, la vôtres » tur les lèvres qu'un nom, le vôtre, »

Deux lignes complètement indéchiffrables suivaient ces derniers mots.

LBfl ASiaURS d'un FOU. 239

— fiiessé! s*écria Marie en laissant s'échapper de ses doigts la lettre fatale. Blessé ! mourant ! Oh ! mon Dieu ! ! !

Un torrent de larmes jaillit alors de ses yeux et elle cacha sa tête entre ses mains crispées. Mais bientôt ses larmas se tarirent, sa tète se releva et Ténergie empreinte dans son regard annonça qu'elle venait de prendre un parti décisif. Sans perdre une seconde elle s'enveloppa dans les plis d'un grand châle et, après avoir éteint sa lampe, elle se glissa dans l'escalier d'un pas furtif et silencieux.

Cependant Loriot (car c'était 'lui qui, s'accusant toujours de la blessure de Morand, s'était chargé d'apporter la lettre de ce dernier à Marie) cependant Loriot, disons-nous, grelottait dans le jardin et ne s'expliquait point la disparition complète de la lumière dans la chambre de la jeune fille. Son étonnement redoubla lorsqu'à travers les ténèbres il aperçut une ombre blanche qui se rapprochait de lui, et lorsque, dans cette ombre, il reconnut mademoiselle de Ghâlans.

— Parlez ! dit Marie en l'abordant, que s'est-il passé? Je veux tout savoir ! Au nom du ciel, ne me cachez rien!

Ainsi mis en demeure, le pauvre Loriot raconta les événements de la nuit précédente, en taisant toutefois la part, qu'il pensait devoir s'attribuer dans la catastrophe du douanier.

Marie l'écouta avec une profonde et douloureuse anxiété. Vainement il la rassura de son mieux, vainement il lui répéta que le médecin qu'on avait fait v^ir avait constaté l'absence de tout danger sérieux, vaine*

540 ï* ÉBUa^m ifim «w.

metit a affima qw Morand n'avait mis w» sî grande insistance à faire parvenir son message, qœ p»oe qu^une sorte de délire, résultat de l'exaltation fébrile, exagérait singulièrement à ses yeux la gravité de sa position*

La jeune fille fot incrédule. Pour teute réponse ette s'env^pa plus étroitement dans les plfe de son diâïe «t dit d'une voii ferttie et avec une résoluUon singulière.

— Partons!

— Partir! répéta Loriot; où donc que vous vo«l«

aller, Mam«rile?

— Près de lui.

— PfèBdeMonand...??*^

— Oui.

— Ah! pour çal s'écria le paysan, c'est impossibie..

-— Impossil^e, âite&'vcyns?

•^ Dame !

^ Et pourquoi?

— Par le temps qu'il feit, loin cowfflie ^esl! et avec vos petits pieds! nous ne pourrions jamais arriver...

— Vous vous trompez, r^Mqua Marie, doait les lèvres pâlies ébauchèrent un sourire de dédain. Je suis forte et je sais mardier...

— Mais, Mamzelle...

—Je veux partir! reprît-elle avec un accent împérifux; je veux partir, et si vous refusez de m'accompngner.

j'irai seule !

-*- Ah! si c'est comme ça, je fêtai à voire idée... pw-

tons.

•^ Enfin! murmura la jeune fille qui se dirigea aus*

ifBB AMOURS n*tm FOO. 241

sitôt avec son guide du côté de la petite porte du jardiné

Le paysan n'avait point exagéré les difficultés presque insurmontables du trajet. Outre que la nuit profonde ne permettait point de suivre les chemins battus, la pluie torrentielle qui tombait depuis plusieurs heures avait creusé partout de profondes ravines et converti le sol en une boue épaisse et gluante. De plus, il allait soutenir une lutte incessfmte contre les chocs impétueux du vent.

Eh bien ! phénomène étrange et que ne peuvent expliquer les lois de la nature, tandis que Loriot, vigotiféUx garçon de vingt-cinq ans, doué d'une haute taille et do forces herculéennes, hésitait et trébuchait à chaque pas, Marie, au contraire, puisant dans son cœur une indomptable énergie, triomphait de tous les obstacles et devançait à chaque pas le jeune paysan qui ne parvenait qu'à grand'peine à ne point la perdre de vue.

Enfin ils atteignirent la vallée du Doubs. Loriot détacha le bateau, et après des efforts surhumains, car la tempête doublait la violence du courant, il parvint à mettre le pied avec sa compagne sur la rive opposée.

Presque au moment où cette traversée hasardeuse s'achevait, un nouveau personnage descendait rapidement le versant de la colline et, s'approchant de la rivière, paraissait chercher le long des bords le bateau qui venait de disparaître. C'était Marc-Henry.

Après avoir erré dans les bois pendant tout le jour,

la pensée lui était venue que peut-être la blessure

àfiism mt! afSmi plus 4e grmité qu'm iMi r^nnît m^ posé d'abord. Cet espoir féroce, justifiable cependant pv ré^]BBiBie saes ^itîé à'^Xi «aaour e&éaé, w is'^étoit pas plitô tôt présâEté à son ^prit qu'il voulût à tout prix Afiquérir une certitude.

En cooséqueiice, il songea à traverser le Doubs afin d'aller fmra le guet autour de la chaumièDe de Iforand. «-r Le hasard > pea^ait-11, le xuettvait aaos doute à même d'apprendire quelque chose. — ]i£ais« nous le savons, il arriva trop tard et ne trouva plus la barque à «a place Jiabituelle. Déso^ de ee oeaatre^emps i) allmt B*éloigner, quand u e main se posa brusquement sor soa ép&aleet quand une voix lui dit :

— Qui éte&-voius^ l'ami, let que faites-vous là à cette heure ?

Mârc-HiBQry se retouj^a. Il se vit entouré par une demî*4ou2aixtô de douaniers dont rien n'avait pu lui révéler rapproche^ le bruit de l<9urs pas s'étant eonfondu iiViec le «ifïleme«t des eaux et le iivaci^ de la iourm^te. Il (^ retourna^ disons-nous, et il sépo^dit :

•— te suis Mi^rc-H^nry, le fils de Pierre Maugars, et je me trouve ici pai*ee queeela aie convient.

On n'ignorait point à la douane que notre héros était devenu le protégé et l'enfant d'adoption du baron de Cbâlaflfi; aussi le bnlgadler qui vjuaaitvde lui parler porta ia majn À aa casquette de cuir bottiili «t neprit avec une sortie 4e 4^^mea:

•^ Vous avez parfs^iraaeBl; le dtoit de vcnis pix>iii«ier par le tenips qu'il féi, si œla veuRasuue (cfUQik|ue çi ne soit guère amuaanti, ^outa-t-ilenAre parenthèse; nais i^.m» y m teioé, «on farçon, de vous prier de iioaB

V^8 AMPPBS p*nM FOU. i^3

?nir compagnie pendant deux ou trois petites heures.

— Forcé ! comment cela ?

'^ G!è&^J)ie];i «impie: dime les t^Qips^ jie ne m^ du e&te &i c*est à tort ou à r^isou, et je ne m'm occupe ;uère, «vous passiez poux avoir des wîcpwjtances ?iye,c ces ;redinMe contrebandier sui^seg.^.

— Eb bieft, après ?

— Dame ! après^.. vojos deyez Wwx supposer que nous }B fàOfmne&fiB&idpaur 4^$ prunes.-.., uojasrfaisojns un.e<Bxlédîtion et nous voulons vou^ iiev la fantaisie de r^adre .la mjèche... compcenez-yqus ?

»— ;Non.

«^ Q*est cependant clair : dans la jjoumée on nous a loiunô l'avis à )a douane que les fraudeurs comptaieut )rofit^ d# cette nuit abominai^le pour passer, précisénajit ejoi jcet endroit, une caj;gaiso» entière dP marchonlises prohibées. Or, nous arrivas tout e^cprès, afind'ein- ;)êi(dier le débarquement et de jeter I^ g^ppiu sur les ^llards , c'est pour ga que vous allez .rester avec nous, lïQjx gar,çoxif car ridée n*aurait qu'à vous prendre de faire quelijtue signal ponyenu d'avance, et ce serait partie remise... il ne faut pas nous en vouloir, voyez-vous> c'est de bonne ^erre !

-t- Je jestarai , répondit Marc-JBenry qui ne chercha point à détourner les injustes soupçons du brigadier, et k qui d'ailleurs il importait fort peu de passer là ou ailleujrs le reste de la nuit.

Ced ioonvcnu, le^ hommes de la douane se di^séminèrsnty eit dÂsparui^nt «uccessiveioent ian3 les ténèbi^^ derrîère les profils sombres et noueux des saules /|ui Jb(»!daient la rive.

Loriot avait dit vrai. La lettre que nous connaissoi avait été écrite par Morand sous l'influence d'une vi| lente surexcitation fébrile, suite des cuisantes doule occasionnées par sa blessure. Aux approches de la n cette surexcitation avait diminué peu à peu, et enfin Mi rand s'était assoupi dans son grand fauteuil.

La porte de la chaumière» en s'ouvrant bruyammei] interrompit ce demi-sommeil.

Une chandelle, presque entièrement consumée, n' clairait .qu'à peine Tintérieur de la chambre ; aussi douanier se crut-il le jouet de quelque illusion déc< vante, quand il lui sembla reconnaître mademoiselle a Ghâlans dans la jeune fille en robt^ blanche, trempée a pluie et souillée de boue, qui venait de lui apparaître Cependant c'était bien Marie.

— Vous! s'écria-t-il, vous ici... chez moi... tout seule, et la nuit!... c'est impossible... n'est-ce pas?., j rêve encore ou mes yeux me trompent !.. Parlez, made moiselle, parlez-moi. .. dites-moi si c'est votre fantômi que je vois, ou si ma tète affaiblie s'égare...

— Vous ne rêvez point, répondit Marie, et vos yeu: ne vous trompent pas; c'fest moi, mon ami , c'est biei moi...

— Oh ! reprit Morand, pardonnez si je^ ne vous tè moigne pas la joie immense qui devrait déborder d^ mon cœur à votre aspect... mais il y a dans votre prâ sence quelque chose de si étrange, de si incompréheni sible... que, malgré moi... je tremble et j'ai peur... ,

— Ma présence est cependant bien simple, répliqua la

LES AMOURS d'UN FOU. 245

une fille étonnée de la surprise de Morand : vous m'aiez écrit que vous souffriez ; vous pjirliez de mourir., je 3VÎUS venir... et me voilà...

— Je vous ai écrit... c'est vrai... je m'en souviens... •ais ce^ lettre insensée... c'est le délire qui la dictait ; vous êtes venue. . venue. . , malgré Forage ! . .

— Que m'importait Forage ?...

— Malgré les périls du chemin...

— Que m'importait le péril ? vous étiez blessé, et, je DUS le répète, vons parliez de mourir. Pour vous îvoir, j'aurais donné ma vie...

— Ange ! murmura le jeune homme.

— Mais c'est assez parler de moi, interrompit Mario; arlons de vous maintenant, mon ami... de vous seul* ^ous souffrez beaucoup, n'est-ce pas ?

-- Je souffre à peine, au contraire ; le danger n'existait [ue dans mes rêves fiévreux... Je vivrai, Marie, je virai pour vous...

Mademoiselle de Châlans, en entendant ces mots, couut s agenouiller devant un Christ de bois sculpté, sus- 'pndu contre l'un des panneaux de la boiserie vermouue, et elle s'écria avec toute Fardeur d'une pieuse et Profonde reconnaissance :

— Oh! vous qui l'avez sauvé deux fois, mon Dieu, je 'oiis bénis et je vous remercie...

Après cette courte mais fervente action de grâce, elle pvint auprès de son amant et s'assit à ses pieds sur une 'Scabelle de sapin. Puis, songeant que le bonheur est le plus souverain des remèdes, elle se mit à dérouler devant lui tous ses rêves brillants d'avenir et d'amour.

Morand l'écoutait, mais au lieu de sourire à ces gra-

S46 LES AMOUAS d'uN FOU.

cieux tableaux, une sombre préoccupation se lissdt ma!| gi^ lui sur Tes traits obscurcis de son visage.

— Qu'avez- vous donc, mon ami ? lui demanda Harif, et pourquoi semble:£-vous si triste, quand je vous parle de notre boaheur?^.

— Pourquoi ? répondit le douanier, parce cjjie votre confiance en l'avenir m'effraie, car moi je n'ose pas es pérer...

— Quoi !.. lorsque je vous dis que je vous aime.. lorsque je vous le prouve?..

— Vous m'aimez ! ohî oui, vous m'aimez I je le sai^ bien, Marie, j'en suis heureux.,, heureux et fief.i. maivotre amour suffira-t-il ?

— Je ne vous comprends plus, mon ami...

— Songez-y donc, je suis pauvre... je n'ai pas de nom... je n'ai pas d'avenir...

— Que fait tout cela, puisque je vous aime ?

— Mais vous avez un père, Marie, et lui... voudra-t-i consentir ?..

— Mon père f s'écria fa jeune fille, frappée d'un sou venir subit; mon pèrel répéta-t-elle en devenant pàll comme une morte et semblant s'éveiller d[*uu songe. U l'avais oublié... oh ! s'il allait s'éveiller,., me demander..! me chercher... et je suis ici f... J*aî peuf, j'ai peur!.. 11 faut que je parte,, mon ami, il faut que je parte à rin> tant !... .

Et mademoiselle de Ghâlans se mit à trembler et fondii en larmes comme un enfant. L'éûérgié factice qui h soutenait depuis le commencement de la soirée venait J»! s'évanouir pour faire place i une prostration complôu. EHô- commençait â ctimpt^ndfe Plwrf fbte tkas^tè dfe sa

position. La cbaëte flUei, entraînée tfn nwttrem par une passion toute puissante, frémissait maintenant de honte et de dbttléur, en songeant qu^elle avait Oié fti*f la maison de son père, pour accourir, la nuit, sans remords et sans pudeur, auprès de Thommequ^elle aimait.

Morand devina les angoisses tumultueuses qui venaient d'assailFir Marie. L'amour de ce noble Jeune homme était si pur, si généreux, si désintéressé que, dès Tarrîvéedemadetndiseffe de Châlans, il s'était effrayé dès tristes conséquences que pouvait entraîner cotte funeste démarche. Aussi, â peine Marie venait-elfe d'exprimer la volonté de retourner sans retard ad château, qu'il avait quitté son fauteuil et ouvert la porte de sa maison pour appeler Loriot., Mais Loriot ne parut point. Le jeune paysan, épuisé de fatigue et peu désireux d'acceptet de mmvéstx le périlleux honnètir de guider le retour de Mari'e, iivait jugé prudent tfe s'éloîgïwff au pîuft vite et d'aller réclamer un asile dans quelque cMîet dlgs environs.

Jtàis foh de suite Morand réitéra Soïn appel. La grande voix derla tempête répondit seule à sa voix. Quand il rentra, sa pàSeur était au mohis égale à celle de h jeune fille.

— Eh bieii ? demanda Marie.

— Personne!... répondit-il avec un accent désespéré.

— Oh F mon Dieu ? nïon Bîieu f •^ Qu'âïlez-vous feh^e ?...

— Partir.

— Seule?

^ nié faut!

248 LB8 AMOims d'un fou.

— Gela ne sera pas ! s'écria Morand, je vais vous conduire!

— Vous... mon ami! blessé et faible comme vous Têtes!...

— C'est à mon tour, Marie , de vous répondre : Qu'importe f

— Venez donc, et que Dieu nous garde!!!

Morand déchira aussitôt et jeta loin de lui les bandages qui comprimaient sa blessure et qui paralysaient les mouvements de son bras gauche ; puis l'épaule nne et sanglante, il sortit de la chaumière avec la jeune fille eo répétant tout bas :

— Oh ! oui , que Dieu nous garde î

Certes, Morand était brave. Plus d'une fois il l'avait prouvé et personne n'avait le droit de mettre en doute son courage. Et cependant, quand il se vit seul aver Marie au milieu des eaux impétueuses, à la merci d'une barque fragile ; quand il sentît que la force irrésistible du torrent Fentratnait vers l'abîme , et que dans cette lutte suprême entre lui et les éléments conjurés, il allait avoir le dessous, en ce moment, disons-nous, il eut peur, il trembla, et une sueur glaciale, semblable à celle de l'agonie, vint mouiller son visage.

Marie, à demi folle d'épouvante, s'était assise dans le fond du bateau et cachait sa tète dans les pans de son ch&le pour ne pas voir le danger. — Ce danger était immense. ^

Morand, privé presque complètement du secours de son bras gauche, s*épuisait sans résultat et ne parvenait

point à lancer son esquif hors du tourbillon qui l'emportait. Chaque seconde avait pour lui la longueur d'une année, et d'instant en instant les mugissements de la chute du Doubs retentissaient plus près. Le vertige s'emparait de lui. Il chancelait comme un homme ivre et il lui semblait que sa rame ployait entre ses mains.

CSependant, avant de cesser tout combat et de s'abandonner passivement aux mortelles caresses du gouffre, il voulut essayer une dernière résistance.

Il se roidit convulsivement , Jes parois de la barque gémirent, un flot écumeux vint mouiller les pieds de Marie, mais l'esquif bondissant sortit du chenal; le salut redevenait possible.

Cette tentative désespérée élargit démesurément la blessure de Morand et le sang se mit à ruisseler le l(mg de son corps. Il ne s'en aperçut même pas, et galvanisé par le commencement d'espérance qui rentrait dans son âme, il redoubla d'elforts.

0 bonheur ! la barque, plus docile, obéit à la rame et se rapprocha- lentement du bord. Mais soudain les saules de la rive semblèrent s'animer et Morand entrevit dans les ténèbres des formes humaines debout et attentives.

— Marie, murmura-t-il avec épouvante, regardez ! regardez ! on nous attend là-bas !!!

La.jeune fille laissa tomber le voile qui cachait son visage et répondit en fixant sur le rivage im regainl égaré.

— La honte!., le déshonneur!... plutôt mourir!... retournons en arrière!!!

Morand obéit et d'un coup d'aviron repoussa l'esquif au large.

%0 LZÈ àJÊXtVHB Ti^iftt FCnj.

Gé mocivêment fttt aper^ des douaniers, et le brigacHèi* cria :

-— Oh ? dé* la banine f aboMeis f où, de par «bas \é& dîaïHiés, limis fiàfisons Ibti dur yoas f

Kbrand s^^éloignait tODJours.

La proue du hsitean atteignait presque hs chenal.

— fe.. n.,. de I)îeti...!fl reprît le Jbri^dier avec càtète, si vous n'aliordiez pa^, cotitrtsbândiers damnés, aussi vni que vous êtes des bt^|snd9, je tk^' \

-^ QuB& âmt*il £8iire? detnanda Moraod à sa compagne une seoMide encore et noïrs sommes perâus<!

-^ Ëh bieisf répondit la: jeune Mè^ s'il faut nourir , mourons ensemble!

M(Mrand baissa- la ,tète, et ooizime en ce lamamt la» bar- (^ entrait éaoB le courant ifui Fai^iraît avec furie, il tettH^die reeommeoser la lujtte ^ dans Tesp^mv hisirasé é'altaindre l'autre rire.

Attention ! dit le brigadier. UneP éeuxl ifoisf Rien h y f»t ? £h bien l teviez^ canaiiiie l!l

Il épaula omi arme et fii feu. Les éebôB de la montagne répercutèrent dix fof» le brait de la êétonation. La rmne deMdnratid s'étbappa de sa main brisée.

•^ Adieu, Marre, murmura-t-ft, adieu...

En même temps la barque, lancée comme un cbeval sans fhsîn, se mita: courir vers Tabfoïe avec la ra|>idité d'une baiîé. Marié, qui s'était traînée à genoux jusqu'aux pieds de Morand, se dressa alors devant lui, l'enlaça de ses deux Bras, et^ suspendiïe â son cou, fui dit dans un baiser :

— A bientôt râbîetttôtf

— Oh ! s'écria-t-il en cet instant et d'une voix si haute

qu'elle domina le bruit de Torage et le mugissement du gouffre , sauvez-là ! sauvez-lÀ ! Sauvez mademoiselle de Ohâlans!!!

Un épouvantable cp^ fat^éi» ifvage et répondit à ces paroles, puis Ton vit un homme éperdu se jeter tout habillé dans les flots. C'était Marc-Henry. Mais que pouvaitîtfkitettsL barque volait, déjà la robe blanche de Marie dispârdâssait au mifieti dôâ ténèbres.

Le fils d'Esther ne parvint point à se dégager des roseadï qui crolssaitmt sur les bords du Doubs, et, tout en gé débatumt, il se heurta avec une telle violence contn! la" racîtte d*nn saufe, qcr'il s'évsttiouît.

Tout-à-coup un gémissement sourd retentît dans le lolntâiû... h\h les grondements de la cataracte se mêlèrent ^euls aux plâfhites du vent.

IjM sonvcnlni.

Nos lecteurs n'ont point oublié sans douteque Thumble conteur qui signe ce livre n'est, en réalité, que le metteur en œuvre des matériaux laissés par Marc-Henry au vicomte de... son ami et son exécuteur testamentaire.

Jusqu'ici nous avons emprunté tous les faits de ce récit aux souvenirs de l'avocat , en nous bornant , pour l'acquit de notre conscience, à les encadrer dans une forme littéraire d'un mérite infiniment contestable. Mais, en ce moment , nous croyons devoir substituer à notre prose quelques pages enlevées textuellement au manuscrit que nous avons sous les yeux.

Ces pages, dans leur brûlant désordre , dans leur impétueuse incorrection , seront , à notre avis , bien autrement significatives et dignes d'intérêt , que les alinéas plus ou moins pompeux que nous pourrions étaler à leur place.

En l'absence de toute date et de toute indication précise , il nous est d'ailleurs impossible de déterminer l'époque à laquelle Marc-Henry écrivit ce fragment de ses souvenirs. Mais cette préoccupation chronologique est de peu d'importance.

Nous commençons. — C'est Marc-Henry qui parle.

« On m'a sauvé !

» Pourquoi?

» Que leur avais-je donc fait à ces hommes qui m'ont rejeté violemment dans la vie *^

» Souffrances du corps et tortures de l'âme... tout était fini pour moi... bien fini... et cependant l'on m'a sauvé !

» Le bourreau n'est pas si cruel : du moins il ne tue qu'une fois !

» Quels moments ! Quels souvem'rs !

» Quand ma pensée remonte vers ces heures sinistres, il se passe en moi quelque chose d'étrange. Mon cœur et mon cerveau deviennent à la fois le siège d'une insoutenable douleur... Il me semble qu'un couteau rougi au feu les divise à l'infini, et que chacun de leurs morceaux, saignant et demi-brûlé , acquiert la faculté de souffrir à lui seul autant que souffraient ensemble mon cœur et mon cerveau tout entiers.

» Il me semble qi:e ma poitrine éclate, que ma tète se gonfle et qu'une flamme dévorante consume mes yeux dans leurs orbkes.

» Abî si je pouvais pleurer...

» Je crois que les larmes éteindraient ce feu... Mais mes yeux restent secs... toujours secs... jo ne peux pas pleurer !...

» Mon Dieu, pardonnez-moi ! Mon Dieu ayez pitié de moi 1 Mon Dieu, laissez-moi mourir !

» J'entends encore ce cri ; ce cri terrible : Sauvezla /...

• Je ii*ai pu la sauver !... et Ton iD*a rsàtè de cette eau qui remportait... Oh ! ma tête... ma tète !

» Vous êtes là-haut, Marie, dans le ciel., auprès des anges. Vous vivez avec eux, vous chantez avec eux. Interrogez-les, puisqu'ils savent tout, et puisqu'ils peuvent lire dans les cœurs , demandez-leur, ô Marie, si depuis que le monde existe , une femme a été aimée par un homme autant que je vous aimais...

» On m'a dit qu'au moment où mes yeux se sont rouverts, j'avais la face Snerte «t ie regard hébété d'un idiot. — Je n'en sais rien.

On m'a dit qu'une horrible fièvre s'était emparée de moi, et que pendant huit jours j'avais été en prm à mi délire furieux. — Je ne m'en souvfens ^[ws.

» Oh ! pourquoi ne Tai-je point oubliée é& même , cette heure, cette heure fetale, durant laquelle la pensée et le souvenir sont revenus me visiter ?

» Il y avait autour ée mon Itt des gens vêtus de noir. Lui, son père, !e baron de Gfaâlans assis dans un fauteuil, semblait me regarder sansmet^mr, et suri lèvres pendantes se dessinant unessorte deisourire stupide et ef&ayant. -^ Une paralysie fbuéroyivite tvait iué 4'ua «eul coup samèmisiire et sen intetUgence.

» Il était bien heureux, lui !

» J'interro^m. <Hi e^sa-ya da j^e p^ me cendre. J'insistai, j'insistai «wec um violence telle qu*il fiUut enfin tout me dire.

• On n'avaiX xieQ retrouvé ! rien al^valt paru^ rien ! rien 1 rien ! pas un morceau de chair, pas un lambewi

d'éUMBTe \ he^ goiaflce avait gardé sa jNPeie. ^ Is iPlifiVe

était jaloux sans doute... comme moi !

B Je m'endormis. -^ Au milieu de Ja nuît une sensation éti*ange interrompit mon sommeil léthargique. Je •sentis mes dier^eiix se dresser sur leurs racines et il me sembla qu'un souffle de Tautne inonde , un souffle humide et fioid^ passsût sur mon visage.

B Je me dressai sur mon séant et je regardai. Ma iaxnpe de nuit était au moment de s'éteindre ; tantôt sa flamme vacillante se ranimait subitement et projetait autour de moi un grand cercle lumineux; tantôt de profondes ténèbres envahissaient la chambre toute entière. Je vis alors, et ce n'était pas un rêve, je vis alors une ombre blanche et presque vaporeuse se dresser lientement devant mon Ut.

» CSette ombre, transparente d'abord comme un léger brouillard, se revêtit peu à peu de formes humaines et devint semblable à une femme voilée. Au milieu du silence j'entendais distinctement les battements de mon cœur. Le voile de l'ombre se souleva. Je reconnus Marie !

j» Ses toia^ cheveuoE., ruisselants d'eau, flottaient sur ses épaules ; elle portait sur sa tête une coufonne de jro^ seaux. Son beaii visage était livide. Elle avait les yeux fermés.

» A mon épouvante se mêlait une joie inculte... C'était elle!., c'était elle!., je la revoyais... peut*éitre allait*«lle me prendre par la main etm'eœmener... Je' voulus Jui tendre les bras. Je voulus l'appeler. Mais une force surnaturelle rendait ma voilonté impuissante... Mes bras

256 LES AMOUBS d'OR FOU.

restàent immolHles. Ma langue ooUèe à mon palais ne pnt articuler aucun son.

• Cependant Fombre parut entendre les paroles que je n^avais pas prononcées. Elle fit encore un pas al ses paupières se soulevèrent... Horreur !

> Dans s?s orbites profondément creusées, il n*y ayait plus de prunelles. Un trou sanglant remplaçait les yeux*

• L*ombre toucbait à mon lit. Elle se pencha vers moi. Son visage.ftacé s*appuya sur le mien. Je sentis ses bras m'enlacer... Je sentis une chair molle et comme pétrie adhérer à la mienne. Sous cette chair il n'y avait ni muscles ni ossements : ossements et muscles étaient broyés!.. La bouche du spectre chercha ma bouche... ses lèvres se collèrent à mes lèvres et leur donnèrent un long baiser que suivit une odeur de cadavre...

» Je ployai sous cette étreinte épouvantable et je m'affaissai sur mon lit... Le spectre s^y coucha près de moi...

» Le délire qui m'avait quitté la veille reparut le lendemain. Durant une semaine , je fus de nouveau entre la vie et la mort. Mais, hélas ! cette fois encore on par. vint à me sauver!

» Pourquoi donc ai-je voulu tout à l'heure fouiller dans mes souvenirs ? Voici que ma vue se trouble. Voici que ma tète s'égare... comme alors!..

»^ Oh ! je sens que je deviendrai fou ! »

V '^« i i .'•. FIN DE LA PREMIÈRE PARTIR.

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