LES RUINES DE BABYLON
Mélodrame à grand spectacle* Le prix des places ne sera pas augmenté.
Cette composition de spectacle était des plus attrayantes, on en conviendra facilement; aussi le public ne fit point défaut, et, dès cinq heures du soir étudiants et bourgeois assiégeaient les portes du théâtre.
Ge théâtre, noir et enfumé, était situé dans une rue qui, après s'être appelée rue de l'ancienne Comédie , a reçu le nom de rue de Buffon que vraisemblablement elle porte encore aujourd'hui.
La salle de spectacle actuelle, Tune des plus belles et des plus vastes de France, a été construite sur la place Sainl-Élienne, il y a de cela, quelque vingt ans.
La disposition intérieure du vieux théâtre (nous parlons par ouï-dire) consistait en cinq ou six rangées de
banquettes d* orchestre, deux rangs de loges et une étroite et sombre avant-scène de chaque cdté du nwnUau d'arlequin. On se tenait debout au parterre.
Marc-Henry et quelques autres étudiants avaient pris place sur la première des banquettes d'orchestre.
Le spectacle commença par le mélodrame^ lequel obtint le plus grand succès.
Pendant l'entr'acte qui précédait Touverture de Topéracomique, on vit entrer dans Tavant-seène du côté droit un nouveau spectateur sur lequel les regards inoccupés se fixèrent aussitôt.
L'arrivant méritait, sans contredit , l'attention qui lui fut accordée.
C'était un homme jeune encore quoique presque absolument chauve. Deux longues mèches de cheveux noirs, ramenées sur ses tempes et s'y dressant en façon de cornes, s'évertuaient vainement à déguiser cette précoce calvitie.
Ses traits étaient réguliers et fortement accentués. Ses grands yeux , excessivement mobiles et d'un gris trèspâle, avaient une expression bizarre. — D était de haute taille, et de,xnaigreilr si phénoménale qu*on se figurait volontiers qu'à chacun de ses mouvements ses os allaient craquer comme des castagnettes. -^ Sbn costume était entièrement noir ; — il portait une cravate blanche et des gants blancs. La plaque^ d'un ordre quelconque étincelait sur le côté gauche de sbii habit.
Dans les petites villes «Je province, tout le monde se connaît. Or personne dans la ^e ne se souvenait d'avoir rtneontré ï'iodividu que nous venons de décrire, et,
LE8 ÀH0IJB8 D*inf FOU, 273
qui cependant, était doué d*une de ces figures qu*on n'oublie point fincilement.
Avec cette logique inflexible qui rendit célèbre M. de
Lapalisse, on décitia que Yinc<mn^ devait être un étrati'
ger, et bientôt le bruit circula parmi les spectateurs qu*il
était le protecteur de la nouvelle actrice et qu*il arrivait
à Dijon tout exprès pour assister à ses débuts.
Ge bruit, donné d'abord comme une supposition puremeift gratuite, prit, en passant de bouche en bouche, une consistance et des développements inattendus; au bout de trois minutes, il était accepté comme une chose certaine et parfadtement démontrée.
Aussi la curiosité redoubla.
— Çi*est un milord anglais, disait-on au parterre ; il est chauve comme tous les goddem, ^
— C'est un lieutenant-général incognito ! nmrmuraiton dans les premières loges : voyez son air martial et sa large décoration.
— C'est un duc et pair , pour sûr, criait-on aux secondes loges, regardez son crachat!
— Il faut que cette demoiselle Pstché que nous allons voir soit terriblement jolie, pour avoir donné dans ToBil d'un personnage aussi coméquerU!
— Sans doute, répondait une bonne âme, mais c'est une horreur de ^'afficher ainsi pour une créature de théâtre !
— Ne m'en parlez pas ! c*est une abomination... -
— Il n'y a plus de mœurs!
— Ni de religion! Où alloill^nous, grand Dieu? Cependant l'inconnu, i /ropos duquel s'agitaient tous
ces commentaires et toutes ces investigations, ne sem-
274 lifiB AMOURS D'tm FOU.:
blaât point de douter qu'il fît les ttds de la oonversation générale. Il déganta sa main droite, sortit de son étui une énorme jumette en écaille, eeêuyé tes verres de co colossal instnuBWtt avec 4a peau soupie de «on gant et se mita te braquer 6ur tes femmes pluA ûu moites jolies qui garnissaient les loges.
Les mœurs de province ne tolèrent point l'ufiage de la lorgnette peodffiit les entr'actes.
Au patterre et à Torchestpe, t)n se mit donc à ciier :
— ' A basia lunotte'!... à bas la limette \
L*h6te de l'avatit-scène ne s'émut pas le moins du monde de cette manifestation bruyante. It se contenta d'abaisser le double canon de sa Jucieitey et se mit à lorgner les tapageurs avec «ne suprême impertinence. 4 Ceci, comme on le devine, redoubla l'orage.
L'inconnu haussa légèrement les épaules , puis, satisfait d'avoir wm défié tes habitués turbulents dn parterre, il se remit paisiblement à passer ia reviiB des
loges.
Un observateur attentif eut en ce momest valnarqué quelque chose d^étrange. Chaque fois que les Verres groésissaûtd delà jumeUe rencontraient le visage d'une brune, l'inconnu les en détournait rapidement, et un petit frision faisait trembler sa main. Quand» an contraire, ses yeuK s'arrètaie&t «ur des cheveux dorés, une expression de ravissement illuminait sa figut« , et son regard semblait ne pouvoir se déUcher do la blonde spectatrice.
Les étudiants c(Hitinuaî^t à trépigner fit à crier plus haut que jamais:
-^ A bas la lunette ! A la porte te &quia I
Marc-Henry seul restait calme et indifTérent au milieu de cet assourdissant tapage; et, dans son for intérieur il trouvait ses camarades infiniment ridicules de faire autant de bruit pour rien.
Tout-à-coup il entendit un de ses voisins dire à quelques autres jeunes gens :
— Taisons-no^s maintenant) Messieurs, tout-À-rbeure nous preadrons aotre revanche»
— Gomment cela? demandèrent cinq ou six w>it*
— En fiilllant à outrance la maîtresse de «ce quidam ! Marc-Henry ne put eontenir son iadigOAtioa^ et s'écria
en s'adressant à celui qui venait de parler :
— Heureusement pour toi que tu ne penses pas «e que tu diS) Bans cela ce serait uae infamie.
— Pourquoi d(mc ? dei^anda vivement Tétudiant ^
— Parce que, quand un homme se venge d'un autre bonime ea insultant unefemme, il £iit Tacte 4'un lârche ! . .
— C'est vrai» xaïaiwurèreiiit les jeunes ^^eas.
— Si vous trouvez mauvaises les iaçoas d'agir de cet étranger, continua Marc-Henry, adressez-vous à lui... il me fait l'effet de ne pas devoir reculer...
— Oui ! oui ! oui ! répondirent les ^tndiaiita» il a raison, et c'est à ce monsieur ^u<fe «ous autoiis affi&ire!
Et, jdgtiafit raction aux patroles, quatre jeiâies gens se mirent en devoir de frandiir les banquettes pour se rapprocher de l'avanrt-scène. Mais soudain les iroieodups cabali^qttes retentirent derrière le rideau «t l'archet, du chef d'orchestre danaa le signal de l'ouverture. Les étudiants se rassirent aussitôt» m se proimettaat de mener leur expédition à bonne fin durant le ^oohain eutr'acte.
im coup «c Oiêâtre.
11 s*en fallait de vingt et im ans que nous ne fussions né, quand une Folie fut représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre royal de rOpéra-Gomique, le 5 avril 1802.
Le succès fut grand, ce qui n*a point empêché la pièce de disparaître complètement du répertoire de Feydeau, si bien que nous ne Tavons jamais vue. Mais des dilettanti dignes de foi nous ont assuré que l'ouverture d'une Folie est une des plus ravissantes partitions de Mébul, et nous sommes disposé à les en croire sur parole.
L'effet produit sur le public dijonnais fut immense, et, grâce à Tinfluence éminemment conciliante de Tharmonie, tout ressentiment à l'endroit du personnage de Tavant scène fut vite et complètement oublié.
Enfin la toile se leva.
Le directeur, qui comptait sur l'ouvrage et sur la débutante, avait fait les frais d'un décor neuf.
. Le théâtre représentait un carrefour attenant au vieui Louvre, dont on voyait une façade. Sur le côté, à la gauche du^spectateur et formant le coin de rue, la maison de Cerberti, le tuteur jaloux et trompé. Toutes les croisées de cette maison étaient grillées. En haut de la façade s'apercevait un œil-de-bœuf à double grille et aux trois quarts muré en briques. Cet œil-de-bœuf disait hce au parterre.
LB8 AMOURS d'uN FOU. 277
Derrière la maison se trouvait un cul-de-sac, et plus loin une seconde rue.
Sur l'autre côté et vis-à-viS; un hôtel garni avec cette inscription :